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regardiez avec frayeur^ et qu'on nomme Repentir^ ne ramenait l'équilibre et ne rendait lempire à notre souveraine/ après l'avoir châtiée rudement , et sans égard pour son rang et son origine.
» Mais souvent il est arrêté dans ses efforts par cette femme que vous voyez plus loin^ dont le visage est toujours le même et sans exprès-^ sion : elle porte une chaîne douce , quoique pesante; c'est l'Habitude : indifférente au bien comme au mal , un ancien avait raison de dire qu^eUe fortifie le Vice comme la Vertu. Son plus grand danger est d'étouffer la voix de la Conscience ; alors nous sommes perdus sans espoir de retour.
» Vous connaissez à présent le pays, les habitanSy la cour^ la souveraine, son conseil : approchez-vous et écoutez ; car j'aperçois beaucoup de mouvement, et la reine va sans doute prendre quelque grande décision, et donner des ordres importans. »
J'approchai du trône avec un mélange de crainte et de curiosité.
Bientôt j'entendis l'Ambition qui pressait fièrement la reine de céder à ses désirs , et de consentir à une entreprise qu'elle disait fort utile à l'élévation et à la prospérité de l'État; elle était appuyée pari' Amour-Propre, qui trouvait
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beaucoup d'avantages réunis dans le projet :
rOi^ueil assurait y d'un ton tranchant,, qu'on n'aurait aucun obstacle à redouter; la Colère rappelait le souvenir de prétendues injures faites à l'Etat par un souverain étranger, dont l'Envie ne pouvait supporter la puissance; et l'Avarice promettait tout bas un grand accroissement de richesses pour le pays.
La souveraine me parut écouter ces différentes Passions avec complaisance , et montra quel-' que froideur mêlée d'impatience, lorsque la Modération et la Prudence se présentèrent pour (aire sentir les inconvéniens et les dangers de l'entreprise proposée ; mais la Justice et la Raison, se levant gravement à la fois, dirent d'une voix ferme ^ (c L'action à laquelle on veut vous D porter est inique, ainsi elle ne peut être » utile, n
La reine balançait; la Conscience s'approcha d'elle ,. et lui dit : a II n'y a pas à hésiter; vous devez suivre les avis de la Raison et de la Justice ; cessez de prêter l'oreille aux Passions perfides , et retenez cette maxime de Confucius : u Voir et écouter les méchans, c'est déjà un » commencement de méchanceté. »
A ces mots, il me parut que la lumière qui environnait l'Ame se feignit d'un rouge léger; et j'entendis la voix harmonieuse de cette reinei
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qui ordonna à FAmbition de se taire et de ne plus lui parler de son injuste entreprise.
Je TÎs ensuite la Volupté qui présentait à la souveraine des fleurs. et des fruits; comme elle était acc(»npagnée par l'Hymen et par la Rai«son, la Conscience sourit^ et TAme accepta ses dons. Un moment après, la Volupté revint, précédée par le Vice et par quelques Désirs immodestes; l'ivresse l'accompagnait; elle montrait à la reine une riche corbeille, sur laquelle le Mystère, le doigt sur la bouche, jetait un voile épais ; FAme fut tentée, mais la Vertu repoussa brusquement la corbeille; ta Pudeur jeta un cri et se cacha : le Mystère insista doucement; mais la Conscience dit , d'un ton sévère , ces pa-> rôles d'un ancien : « Songe au remords I il est » comme ce flambeau que je tiens, il dissipe M l'ombre dans laquelle le coupable croit s'en-* » velopper. » A sa voix, la Pudeur revint, et la reine commanda sèchement à la Volupté de se retirer.
Enchanté de ce que je venais de voir et d'en-* tendre , je dis à la noble Passion qui me guidait : u Eh bien ! vous le voyez , le gouvernement de cet État n'offre pas autant de difficultés que vous le pensez. Je conviens qu'il existe de dan-* gereuses Passions, des Vices séduisans; mais l'Ame ne doit pas les craindre : elle a, pour
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s'en défendre y les conseils de la Raison , de la Justice ; les avis de la Modération , de la Pudenr \ les avertissemens impérieux de la Conscience, et la crainte du Repentir : avec de tels ministres elle ne peut se tromper, et doit prendre toujours des décisions sages; me voilà bien tranquille sur le bonheur du pays, i^
(( Vous vous réjouissez trop tôt, me répondit mon sage guide; vous êtes un peu prompt à vous flatter. Il ne faut rien juger sur un premier aperçu; ou je me trompe bien, ou cette méchante petite magicienne que je vois venir de loin, doit jeter beaucoup de trouble ici, et peut-être va-t-elle produire quelque scène fà-^ eheuse, et bien différente de celle dont vous venez d'être le témoin. »
(c Comment! m'écriai -je, il existe des magiciennes dans ce pays? » u Oui, reprit ma com-* pagne, il en existe deux : l'une est bonne el très utile, c'est l'Imagination; elle anime tout, orne tout : je conviens qu'elle n'est pas toujours parfaitement d'accord avec moi et avec la Raison, mais nous lui pardonnons ses écarts, parce qu^elle nous charme et nous embellit. Si elle nous quittait , tout serait désenchanté , et ce monde nous paraîtrait un désert. Quelques esprits secs et chagrins la repoussent; mais nous nous moquons d'eux, et nous la chérissons tous;
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4a Vérité même lui laisse quelquefois^ en riant , le soin de sa parure, et elle n'en est alors que plus aimable.
n Mais sa sœur, qu'on nomme la Folie, est -la plus dangereuse magicienne qu'on ait connue : elle se fourre partout, et partout elle est invisible; ceux qu'elle domine le plus ne s'en aperçoivent pas. Cette magicienne est mon ennemie mortelle. Eh bien ! c'est souvent sous ma figure et sous mon nom qu'elle fait ses plus noires malices; elle prend tontes les formes, sait tout déguiser; elle égare l'Âme, étourdit la Raison et trompe même quelquefois la Conscience. Moi seule, je la connais, je la poursuis; mais trop souvent je l'attaque sans succès. Je vais , par mon pouvoir, la rendre visible à vos yeux ; regardez-la, elle s'avance et se prépare à nous donner de nouvelles preuves de sa méchanceté. »
Étonné de ce que j'apprenais , je tournai mes regards du côté que mon guide m'avait désigné , et je vis une petite femme qui tenait à la main une marotte; un masque couvrait son visage, et son habillement bizarre , fait d'étoffes de toutes couleurs , était garni de grelots qui faisaient un grand bruit à mes oreilles, quoique personne, excepté moi, ne parût l'entendre.
En passant au milieu de la foule , elle toucha
légèrement de sa marotte tous ceux qu'elle reneontrait.
A rinstant (ô prodige! ) tout changea de figure à mes yeux : l'Ambition se transforma en Gloire , le Vice en Vertu , la Volupté e« Bon-r heur, la, Vengeance en Justice, la Sottise en Mérite, le Charlatanisme en Science, la Prodî* gaKté en Bienfaisance , la Témérité en G>urage, la Fourberie en Politique , la Lé&cheté en Prudence, l'Hypocrisie en Piété.
Dés ce moment ce ne fut plus que désordre et confusion autour du trône; tous les vices, toutes les Passions f unestes^ étourdirent les oreilles de la souveraine par leurs clameurs , l'ébraplèrent par leurs faux et spécieux discours, la séduisirent par leurs engageantes promesses.
La fausse Gloire l'enivrait d'espérance, la Volupté excitait ses désirs, la Vengeance lui promettait la sécurité, la Fourberie lui offrait les fruits de la prudence ; l'Hypocrisie la tournait du côté de l'enfer, en lui montrant le ciel.
La voix de la Justice et de la Raison était étouffée par leurs cris; la Vertu et la Vérité se voyaieut écartées par la Calomnie perfide 'et par la Raillerie insolente; enfin la Conscience ellemême, assoupie dans les bra» de la Mollesse, qu'elle prenait pour le repos, ne fit entendre que des paroles faibles et languissantes; cependant