‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 20 sur 46 · DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

DE LA VIEILLESSE

insupportables par leur caduque vanité , par leur ennuyeux bavardage , et par leur humeur épineuse; entachés d'avarice ^ et craignant la mort, parce qu'ils sont , ainsi que le dit un de nos vieux moralistes^ acoquinés à la vie*

Mais ne rencontrons - nous pas une foule de jeunes gens avec les mêmes défauts Z Ils vous (!hoquent davantage dans le vieillard^ parce que vous vous attendez moins à les lui trouver; ses cheveux blancs vous promettaient la sagesse , et SCS paroles vous montrent la folie : beaucoup d'hommes ne sont que de vieux enfans.

La vie est un voyage.: peu de voyageurs en rapportent une utile instruction ; le plus grand nombre n'a vu partout que des postes, des auberges, des bals, des spectacles et des filles.

r*ious rendons tous, sans le savoir, un juste hommage à la vieillesse , en louant le temps passé aux dépens du temps présent. Ce sont les erreurs et les folies de notre jeunesse qui s'inclinent avec respect devant le souvenir des leçons et des exemples de nos vieux parens; et l'idée de l'âge d'or ne nous est peut-être venue que du temps où notre enfance écoutait les préceptes sages et purs de la vieillesse.

Je crois pouvoir affirmer sans paradoxe, lorsque la vieillesse n'est pas folle et sembla* ble à une seconde enfance , que , des quatre-

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âges de la vie , le dernier est le plus heureux.

D'abord il s'occupe plus dé laDivinité, parce

, qu'il sent plus le besoin d'y croire. Le vieillard

est déjà presque plus voisin du ciel que de la

terre ; l'immortalité de l'âme est la consolation

de la mort des sens.

C'est ce que disait si bien à ses enfans le vieux Cyrus au bord du tombeau : il ne voyail plus son trône à Babylone^ mais dans le séjour d'Oromaze; et de toute sa gloire ^ le seul souvenir qui le satisfit était celui de %es vertus.

Toutes les opinions des sages , anciens et modernes y se réunissent pour nous prouver que le seul moyen de bonheur pour l'homme se trouve dans la modération; c'est le résultat de leur philosophie. Eh bien, tandis qu'ils s'efforcent vainement de nous porter à cette vertu qui évite les excès y modère les désirs et calme les passions, la vieillesse le fait tout naturellement.

Existait- il, parmi les sages de la Grèce, un plus parfait modèle de raison et de bonheur que ce vénérable Ducis, qui cultivait en paix les lettres et ses champs, au bruit des tempêtes de l'Europe , et qui restait calme , vertueux , aimable et tolérant , au milieu du choc des passions, du débordement des vices, du bouleversement des empires? Âh! c'était bien à lui

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qu'on pouvait appliquer, dans sa douce retraite, ces vers de Racau :

Roi de ses passions , il a ce qu*il désire ;

Son fertile domaine est son petit empire;

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;

Ses champs et ses jardins sont autant de provinces;

Et y sans porter envie k la pompe des princes,

n est content chez lui de les voir en tableau.

igO Dfi LA POLIE.

La folie avait raison lorsque , par la bouche d'Érasme , elle disait « qu'on ne peut la diviser n et la borner, puisqu'elle^ se trouve partout ; ni » la définir, parce qu'elle varie sans cesse, et I) que la meilleure définition n'en donnerait » qu'une ombre et qu'une image imparfaite. »

Ce qu'on pourrait dire de mieux pour s'en faire une idée juste, c'est que la folie est le contraire de la sagesse, comme l'erreur est l'opposé de la vérité; mais on n'en serait guère plus avancé pour cela, puisque les hommes no s'accordent point sur ce qu'on doit appeler vérité ou sagesse. Chacun les définit différemment, suivant ses passions^ sa religion, sa philosophie ou son opinion politique.

Le brame ne daigne pas manger avec l'adorateur du feu ; le mahométan donne avec mépris le nom de chien au chrétien ; nous appelons le^ juifs déicides; ils nous traitent d'idolâtres; le Grec, schismatique à nos yeux, croit que le Romain n'a qu'un culte corrompu ; la tolérance

DE LA. FOLIE. igt

est un crime dans un pays, une vertu dans d'autres; le républicain s'indigne de la servie* tude des cours; le royaliste déteste Tesprit niveleur et factieux du républicain ; le militaire dédaigne le commerçant; il ne rère qu'à la gloire y et brave la fortune comme la mort; le commerçant ne trouve de solide que Tor, et abhorre la folie guerrière; l'homme de lettres envie l'éclat et prend en pitié la frivolité des ^ gens du monde , qui y de leur côté, se moquent de la vanité des auteurs, des disputes des sa^ vans y de la pédanterie des légistes.

Consultez -vous les philosophes pour mieux connaître la vérité et la sagesse? l'un vous parle de tourbillons, de plein; l'autre, de vide et d'attraction. Comment vous décider entre la métapbygique de Platon et celle d'Aristote ? Seriez -vous dans le dogme avec Zenon, dans le doute avec Carnéade ? Adoptez-vous les atomes d'Épicure et l'inaction de sa divinité, l'eau de Thaïes, l'infini de Parménide, les nombres de Pyrhagore, la sympathie et l'antipathie d'Empédocle? Croire2>>vous aux monades de Leibnitz, aux esprits de Swedenborg, à la contemplation intime de Kant, aux visions de Saint- Martin, à l'influence irrésistible des protnbé-* rances de Gall , à la prévision pn^hétîque des ^mnambules de Mesmer? Vous contenterez-

VOUS de Fadroite doctrine de Molina? Vous soumettrez-TOus à la rigueur subtile de Jansénius? Croirez-Yous aux revenans avec la superstition , au néant avec l'athéisme? Direz-vous, avec les stoïciens , que la goutte n'est pas une douleur ? Cix>irez-vous à la volupté d'Épicure, au cynisme de Diogéne ? ou plutôt ne conviendreat-vous pas, comme Salomon, u que tout est folie dans ce » monde? » comme Socrate, <c que la seule » chose que nous puissions savoir, est que nous » ne savons rien? » comme Cicéron, k qu'on » ne peut rien imaginer d'extravagant et d'ab- » surde qui n'ait été dit par quelque savant et » cru par quelque peuple ; » et enfin ne diriezvous pas, comme notre naïf et sincère Montaigne : c( Ah I que celui qui fagoterait habile- » ment un amas de toutes les âneries de l'hu- » maine sapience , dirait merveilles I »

Croyez-moi, rangeons-nous à l'avis de ces derniers; et, puisqu'on ne peut éviter avec certitude l'erreur et la folie , choisissons au moins celles qui nous feront du bien , et qui ne peuvent faire de mal à personne. Or, je crois que, dès qu'on connaît son ignorance et sa folie, elles ne sont plus dangereuses ; cette connaissance tue l'orgueil et fait naître l'indulgence ; c'est peut--étre le plus grand pas que l'homme puisse faire du côté de la raison. Cette considé-

DB LA FOLIE. IqS

ration est ce qui m*engage à vous prouver que nous avons tous notre coin de folie.

Vous qui me lisez ^ vous en avez votre part, petite ou grande; et c'est, sans vous offenser, ce que je désii^e vous persuader, pour votre bien et pour le nôtre.

La pire des folies est celle qui vous porte à croire que vous avez trouvé la sagesse : en effet, un Tou , qui se croit sage , méprise ou hait tout ce qui ne pense pas conime lui; il veut, pour le bien public, forcer son prochain à se soumettre à son opinion ; tout homme qui émet un avis opposé au sien est un ennemi de l'ordre , de l'État et de Dieu : dans sa hautaine folie , dans sa sottise glorieuse, il dit :

Qui méprise Gotin nVslime pas son roi , Et ii*a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi.

Cet orgueil irrite les orgueils contraires ; on s'aigrit, on se bat, on s'emprisonne, on se déchire ; et ce monde devient un véritable enfer, par l'extravagante prétention de forcer la chose la moins comprimable après l'eau, la pensée.

Voyez au contraire ce qui arriverait s'il nous plaisait de croire, ce qui est assez probable, que cette terre habitée par nous n'est autre chose que les PetiieS''M oisons de P univers. Reconnaissant alors notre ignorance et notre folie ,

ig4 DE LA FOUE.

comme nous serions tous indulgens les ifns pour les autres ! Les fous méchans et furieux seraient les seuls qu'on éviterait; mais, en les enchaînant , on les plaindrait encore. Quant aux folies vulgaires, chacun rirait de celle d'autrui, mais avec un petit retour sur soi-même qui empêcherait de mépriser les autres , de peur qu'ils ne nous le rendissent ; et vous veniez la concorde régner partout, parce que personne ne se flatterait d'avoir le privilège de la raison, et le droit de faire adopter sa manière de voir et de sentir.

Puisque tout homme a, selon moi , sa part de (blie, j'avoue la mienne : elle consiste à penser qu'on pourrait amener les hommes à la paix et à la tolérance. Je suis^en cela moins exigeant que le divin législateur ; il a dit aux hommes : AimeTrOJOUs; moi je leur dis : Supportezr^fous .

Mais, pour se supporter, je le répète, en dépit de l'orgueil humain , il faut d'abord qu'ils avouent qu'ils sont tous plus ou moins ighorans et fous. On a dit que le doute était le commencement de la sagesse; eh bieia I j'adopte cetie maxime ; et , pour nous accorder, m1 vous en coûte tant d'avouer que vous avez une grande dose d'ignorance et un grain de folie, avant de prêcher et d'affirmer, doutez seulement si vous voyez clairemetit la vérité; doutez si vous êtes dans le chemin de la droite raison, et si

t)E LA FOLIE. Iq5

VOUS poeeédez la vraie sagesse : ce doute suffira pour TOUS rendre plus modestes^ plus justes et plus tolérans.

Ce doute salutaire nous garantira encore de beaucoup de prétentions et de faussetés. Nou» ne chercherons plus à jouer tant de rôles , n'étant pas bien surs de la beauté de celui qui nous tenterait : nous serons plus francs^ plus naturels, et par cela même plus aimables.

Nous aurons enfin plus de modération dsgns nos désirs ; car, ne croyant pas connaître avec certitude ce qui peut faire notre bonheur, nous demanderons aux dieux , comme faisait un philosophe, « non ce qui nous parait souhaitable , )} mais ce qu'ils croiront nous être utile. » Et si les doctes du jour se moquent de notre incertirtude, de notre simplicité, et du peu de progrès que nous faisons dans la science , nous leur répondrons avec Montaigne k que nous préférons » rignorance abécédaire qui précède la science, n à l'ignorance doctorale qui la suit. »

Et pourquoi serait-il donc si difficile de prouver aux hommes leur ignorance et leur folie ? Qu'ils ouvrent les yeux, qu'ils regardent ce qui les entoure, et qu'ils examinent avec un peu de mémoire et de bonne foi , ils seront bientôt de mon avis, et se trouveront le même défaut de lumière^ et de sagesse que je confesse ,

ig6 DE LA folie'.

pour ma part, en toute humilité comme en toute vérité.

Mes chers confrères en imperfection et en inconséquence, je vous interroge, répondezmoi : N'avez-vous jamais flatté le pouvoir, encensé la fortune , ^ dédaigné la pauvreté ? Avezvous toujours agi par conviction et sans passion? Est-ce l'habit ou le mérite, la richesse ou la vertu qui ont attiré vos égards ? Avez- vous toujours dit la vérité à votre ami en faveur, et ne l'ayez -vous jamais négligé dans la disgrâce? Avez-vous rendu justice à vos rivaux, et l'envie ne vous a-t-elle jamais irrités contre le succès ou la supériorité d'autruî ? N'avez-vous pas imité, quelquefois avec excès, ce que vous blâmiez avec fureur dans un parti contraire ?

Avez-vous toujours entendu parfaitement les questions que vous tranchiez, et qui divisent le monde depuis deux ou trois mille ans ? Vos opi-r nions ont-elles toujours été dictées par l'amour du bien public et non par l'intérêt privé ? N'estce pas la vanité qui a fait combattre les uns pour l'égalité, les autres pour l'hérédité des rangs? Vos femmes politiques n'auraient-elles pas donné souvent des sujets excellens de comédie , d'une part à un nouveau Vadé , de l'autre à un nouveau Molière, toutes les fois qu'elles ont tenu le dé, non i^mt coudre, mais ^ur professer? Est-

ce la raison ou la mode qui vous fait juger des réputations? SavezTVous, voulez-vous, comme Anacharsis f régler les premiers rangs selon les vertus , et les derniers selon les vices ? N'avez- Tous jamais- gâté la valeur par des excès et la victoire par des rigueurs ? PTavez-vous pas souvent oublié, les uns vos fautes, les autres votre origine? et, dans d'autres genres, n'en vois^je pas parmi vous qui aliènent leurs champs pour acheter des tableaux qui ne sont que des copies , et qu'ils croient des originaux? d'autres qui engagent les bijoux de leurs femmes pour acheter une médaille de l'impudique Faustine ou de l'imbécile empereur Géta, qui faisait servir sur sa table tous ses mets par ordre alphabétique ? N'en avons-nous pas vu qui vendaient leurs bois pour acquérir des tulipes noires ou vertes, et d'autres qui mettaient aux oreilles d'une courtisane trompeuse la dot de leurs femmes ou de leurs filles ? Quelles sont ces nombreuses et graves assemblées où rj^ne le plus profond silence, où l'attention fixée ne saurait être détournée par aucun bruit? On y reste la moitié du jour, et toute la nuit, occupé du même objet. Est-ce une académie de savans, un sénat qui doit nous donner des lois, un conseil de ministres qui va guérir nos maux et fixer nos destinées? Non, c'est une assemblée d'insensés qui font dépendre leur bon*

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heur de Tapparition sur un tapis yeit d'uiie couleur noire ou d'une couleur rouge. N'avez-vous jamais fait partie de ces cercles funestes, et n'y avez-YOUS pas quelquefois risqué le bien de tos créanciers, le repos de votre famille et votre h^eur?

Si TOUS me répondez avec sincérité à toutes ces questions , vous reconnaîtrez que vous éte^ de vrais fous ; je vous embrasserai comme cx>nfj|*ère; et, pour vous consoler de cet aveu qui vous embarrasse , je vous dirai quelques mots en faveur de la folie, car elle est , comme tout ce qui existe dans le monde, mêlée de bien et de mal : elle a ses plaisirs et ses peines, ses avantages comme ses inconvéniens ; tout dépend du choix, du genre des folies, et il en est telle qui fait rêver le bonheur, et dont je ne vou* drals pas guérir.

Séparons d'abord, avec soin, de la folie, ce qu'on prend mal à propos pour elle , c'est-è-Klire l'imbécilité ou la fureur, qui sont deux maladies , et même ces folies cruelles et tyranniques qui portent les hommes à se persécuter, à se mépriser, à s'égorger pour des opinions. Reléguons les unes dans les hôpitaux; fuyons les autres : il faut abandonner la guérison des premières aux médecins, et celle des seconds au temps.

Ne parlons que de la folie commune : l'amour* propre et la fortune lui ont donné le jour; c'est elle qui excite nos désirs, qui décide nos penchans; c'est elle qui embellit ou enlaidi t, grandit ou rapetisse tout à nos yeux. Sa baguette transforme pour nous le plaisir en bonheur , le hasard en justice, la faveur en mérite , la mode en talent et en beauté, l'espoir en jouissance, la chimère en réalité; en un mot, c'est la décoratrice, l'enchanteresse et la reine du monde.

Puisque nous sommes tous ses sujets, pourquoi nous révolter cbntr'elle? Elle rit de nos menaces, de nos déclamations, et nous gouverne à sa fantaisie* Au lieu de fronder sa cour, re-^ gardons-la comme un grand spectacle que les dieux nous ont donné, et où nous sommés acteurs et spectateurs tour à tour.

Ne prétendez-vous que vous y divertir? Combien de scènes amusantes vous offriront cet ami de la liberté qui déclame dM forum contre le despotisme, et qui, bourrant ses gens et grondant sa femme , est un tyran dans sa maison ; cette vieille coquette qui, à force de répéter qu'elle est encore jeune, a fini par se le persuader; ces esprits forts qui se moquent des miracles et qui croient aux tireuses de cartes; ce philosophe cordonnier qui prêche l'égalité, et qui chasse son fils , parce qu'il veut épouser la

fille d'un savetier; ce comédien qui est assez fou pour croire jouer un rôle politique , et ce parterre assez puéril pour y prendre garde , et pour juger, l'opinion de l'acteur au lieu de son talent; ce médecin qui oublie fort heureusement de tuer ses malades ^ pour opérer le salut de l'État par un mauvais mémoire diplomatique ; enfin, cette petite maîtresse qui se brouille avec sa marchande de modes , parce qu'elles ne sont pas de la même opinion sur le code pénal !

Notre folie est non-seulement divertissante, ' elle est parfois encore très utile à ceux qui savent en tirer parti. Admirez avec quelle facilité on nous mène, on nous tourne, on nous retourne , en connaissant notre faible et en touchant à propos notre marotte! Jamais soldat n'a suivi le commandement avec plus de célérité ; jamais marionnette n'a obéi plus docilement au fil qui la tient suspendue.

Voyez comme la faveur nous attire, comme la disgrâce nous éloigne; avec quelle agilité nous courons après celui qui nous prête, et nous fuyons celui qui nous emprunte ! Remarquez-vous la fierté qui nous redresse devant la critique, la fausse modestie qui nous courbe devant la louange ? Combien nous nous empressons d'offrir nos services au grand qui n'en a pas besoin; comme nous marchons lentement au secours du

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faible et du malheureux qui les sollicitent!

Quand nous demandons conseil , avec quelle naïveté nous allons au devant de l'approbation^ avec quelle humeur nous tournons le dos à la vérité I Comme nous vantons les femmes vertueuses, en les évitant; comme nous dénigrons les femmes galantes , en courant après I Quand on parle des défauts d'autrui , que de flambeaux nous prenons pour les éclairer; quand on veut montrer les nôtres , que de voiles nous cher^ chons pour les couvrir! Combien nos scrupules sont inébranlables contre l'ambition des autres; avec quelle faiblesse ils chancellent au moindre signe que nous font la gloire ou la fortune !

Réfléchissez à toutes nos faiblesses , et vous verrez que tout peuple peut se gouverner avec un fil f si vous y attachez un peu d'espoir de gloire pour les guerriers, de fortune pour les courtisans, de pain pour l'agriculteur, de protection pour le commerce, de considération pour les lettres et pour les arts , de respect pour la croyance , et de liberté pour les philosophes.

Ainsi , faites une petite provision de feuilles de chêne, de laurier, d'olivier, d'épis , d'écus et de cordons , en y joignant le bandeau de la tolérance , et vous aurez trouvé le secret de gouverner les hommes sans danger, sans obstacle et sans efforts.

Les marottes des hommes de différentes classes d'une nation deviennent ainsi des appuis , lorsqu'on 8*en sert habilement; autrement elles peuvent devenir des massues , et Thistoire nous Ta prouvé. On n'a pas méprisé la folie dans tous les temps et dans tous les pays , comme on le fait chez nous aujourd'hui. En France, elle avait, avec les ânes , sa fête et ses hymnes qu'on célébrait et qu'on chantait dans les temples; la Grèce l'avait sans honte placée au nombre des dieux; en Turquie et dans tout l'Orient, les fous sont révérés à l'égal des saints. Cicéron dit « qu'on ne pouvait prophétiser et prononcer des )) oracles que dans le délire ou dans le sommeil, n

Autrefois on trouvait en Europe ^ dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune : ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peut-être le danger de ce droit qui en a fait tomber la mode.

On se rappelle que le fameux Triboulet, le même qui proposait son bonnet à Charles-Quint s'il traversait la France , et à François I*' s'il l'en laissait sortir, étant un jour témoin d'une grande délibération des ministres et des généraux sur les moyens de pénétrer en Italie, s'écria : w Ces » messieurs examinent bien tous les moyens

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M d'entrer dans ce pays; mais, par Dieu^ je M Tondrais qu ils avisassent aussi un peu aux » moyens d'en sortir, n

On voyait encore, il y a trente ans, en Russie, quelques seigneurs qui avaient conservé Fusage d'entretenir prés d'eux cette sorte de bouffons favoris. Celui du prince Potemkin s'appelait Mosse : il était original, assez instruit; et, au milieu de ses facéties, il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.

Un jour le prince jouait aux échecs avec l'ambassadeuF de France, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; il était, à cette époque, assez mécontent de la politique du cabinet de Versailles, qui contrariait ses vues; il voulut, pour se divertir, embarrasser l'ambassadeur français; il appela son fou Mosse, et lui dit : « Je vou- )} drais savoir ce que tu penses des nouvelles w que nous recevons de' Paris; on y va convo- » quer les états-généraux du royaume : parle, )i et dis-nous ce qui en résultera, w

Mosse alors, sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à déclamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité, développant à loisir son indigeste et comique érudition; confondant les faits, les règnes, les dates, les Albigeois, les protestans , les jansénistes, mais citant

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des anecdotes vraies , et faisant, de tout son discours, un tableau grotesque et satirique qui présentait, en ridicule, notre cour, notre clergé, nos parlemens, notre noblesse et notre caractère national; la conclusion de toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement général , et d'une folie universelle qui gagnerait l'Europe, à moins qu'on ne mit à la tête des affaires des sages comme lui, à la place des fous qui les gouvernaient.

Fendant cette belle sortie contre la France, les assistans regardaient malignement le ministre français, et le prince riait sous cape de l'embarras où il le jetait, en lui faisant entendre tant de sottises^ contre son pays , ou en le compromettant avec un fou.

L'ambassadeur ne perdit pas la tète, et voulut prendre sa revanche. Il n'ignorait pas à quel point on était alors forcé d'être silencieux et circonspect à Pétersboui^, sur la politique et sur les opérations du gouvernement, qui ne souffrait pas qu'on en parlât. Au lieu de se fâcher contre le harangueur, il lui dit : « Mon cher Mosse, ». vous êtes un savant homme, mais depuis vingt I) ans vous n'avez pas vu la France, et votre » mémoire, bien que prodigieuse, vous trompe , » car vous venez de faire un rude mélange d^er- » reurs et de vérités; mais pourtant votre beau

» discours me fait croire que vous seriez bien I) autrement éloquent et intéressant, si vouêi » vouliez nous parler de la Russie y que vous » connaissez bien mieux, et de la guerre qu'elle >i soutient à présent contre la Turquie. » Â ces mots le prince fronça le sourcil et fit au fou un geste menaçant; mais Tintrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France; il s'étendit avec complaisance sur les inconvéniens de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit-il, d'un » gouvernement qui voit ses affaires en si piteux » état, et qui va dépenser tant d'argent et tant n d'hommes pour acquérir quelques déserls et » gagner la peste? Pourquoi veut-on se ruiner, » se saigner à ce point, et armer peut-être » toute l'Europe? Vous ne le devinez pas, je » vais vous le dire ; c'est pour amuser un grand » prince, ici présent, qui s'ennuie, et pour lui » donner le plaisir d'ajouter le grand cordon de » Saint-Georges aux trente ou quarante cordons » dont il est déjà bariolé , et qui ne lui suffisent » pas. » A ce trait, le ministre de France rit aux éclats, les assistans s'étouffent pour ne pas l'imiter, et le prince, furieux , renverse la table

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et jette les échecs à la tète de Mosse qui s'enfuit. L'ambassadeur alors représenta au prince qu'ils seraient tous deux moins sages que Mosse s'ils se fâchaient de sa folie , et la soirée se ter^ mina, en riant, aussi amicalement qu'elle avait commencé.

Nous sommes convenus à présent, j'espère, premièrement, que nous avons tous, plus ou moins, notre part de folie; secondement, que la folie a son bon comme son mauvais coté, et qu'elle peut être souvent agréable et utile. Maintenant, ce qu'il faut examiner, c'est le moyen de nous délivrer, autant que nous le pouvons , des inconvéniens de la folie, etde n'en conserver que les avantages.

Le travail est plus simple qu'il ne le parait au premier coup d'œil : ne cherchons pas à guérir des folies qui nous trompent en nous caressant, mais qui nous plaisent sans nous nuire, et qui nous font rêver le b<»iheur sans troubler le bonheur d'autrui.

Croyons. à la constance de tous nos amis, à la fidélité de nos maîtresses ; livrons-nous, en obligeant, à l'espoir de la reconnaissance; ne doutons pas de la justice de l'opinion publique, en travaillant à la mériter; espérons que la nature nousconservera constamment la foree et lasanté, ou que le médecin nous les rendra; ne refusons

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pas la volupté sans excès, et laissons^Ia nous abuser sur sa durée ; livrons-nous surtout avec confiance à l'étude, aux arts, aux lettres : je sais que les muses, en nous promettant la gloire, ne donnent souvent que le plaisir de l'espérance; mais c'est bien le cas de dire av-ec Delille :

Promettre, c^esl donner^ espérer, c'est jouir.

Leur bienfait le plus réel est de nous rendre meilleurs et plus heureux.

Voilà les douces folies que nous pouvons, que nous devons garder; sans elles, l'existence serait un fardeau ; par elles, la vie est un rêve agréable.

Mais fuyons les autres folies qui nous aveuglent, qui nous dépravent, et qui nous font creuser de nos propres mains l'abîme du malheur sous nos pas.

Corrigeons-nous de l'avarice, de l'ambition, de la haine, de l'envie, de l'intempérance, de la colère, de la peur, de l'intolérance; enfin de toutes ces folles passions qui nous tourmentent et qui nous portent à tourmenter les autres.

Mais, me direz- vous, nous y travaillons. Donnez-nous du temps : moins jeunes, nous serons moins passionnés. Je vous répondrai comme Horace à ce fou qui attendait au bord d'une rivière que toute cette eau, qui courait, fut écoulée : « Mon ami, qu'espères-tu? cette onde coule et

ao8 OB LA FOLIE.

» coulera toujours, h L'un de vous me dira peut-être : Prenez un peu de patience^ j'ai déjà fait de grands pas, je suis guéri de ma colère; l'autre, de mon ambition; d'autres, de telle ou telle erreur. Ne vous endormez pas sur cet oreiller; travaillez toujours , et croyez, comme Horace et comme moi, que nous avons tous tant de folies différentes , qu'en en retranchant une seule , nous ne faisons qu'ôter une épine d^un buisson.

Lia Fontaine a raison :

. . . Rien de trop est un point Dont on parle beaucoup et qu'on n'observe point.

Tout le monde convient de l'utilité de la modération y du danger des excès y de la folie des passions. On estime ^age celui qui voit les choses telles qu'elles sont, et qui les apprécie à leur juste valeur; on regarde comme un insensé l'homme qui voit tout avec un microscope ou avec un prisme qui embellit ou enlaidit, grandit ou rapetisse tout, suivant son désir ou son dégoût, sa crainte ou son espérance. On sait que le bonheur est inséparable de la modération dans les qualités, dans les peines, dans les plaisirs, dans les désirs et dans les sentimens ; et cependant chacun exagère ses biens , ses maux , ses haines, ses affections, ses éloges, ses critiques, ses volontés , ses espérances, ses frayeurs.

Personne ne veut être tendre, mais passionné;

considéré, mais célèbre; à son aise, mais opu-

lent. On ne se contente pas du bien, on veut le mieux; on ne se borne pas à s'affliger, on se désole; on n'approuve pas , on flatte , on exalte, on divinise; ce n'est pas assez de critiquer, on déchire : ce qu'on aime est parfait; ce qui déplaît est affreux, détestable. On est enivré on dégoûté, vain ou humilié , téméraire ou pusillanime : ceux qui pensent comme nous sont des gens de bien ; les autres , des valets ou des factieux. Jamais nous ne sommes dans le milieu, toujours au-delà des bornes; et, tout en faisant l'éloge de la modération , nous la fuyons de toutes nos forces. La médiocrité , que les philosophes disaient d'or , cette médiocrité , qui seule rend sage et heureux, est ce que nous craignons et ce que nous méprisons le plus.

Tous les moralistes , puisqu'ils prétendent être les médecins de nos âmes, ne devraient Jamais se lasser de rebattre ce point. L'exagération est notre péché originel, notre défaut radical, le principe de nos vices, la source de toutes nos erreurs , la cause de tous nos chagrins; et, quand elle ne nous rend pas méchans, vindicatifs, cruels et malheureux, die nous rend très ridicules.

Un magicien qui aurait un miroir capable de dépouiller les objets de leurs illusions, et de les faire voir aux hommes tels qu'ils sont, change-

ml^ma

rait le genre humain et la face du monde ; mais, avant d'y parvenir , il ferait bien de s'assurer du secours des esprits infernaux, et de bien prouver sa puissance ; car il commencerait par se faire un terrible nombre d'ennemis en disant la vérité : il y a bien peu de gens pour qui elle ne soit pas une sorte d'injure.

On ne peut guère nous faire voir nos portraits bien ressemblans sans nous montrer injustes, inconséquens et fous , et c'est ce qu'on n'aime pas à reconnaître publiquement^ quoique parfois, entre quatre rideaux et dans des inter<« %'alles de raison, on s'en aperçoive assez bien.

Ce magicien ferait même, je crois, prudemment, en imitant les auteurs comiques, de laisser notre image sous une gaze , et de ne nous montrer que celle des hommes qui nous ressemblent , afin de ne nous frapper qu'indirectement et par contre-coup.

La plus dangereuse et la plus commune de nos exagérations est celle qui ne nous fait voir que des vices et des défauts dans nos rivaux , dans nos ennemis, et qui nous aveugle totalement sur leurs bonnes qualités les plus évidentes*

Éraste est un vieux guerrier qui a toute sa vie été attaché aux principes, •aux coutumes, et même aux préjugés des temps anciens : c'est un

2t2 ' RIEN DE TROP.

courtisan probe, instruit, un gentilhomme loyal, estimé à la ville et chéri dans sa province; mais il croit que la gloire et la tranquillité de l'État sont liées inséparablement à l'existence des anciens usages, et il se fait un point d'honneur de les défendre. Tout ce qui est étranger à l'ordre qu'il a vu régner autrefois, lui parait confusion et folie. Sujet soumis, militaire distingué, bon maître, respectable père de famille, on ne peut lui reprocher aucune déviation des règles de la justice et de l'honneur; mais il juge avec humeur tout ce qui est nouveau ; il ne raisonne pas en politique ; il se passionne , et tout système qui est à la fois sentiment et religion doit être inflexible par sa nature : car on efface souvent ce qui est tracé dans l'esprit, et jamais ce qui est gravé dans le cœur.

' £h bien ! parlez de lui à Damon : c'est un jeune homme enthousiaste, dès son enfance, d'Athènes et de Rome, et qui ne peut séparer l'idée du bonheur de celle de la liberté; il méprisera la vieille vertu d'Éraste. ce Comment, dira-t-il, voulez-vous que j'estime un homme encroûté de préjugés, un égoïste qui veut nous enchaîner dans les ténèbres, pour nous conduire à son gré par des lisières, et qui sacrifierait les droits et le bonheur de Thumanité pour rétablir les privilèges de sa caste ?

» Où je n'aperçois pas le noble amour de la liberté^ je ne vois que de l'intérêt personnel^ de la vanité ; et aucun sentiment honnête ne peut se concilier avec ceux de la servitude.

» Je suis sur qu'Éraste , que vous vantez , est un tyran dans son village et dans sa famille y et que les vieux droits de son donjon lui paraissent plus sacrés que la gloire de son pays. »

Vous avez beau faire , vous ne convaincrez pas Damon de son injustice; et croyez-vous qu'à son tour Éraste sera plus raisonnable en parlant de Damon? Vous vous trompez : vainement vous lui direz que ce jeune homme est bon (ils , mari Qdèle y ami sûr , qu'il a autant de vertus que d'esprit, qu'il est va.illanty humain, généreux, serviable, et que la douceur de son caractère le fait aimer par tout ce qui le connaît.

(c C'est un mauvais sujet, dira le vieux baron; je le désavoue pour parent, l'honneur me défend toute liaison avec lui. Quelles bonnes qualités peut -on supposer à un factieux, à un Innovateur? Ne m'en parlez plus, c'est un jacobin. »

(c Mais de sa vie il n'a été dans un club : il sert bravement son prince. Si ses passions sont vives y elles sont nobles; il ne rêve que la gloire et le bonheur de son pays, et serait incapable de troubler Tordre public pour soutenir des

opinions libérales qu'il a puisées dans nos livres classiques. »

(( Finissons ce propos ; je ne veux plus qu'on m'en parle. II a, dites-vous, des idées libérales? eh bien I je n'ai rien de commun avec ces îdëeslà; c'est de la philosophie, de l'idéologie, et voilà tout. Adieu. »

La sottise et la passion de nos jugemens sont encore bien plus excessives, lorsque nous parlons des hommes que la fortune a élevés à d'importans ministères ou à de hautes dignités.

Ils ont presque également à redouter la flatterie qui les encense pour les enivrer de ses poisons , et l'envie qui les épie pour les déchirer. Ceux qui espèrent ou obtiennent leurs faveurs en font de grands hommes , des demi-dieux :

c'est Sully, Colbert, l'Hôpital qui sont ressuscites; ils obscurcissent, à force de fumée, leur mérité réel , et les élèvent sur des échasses qui les font tomber.

D'un autre côté, les rivaux de leur pouvoir et de leur crédit aiguisent contre eux tous les poignards de la satire et de la calomnie*

Écoutez un membre de l'opposition lorsqu'il peint un ministre : c'est toujours un homme inepte ou corrompu; sa sévérité est taxée de despotisme; sa bonté, de faiblesse. Est-il économe, c'est un avare; généreux, c'est un dila-

pidateur ; «oulient-îl l'autorité^ c'est un ambitieux partisan du pouvoir arbitraire; se montre ->t -il indulgent et populaire, il est faible et klëologae ; s'il tous résiste y c'est un entêté ; s*il TOUS cède , il est inconséquent et pusillanime.

On pourrait lui répondre , comme Figaro :

H Aux qualités que vous exigez dans un domes- >» tique, connaissez-- vous beaucoup de maîtres » capables de vous servir? »

Les tribuns du peuple étaient parvenus, par leurs intrigues, leurs déclamations et leurs calomnies, à enflammer les Romains d^an tel courroux contre le sénat, qu'il pouvait en résulter un bouleversement général. Pacuvius usa d'un moyen assez adroit pour apaiser cette agitation. Il parut d'abord partager l'animosité des factieux, et proposa de chasser les sénateurs qui déplaisaient, à condition que chacun d'eux serait remplacé par ^un homme de bien , à l'abri de tout reproche , et universellement estimé.

Pour commencer cette opération, on lut la liste des sénateurs. Ail premier nom de sénateur qui sortit de Tume, tous les citoyens éclatent en plaintes et en invectives contre lui. rf Fort » bien, dit Pacuvius, il parait que cet homm^ » n'est pas pur, c'est un mauvais citoyen : ren-

2l6 RIEN DE TROP.

» voyons ^ le , et nommons quelqu'un pour le n remplacer. »,

On fit alors un grand silence ; mais toutes les fois qu'une voix s'élevait pour proposer un remplaçant , mille voix éclataient contre lui, et lui imputaient mille défauts pour le faire rejeter.

Après plusieurs épreuves semblables, le peuple , voyant qu'on ne pouvait s'accorder sur aucun choix, se lassa de cette discorde, et décida que les choses resteraient telles qu'elles étaient, puisque le remède paraissait pire que le mal.

L'exagération en amour, en = amitié, en générosité, en bienfaisance, a souvent de fâcheuses suites; elle mène à la jalousie, à la faiblesse, à la prodigalité, à la ruiiie; mais pourtant, en ce genre , le trop vaut mieux que le trop peu : ce sont des maux qui font du bien. On supporte les peines produites par le plaisir, on pardonne aux défauts qui doivent leur naissance à quelques vertus.

Ce sont lés sentimens fâcheux , tristes et pénibles qu'il faut surtout modérer et réprimer, lorsqu'on ne peut pas les détruire.

La ciolère, l'envie, la vengeance, la haine, voilà les vrais fléaux de l'humanité, les torches qui embrasent la terre; et ceux qui se servent de leurs funestes glaives en sont eux-mêmes les premiers blessés.

Fera-t-on à son ennemi le mal qu'on projette? c'est une chose douteuse : mais vouloir faire le mal, mais haïr, c'est déjà une peine certaine qu'on éprouve.

Aimer est un bonheur, haïr est un tourment.

L'amour est la loi du ciel , la haine est celle de l'enfer.

Plutarque dit que « Caton et Phocion ne pre- » naient inimitié quelconque à l'encontre de » leurs citoyens, pour aucuns différends qu'ils » eussent avec eux relativement au gouverne- )i ment; ainsi se rendirent seulement implacan blés où il était question d'attaquer et d'offenser )7 leur pays. Il ne faut, disaient-ils, réputer » ennemis que ceux qui sont les bosses et les )) pestes d'une cité. Quant à ceux qui ne sont » que discordans, il les faut ramener à une » bonne harmonie^ en roidissant et relâchant » tour à tour, ainsi que ferait un bon musicien, » et non pas en se mettant en courroux contre » eux avec outrages et injures. »

Lorsque Catherine II apprenait que quelques fautes avaient été commises par ambition, intérêt, faiblesse, erreur, légèreté, loin de se livrer à la colère qu'on voulait lui inspirer, elle disait : ce C'est de Vhommerie; il faut redresser » et non couper J'aime à louer tout haut, à » gronder tout bas. »

!2l8 RIEN DE TROP.

J'ai vu beaucoup de gens dans le monde qui exigent pour toutes les places et pour toutes les affaires trop de mérite et de talens; ils méprisent à tort l'honnête médiocrité; la probité, l'exactitude y l'activité ne sont Hen pour eux si elles manquent de brillant et d'éclat : se montrer si difficile, c'est être exagéré, injuste et malhabile*

Je pense, comme ce philosophe grec,- ce qu'on » ne doit rien trop mépriser, qu^cm peut tirer >i parti de tout, et qu'il est bon de se rappeler » même quelquefois que les anciens faisaient >i avec les os d'âne les meilleures fl&tes. d .

Ce qui est étrange^ c'est de voir à quel point des hommes d'esprit , qui croient le mieux calculer les mesures à prendre pour arriver au bonheur, se trompent, par exagération, sur les moyens d'y parvenir.

Un sentiment naturel et raisonnable nous dit qu'un homme riche et bien né doit, pour être heureux et pour se faire aimer, jouir de quelque crédit, de quelque considération, et occuper dans le monde un rang, une place, un emploi qui le mettent à portée d'acquérir une bonne renommée, de servir son pays, et d'être utile à ses concitoyens.

Rien n'est plus juste ; mais l'amour-propre , le plus aveugle et le plus violent des amours,

arrive, exagère ce désir de considération, fait souhaiter, solliciter, obtenir, entasser cordon sur cordon, emploi sur emploi, dignité sur dignité : la maligne fortune seconde notre homme; il arrive au haut de la roue, et y trouve avec surprise la satire au lieu de l'éloge , et la haineuse envie à la place de l'estime et de Ta* mitié qu'il désirait.

II devient comme ce Métiocbus, dont ou disait : (c Métiochus est capitaine, Métiochus dresse » les chemins, Métiochus cuit le pain, Métio- » chus moud la farine, Métiochus fait tout, » Métiochus aura mal an. »

Que voulez-vous? le peuple est ainsi fait; il respecte ce qui est à une certaine élévation ; il hait et tire à terre ceux qui veulent monter trop haut.

Nous devons nous armer d'une boniie cuirasse, lorsque, plaçant notre bonheur hors de nous, nous voulons le faire dépendre des autres. Le monde est économe d'éloges et prodigue d e critiques; notre œil rapetisse toutes les qualités d'autrui, et grossit tous ses défauts. Horace nous en avertit :

Ua homme est un peu lourd , nous le disons stupide i S^il est fier, insolent ^ et s'il-est doux , timide.

Quand la raison nous dit rien de tfop, l'amour-

propre est le mauvais génie qui vient toujours nous pousser et nous empêcher de suivre cette sage maxime.

Il est vraiment curieux d'entendre les raisonnemens de tous ces nains ambitieux , de tous ces nouvellistes de profession dont la nullité vaniteuse est sans cesse tourmentée du chagrin de voir que la terre tourne sans leur avis, et que les affaires marchent sans leurs conseils.

Ils ressemblent à ce boulanger qui trouvait détestable tout pain qu'il n'avait pas cuit. Rien n'est bon pour eux que lorsqu'ils mettent la main à la pâte; et comme, Dieu merci, cela ne leur arrive guère , leur orgueil blessé les rend pessimistes et alarmistes.

A leur sens tout va de mal en pis; ils sonnent à tout moment l'alarme, ils ne prévoient que des catastrophes, et, à les entendre, tout est toujours perdu sans ressource.

Je me rappelle, à ce propos, que dans le temps de la guerre de la Bavière, qui fut si promptement terminée par la paix de Teschen , j'entendis un jour, sur la terrasse des Tuileries, le dialogue suivant entre deux de ces graves politiques qui dessinent leurs plans et leurs cîirtes sur le sable, qui font mouvoir leurs armées avec leurs cannes, et tracent, en crachant, le cours des fleuves :

ff Mon ami, je l'avais prédit , la fatale époque est arrivée. On n'a pas voulu me croire, on a fait tant de sottises! le mal est sans remède, tout est perdu. »

« Je conviens que tout va mal; mais cependant je ne vois rien encore d'assez funeste pour se décourager à ce point. »

« Comment ? vous ne le voyez pas ? Mais d'où venez-vous donc ? Ignorez-vous que les Russes vont se brouiller avec les Turcs ? »

« Je le crois; après? « « Vous savez qu'il existe des mouvemens d'insurrection en Amérique contre l'Angleterre, et qu'il est à croire que l'Espagne, la France et la Hollande finiront par prendre parti pour les insurgés? »

(c Cela se peut; mais.... »

« Vous a-t-on dit que l'Autriche est attaquée par la Prusse ? »

« Oui, je viens de l'apprendre, et je vois avec peine la tranquillité générale troublée; mais, enfin, l'Europe a vu souvent de semblables querelles, et.... »

« La tranquillité troublée. .. ona vu souvent. . . votre flegme m'impatiente ; comment, vous ne voyez pas clairement tout ce que ces événemens nous annoncent? »

222 RIEN I>£ TBOPé

<r Eh! oui, la guerre, et beaucoup de pertes d*homnies et d'ai^gent. »

«c Vous ne prévoyez que cela? »

ce C'est bien assez , une guerre générale, m

(€ Ce n'est rien encore : votre sang-froid m'ex'cède! »

« Ma foi , quand je prévois un embrasement général qui menace tant de pays, qui met en danger tant de trônes, qui fera couler tant de sang, il me semble que c'est bien assez. »

c< Pauvre tète! tout cela ne vous découvre qu'un incendie universel? »

(c Eh ! que diable voulez-vous donc que j'y voie de plus ? Qu'y voyez-vous vous-même ? »

w Ce que j'y vois! ce que j'y vois!.... ehl morbleu , la fin du monde ! »

« La fin du monde? vous vous moquez. »

(r Oui, monsieur, la fin dn monde; et il y a des exemples de cela, il y a des exemples de cela. »

A ce trait j'éclatai de rire, et je m'éloignai à grands pas du sinistre prophète, qui fut, je crois , fort étonné de voir un homme si indifférent à la destruction de notre globe.

L'humeur et la peur sont les plus mauvais conseillers du monde : elles font tout voir en noir , et où tout est noir on ne distingue plus rien.

Méfions-nous surtout des exagérations^ de la crainte. Écoutez4a: si l'ennemi tous menace^ on doit être écrasé ; si l'administration est relâchée^ nous sommes en dissolution; si elle est ferme y on va tomber sous la tyrannie; s'il existe des mécQutens , le boulevers^nent est certain.

Heureusement il n'en est pas ainsi; les grandes masses politiques se soutiennent y et, comme le dit Montaigne :

{< La société des hommes se tient et se coud >i à quelque prix que ce soit; en quelque as- » siette qu'on les couche , ils s'appilent et se M rangent en se remuant et s'entassant, corn- M me les corps mal unis qu'on empoche sans » ordre trourent d'eux- mêmes la façon de se ai joindre et s'emplacer les uns parmi les au- » très y souvent mieux que l'art ne les eût dis^ » posés. »

Philippe de Macédoine fit bâtir une ville qu'il peupla des hommes les plus méchans , et voulut voir ce qu'ils deviendraient. Eh bien I pressés par la nécessité, ils finirent par établir entr'eux de bonnes lois et une bonne police.

Four être heureux , il faut d'abord être tranquilles; et, pour dev^iir tranquilles dans la vie publique comme dans la vie privée, le seul moyen est de ne rien exagérer.

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