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belles actions et de bons ouvrages , nous Q€>ù— tons d'avance le bonheur de TÉlysëe ; nous sentons que notre mémoire sera honorée, parce que notre existence a été utile; et nous jouissons d'une considération qui vaut et remplace bien des plaisirs.
Aussi, lorsque vous voyez un vieillard aimable, doux, égal, content, et même joyeux, soyez certain qu'il a été , dans sa jeunesse , juste , bon , généreux et tolérant; sa fin ne lui donne ni regret du passé ni crainte de l'avenir, et son couchant est le soir d'un beau jour. ,
Les vieillards chagrins sont ceux que leur mémoire tourmente , et qui regrettent une vie mal dépensée.
Dans les pays où la vertu régne, on honore la vieillesse : les peuples corrompus la négligent, la méprisent, la tournent en ridicule sur leurs théâtres. Cicéron , qui tenait encore aux anciens temps , fut le consolateur et le panégyriste de la vieillesse. Ju vénal en fit l'objet de sa satire.
Ce poète mordant se plait à peindre l'œil éteint, le menton tremblant , le dos voûté, la marche engourdie du vieillard, le supplice qu'il éprouve en s'efibrçant vainement de broyer le pain qui le nourrit. Il le représente, au spectacle, suivi d'un valet qui s'égosille à V avenir
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qii^on chante. Son triste pinceau vous retrace la goutte qui déforme ses pieds , la pierre qui déchire ses reins; il n'attribue qu'à la fièvre le reste de chaleur qui Tanime. Enfin vous le voyez simple et crédule, victime des charlatans qui hâtent sa mort, ou dupe d'une gouvernante qui lui dicte un testament.
Il n'a pas même pitié de la caducité ; il rit de cette seconde enfance qui confond tous les objets. Sans égard pour ses cheveux blancs, il offre à vos regards le père de famille,^
Qui méconnaît ses pai*ens attristés , Cet ami qui soupait la veille \k ses côtés, Ce fils qu'il éleva, ses filles, et sa femme QuHl appelle monsieur^ et son valet madame*
Enfin, en vous rappelant la douleur du père d'Achille ou les malheurs du vieux Priam, il vous annonce que chaque année de plus vous expose à perdre les objets les plus chers , à voir tout tomber autour de vous; on dirait qu'il veut vous faire renoncer à vivre , dans la crainte de vieillir.
Voyez ce qui résulte, dans les siècles dépravés, de cet oubli des convenances , de ce mépris absurde pour ce qu'on devrait respecter le plus: l'expérience devient inutile ; la raison ne peut plus corriger la folie; les jeunes gens raillent
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leurs pères, au lieu de les écouter; la vertu rougit devant le vice ; et le vieillard , triste de son isolement et honteux de ses années, quitte le costume qui lui convient , la gravité qui le décore, pour déguiser son âge qu'on humilie; ses cheveux blancs se cachent sous une perruque blonde , son menton se garnit d'une grosse cravate, son frac étroit serre et gène ses membres fatigués, et la crainte du mépris le force a devenir ridicule.
Oh! que je regretté ce temps où j'ai vu de vénérables magistrats, d'anciens guerriers, offrant à notre respect les leçons du passé, les traces du temps , et conservant leur ton et leurs vétemens antiques ! Ils frappaient nos esprita de la majesté de l'histoire; nous n'osions nous asseoir devant eux, et nous les prenions avec raison pour nos maîtres et pour nos modèles.
Le temps licencieux de la régence commença, dans ce genre, les modçmes saturnales, et les vieux ministres de Louis XIV auraient pu dire au régent, comme Sully à Louis XIII , en présence d'une jeunesse étourdie qui critiquait sa gra^vité -/•« Lorsque le feu roi m'appelait à sa » cour pour me consulter, il en chassait préaw lablement les bouffons et les baladins. »
Mais, sans nous arrêter plus long -temps sur
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un point qui ne peut être raigonnablement contesté (le respect qu'on doit à la vieillesse), examinons si elle est en effet aussi malheureuse qu'on se le figure, si ses inconvéniens n'ont pas de compensation , et si Dieti, que nous accusons avec autant de légèreté que d'ingratitude, a privé réellement l'hiver de nos ans de toute douceur et de tout plaisir.
Pour moi, je soutiens que sa honte féconde a répandu des fleurs sur toutes les saisons de la yie ; il ne nous faut qu'un peu de bon esprit pour les hien connaître et les cueillir à propos; mais il ne faut pas chercher du Ulas en été et de» œillets en hiver : chaque chose a son temps, et on dit avec raison que celui
Qui n^a pas l^esprit de son âge , De son âge a tout le malbeur.
Un Caton de vingt ans et un Adonis de cinquante sont également ridicules; nous devons jMMis regarder vieillir, ne viser qu'aux succès qui conviennent à l'époque où nous nous trou* vons, et ne pas oublier les changemens que Iç temps fait en nous, et que nous remarquons si vite chez autrui.
Il faut nous préserver du ridicule de cette coquette que peint La Bruyère , « qui regarde » le temps et les années seulement comme quel-
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» tjue chose qui ride et enlaidit les autres fem* » mes; elle oublie qu'on lit son âge sur soa » visage y et que la parure , qui embellit la M jeunesse , éclaire les défauts de la vieillesse ; » la mignardise l'accompagne dans la douleur, » dans la fièvre , et elle meurt parée en rubans n couleur de rose. »
On reproche à la vieillesse de nous priver des plaisirs , de nous éloigner des affaires ^ et de nous rapprocher de la mort. Cicéron y ajoute sans nécessité un autre grief compris dans ceuxci^ celui d^ affaiblir notre corps.
Nous répondrons avec lui, mais en peu de mots 9 d'abord y qu'elle calme les passions sans éteindre les sentimens ; elle ne nous fait perdre des plaisirs que leur excès; on a moins d'amour, mais plus d'amitié; on compose moins, mais on juge mieux; on ne court plus, mais on se promène ; on cesse de disputer, mais on cause ; on n'est plus matelot, mais pilote : le conseil remplace le champ de bataille ; au lieu d'apprendre de nouvelles choses, on enseigne les anciennes; et l'espérance, qui nous guidait sur la terre , nous tourne doucement vers les cieux ; notre raison reçoit des hommages plus durables que ceux qu'on rendait à notre figure , et le fruit que nous portons est aussi recherché que la fleur de notre printemps.
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L'éloignement des affaires n'est pas un reproche plus fondé. D'abord on pourrait mettre en question si c'est un malheur^ et si on a lieu de regretter^ dans un port tranquille^ les tempêtes de la vie.
D'ailleurs 9 combien d'exemples fameux n'at-on pas à citer pour prouver que la vieillesse n'est pas toujours inactive et sans gloire? Voyez^ chez les anciens , Nestor, l'oracle du camp des Grecs ; Fabius et Gaton , soutiens de Rome ; Sophocle, à cent ans, excitant Tenthousiasme et triomphant de l'envie; Solon, dictant des lois à sa patrie j et chez les modernes, "Villars, vainqueur à Denain; l'Hôpital, sage au conseil, fier et ferme dans l'exil,- Frédéric, ombrageant sa vieillesse de lauriers belliqueux et de palmes littéraires; Fontenelle et Voltaire, après un siècle de triomphes , rajeunissant encore le Parnasse français.
Mais, dira-t-on, c'est le voisinage de la mort qui est affreux dans la vieillesse. La mort I eh quoi I n'est-ce pas le but commun , le sort universel ? Ne meurt-on pas à tout âge î Dan» d'autres saisons on y tombe violemment comme dans un précipice; après douze ou quinze lustres^n y marche par une pente douce ; jeunes , c'est un vol qu'on nous fait; vieux, c'est une dette que nous payons. Nos sens émoussés sentent
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moins la doideur de cette séparation , les infir^ mités méJoies nous y ont peu à peu accoutumés. Notre corps est un logis que le temps use et gâte petit à petit , pour que nous le quittions avec moins de regrets. Le jeune homme court à la mort y elle vient au devant du vieillard.
Je pense comme Sénèque qui disait : a Je ne » trouve rien de vieilli en moi que les vices ; A quitte de ce fardeau ^ mon âme jouit de ne M presque plus avoir rien de commun avec mon » corps; elle s'élance libre et dégagée. A l'en- >} tendre, c'est la fleur de sa jeunesse, n
M'en doutons point , tous ces reproches faits au dernier âge sont injustes; ils partent d'un esprit faux et d'un cœur ingrat. Le système des compensations est vrai quand on ne veut pas le pousser trop loin. Tout est mêlé de biens et de mauK dans la vie ; c'est un tableau où la lumière est toujours à côté de l'ombre.
La vieillesse chagrine est le résultat d'une jeunesse mal cultivée : la saine vieillesse qui termine une sage existence, c'est le bon fruit dans sa maturité. '
On se plaint des vols que nous &it le temps , mais je ne vois pas que la vieillesse éteigne la piété, refroidisse l'amitié; elle ne nous enlève ni le désir de l'estime , ni l'amour des lettres , ni les charmes de la conversation; elle nous
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dégoûte seulement de ce que nous ne devons pas aimer.
A en croire certaines gens^ rien n'est pire que l'épithète de vieux; il n'y a de bon que ce qui est jeune et nouveau. Cependant on peut les forcer à reconnaître que les vieux livres sont encore les meilleurs^ qu'une vieille amitié lie plus fortement qu'un jeune amour, que rien n'élève et n'attendrit autant l'âme que les vieux monumens et les vieux chênes. Une vieille cou«> tume est plus respectée qu'une nouvelle loi; les vieux maux sont ceux qu'on supporte le plus facilement. On préféra toujours le vieux vin au nouveau ; et on aime presque autant la naïveté du vieux langage, que la grâce du parler de Tenfance.
J'ai quitté souvent dans ma jeunesse les plus aimables coquettes de Paris pour passer la soirée chez la vieille madame Geoffrin et chez la vieille madame du Deffant. Elles me faisaient oublier, plus que les autres, la marche du temps , en le remplissant mieux.
^a vieille comtesse de Romanzof, en Russie, me charmait par sa mémoire, par sa vivacité, par ses récits : elle avait vu bâtir la première maison de Pétersbourg,elle avait été témoin du passage de la barbarie à la civilisation; elle laissait entendre que Pierre-le-Grand l'avait aimée.
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et que même il n'avait pas été trop mal reçu. En racontant ses voyages, elle me faisait assister au dîner de madame de Main(enon et de Louis XIV. J'entrais avec elle dans la tente du duc de Marlborough, je la suivais à la cour de la reine Anne : c'était l'histoire vivante, et je ne me lassais pas plus de l'entendre, qu'elle de parler.
En vain cherchera-t-on dans toutes les cour»
de l'Europe un jeune homme aussi aimable que le prinee de Ligne l'était à quatre-vingts ans. Rien ne s'était aigri dans ce vase précieux, tout y conservait la fraîcheur de la nouveauté; son cœur s'était arrêté à vingt ans, et son esprit à trente : toute sa vie n'a été qu'une longue jeunesse.
Il existe donc quelques hommes privilégiés , comme certains climats où règne un éternel printemps; et leur heureuse vieillesse ressemble aux lie» Fortunées, dont les arbres, toujours verts, portent en tout temps, à la fois, des feuilles, des fleurs et des fruits.
On serait d'ahord tenté de croire que la vieillesse, en aOkibliasant tes oi^anes, diminue le courage; mais l'expérience prouve le contraire : car, ainsi que le dit un ancien^ « une longue H vie nous apprend à mépriser la mort. »
On quitte avec moins de regret des jouissan-
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ces qu'on doit si peu garder; on brave aisément une si faible perte. Un jour de bataille ^ le vieux soldat rit des longues espérances des jeunes gens /et leur dit : ce Devant le canon D nous sommes tous du même âge. »
Lorsque tout Athènes tremblait et se taisait en présence de la garde du tyran Pisistrate, le vieux Solon seul la bravait, et défendait la liberté mourante. Un Athénien lai demanda ce qui pouvait lui inspirer tant d'audace, il répondit : rc Ma vieillesse, jb
C'est à la fin de- notre carrière qu'on sent, comme Charron, cr qu*nn bon mourir vaut » mieux qu'un mal vivre. »
L'aveugle jeunesse regarde la vie comme une propriété, et la vieillesse sent bien que c'est un usufruit; elle y tient moins, et pour cela même en jouit peut-être mieux.
D'ailleurs il y a plus de gens qu'on ne pense qui trouvent que notre existence est assez longue, et que sa fin est le commencement d'un autre bonheur. Ils disent, comme l'auteur de la Sagesse : (c Que servirait une plus longue vie » pour simplement vivre, respirer, manger, » boire , voir ce monde ? Faut-il tant de temps » pour avoir tout vu, tout stt, tout goûté? Si » long-temps pratiquer, et toujours recommen- » cer, à quoi bon cela ? Qui ne se soûlerait de
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» toujours faire même chose? Si cela n'est fà*- » cheux, c'est au moins superflu. >i
Je sais bien que beaucoup de vieillaitls tiennent fortement à la vie; elle est pour eux une habitude dont ils ne veulent passe défaire; maïs cet attachement même à leur existence en prouve évidemment le bonheur , et démontre nnieux que les plus forts argumens que , jusqu'au dernier jour^ il existe des liens de plaisirs qui nous attachent au monde.
Non- seulement la vieillesse jouit du présent» mais elle projette encore pour l'avenir. Ne riez pas de ses rêves, elle vous répondrait avec le vieillard de La Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'aulrui ? Gela même est un fruil que je goûte aujourd'hui 9 J'en puis jouir demain et quelques jours encore ,
Je puis enfin compter Taurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
L'égoïste ne connaît pas cette jouissance :
aussi sa vieillesse est triste; il n'a ni compagnou, ni successeur, ni espoir; il remplit seul maussudement son cercle étroit, comme le limaçon sa coquille. Le passé est pour lui un vide; le présent, un désert; et l'avenir, le néant.
Je sais bien qu'on rencontre des vieillards