ET DE LA GONSC]E^XE
elles inspirèrent à l'Ame assez de crainte pour Farrêter : elle hésitait encore ; mais la Flatterie s^avança tout à coup, en rampant et tenant un encensoir à la main. Cette empoisonneuse des rois enivra d'abord la reine de son encens , et , contrefaisant ensuite , avec un art funeste, la voix de l'opinion publique : ce Reine, dit-elle, ne » résistez pas plus long -temps : la Gloire et le » Bonheur vous attendent; obéissez aux voeux » de l'empire. »
Alors elle entraîna l'Ame et la porta dans les bras des Plaisirs , des Vices et des Passions qui Tentouraient.
G)mment vous décrire les suites de cette déplorable faiblesse? Dés ce moment le désordre régna partout; l'État fut en proie aux convul-» sions f à l'anarchie ; une ttamme dévorante consumait tout; épuisait les forces de l'État, dessé^ chait ses canaux et minait son existence; une fièvre contagieuse se répandait jusqu'aux extrémités de l'empire : plus de remède , plus de règle , plus de frein ! le Délire semblait gouverner ce malheureux pays^ et le menaçait d'un« eutière destruction.
Mon sage Mentor paraissait accablé par le désespoir, u Que devient voire courage , lui disje, en le pressant vivement ; sauvons-nous, sauvous l'Etat, je le crois encore possible. J'aperçois
i44 ^K l'ame
dans Tombre la Conscience qui se réveille; elle reconnaît la Vérité : je la Tois s'approcher de nous, marchons avec elle. » « J'attendais ce moment, » me répondit mon guide.
Nous la rejoignîmes ; nous avançâmes promptement près de la souveraine : la Vérité découvrit son miroir ; la Conscience appela le Repentir, qui s'empara de l'Ame et la châtia sans pitié. Cette malheureuse reine, en poussant de profonds sanglots , remonta sur le trône ; la Folie disparut, chacun reprit sa forme naturelle, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
Transporté de ce nouveau spectacle, fier d'un triomphe que je m'attribuais, oubliant ma compagne , je continuai sans guide ma marche imprudente, et j'osai présomptueusement monter sur les marches du trône, et m'asseoir sur le siège de la Raison , que je croyais remplacer; mais la Vérité m'avertit en souriant que je m'étais trompé , et que j'étais sur celui de la Sottise : de grands et universels éclats de rire accompagnaient ces paroles; et, pour les appuyer, le Repentir, se levant tout à coup, me lança un coup de fouet si ferme que je tombai sans connaissance.
En rouvrant les yeux , je me trouvai seul et dans mon lit : tout avait disparu ; mais je conserverai toujours la mémoire de ce singulier
ET DE Lk GONSGIENCE. l45
voyage; je me rappellerai sans cesse les maux que la Sottise et la Folie font à l'Ame , et je ne perdrai point le souvenir de deux vers d'Horace que mon rude correcteur répéta en me frappant :
Tool sot devient méchant , tous les méchans sont Ibus ; Et ceux-ci p ines amis, sont les pires de tous.
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1^6 tK TEM>S,
(««Vfr
Le temps est la seule propriété qui soit entièrement à nous; tout le reste est incertain ; le temps est y comme on l'a dit, \ étoffe dont notre we est faite; c'est le bien dont nous devrions être le plus économes y et c'est pourtant celui que nous dépensons le plus follement, que nous perdons avec le moins de regret, et que nous nous laissons voler le plus facilement. Nous aimons même ceux qui nous le dérobent, tandis que nous poursuivons avec acharnement celui qui nous ravit toute autre propriété, bien qu'illusoire et passagère. On dirait que le temps est un fardeau , qu'il nous pèse ; nous oublions que c'est notre existence , et nous ne cherchons qu'à nous en débarrasser; enfin , par la plus étrange contradiction, en cherchant, souvent sans succès, à tuerie temps j l'homme se plaint de la longueur des jours et de la brièveté de la vie.
Tous les philosophes , tous les moralistes s'ac^ cordent pour nous recommander un sage emploi du temps , et pour nous rappeler la rapi-
dite àe 8a marche; mais ces conseils ont peu de succès^ et nous pouvons répéter aux hommes de nos jours ce que Sénèque disait aux hommes de son temps : « Songez-y hien : une partie de n la vie se passe à mal faire, la plus grande à » ne rien faire , la presque totalité à faire autre » chose que ce qu'on devrait faire. »
D où vient cette méprise de l'homme sur un point qui l'intéresse si capitalement? Je ne sais ; mais je serais tenté de l'attribuer à l'imperfection , à la contradiction des définitions qu'on a faites du temps, et aux fausses idées qui en sont résultées. On ne peut apprécier que ce qu'on connaît; on ne sait jouir que du bien dont la nature et la valeur sont vues et senties claire-^ ment par nous.
Les anciens disaient que Saturne , père des dieux et des hommes , dévorait ses enfans :
cette allégorie ingénieuse nous fait croire que tout est créé et détruit par le temps ; dés-lors le temps est un monstre qui fait peur; nous craignons le poids de ses pas, qui nous écrasent, et chaque heure qui sonne nous parait un coup de la terrible faulx dont il est armé. De là viennent nos désirs de lui échapper, et nos plaintes absurdes contre sa vitesse, contre sa durée, contre sa mobilité. Les amans lui attribuent leur inconstance; les malheureux leurs revers; les
l48 us TEMPS.
ambitieux leur chute; les empires mêmes lui reprochent leur destruction.
On l'accuse de tout, des arrêts du ciel, des injustices du sort, des folies des hommes. L'e^ pérance voudrait accélérer sa marche ; la peur voudrait la retarder.
Pythagore appelait le temps Vâme de l'univers. Platon disait « qiie le temps avait été créé » au même instant que le monde, et que le mou- » vement existait avant cette création; mais » qu'il existait sans règle , sans mesure et sans » bornes. »
Ces idées, toutes aussi fausses que les premières, donnant au temps une volonté, autorisaient encore à se plaindre de sa rigueur et de ses caprices.
Tout le monde divise ordinairement le temps en trois parties : le passée le^présentei V avenir; eh bien! Chrysippe affirmait n que le passé » n'existe plus, et que l'avenir n'existe pas » encore; » d'où il concluait ce que le présent » était la seule chose qui existât, et dont nous I) pussions jouir et nous occuper. »
D'un autre côté, Archidamus disait ce que le »> présent n'a aucune existence réelle; que le » moment actuel est, comme tout dans la na- » ture, divisible en deux parties, dont Tune » appartient déjà au passé , et dont l'autre est
LE TEMPS. r49
n encore à l'avenir. « Ainsi , en adoptant les opinions de ces deux philosophes , on pourrait dire que le passé n*est plus , que le présent n'est pas 9 que V avenir n'est point encore , et que par conséquent le temps n'existe pas pour nous.
Les théologiens y sahs pousser leur rigueur jusqu'à cette subtilité^ s'en rapprochent assez; car y en comparant sans cesse le présent à l'é ternîtes ils le réduisent à un point imperceptible; le monde n'est plus qu'une auberge pour l'homme ^ dont le voyage ne dure qu'une minute. Le résultat de ce système un peu triste est de se détacher de la matière et de la vie y et de ne s'occuper que de l'avenir.
Il parait qu'en général les hommes , peu sûrs de la vérité au milieu de ces contradictions , se font un mélange confus de ces idées païennes ^ philosophiques et religieuses.
Us ont détrôné les autres dieux du paganisme; mais ils laissent encore au temps sa volonté , son inconstance, sa rigueur, ses ailes et sa faulx. Us rendent divers cultes à ce dieu , suivant leurs différens caractères : les savans n'adorent que le passé; l'expérience ne leur offre la vérité que par la bouche des morts ; la mémoire borne leurs plaisirs à l'étude des beautés détruites; ils ne cherchent des fruits et des fleurs que dans les ruines de l'antiquité.
lOO LB TEMPS.
Les amans de la gloire , comme les homme»
éclairés par la religion ^ ne regardent que l'avenir, le ciel et la postérité : les uns veulent jouir d'une immortelle célébrité , les autres d'une félicité éternelle*
Le vulgaire /gouverné par les sens, suit sans le savoir les dogmes d'Épicure et d'Horace; le présent ^ul le maîtrise; il regrette faiblement le passé, s'occupe peu de l'avenir; il veut éviter la douleur, échapper à l'ennui , qui le poursuivent et le saisissent souvent , tandis qu'il ne cherche que le plaisir.
Je crois qu'il serait possible de sortir de cette obscurité , de marcher à la lueur d'une lumière plus sure, et de nous rendre à la fois moins injustes pour le temps , et plus habiles dans l'art d'en jouir. Mais, pour profiter du temps, voyonsle, non tel que Timagination le peint , mais tel qu'il est en effet.
Ne faisons pas un dieu d'une chose créée comme l'univers; n'en faisons pas même un être tout-à-fait indépendant de nous : car il est si facile de démontrer que nous avons mille moyens de le modifier, de l'étendre , de le resserrer, de le hâter, de le ralentir, qu'on pourrait presque mettre en doute si c'est le temps qui compte nos jours , et si ce n'est pas plutôt la succession plus ou moins rapide de nos pensées, de nos
)UB TEMPS. l5l
affections y de nos désirs et de, nos craintes, qui règle et mesure le temps.
Une heure y certes, n'est pas la même pour rfaomme qui dort, pour l'homme qui veille, pour l'honune oisif, pour l'homme occupé^ pour celui qui jouit, pour celui qui souffre. Si nous sommes ainsi presque nxaitres de changer la du*rée du temps par son emploi, nous le somme;^ encore plus de fixer son utilité; et, comme le dit fort bien Montaigne, <c l'utilité de vivre n n'est pas en l'espace, elle est dans l'usage. n>
G>mmençons par nous faire une idée vraie , juste et simple du temps , pour nous mettre à l'abri des erreurs^ù nous jettent les fausses idées qu'on nous en a données.
Le temps, comme l'a dit un de nos poètes, est plutôt une fiction qu'un dieu; c'est enfin une iniage mobUe de l* immobile éternité. Ce temps est un vide infini comme l'espace.
Nous ne connaissons l'espace , sa mesure , ses dimensions, que «par les points, par les objets matériels qui y sont placés; sans eux ce serait une chose nulle, un mot vide de sens pour nous.
Il en est de même du vide infini nommé le temps; c'est le nombre plus ou moins grand, la succession plus ou moins rapide de nos sensations, de nos idées, de nos sçntimens, qui en marque l'existence, la mesure et la durée.
l52 LE TBMPS.
Si tout ce qui vit dormait toujours, il n'existerait pas de temps pour les êtres vivans; ainsi, comme on ne donné pas de marche à l'espace, on n'aurait pas dû en donner au temps; ce sont les astres, les corps, les hommes et les esprits qui se meuvent sans cesse dans les deux grands cercles du temps et de l'espace, et qui font leur existence et leur mesure.
La pensée que je n'ai plus est le passé ; celle que j'ai est le présent; celle que j'aurai est l'avenir.
Ainsi, tout le temps existe dans notre entendement sous les noms de me/no//^, de pensée et de pt'évoj'ance ; et c'est l'usag^que nous faisons de ces facultés qui nous fait paraître le temps plus ou moins long, plus ou moins rapide.
Ne nous plaignons donc plus de l'inconstance d'une chose qui ne varie pas, de la marche du cercle dans lequel nous seuls agissons , et de la rigueur ou de l'injustice d'un être insensible, uniforme, qui nous voit varier sans cesse, sans éprouver lui-même aucun changement.
Montaigne le savait bien , et nous l'apprend : i< Si vous avez vécu un seul jour, vous avez » tout vu ; un jour est égal à tous les jours ; il » n'y a point d'autre lumière, d'autre nuit : ce » soleil, cette lune, ces étoiles*, cette disposi- » tion, c'est celle même que vos aïeuls ont jouye.
LE TEMPS. , l55
» et qui entretiendra vos arrière -nepveux. » Laissons donc aux poètes ces fausses descriptions du temps. Si nous prenons leur langage^ ne suivons pas leur pensée; si nous disons avec Virgile y le temps fuit y songeons bien que c'est nous i]^\ fuyons; c'est nous, et non lui, qu'il faut arrêter, saisir, orner, adoucir; c'est de nous et non de lui que nous devons craindre de longues douleurs , espérer de courts plaisirs ; et lorsque 'nous regardons notre pendule , ne pensons qu'à régler nos affections et nos jouissances, de manière à ce qu'elles nous donnent de doux souvenirs et un juste espoir; car le but de toute sagesse est d'user du présent , de sorte qu'il enrichisse pour nous le passé et l'avenir.
Après avoir essayé de prouver que le temps , insensible à tout , ne peut rien sur nous, et que nous avons au contraire le pouvoir de le modifier, voyons quels sont les meilleurs moyens d'en jouir, et de rendre sa marche, comme on le dit vulgairement , ou plutôt notre marche dans le temps, douce, agréable et légère.
Il faut d'abord bien comprendre que le présent est la seule partie du temps sur laquelle notre action soit immédiate.
Métaphysiquement , j'avoue qu'on peut ne regarder le présent que comme un point; mais, moralement parlant , il est plus étendu; et cer-
tainement uo auteur qui assiste au succès de sa tragédie, un général qui remporte une victoire décisive, un ministre qui rend la paix au monde , un homme bienfaisant qui sauve une famille honnête du malheur, éprouvent des jouissances réelles d'une assez longue durée : il existe un passé et un avenir si près de nous , qu'il ne faut presque ni mémoire ni prévoyance pour les sentir; on les touche, et on peut sans peine les confondre avec le présent.
Jouissons donc de ce présent qui est notre seule richesse; la plus commune folie des hommes est de le perdre, et, comme le dit un ancien, de le laisser échapper entre nos doigts.
Nous abandonnons trop souvent la jouissance certaine du présent pour noqs occuper de regrets inutiles ou de projets chimériques.
Un philosophe nous reproche avec raison « de » passer notre vie à chercher les moyens de vivre; » de différer pour ainsi dire la vie, au lieu d'en » jouir. Avec tous nos efforts elle nous gagnerait » peut-être de vitesse; au milieu de nos délais » elle s'enfuit à grands pas. »
Si vous perdez l'occasion présente de faire le bien y qui vous dit qu'elle reviendra? Il faut re* garder un jour comme la vie entière , et être quitte avec lui lorsqu'il finit. Pensez comme César, k et croyez n'avoir rien fait si vous avez
L£ TEMPSé ibS
» remid au lendemain ce que vous pouviez faire » aujourd'hui. »
La nature vous accorde un petit nombre d'années; elle retranche à peu près la moitié de ce temps que vous passez dans le sommeil, véritable portrait de la mort. Les joilTs de la tendre enfance^sont une sorte de végétation qui ressemble peu à la vie; les années de décrépitude en différent encore davantage : vous devez compter aussi avec crainte les temps dé maladie, de chagrin, d'ennuis forcés et indépendans de votre volonté : voyez d'après cela combien vous avez peu de jours pour jouir de l'existence, et quelle perte vous faites lorsque vous perdez une seule journée I Suivez donc le conseil d'Horace :
G>nsuUez la sagesse , épuisez votre vin ; Modérez vos désirs, boruez votre espérance ; Saisissez le moment qui fuit sans qu^on y pense, Et ne comptez pas trop sur votre lendemain. '
Ce conseil n'est pas nouveau, chacun se le donne souvent de lui-même : pourquoi voit-on si peu de gens en profiter? c'est qu'il n'est pas facile de le suivre.
Pour jouir du présent il faut savoir bien suivre la route du bonheur , et c'est ce que l'homme cherche le plus et sait le moins. Le présent dé-
l56 LE TEMPS.
pend du passé et de Tayenir ; et nous sommes la plupart du temps troublés par des souvenirs , agités par des espérances, tourmentés par des craintes qui font que le présent nous pèse ou nous échappe ; le temps est rapide ou lent pour nous selon les dispositions de notre esprit.
Voyez un homme qui va recevoir une somme attendue f une faveur désirée ; une jeune femme qui attend l'heure du bal ou son amant; un auteur présomptueux qui va faire jouer sa pièce : ils croient tous que le temps ne marche pas , que leurs montres retardent; les minutes leur semblent des heures. Que désiren,t-ils sans s*en douter? d'échapper au présent , d'atteindre l'avenir, de vieillir, enfin , de faire quelques pas plus rapides vers la mort.
Écoutez au contraire le coupable qui attend son arrêt; la femme infidèle qui craint l'instant de l'arrivée d'un mari grondeur et jaloux , le jeune homme qui redoute l'heure de l'étude , l'amant qui va quitter sa maîtresse pour obéir à son devoir : comme les pendules avancent!
comme le temps vole I comme ils voudraient le saisir, l'arrêter! comme ils voudraient rétrograder dans la vie !
Et le coupable agité de remords, cherchant en vain le sommeil qui le fuit; et le malade qui ne sent l'existence que parla souffrance; comme
LE TEMPS. l5j
le temps se traîne péniblement pour eux ! comme ils sentent et répètent ce triste vers :
Qu'une nuit paraît longue II la douleur qui veille !
Le présenties excède, Tavenir les effraie; ils voudraient effacer ces deux parties du temps , et revenir aux jours de la jeunesse et de l'enfance. Pourquoi cette enfance nous semble-t-elle l'âge d'or de la vie? C'est qu'elle est sans regret du passé, sans crainte pour l'avenir : c'est que, plus sage que les sages, elle jouit du présent : c'est le paradis terrestre de la vie; nous en sommes sortis, et la triste raison, Tactive et inquiète prévoyance, sont les anges terribles qui nous défendent à jamais d'y rentrer.
Mais , dira - 1 - on , voulez *- vous donc que l'homme, comme un enfant aveugle, vive au hasard, et s'étourdisse sur le présent sans proGter des leçons du passé , et en s'exposant sans réflexion à tous les maux de l'avenir?
Non, l'homme n'a plus l'innocence et les guides de l'enfance. Il faut pour être heureux qu'il marche appuyé sur la prudence et éclairé par la raison.
C'est pour cela que je veux qu'il jouisse du présent avec soin , mais avec sagesse; ce présent sera bientôt le passé. Il faut que le plaisir du moment ne laisse pas de remords de l'avoir mal
l58 LB TEMPS.
employé, ùe cause pas de regrets de Tavoir perdu y quMI lui donne au contraire de doux souvenirs ; car un doux souvenir est encore un bonheur actuel.
Nous avons vu combien il est nécessaire de saisir le temps présent , et d'en jouir , de sorte qu'il ne devienne pas une cause de regrets ou de repentir. Voilà la moitié de ce que veut la i^îson. Mais la prudence demande encore un travail sur nous-mêmes tout aussi important; il concerne l'aveilir. Songeons bien que cet avenir sera le présent pour nous.
Ici nous sommes entre deuxécueils; si, emportés par nos passions, nous nous livrons au bonheur qu'elles nous offrent pour le moment, sans songer aux peines qu'elles nous préparent, nous employons le plaisir à bâtir notre malheur, et, pour une ombre de jouissance, nous nous préparons un demi-siècle de tourmens; nous jouons enfin notre vie contre une minute.
C'est ainsi que la folie des hommes les pousse à la prodigalité sans prévoir la ruine, à la cruauté sans craindre la vengeance, à l'ambition sans penser aux chutes , aux excès sans songer aux infirmités , à l'égoisme sans présager l'isolement qui le suit.
On se préserverait, en jouissant du présent, de tous les dangers de l'erreur et du vice , si ,
LE TEMPS. l5g
avant d'écouter la voix impérieuse du désir ar» dent 9 on voulait consulter le passé et lire un peu dans l'avenir. C'est ce que pensait sagement Périclés, lorsqu'il disait à un général qui ^ malgré ses remontrances , entraînait le peuple dans une entreprise dangereuse : « Si vous ne voulez » pas croire aux conseils de Périclès , au moins 1) attendez et consultez le temps; c'est le plus » sage conseiller qu'on puisse choisir. »
Lorsque nos passions nous parlent, modéronsles donc par la prévoyance des dangers qui les suivent. Un moyen sur de calmer l'ambition , c'est de penser que, plus nous désirons d'élévation, plus le temps se prépare à miner le haut édiGce bâti par notre imagination. Théopompus, roi de Sparte, disait aux habitans de Pyle, qui voulaient lui décerner de grands honneurs, « que le temps avait coutume d'accroître les » fortunes modérées, et d'effacer. les immodén rées. »
Mais, d'un autre côté, en consultant l'avenir, regardons-le avec les yeux de la raison, et non avec ceux de la crainte ; que notre prudence ne dégénère pas en timidité ; qui ne risque rien n'obtient rien : la devise des preux est bonne : Fais ce que dois, advienne que pourra. Croyons, comme César, « que tout danger parait plus grand de loin que de près , » et surtout n'imi-
l6o . LE TEMPS.
tons pas la folie de Tavare qui immole le présent à l'avenir, et qui se condamne à mourir de faim pour conserver d'inutiles moyens de vivre.
En somme, voulons -nous maîtriser le temps et rendre sa marche douce et légère ? modérons nos désirs et nos craintes; jouissons du présent, non-seulement sans nuire à autrui, mais en lui faisant tout le bien qui dépend de nous. Le vrai sage est celui qui mérite, par l'emploi de son temps, qu'on puisse lui appliquer ces vers de Delille :
Mais heureux, trop heureux dans sa nohle carrière, Celui qui , rejetant ses regards en arrière , Y retrouye partout les yices combattus.
Les traces du travail et celles des vertus !
DE l'habitude. i6
On parle souvent avec trop de légèreté de Thabitude, et c'est cependant une des .plus fortes racines de notre existence* On dit très communément: Ce n'est qu'une mauvaise habitude , il s'en défera : ce n'est pas un mauvais honune , mais il est faible , il se laisse entraîner par l'harbitude; il faut lui pardonner son étourderie, ses brusqueries : ce n'est pas défaut d'intention , c'est habitude. On oublie qu'habitudes ou cou. tûmes sont ce qu'on appelle les mœurs ; que l'habitude des penchans bons oU mauves fait le caractère, comme l'habitude des mouvemens gracieux ou désagréables fait la physionomie ; que cette habitude est, comme on l'a dit, une seconde nature, et qu'elle date souvent de si loin qu'il est impossible de la distinguer de la première.
Un homme n'est pas vicieux parce qu'il a eu une faiblesse; il n'est pas vertueux parce qu'il a fait une bonne action : c'est l'habitude des vertus ou des vices qui imprime le caractère de
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sagesse ou de libertinage , de crime ou de probité. L'âme prend, par l'habitude ou du bien ou du mal , un bon ou un mauvais pli ; et, lorsqu'il est une fois marqué , rien n'est si difficile que d'en faire disparaître la trace. C'est ce qu'un courtisan sincère fit sentir ingénieusement à Pierre-le-Grand : ce monarque législateur voulait changer les mœurs barbares des Moscovites ; et comme, pour atteindre ce but, l'exemple lui paraissait aussi utile que les lois, il ordonna à un certain nombre de seigneurs russes de voyager en Europe , espérant qu'ils reviendraient de ce voyage assez instruits, assez éclairés pour perdre leurs habitudes et pour contribuer au succès de son plan de réforme ; il avait choisi , pour remplir son intention, des hommes graves et mûrs. Tous les courtisans louaient avec enthousiasme ce projet, et se prosternaient devant la prévoyance et le génie de l'empereur. Un seul sénateur se taisait : dans les cours, lorsque la flatterie parle, le silence est courage. Pierre lui demanda s'il n'approuvait pas son plan, (c Non , dit le sénateur; ce plan n'aura pas » d'effet , et vos voyageurs ont trop de barbe au » menton : ils reviendront tels qu'ils seront par- )) tis. » L'empereur, plein de son idée et fort de l'approbation de tout ce qui l'entourait, railla lé sénateur sur son humeur frondeuse , et
DE l'habitude. iGl
le dëCa d'appuyer son objection d aucune preuve solide. Celui-ci prit alors une feuille de papier , la plia, et, après avoir passé fortement Tongle sur le pli y il* le montra au czar, et lui dit : ce Vous êtes un grand empereur , un monarque » absolu ; vous pouvez tout ce que vous voulez , » rien ne vous résiste ; mais essayez d'effacer ce » pli, et voyons si vous en viendrez à bout. » Pierre se tut, révoqua son ordre, et s'occupa de l'éducation de la jeunesse avant de la faire voyager.
Il fit bien : l'éducation devrait être regardée partout comme une partie principale de la législation ; les peuples modernes s'occupent assez de l'instruction qui ouvre l'esprit , et trop peu de l'éducation qui forme le caractère. Les anciens y pensaient plus que nous ; aussi chaque peuple avait alors un caractère national qui nous manque : nous livrons l'esprit à l'école et le caractère au hasard.
L'habitude des bons ou mauvais penchans commence dés la plus tendre enfance , et Montaigne avait raison de dire « que notre principal }) gouyernement est dans la main des nourri- » ces. » A Sparte on accoutumait les enfans à rester seuls, à marcher- dans l'obscurité, pour les habituer à ne rien craindre; on exigeait qu'ils prissent sur eux de rire et de chanter
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tandis qu'on les fouettait, afin de les former à la constance et au courage; enfin, devenus plus grands, lorsqu'ils étaient rassemblés au banquet, un vieillard leur montrait la porte du festin, et leur disait ces mots : w Aucune pau rôle ne doit sortir par cette porte : » leçon journalière qui leur imprimait l'habitude de la discrétion et de la sûreté.
C'est par de pareilles pratiques qu'on ployait les âmes à la législation lacédémonienne , et qu^on façonnait les enfans de manière à en faire des hommes qui surpayèrent dans la suite tous les autres Grecs en courage et en vertus.
Lycurgue ^lit beaucoup de peine à persuader à ses compatriotes l'utilité d'une éducation à la fois si forte et si minutieuse j il se servit d*une fable vivante pour les convaincre , et cet apologue d'un nouveau genre eut plus de succès que ses raisonnemens.
Il avait élevé deux chiens, tous deuK nés du même père et de la même mère; dressant l'un avec dureté , et donnant à l'autre toute liberté et toute la nourriture qu'il voulait. Un jour , devant l'assemblée du peuple, il fit venir ces deux chiens ; en même temps il posa à terre une écuelle de soupe, et fit lâcher un lièvre : le chien dressé courut au gibier, et le chien gâté au potage, (r Voyez, dit le législateur, l'effet de l'é-
DE l'habitude. i65
» ducation : ces animaul sont de même race 6t » de même sang; l'un est gourmand, l'autre » chasseur; tel est le résultat des leçons qu'on )i leur a données, des habitudes qu'ils ontpri- » ses. Vos enfans seront des hommes lâches ou >i courageux, selon que vous négligerez ou sui- » vrez les lois que je vous propose. » Sparte le crut, et devint la première cité de la Grèce*
On n'ignore pas ces vérités et ces faits, mais nos habitudes nous empêchent d'en profiter.
Toutes les familles crieraient au despotisme , si on voulait les forcer à donner aux enfans une éducation uniforme et analogue à la formé du gouvernement sous lequel ils sont destinés à vivre. Cependant il est évident qu'une éduca* tion républicaine dans une monarchie sème des révolutions; que des enfans qui, au SMt d'une république , seraient élevés dans des principes d'ambition et de monarchie , renverseraient un jour ou défendraient mal les lois de leur pap ; et que , sous une constitution libérale et mixte , l'impression faite par des principes trop populaires ou trop despotiques préparerait pour l'avenir des factions et des déchiremens.
Rappelons-nous nos collées, nos professeurs, no*, livres , nos leçons , et nous verrons que , dans notre enfance , un œil clairvoyant aurait pu diêcernei' tous fesdifférens systèmes qui ont
l66 DE L HABITUDE.
depuis divisé les esprits y désuni les cœurs » et livré notre patrie à des discordes jusqu'à présent interminables. Les idées diverses données à cette enfance sont devenues des opinions; les opinions, des habitudes ; et les habitudes , des partis.
« L'habitude , ainsi que l'a dit un de nosphi* » losophes, est une violente et traîtresse mai- » tresse d'école; elle établit peu à peu chez » nous le pied de son autorité , et ce qui est hors » des gonds de l'habitude nous parait hors des. » gonds de la raison. » Rien n'est si dangereux ni si difficile que de changer les habitudes d'un peuple ; il y tient presque autant qu'à sa vie.
Combien de sang n'a-t-il pas fallu verser pour que la raison chrétienne déshabituât les nations des folies païennes ! Le législateur de la Russie fut plusieurs fois au moment d'être massacré par les Moscovites , parce qu'il voulait les éclairer, les civiliser; ils s'exposaient en foule à l'échafaud pour ne pas quitter leurs longues barbes et leurs mœurs grossières. Les hommes qui vendirent en France, dans le quinzième siècle, les premiers livres imprimés, furent maltraités, emprisonnés et accusés de magie.
On ne saurait croire combien il faut d'efforts , dans un climat rigoureux, pour persuader aux Tartares de quitter leurs tentes et de bâtir des villages et des villes; encore aujourd'hui , lors-
DE l'uAB1TUO£. 167
qu'ils veulehi maudire leurs ennemis, ils leur souhaitent de vivre enfermés dans des enceùUes de pierre.
Nous respectons tout ce qui n'est pas nouveau; nous pleurons à la vue de la chambre où nous avons passé sopvent assez tristement lés premiers jours de notre enfance : prenons-nous des livres ; nous critiquons les modernes , nous admirons les anciens : on dirait que l'antiquité est couverte d'un voile sacré qui ne nous laisse voir que la beauté de ses formes y et qui nous cache ses défauts.
Horace remarquait, en parlant de Névius, u que son nom était dans la bouche de tout le » monde , quoique ses ouvrages ne se trouvas- » sent dans lès mains de personne ; et que tout » vieux poète était révéré , non parce qu'il était » bon, mais parce qu'il était ancien, n
La force fait craindre les lois , mais c'est leur antiquité .seule qui peut les faire respecter. Aussi rien n'est plus solide qu'un antique gouvernement; il faut de grandes passions,^ de grands hasards , de longues erreurs pour l'é^ branler. Sa durée passée est une forte probabilité pour sa durée à venir.
Ce qui est en même temps très singulier et très vrai, c'est que les hommes sont toujours gouvernés et poussés à la fois par deux mobiles
l68 DE L HABITUDE.
bien opposés entr'eux, ramour de la nouveauté et la force de l'habitude. L'attrait de Tune les porte au changement ; les chaînes de l'autre les retiennent et les rappellent.
C'est faute d'avoir assez réfléchi à cette dou— ble disposition de la nature humaine , que tant de législateurs se sont trompés et ont vu périr leur ouvrage.
Lorsqu'une révolution ne fait que réformer quelques abus et changer une partie des insti* tutions , elle satisfait l'amour de la nouveauté sans contrarier la force de l'habitude; mais, si on change à la fois, comme on l'a vu dans certains pays 9 les lois, le gouvernement, le culte, le& usages , alors le peuple, bientôt rassasié de la nouveauté, qu'il désirait, et gêné dans toutes ses habitudes, se fatigue, s'agite, fermente et tend à de nouveaux mouvemens qui le ramènent en toutou en partie à son ancien état.
Les Romains, les Anglais, les Américains sont de grands et irrécusables témoins de cette vérité politique; les révolutions romaines et américaines, ayant laissé intactes la plupart des coutumes et des lois , ont été solidfes et durables ; tandis que les niveleurs en Angleterre ont vu i^enverser , en peu de t^emps , l'édifice qu'ils avaient follement construit sur les débris des vieilles lois et des anciennes coutumes ; et Mon-
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(esquieu nous fait justement remarquer avec quelle promptitude et quelle énergie tous les anciens ressorts du royaume comprimés se relevèrent , et firent tomber le poids qui les avait courbés.
Concluons de tout ceci qu'il faut respecter les habitudes d'une nation, parce qu'elles sont encore plus fortes que ses lois. Si ces habitudes sont bonnes, elles font sa vigueur; si elles sont vicieuses, on ne doit les attaquer qu'avec beaucoup de p;*udence , de temps et de ménagement; il faut y porter, non le feu qui brûle, mais la lumière douce qui éclaire.
Si, après avoir parlé de la morale des peuples , nous réfléchissons à celle des individus , il me semble que l'habitude nous offre une question bien digne d'examen.
Vaut-il mieux élever l'enfance par la force de la raison ou par celle de l'autorité ? On penche aujourd'hui vers le premier système ; le second prévalait autrefois : je ne sais, mais il me semble que, dans un âge si tendre, on est plus susceptible d'obéissance que de persuasion; la raison est un peu incertaine et contestable; le sentiment est positif : je voudrais qu'on ordonnât à l'enfant d'aimer Dieu , ses parens , son prochain, son pays et la vertu ; qu'en obéissant à cet ordre il en prit l'habitude; quand cette habitude au-
lyO DE L HABITUDE.
rait gravé ces devoirs dans son cœur, la raison pourrait parler sans risque et très utilement à son esprit. La jeunesse , façonnée à la morale par de bons sentimens et par des habitudes acquises, peut raisonner avec moins de danger, et se défendre contre le sophisme qui ne l'attaque que trop souvent sous le nom et sous les armes de la raison.
Je crois que l'homme, ainsi formé, respectera la Divinité en dépit de toutes les objections du pyrrhonisme; qu'il aimera ses parens malgré leurs défauts; qu'il sera attaché à son pays et à son gouvernement, quand même il aurait à s'en plaindre; qu'il fera du bien aux hommes, quoiqu'il éprouvât leur ingratitude et leur méchanceté ; et que , si le tourbillon du monde , l'attrait des plaisirs, l'écartent quelquefois de la vertu, il tendra sans cesse à y revenir, et qu'il pourra être égaré, mais non pas corrompu.
L'essentiel est, ainsi que nous l'avons dit, de donner à l'âme un bon pli , et de faire en sorte que , pour elle , le mal soit un accident , et le bien une habitude.
Pour faire cette impression sur l'âme, prenons l'instrument le plus fort et le plus sûr. On peut me contester ce que j'ai pensé , et non ce que j'ai senti. Réfléchissons impartialement, et nous serons convaincus qu'en faitde première éduca-