‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 12 sur 46 · I08 DE L AMOUR · texte numérisé non relu

I08 DE L AMOUR

dresse que de transports ; mais cette tendresse plus calme est peut-être plus exclusive ; elle ofFre moins de délices, mais elle rencontre moins d'écueils. Ses plaisirs sont moins ardens , mais ils sont les seuls qu'on éprouve ; on y tient d'autant plus que la perte en serait irréparable : c'est la dernière branche dans le naufrage , on s'en saisit pour ne la quitter qu'avec l'existence.

Ainsi ce dernier amour vous enchaîne peutêtre plus fortement, quoique plus froidement.

Les grandes folies appartiennent au premier amour, et les grandes faiblesses au dernier; l'un est le complément de la vie, et l'autre en est le reste.

Je ne décide point entr'eux; ce que je sais, c'est que toute âme sensible doit toujours aimer, c'est un besoin qui ne peut mourir qu'avec elle; et je répéterai, comme le poète romain :

Uamour doit éclairer nos jours à leur déclin ,

Comme il enflammait notre aurore.

Vous n^aimâtes jamais ; aimez , aimez demain; Si Yous ayez aimé , demain aimez encore.

JNous avons parlé de l'amour; parlons d'un autre aveugle , c'est la Fortune. Tout le monde Fadore, et tout le monde s'en plaint. Nous attribuons ses faveurs à notre mérite , nous la rendons coupable de nos fautes, et, comme l'a dit La Fontaine,

Le bien , nous le fabons ; le mal^ c'est la fortune : On a toujours raison , le destin toujours tort.

C'est une question assez difficile de savoir si elle est aussi injuste qu'on le pense ; et un avocat qui entreprendrait sa défense ne manquerait peut-être pas de moyens pour motiver ses arrêts, et pour justifier sa conduite.

La législation de Sparte devait assurer la gloire militaire de la nation, la prospérité de rÊtat , la sagesse des rois et la liberté des citoyens. Les premières institutions de Romulus et de Numa pouvaient facilement faire présager la gloire de Rome et sa domination , de

même que son accroissement; ses richesses , sa corruption annonçaient sa décadence. Un homme qui aurait vu la cour de Darius et le camp d'Alexandre n'aurait pas eu de peine à prédire la ruine de l'empire persan et les victoires du Macédonien. Le génie de Charlemagne créait sa race ; la faiblesse de son successeur préparait la chute de sa dynastie^ la puissance du clergé^ et fondait l'anarchie féodale.

Le caractère incertain de Mayenne, les folies de la ligue ^ le courage et la bonté de Henri IV, laissaient peu de doute sur la chute des ligueurs et sur le triomphe du roi. De nos jours, enfin, l'enthousiasme des Français pour la gloire, pour la liberté, et la division qui régnait entre les cours étrangères, nous promettaient des triomphes éclatans , comme lesprit de conquête , poussé à l'excès, Gt prédire depuis nos revers.

En observant bien les peuples et les hommes, on voit presque toujours quelques talens, quelques grandes qualités qui causent l'élévation, et quelques fautes qui amènent l'abaissement; mais l'amour-propre et l'esprit de parti n'en conviennent pas. Si un peuple est démoralisé, il attribue ses malheurs, non à son défaut de vertus, mais à l'incapacité de ses chefs; et d'un autre côté le gouvernement, qui ne sait pas se concilier l'opinion publique et rendre

]e peuple heureux^ se plaint de Tin justice du sort , de l'ingratitude des sujets. Voyez une armée qui fuit : les soldats accusent l'ineptie des chefs; le général cric à la trahison.

On ne peut nier pourtant une vérité recon*nue : souTent le destin couronne le crime et fait réussir la sottise , tandis qu'il précipite la vertu et le génie dans l'adversité; mais, pre-* Dons-y bien garde, il j a toujours un peu de notre fait dans ces apparens caprices du sort. A la longue , le gain est pour celui qui joue le mieux ; il perd moins aux mauvaises chances , et gagne plus aux bonnes.

Le philosophe fabuliste vous fait un joli conte lorsqu'il vous présente la Fbrtune vous attendant près de votre lit. Il est plus vrai lorsqu'il vous dit : (c Aide - toi , Dieu t'aidera. » Les Lacédémoniens voulaient qu'on invoquât la fortune en étendant la main; ils savaient que c'est l'activité qui atteint cette déesse , que le courage la dompte, et que la sagesse la fixe. Le prince Potemkin racontait que son cheval avait été la cause de sa grande fortune. II servait dans la garde; il avait dix-huit ans le jour où se fit la révolution qui détrôna Pierre III et qui couronna Catherine II. Cette jeune princesse, étant en uniforme , et n'ayant pas de dragonne à son épée^ s'adressa par hasard à Potemkin pour lui

demander la sienne ^ il s'avança et la lui présenta avec grâce et respect : il devait ensuite se retirer; mais son cheval, accoutumé à l'escadron y ne voulut plus quitter celui de l'impératrice près duquel il se trouvait. Il eut beau l'éperonner, le coursier s'obstina; Catherine rit de l'aventure, et permit au jeune homme de marcher près d'elle; elle remarqua sa figure qui était belle, son esprit qui parut original et cultivé; elle se prit d'intérêt pour lui, et cet intérêt le conduisit par la suite au commandement des armées, au premier ministère, et lui valut d'immenses richesses.

Voilà certes un vrai coup du sort, un caprice décidé de la fortune; mais si ce bonheur fut tombé sur un homme sans courage et sans talens, il en aurait peu profité. Un hasard peut vous faire monter sur le char de la fortune; mais il vous verse ou ne vous mène à rien, si vous ne savez le conduire.

Je sais bien que quelquefois le sort vous fait naître sur un trône, hériter d'une grande richesse, jouir d'une belle figure et d'une bonne santé: j'ai vu de ces prédestinés qui possédaient cette espèce de fortune calme, et, pour ainsi dire, naturelle; ils n'en sentaient pas le prix, parce qu'ils ne l'avaient point achetée. En les observant, loin de les envier, je les plaignais, el

je disais, comme le philosophe Attalus : « J'aime » mieux que la fortune me reçoive dans son n camp que dans sa couPé » La jouissance est . un fruit qui ne vient que du travail , et, comme dit Montaigne , « c'est le jouir et non le pos- » séder qui rend heureux. »

Les Romains tadoraient la Fortune sous divers emblèmes : on voyait dans leurs temples la Fortune d'or, la Fortune obéissante , la Fortune inopinée 9 la Fortune retournée ^ la Fortune gluante , pour marquer combien elle attachait ceux qui parvenaient à l'approcher*

Ce qui n'est pas très honorable pour Rome , c'est qu'on y érigea des temples à la Fortune , plusieurs siècles avant de penser à en bâtir pour la Fertu et pour V Honneur. Scipion et Marcellus eurent enfin cette gloire tardive. On suit un peu partout cet exemple ; c'est le bonheur qu*on s'empresse d'encenser, et ce n'est que bien tard qu'on rend justice au mérite et à la probité : encore souvent arrive-t-il qu'on laisse cet honorable soin à la postérité*

Une erreur commune est de confondre la fortune avec la gloire. Un hasard heureux peut donner du pouvoir sans mérite et des succès sans talent; un sot, dans certaines circonstances, peut réussir dans une importante négociation; u n factieux hardi, mais ignorant, peut être porté

Îl4 "^ DE LA FORTUNE.

très haut par une révolution ; le sort a fait quelquefois gagner une bataille par uû général médiocre; les fautes d'un adversaire , les talens d'un subalterne peuvent tenir îîeu parfois d'habileté. Ces hasards donnent un faux éclat , une renommée trompeuse ; mais ce sont des fantômes sans réalité 9 des omlH*es qui passent, des colosses aux pieds d'argile , que le moindre accident met en poussière.

La fortilne toute seule est un mauvais portrait de la gloire ; elle reçoit pour un temps les mêmes honneurs , présente les mêmes apparences; mais toute cette peinture s'efface et n'a pas de corps. La fortune nous élève bien en l'air, mais le génie seul nous y soutient.

Les anciens représentaient cette inconstante déesse, tantôt un pied sur une roue, tantôt sur une boule, quelquefois sur un nuage. Un peintre moderne , Essequi , l'avait placée sur une autruche, pour rappeler qu'elle accordait souvent ses faveurs à la sottise. Au reste, lorsqu'elle commet de semblables fautes , nous sommes assez ordinairement ses complices , et nous distribuons nos égards et nos hommages au8si aveuglément qu'elle répand ses dons.

Yalère passait pour un homme médiocre en tout point; il était dans un salon comme un meuble; oh ne savait s^il était beau ou laid.

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bon ou mdehfant, 9ai ou bète. On le rencontrait partout sans jamais faire attentîoh a lui ; il n^nspinût pas le plus petit intérêt par son assH daitë y pas la plus légère humeur par son ab^ !tence. On ne prenait pas garde à soh insignî* Gante conversation , on ne remarquait point son silence, et on ne connaissait guère de lui que son visage qu'on voyait à tous les spectacles, et son nom qu'on trouvait écrit à toutes les portes.

£h bien y Yâlère vient d^hériter d'un cmcle mort aux Indes ; il a épousé une femme dont f intrigue et la beauté ont fait obtenir à ion ëponx une grande place : voHà Valère riche et puissant; on l'aborde avec respect, on Tilivite avec empressemeM, on trouve sa physionomie spirituelle. Il a cité à propo» un vers d'Horace^ c'est on bonnne très savant ; on lui a entendu répéter un article de gazette, eroyez'^mdi , c'est un politique habile; il a salué cinq ou six jolies iemmes et a donné la main à une vieille du«chesse , vôyeï y personne ne fait i<iieux et (Aus noblement les honneurs de chez loi ; il parrle peu, à la vérité,r mais il pense beai^oiip; c'est un homme d'État, un homme profond; enfin on ne tarit pas sur son éloge, et tout lemonde^ comme la fortune, le porte aux nues. Il eat vrai que r P^u de temps après , une intrigue lui

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enlève sa place : adieu les louanges et les amis; son mérite dispat^ait comme eux ; on ne se borne pas à lui tourner le dos^ on le blâme ^ on le ridiculise , on le déchire; on exaltait ses talens, on centuple ses fautes^ et on va quelquefois jusqu'à mettre en doute sa probité.

Voilà le monde et son train I Qu'y (aire ? s y attendre, parce qu'on le doit; le supporter , puisqu'il le faut , et en rire , si on le peut.

.La philosophie ne serait bonne à rien, si elle ne nous apprenait pas à nous soutenir contre les caprices du sort et contre l'injustice des hommes.

Un Grec disait à Denys-le-Jeune, qui venait d# perdre son trône : a A quoi vous ont servi les » piréceptes et les entretiens de Platon ? m II répondit : « A supporter ma chute , mon exil et » vos sarcasmes. »

Ce qui fait qu'on trouve si difficile ordinairement de résister aux rigueurs de la fortune, c'est que la plupart des hommes la prennent pour le bonheur. Ce serait , à la vérité, un paradoxe que de soutenir qu'elle est étrangère à notre félicité; elle nous procure certainement beaucoup de jouissances; mais on a dit avec raison qu'elle tyend ce qu'on croit qu'elle donne; on peut assurer même quelle ne fait que prêter ce qi/elle vend. Ainsi, la première chose que doit faire un homme sage en recevant ses dons, c'est

de bien se convaincre que ce sont des plaisirs chers et incertains^ et que nous ne logeons jamais chez elle qu'en locataire et non en propriétaire.

Voulez^vous savoir combien il en coûte sou<> vent pour être un de ses favoris? Suivez ^ observez les courtisans qui forment foule autour de son palais; ils vous apprendront tous que la fortune suspend sa faveur au bout d'une chaîne , et qu'on ne peut obtenir l'une sans porter l'autre; et, comme le dit La Bruyère : a Chacun d'eux » consent à être esclave à la cour , pour domi- » ner dans la province. »I1 vous apprend encore que w l'esclave-n'a qu'un maître, et que l'am- )f bitieux en a autant qu'il rencontre de gens >i qui peuvent être utiles à ses vues. »

En effet, l'ambitieux, pour arriver à son but, doit se rendre agréable et utile : les courtisan», ainsi qu'un philosophe l'a très bien remarqué ,^ soDt comme le marùt*e des palais y froids , durs et polis; ils ne font rien que par intérêt, et, pour obtenir d'eux ce qu'on souhaite , il faut plaifv et servir; c'est-à-dire, plier son humeur à la leur, s^aecommoder à leurs goùts^, flatter leurs passions , faire ce qui gène , louer ce qu'on méprise, dire ce qu'on ne pense pas, sourire à la haine, ménager l'envie, supporter les refus, les dégoûts, et se donner ainsi un tourment qui serait un vrai supplice, si on y avait

Il8 ms LA fOHTUSIE.

été condamné , au lieu de s'y être livré toIouh tairement.

Et au bout de toutes ces peines , cootre lesquelles ou n'est soutenu que par Te^nince^ que trouve-t-on , est-ce le bonheur ? Non , ce sont des biens dont on se dégoûte prcMnptement, et qui ne servent qu*à en faire désirer d'autres tout aussi ehers et tout aussi trompeurs^. On ne jouit pas y on craint de perdre ; on voudrait des amis^ on ne rencontre que des flatteurs ou des rivaux ; vous obtenez ce que d'autres voulaient, ils vous baissent; vous manquez votre but, on vous raille ; vous tombez dans la disgMce , on vous accable et on vous oublie; et l'ambitieA s'en tire encore à bon marché, s'il n'a aacrifié ^ se» idoles que son temps et sa santé , et s'il n'a pas à se reprocher quelque sacrifice de conscience et d'honneur.

Il existe à la vérité des fortunes qui valent plus qu'elles ne coûtent; ce sont les fortunes acquises sans intrigues, méritées par de grands talens , ennoblies par les vertus , embellies par la bienfaisance : elles sont rares et pures; on les possède sans honte, on^en jouit sans remords, elles donnent le vrai bonheur; mais il est évident que ce bonheur n'est du qu'au mérite, et non à la fortune. Les biens qu'elle accorde, les mauK qu'elle fait, sont hors de nous, t(|ndisquc

c'est en nous qu'existe la source du bonheur et du malheur.

L'âme transforme en bien et en mal tout ce qui FappixKhe , et souvent elle fait tourner les faveurs de la fortune à notre honte , et ses rigueurs à notre gloire. Ce n'est pas sans de bonnes raisons et faute de grands exemples qu'on a dit que la prospérité était Pécueildu sage^ et que le malheur était son école. Prétendre dégoûter les hommes de la fortune ^ ce serait folie; on ne doit avoir qu'un but en en parlant , c'est de la faire connaître telle qu'elle est^ et non telle qu'on se la Ggure. Tout le monde veut plus ou moins avidement boire à sa coupe.

Cherchons seulement un préservatif contre son ivresse , un antidote contre ses poisons*

Commençons par guérir notre aveuglement , pour nous garantir du sien. La plupart des hommes appellent leur fortune , justice , et celle des autres , liasard; la présomption et l'envie sont les résultats de cette erreur. Âvez-vous décidé vous-même dans quel lieu, dans quel temps vous deviez naître ? quels seraient vos pa-* rens, votre éducation? Âvez-vouscréé les circon* stances dont vous avez profité? Soyez juste , vous serez bientôt modeste , et vous verrez quelle petite part vous pouve^^ vous attribuer dans le mérite de votre bonne fortune, Con^bien de fautes

n avez-^vous pas commises qui- pouvaient vous faire manquer votre but ! « Mais nous nous par- » donnons bien facilement nos fautes , dit Bos- » suet, quand la fortune nous les pardonne, n Reconnaissez plutôt ces fautes; car on les recommence quand on les oublie.

Les grandes fortunes se prennent d^assaut et par surprise; le sort les dispose , mais le génie seul sait s^en saisir^ les petites fortunes se gagnent plus par assiduité. Un homme sans talent ^ mais qui avait prospéré par sa constante ténacité 9 demandait un jour à Newton : ce Comn ment êtes-vous parvenu à découvrir le sy*- » tëme du monde? » « Comme vous êtes pari> venu à faire fortune, répondit le philosophe, » en y pensant toute ma vie. »

Lorsque la fortune vous est contraire et vous frappe d'un coup imprévu, voulez -vous n'en être pas accablé? réfléchissez à son inconstance ; c'est un remède qu'elle-même vous offre. Souvent le mal qu'elle semble vous faire est un bien qu'elle vous prépare ; il faut savoir tirer parti de ses rigueurs comme de ses faveurs. Charles V a dû probablement sa sagesse aux malheurs qui assiégèrent sa jeunesse; Henri IV aurait été moins grand , moins bon , s'il eût été d abord moins pauvre et moins persécuté. Sans la défaite de Narva, Pierre-le-Grand n'aurait peut-

élre jamais développé ces grands moyens , ces grandes qualités qui le firent vaincre à Pultava; il n'aurait pas réformé la barbarie des mœurs moscovites, s'il n'avait pas failli en être la victime dans son enfance. De nos jours , un général fameux régna en Europe, parce qu'il fut obligé de lever un siège en Syrie ; et les Russes ne sont eptrés dans notre capitale, que parce qu'ils avaient eu le malheur de nous voir à Moscou. Enfin on pourrait avancer, sans paradoxe, que l'habileté trouve parfois, pour l'avenir, plus de profit dans la mauvaise fortune que dans la bonne.

Ne vous affligez pas si, en visant à une grande fortune , vous n'en avez atteint qu'une médiocre; jugezrla, non par l'éclat qu'elle voUs prête, mais par le bonheur qu'elle vous donne ; vous êtes plus loin du soleil, mais plus loin des tempêtes : c'est en haut que se forment les orages ; vous êtes plus bas, mais à l'ombre et parmi les fleurs : répétez ce que disait Horace à Celsus : « Qu'importe que mon bateau soit petit ou » grand, pourvu que j'y sois sûrement et dou- >) cément porté? »

Félicitez- vous plutôt d'avoir mérité que d'avoir obtenu les faveurs de la fortune; elle donne plus d'humiliations que de plaisirs à ceux qui reçoivent le prix sans l'avoir gagné. Pourquoi

la plupart des parvenus soaC^ls si susceptibles? C'est par la même cause qui rend les bossus malins; ils redoutent la raillerie et s'arment d'avance contr'elle,

A la £ète d'un village^ tout le monde venait avec ferveur se prosterner devant une statue de bois toute neuve qui représentait le saint du lieu. Un seul villageois restait debout; on lui demanda pourquoi il n'adorait pas, comme les autres y l'image du patron : a Bah! dit-il , il n'y » a pas long-temps que je l'ai vue poirier; car M c'est moi qui l'ai sculptée. >»

Lorsqu'on vêtit faire pardcmner une rapide élévaticHiy il faut se montrer à la fois habile et modeste; le moyen de faire oublier son origine, c'est de prouver qu'on se la rappelle. Suivez la maxime d'un ancien : « Supportez bien » votre fortune, si vous voulez qu'on vou« sup- » porte. M

Le plus doux spectacle à mes yeux , c'est de voir la modestie unie à la grandeur, la bonté jointe à la puissance, la sagesse alliée à la piY)6périté : les dieux préfèrent, dit-on, ceùude la vertu 9 luttant contre C adversité; tous les deux sont aussi rares qu'admirables : si les dieux étaient, comme nous, acteurs au lieu d'être spectateurs, je crois qu'ils préféreraient le premier.

DE Li FOBTUBE. 123

Dans ma jeunesse je fus admis , par hasard y

dans la société jde la duchesse F ; c'était

une fort jolie lepmfte, elle évùl très riche et jouissait d'un très grand crédit. Je cherchai ioDg-tanps à obtenir ses bonnes grâces, et je fus témoin et victime de l'inégalité de son humeur et de la bizarrerie de %Ki caprices. Jamais je ne la vis deux jour$ la même; tantôt elle était brune et tanto( blopde; aujourd'hui fière, hautaine, méchante; le lendemain douce, eqgargeante et bonne à l'excès* QuelquesHins de ses adcHateurs se plaignaient depuis dix ans de sa cruauté ; de très npuveaux venus se vantaient de leur bcmbeur* Elle recevait souvent, sans choix, tous ceux qui voulaient la visiter, et parfois elle éconduisait, sans motif, des hommes de mérite qui désiraient la connaître. Fendant un temps elle semblait n'aimer que la gloire ; sa maison était pleine de militaires, d'ambassadeurs, de ministres; elle s'amusait à donner .des grades, des décorations indistinctement à de vieux ofiiciers, à de jeunes petits-maitres; peu de temps après, vous la trouviez sans fard, %i^xi& luxe, sans toilette, courant les églises, entourée de prêtres, occupée à obtenir un chapeau de cardinal pour un jeune abbé qui faisait des vers à merveille. J'ai vu sa maison se transformer en bureau d'esprit; on y applaudissait Poinsinet et

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on sifflait La Harpe; on y plaçait Dubelloy à côté de Voltaire. Un jour elle s'amusait à pousser dans les bureaux un ancien laquais, à lui procurer un gros emploi dans les finances, et à le faire diner ensuite avec de grands seigneurs qui lui empruntaient de Targent et se moquaient de lui. Son plaisir le plus ordinaire ëtait de renverser en un instant^ par ses intrigues, les gens dont elle avait, pendant plusieurs années, favorisé l'avancement. Elle riait aux éclats de leur chute, et les déchirait autant qu'elle les avait flattés. Nous étions souvent dégoûtés de ses caprices et révoltés de ses perfidies; mais elle avait une jeune dame de compagnie , que je vois encore d'ici , presque toujours en robe verte, dont les douces manières, le tendre langage, les regards séduisans et les promesses flatteuses nous retenaient et nous consolaient. Cependant un beau jour, las de son inconstance et de mon esclavage, je rompis ma chaîne et je m'échappai. Depuis ce moment je ne la cherchai plus; mais die vint elle-même souvent me rendre visite : son empressement augmenta comme mon indifférence; je la recevais sans transports, je la voyais s'éloigner saâs chagrin. Il résulta de cette conduite que nous restâmes tous deux en très bonne mesure, sans trop grande intimité, sans trop de froideur, et

que je trouvai le moyen de conserver une jolie maîtresse, au lieu d'un maître impérieux.

Cette dame ressemble assez à la fortune , et je TOUS conseille y mes amis, pour votre bonheur, de la traiter comme j'ai traité la duchesse. . La Fontaine vous l'a dit avant moi :

Ne cherchez pas ceUe déesse , Elle TOUS cherchera ; son sexe en use ainsi.

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DE LA CONSCÎËSrCË.

On parle gouvent de la conscience; il serait peut-élre plus à propos de parler des conscient ces : car on en voit de toutes sortes , de toutes tailles y de toutes qualités, de toutes saisons; il en est de sévères , de douées, de fières, de commodes, de clairvoyantes, d'aveugles, de larges, d'étroites, d'impérieuses, de silencieuses ; elles varient comme les temps, les lieux, les lois, les intérêts, les circonstances et les partis; elles se ressemblent si peu, qu'on conçoit à peine qu'elles soient de la même famille et qu'elles portent le même nom.

Ce serait une chose assez curieuse que d'écouter les différens langages que tiennent, en s'adressant à l'âme, la conscience d'un conquérant, celle d'un pauvre laboureur, celle d'un trafiquant, d'un avocat, d'une femme à la mode.

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