‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 13 sur 46 · ET DE LA CONSCIENCE. 12J · texte numérisé non relu

ET DE LA CONSCIENCE. 12J

d*un politique y d'un poëte, d'un homme riche et puissant I et celle enfin d'un pauvre et d'un proscrit. La conscience d'un enfant qni balbutie, celle d'un jeune homme que tout enflamme, celle d'un homme mûr qui raisonne , et la conscience d'un Tieiflard qui s'éteint, préseaa^teraienl auscri des dialogues assez piquans par la Tariété de leurs tons, de leurs formes et de leurs couleurs^

Mais examinons d'abord ta conscience telle que BOUS la représentent les sages, et telfe qu'il serait à désirer qu'elle fût uniformément pour tous les hommes. Cet examen n'est pas inutile ; car je crois que cette comcience, peinte par les philosophes, est la Traie, et que, si nous la voyons souvent altérée, défigurée par les passions, par l'ignorance ou par de fausses lumières et de mauvaises lois, elle finit toujours paor redevenir ce qu'eHe doit être pour assurer le bonheur de l'homme bon et juste, et le malheur du méchant.

La conscience est un juge placé dans Tintérieur de notre être ; il éclaire assez notre âme pour la. mettre à portée de* distinguer le bien du mal, la vertu du vice, et la vérité de l'er* reur.

Le but de toute sagesse est le bonheur de l'âme ; on ne peut Ty conduire qu'en la mainte^ nant daus uuétat de justice , de paix et de cal'me>

au milieu de toutes les agitations du inonde et de tous les orages de la vie.

Mais^ pour arriver à cet heureux état, elle doit suivre imperturbablement le chemin de la vérité et de la vertu : les passions le lui font perdre; la conscience cherche à l'y maintenir ou bien à Vy ramener. /

Souvent la passion parle trop haut, et la conscience trop bas et trop tard : voilà le sort de l'homme; sa raison ne sait que conseiller, 8es vices savent entraîner ; l'une n'offre que des leçons ou des remèdes ^ les autres cachent les dangers et ne présentent que des plaisirs : voilà ^ non l'excuse I mais la cause de nos erreurs. Ainsi aucun mortel n'y doit totalement échapper, et on peut assurer que celui de nous qui arrive aiL but n'est pas précisément le plus sage, mais le moins fou. Aucun n'a suivi, sans déviation, constamment la vraie route , et le plus heureux est celui qui s'est le moins égaré.

Comment expliquer cette contradiction? Chacun de nous n'a pour but que le bonheur; chacun de nous porte , au dedans de lui , un rayon divin qui l'éclairé, un sage conseiller qui le guide, un juge redoutable qui l'avertit et le menace ; et cependant la plupart des hommes sont et demeurent aveugles pour cette lumière , sourds à ses conseils, insensibles à ses avertissemens; et.

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toumani le dos à la félicité qu'ils souhaitent , ils se précipitent dans le malheur qu'ils redoutent.

«Tétais plongé dans ces réflexions, et je disais

comme Sénèque à Sérénus : ce En examinant mon

n âme, j'y trouve des vices frappans et sensibles»

» d'autres moins apparens et plus cachés ; quel-

» ques-uns ne sont pas continus, mais revien-

» nentpar intervalles; je regarde même ceux-ci

» comme les plus incommodes ; ils ressemblent

>i à ces ennemis errans qui épient le moment

>i d'assaillir, avec lesquels on ne peut, ni se te-

» nir en armes comme en temps de guerre ,

» ni jouir de la tranquillité comme pendant la

» paix* »

Tout à coup mon bon génie (qui, je crois, n'est autre chose que la conscience) m'apparut ; il me répéta cette ancienne parole : Connais-toi toi-même, me toucha légèrement les yeux d'une main d'où jaillissait une vive lumière, et disparut. Dès ce moment, je vis clairement et sans nuage l'intérieur de mon corps et de mon âme, sous la forme que je vais essayer de vous décrire.

Je me trouvais transporté dans un empire dont tous les habitans étaient vifs, sensibles, irritables, et toujours occupés, dans leur activité continuelle, à chercher le plaisir et à éviter

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la douleur : c'étaient là leurs seuls dieux ^ leurs, seules idoles.

Le pays me semblait, comme beaucoup d'au* très y asâez agréable à la vue, bien coupé de canaux qui le fertilisaient, jouissant d'une tem-« pérature douce, chaude, mais un peu trop variée , et continuellement exposé à de fréquens orages, qui souvent le menaçaient d'une pro« chaine destruction.

Les mœurs de cet État n'étaient pas faciles à peindre; elles n'étaient ni tout-à*fait pures ni tout-à-fait mauvaises; il y avait beaucoup de variété et d'incertitude : de nobles pensées, des désirs trop impétueux, le goût de la volupté, l'amour pour la gloire, l'humanité, l'orgueil, la douceur, la colère , s'y disputaient tour à tour l'empire et y excitaient parfois de grands trou-" blés, d'autant plus que, dans ce singulier pays, il y avait communauté de biens ; on n'y connaissait pas de propriétés privées ; et tout se rapportant à la masse, toutes les actions ne pouvaient se faire que d'un commun accord , et en vertu d'une volonté générale.

Cinq principaux personnages, qui seuls avaient le droit de communiquer avec les paya étrangers, exerçaient la plus grande influence sur la volonté générale : ils s'appelaient les Sens, et semblaient commander impérieusement ; ils pa-

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raissaient agir de concert avec de grands seigneursappelés les /^/ce^^et quelques damesqu'on nommait les Passions, qui écoutaient avidement leurs rapports y et qui souvent étaient portées aux résolutions les plus violentes.

Cependant, parmi ces Passions, il existait beaucoup de diversité : les unes étaient nobles, grandes, fiéres, et conseillaient de belles actions ; d'autres, en plus grand nombre, étaient basses, vulgaires, méchantes, et portées naturellement au mal.

Je croyais avec chagrin, au premier coup dœil, que ce malheureux État était gouverna républicainement, et qu'il serait sans cesse exposé au tumulte des factions, aux troubles de rauarebie ; mais heureusement une des principale» et des plus nobles Passions , celle qui s'occupait sans cesse à calmer les orages, à chercher la paix et le vrai bonheur, m'apprit que l'État était monarchique ; qu'il était gouverné par un génie descendu des eieux, condamné, par la volonté divine, à rester plus ou moins d'années, et souvent prés d'un siècle , enfermé dans ce pays pour gouverner des êtres si inférieurs à son essence; et que, chargé de leur conduite, de grandes récompenses ou de grandes piuiitions l'attendaient après son exil, et lui seraient distribuées par la Divinité, suivant la

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manière dont il se serait conduit dans le gouvernement difficile qui lui était confié.

(c Difficile! lui dis -je en l'interrompant : il me semble que ce génie, si supérieur à ceux qu'il commande y ne doit jamais rencontrer d'obstacles à sa volonté ; ses sujets ne peuvent pas être assez aveugles pour se comparer à lui , ni assez fous pour lui résister. Ses lois doivent être regardées comme des oracles , et il ne peut trouver que des esclaves ou des adorateurs. »

(c Vous vous trompez étrangement, reprit ma conductrice : ce génie, qu'on nomme VAme^ n'a pas une besogne si simple que vous l'imagitiez. Le même arrêt du ciel, qui nous l'a donné , l'oblige, pour assurer notre bonheur et pour augmenter ses peines et son mérite , à participer à toutes nos afiections ; elle est forcément liée à notre nature matérielle et corrompue, elle souffre de nos maux, elle jouit de nos plaisirs; elle doit, avant de donner ses derfiiers ordres qui font la volonté générale , écouter la voix des Sens, entendre le cri des Passions, éprouver nos besoins, septir nos désirs, et délibérer ensuite sur ce qu'elle doit accorder ou refuser, défendre ou permettre. Venez la voir, assistez à son conseil , examinez sa cour; vous la trouverez bien mêlée, je vous en avertis; car chacun de nous a le droit d'y être admis et de lui parler. »

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Cette réponse augmenta ma surprise : je me tus y et suivis mon guide, non sans quelque peine ; car certains habitans grossiers voulurent m'arrêter dans un lieu nommé Diaphragme^ m'assuraht que j'y trouverais la souveraine.

D'autres, qui me parurent des fous assez tristes, me dirent : « Vous perdez vos pas, T Ame n'existe » nulle part. » Je leur' tournai brusquement le dos, en plaignant leur erreur.

Une petite Passion bien tendre, bien romanesque, me prit ensuite la main; elle me con-* jurait de ne pas sortir d'un, autre endroit nommé Cœur, J'y vis , en effet , une si grande affluence de monde qui y entrait ou en sortait , que, le prenant pour le centre de l'activité du pays, je n'étais pas tenté d'aller plus loin ; mais mon guide m'ordonna de poursuivre, et j'obéis.

Nous arrivâmes bientôt dans iin pays fort élevé, et auquel a^utissaient des chemins et des canaux de toutes les parties de l'empire. Jamais je ne vis un lieu plus éclairé, et où il fût cependant moins facile de voir distinctement les objets : c'était précisément la foule des lumières qui m'éblouissait ; il y en avait de toutes sortes, de grandes, de petites, desimpies, de coloriées; des feux ardens, des feux follets, des lumières calmes, des éclairs scintillans, des flammes voltigeantes, et, outre cela, une quantité innom-

Tit)ublé par cet éclat prodigieux, je n( jamais assez distinguer la figure de l'Ame,

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brable de Désirs et de Passions, agitant des miroirs et des prismes, qui donnaient à tout, à chaque instant , des formes et des couleurs nouvelles.

* ne pus pour

vous la peindre; je ne vis qu'une forme lumineuse, qui n'avait rien de commun avec les au-* très êtres qui frappaient mes regards.

Enfin, après beaucoup de peine et d'attention, mon guide, qui me dit s'appeler en grec jémour de la sagesse ^ me fit apercevoir assez clairement, auprès du siège de l'Ame, deux grandes femmes dont l'air était noble et sévère ; elles portaient toutes deux un grand flambeau : une troisième, toute nue, me présentai! un miroir presque imperceptible et couvert d'un voile. « Vous voyez, dit -elle, la Raison, la Vertu et la Vérité; la reine les estime et les craint. >»

« Elles me font aussi une sorte de peur, lui dis-je; mais, de l'autre côté, quelle est cette femme charmante , au regard si tendre , au parler si doux, qui s'entretient si familièrement avec la souveraine? je meurs d'envie de Tembrasser. d

ce Je le crois bien, reprit mon Mentor en m'arrètant; c'est la Volupté.

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>i Vous aimez 8a grâce , craignez sa perfidie ; YOU8 admirez les roses qui couronnent sa tête-, mais regardez à ses pieds. » J'obéis , et je vis avec effroi un vaste précipice d'où sortaient de longs gémiësemëns.

Je remarquai ensuite successivement, autour de la reine , la Colère à Tœil ardent et farouche, l'Envie au teint p&le ; elle tenait une coupe de poison qui retombait sur elle, et un poignard qui la blessait toujours elle-même. L'Ambition m'éblôuit un moment par sa magnificence et par l'éclat de ses armes; mais le sang qui les couvrait me fit horreur. L'Avarice me parut à la fois risible et dégoûtante; elle était couverte de haillons, maigre, inquiète, et assise sur un monceau d'or, que des enfans s'amusaient à éparpiller derrière elle.

Au pied du trône était une femme qui écrivait sans cesse tout ce qu'elle entendait; mais un petit vieillard venait, avec sa faulx, déchirer la plus grande partie des feuillets : je reconnus sans peine la Mémoire et le Temps.

Je fus un peu consolé de tout ce qui venait de blesser mes yeux, parla vue de la Force soutenant la Bonté; de la Justice, dont la main ferme eflrayait le Vice et rassurait la Vertu ; de la Modération, qui s'opposait avec calme à la course rapide des Désirs effrénés^ au choc des

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Passions; et de ]a douce Modestie, qui s'occupait dans un coin à parer les Vertus et la Gloire^

Mais, enfin, ce qui frappa le plus mes re— gards , ce fm une grande femme en robe de magistrat : sa physionomie était à la fois sévère et douce ; tout le monde s'inclinait avec respect devant elle , hors quelques factieux qui s'efforçaient en vain de l'effrayer : elle ne semblait pas plus accessible à ceux qui la flattaient^ qu'à ceux qui tentaient de la corrompre ou de la séduire ; elle écoutait avec impartialité toutes les demandes, toutes les plaintes.

Devant elle on voyait une riche couronne d'immortelles; derrière elle était placé un homme noir, hideux et menaçant, qui portait un fouet armé dé pointes aiguës.

La reine considérait attentivement ces objets^ et semblait consulter avec inquiétude cette femme avant de prendre une décision. « Vous voyez, me dit mon guide, le grand juge du pays, c'est la Conscience : notre souveraine la redoute; elle doit toujours suivre ses avis et s'accorder avec elle ; et si parfois il arrive qu'elles se brouillent et se querellent, la confusion se répand partout, les Passions n'ont plus de frein, les Vices plus de bornes; l'Ame tombe de son siège, l'État est en proie aux plus grands malheurs, et tout serait perdu, si cet homme noir, que vous

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