DE L HABITUDE. I7I
tion y la rason dessine et le sentiment grave. On peut effacer les traits de l'une; ceux de l'autre «ont indestructibles.
On voudrait en vain mettre en doute la puissance presque irrésistible de l'habitude : sa force est à la fois physique et morale; elle s'empare de toute notre existence , et modifie notre corps comme notre caractère. Par elle, le nègre brave les feux du tropique , et le Lapon les glaces de rOurse; le cénobite supporte, par elle, les macérations; le fakir, les flagellations; le laboureur, les fatigues; elle étourdit le soldat sur le bruit et sur les menaces de la mort; elle fait, pour le riche, un besoin du luxe, une nécessité de la mollesse; elle rend le sibarite sensible au frottement d'un drap, ou à celui même d'une feuille de rose.
L'habitude de certaines affections de l'âme donne aux muscles du visage un mouvement, une contraction qui se conserve et qui fait lire le caractère sur la figure.
Voyez cette tète haute, ce sourcil arqué, cette lèvre relevée, vous reconnaissez l'orgueil et le dédain ; ces yeux sombres , cette bouche pincée , ces sourcils froncés, vous annoncent l'humeur et la brusquerie; ce sourire contraint, ces yeux à demi oi(verts, ces regards furtifs et qui évitent la rencontre des vôtres, vous dévoilent la fausseté.
Vous reconnaîtrez , à d'autres habitudes des muscles y celle de la colère, de la peur, de la gaité , de la mélancolie , et , pour un observateur attentif, la physionomie est le portrait du caractère.
^habitude nous poursuit dans toutes les positions ; elle ne nous quitte quelquefois pas même à l'approche de la mort. Le célèbre Dumarsais avait consacré sa vie à l'étude de la grammaire : il était mourant; une députation de l'Académie vint savoir de ses nouvelles , il répondit : « Di- » tes à l'Académie que je m'en vais ou que je » m!en vas, car l'un et l'autre peuvent se dire; » quelques instans après il expira. Le maréchal prince de B..., académicien distingué, était si habituellement livré à l'étude de notre langue, qu'on l'a vu quelquefois , au milieu de graves occupations, recevoir un billet de compliment ou d'invitation, et en corriger la ponctuation et l'orthographe avant de le jeter dans sa cheminée.
Le duc de N... était amoureux d'une dame depuis vingt ans , et lui consacrait régulièrement la fin de toutes ses journées. Elle devint libre; il l'épousa : on peut concevoir leur bonheur. Après la cérémonie du mariage ils dinère&t tète à tète. Le diner fini , la duchesse s'aperçut que son mari était rêveur et distrait; elle lui de-
DE L HABITUDE. lyS
manda ce qui Toccupaît si fortement : « Je s<m- » geais y répondit- il naïvement , à une chose n qui m'embarrasse : où pourrai-je aller doré- » navant passer mes soirées? »
Cette anecdote ne peut lui faire aucun tort; elle prouve seulement l'étrange force de l'habitude, car tout le monde sait qu'il fut toujours aussi bon mari qu'il avait été tendre et fidèle amant.
Cette habitude nous maîtrise tellement, qu'elle nous gouverne lorsqu'à peine nous paraissons exister ; elle veille quand l'âme sommeille , elle agit par des songes au moment même où notre corps se livre au plus profond repos. Un de nos plus aimables poètes nous dit :
.... En songe, un orateur En quatre points encor lasse son auditeur ; Bercé par le rouet d'une rauque éloquence , En songe, un magistrat s'endort k l'audience; En songe , un homme en place , arrangeant son dédain , Pour prendre des placets étend encor la main ; En songe , sur la scène un acteur se déploie ; L'auteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie j Le grand yoit des cordons , l'avare de l'argent , Et Penthièvre ouvre encor sa main à l'indigent.
On ne peut en douter , tout finit par être pour nous habitude : l'amour est l'habitude du désir, l'amitié est l'habitude de l'attrait et de la recon-