TROP
Calmons donc nos désirs , nos craintes , nos regrets, nos espérances. La vérité n'est jamais dans les extrêmes, mais dans un milieu : ainsi la modération seule peut en approcher.
Rien de trop, que ce soit notre adage; et, si nous nous en écartons , que ce soit en bien et non en mal, en espoir et non en frayeur.
Il est étonnant que la sottise ait sur ce point tant d'avantages sur l'esprit. Un sot est toujours content de lui, de sa fortune, de son mérite; il croit tout ce qu'il espère : Dieu n'a fait le monde que pour lui; rien n'est si doux que son lit et si solide que son siège; il croit tout prévoir, tout dominer, remédier à tout; tandis que l'homme d'esprit s'exagère l'insuffisance de ses moyens , l'instabilité du sort; il ne jouit ni de son mérite qu'il amoindrit, ni de son bonheur dont il doute.
On dirait que Dieu, dans sa justice, a ordonné à la fortune de ne protéger que les sots , pensant que les habiles n'en avaient pas besoin.
Trop de désir de perfection nous nuit quelquefois. Corrigeons-nous, modérons-nous, mais ne plaçons pas trop haut notre modèle idéal du bien ; nous ne pourrions y arriver, et nous nous découragerions comme Montaigne, qui avouait ce tort, en disant : cr Si j'ai un escarpin de tra- » vers, je laisse encore de travers ma chemise
n et ma cape; je dédaigne de m'amender à M demi. Quand je suis en mauvais état^ je m'a- » chame au mal , je jette le manche après la » cognée , et je ne m'estime plus digne de mon » soin. »
Le malheur est une chose sacrée; on ne devrait permettre qu'à la bienveillance et à ramitié d'approcher des malheureux pour adoucir leurs peines; il faudrait surtout éloigner l'infortune des regards de l'envie, carie malheur d'autrui est la seule volupté de l'envieux.
Mais, si une tendre compassion doit seule faire entendre sa voix à l'homme qui souffre, il est permis à la philosophie de nous parler d'un ton plus ferme , pour nous armer d'avance contre le malheur, et pour nous préparer à le supporter avec courage. Nos maux ne sont forts que par notre faiblesse; ils nous accablent lorsqu'ils nous surprennent; ils nous semblent terribles quand notre imagination les a grossis. La plupart de leurs pointes disparaissent aux yeux du sage qui s'y est préparé, et qui les a mesurées de loin avec le compas de la raison.
Le vrai malheur est aussi rare que le vrai bonheur : tout dans l'homme est imparfait ; il n'y a rien de pur , tout est mêlé d'alliage dans
son essence. Le bonheur suprême est au-dessus de la vie humaine, et le malheur complet fait cesser la vie.
Les deux seuls malheurs véritables que je connaisse sont la perte de l'objet qu'on aime le plus, et la perte du repos de sa conscience. Eh bien ! le ciel a chargé le temps d adoucir l'une , et le repentir de réparer l'autre.
Le cœur a bien des secrets pour guérir les blessures qu'il reçoit; sa sensibilité même le rend susceptible de beaucoup de consolation ; et, lorsqu'elle ne remplace pas l'affection qu'elle regrette par d'autres sentimens, au bout de quel-* que temps elle trouve de la douceur dans ses propres larmes, des charmes dans ses regrets, et une sorte de volupté dans ses souvenirs. Sénèque disait avec vérité, quoique avec iin peu trop d'affectation , que « souvent le chagrin » devient la volupté lugubre d'une àme Infor- » tunée. »
La conscience est moins féconde en ressources; elle ne reçoit que des blessures graves , dont la cicatrice même est toujours douloureuse : aussi La Bruyère pensait « qu'on a mille remèdes pour » consoler un honnête homme et pour adoucir » son malheur, mais qu'on n'en trouve pas un » pour alléger celui du méchant. »
Cessons donc de parler de ces deux espèces de
malheurs, nous n'avons pas le droit de les reprocher aux dieux ; ils nous répondraient, premièrement, que les peines du cœur ont été compensées par de vives jouissances, et que, si une seule personne enlève tout notre bonheur, c'est notre faute d'avoir placé toute notre vie sur un objet mortel , et réuni sur un seul être notre affection, que plusieurs devaient partager selon les lois de la raison et de la nature.
Secondement , ils diraient à l'homme coupable, tourmenté par ses remords et puni par l'opinion et par les lois : « Nous vous avons in- » terdit le crime; c'était vous défendre le mal- » heur : vous ne pouvez pas plus vous plaindre » de vos peines qu'un suicide de sa blessure. »
Parlons de cette foule d'autres malheurs , enfans de l'imagination , et sujets perpétuels des lamentations des hommes : vous verrez bientôt leur peu de réalité, et vous conviendrez peutêtre qu'au lieu de les attribuer au ciel et à la nature , nous ne devons en accuser que notre folie; ce sont des nuages qu'elle a créés , et qu'un seul rayon de sagesse ferait disparaître.
La première, la plus grande et la plus com«raune de nos folies , est de vouloir des choses qui se contredisent, de la sensibilité sans douleur, de la lumière sans ombre , un bonheur pur et sans mélange; nous oublions que l'or même a
besoin d'alliage pour nous être de quelque utilité.
On trouve beaucoup de contrariétés sur le
ebemin de la vie; mais il y a deux choses qu'on
n'y rencontre presque jamais : c'est le malheur
qu'on redoute, et le bonheur qu'on poursuit.
On se crée des fantômes qu'on met à la place de
l'un, et des chimères qu'on prend pour l'autre.
Lorsque nous désirons sans obtenii', nous
sommes contrariés ; et , dans notre impatience ,
nous appelons malheur cette contrariété : ce
qui pourrait se nommer un malheur, ce serait
l'état d'un hojnme qui n'aurait pas de désirs; car
il n'existerait pas de plaisir ni d'espoir pour lui.
On sait le mot de ce riche gourmand blasé ,
dont l'estomac était devenu trop insensible pour
qu'il éprouvât aucun appétit. Un mendiant le
rencontra, et, pour le toucher, lui dit : « Je
}) meurs de faim! » « L'heureux coquin! s'é-
» cria le vieux podagre; ah! que je lui porte
» envie! »
A moins d'être ingrat, on doit regarder les désirs comme le plus doux présent du ciel. Si Dieu voulait nous punir de notre injustice, il n'aurait qu'à exaucer tous nos vœux , de manière à ne nous pas laisser le temps de désirer. L'ennui nous dégoûterait bientôt de la vie.
La sage nature nous a donné des désii^s sim-
JM LE MALHEUR.
pies f l)oriiés^ faciles à satisfaire, et qui se renou* vellent sans cesse; grâce à elle, notre vie est un mélange continuel de désirs et de plaisirs , d*exercice et de repos; et nous, insensés que nous sommes, au lieu de jouir de cet admirable talileau , nous nous efforçons de le critiquer , et , en le corrigeant à notre gré, nous le détruirions.
Les ombres nous semblent des taches ; nous voudrions que tout fût lumière, et nous oublions que toutes ces figures qui nous charment, dis* paraîtraient à nos yeux, si Tombre ne les faisait plus sortir de la toile.
Nous voudrions n'être pas sensibles à la dou-» leur , et nous ne songeons pas qu'alors nous ne le serions plus au plaisir. Etres imparfkits et bornés , nous nous plaignons de n'avoir pas un bonheur parfait et sans limites; nous ressem-* blons à Tenfant qui pleure, parce que sa maio ne peut atteindre le firmament et les astres qui y brillent.
Le plaisir nous parait une dette dont le Créateur s'acquitte envers nous, et la douleur une injustice qu'il nous fait : en un mot, nous nous disons malheui^eux , tandis que nous ne Sommes que déraisonnables et extravagans.
Au lieu de suivre le conseil d'un ancien, et d'imiter les abeilles qui tirent du miel du tliym le plus sec, nous changeons en fiel toutes les
LE MALHEUR. rsSi
douceurs que la nature a répaudues sur notre existence; nous nous ennuyons de la possession; nous nous impatientons du désir; nous envions le sort d'autruiy qui nous envie à son tour; et nous sommes tellement entêtés de la chimère du i)onheur parfait^ que nous le supposons toujours existant dans une position différente de la nôtre: aussi personne n'est content de son état , de sa profession ; et Horace avait raison de dire :
Mécontent de son sort, de désirs tourmenté, ,
Chacun maudit la place oii le sort Ta jeté.
Que n*étais-je marchand ! dit un vieux militaire,
Qui va d'un pied boiteux regagner sa chaumière.
Qu^un guerrier est heureux ! s'écrie avec douleur
Le marchand menacé par Neptune en fureur ^
Il se bat , on le tue , il expire avec gloire j
On le manque, il triomphe, et chante sa victoire !
Le juge, qu'un client éveille au point du jour.
Soupire après la paix d'un champêtre séjour ;
Le fermier, qu'un procès arrache à son asile ,
Croit que tous les heureux demeurent à la ville.
Que sais-je! et qui pourrait nombrer ces mécontens?
Scéva , le grand parleur, y perdrait tout son- temps.
Véritablement, tous ces malheurs, dont se plaignent la plupart des hommes, donnaient de justes sujets de rire à Démocrite, et je crois que notre planète est un petit théâtre où toutes nos folies, en discours et en actions , divertissent fort les dieux ; presque toutes nos demandes et nos
requêtes ne pourraient leur être dignenieni présentées que par Momus.
Je respecte beaucoup la vraie douleur ; j'ai éprouvé souvent, en sa présence, ce que disait un philosophe grec : <r II y a une espèce de )) honte à être heureux à la vue de certaines M misères; » mais, si le vrai malheur est digne de toute notre compassion , au moins la sagesse peut nous permettre de rire de tous ces mal-* heurs factices qu'enfantent notre caprice et notre imagination.
Écoutons cette vieille coquette qui achète son teint, ses charmes et ses dents, et qui se plaint du mauvais goût du siècle, de la chute de la galanterie et de la froideur de la jeunesse !
Ce provincial, qui n'a jamais lu que ses vieux titres, et qu'on n'a vu combattre que contre les lièvres, comme il est malheureux de voir que la cour l'oublie, le néglige, et ne lui donne ni cordons ni commandemens !
Ne serez^vous pas touché du malheur de ce poète que l'envie fait siffler, que ses madrigaux n'ont pu placer à l'Académie, et qui éprouve le chagrin d'être dédaigné par ceux qu'il flatte ou qu'il déchire ?
N'êtes 'VOUS pas ému de pitié pour le sort de cet écrivain qui, depuis vingt ans, critique les talens des auteurs les plus distingués, ou qui
dissèque 9 dans un journal^ les discours des plus célèbres orateurs, et qui ne peut obtenir ni une ambassade ni une place au conseil ?
Comme la douleur de ce financier est touchante I II voit un jeune officier se promener dans la riche voiture qu'il a donnée à une danseuse de rOpéra. Une vestale si peu chaste, une nymphe de Diane si infidèle , quelle perfidie ! Et sur quoi compter dans ce monde ? où trouver la constance et la pudeur ?
Voyez ce jeune homme qui s'arrache les cheveux : quelle injustice il vient d'éprouver I Il a perdu au jeu l'argent de ses créanciers, qui ont l'inhumanité de l'envoyer en prison!
Et ce savant dont on respecte l'érudition et les doctes écrits, quel outrage lui fait la frivolité des femmes ! Dix fois il a vu de jeunes beautés préférer la grâce d'un jeune étourdi à son mérite, et des billets doux à ses livres !
Comment ne pas partager le désespoir de cette jolie femme ? Elle a supporté avec courage l'absence de son mari et ses blessures ; mais un cocher brutal vient de casser la patte de son carlin chéri : manquerez-vous assez de sensibilité pour négliger de la plaindre et de la consoler?
Cette jeune beauté qui s'ennuie de tout, quoiqu'elle ne s'occupe de rien , et qui est consumée de maux de nerfs et de vapeurs, bien
2^4 ^^ MALHBCR.
qu'elle pa8«e les nuits au bal et ses jours dans son lit, n'est-«lle pas un exemple déplorable des calamités humaines ?
Chez les peuples anciens, et du teo^ps de nos bons aieux, la bonté passait pour vertu et la sensibilité pour faiblesse ; on n'avait pas asseï mauvaise idée de son prochain, pour croire qu un homme pût être indifférent aux chagrins , aux maladies et à la mort de sa femme , de son fils, de son père, de son frère, ou de son ami. Dans la persuasion de cette disposition générale qui nous livre à la douleur, la religion nous commandait la résignation, la philosophie nous conseillait la fermeté : leur but commun était «de nous donner cette égalité d'âme qui est la vraie sagesse , et on admirait également Thoaune qui résistait à l'ivresse de la prospérité et celui que l'infortune ne pouvait abattre.
Aujourd'hui tout est changé, et il faut qu'on nous suppose un cœur bien dur et bien fermé aux sentimens les plus naturels, puisque, dans le monde , au lieu de nous armer constamment contre notre sensibilité romanesque , et de nous défendre contre cette faiblesse, on en fait une chose rare et estimable , une vertu ; on ne la cache plus, on s'en vante; ce n'est pas le plus courageux qu'on admire à présent, c'est le plus sensible devant lequel on s'extasie.
La tristesse devient un ornement de la beauté; le chagrin, un mérite dans l'esprit; la mélancolie, une grâce, un charme, une perfection dans le caractère. Les yeux qui pleurent sont les seuls qui intéressent; un auteur n*a plus de génie s*il ne pleure pas, comme Jérémie, sur la destinée, et comme Young , sur les lombeaux.
L*homme qui n'est pas bien malheureux ^ et qui ne sent pas douloureusement le poids et les amertumes de la vie , est à peine digne de vivre ; il est dur, léger, froid, égoïste; enfin il n'a pas d ame : et comme le malheur est devenu un moyen de succès, la mode veut qu'on se pique d'être ffial/ieureux , ou tout prêt à le devenir.
Nos cercles brillans ne sont remplis que de grâces tristes, d'esprits mélancoliques, de beaux jeunes malheureux, de belles infortunées qui, courant les bals, les thés, les spectacles, les promenades et les fèces, vous parlent, en dansant, de l'affliction que leur cause la perte d'un ami, vous expriment leur désespoir en chantant, et vous invitent à partager leurs idées mélancoliques sur les peines dont la vie est tissue, sans vous empêcher cependant d'admirer la délicatesse de leur table, la richesse de leurs équipages, la fraîcheur de leurs parures, la vivacité mobile de leur imagination et la grâce voluptueuse de leurs formes. ,
236 LE MALHEUB.
Le contraste de leurs prétentions au malheur, de leur habitude de légèreté et de leur passion pour le plaisir, est véritablement comique.
Plus leur sensibilité est exagérée et montée sur des échasses, moins elle peut se soutenir; leurs chutes, pour revenir à tout moment au ton de la nature et même au - dessous , sont ridicules, et, en tout, je ne connais rien de si plaisant que leur malheur.
Il arrive même qu'à force de s'affliger pour des riens, et de se monter sans sujet au diapason du désespoir, celle qui était inconsolable des migraines et des contrariétés de son amie , ne trouve plus de larmes ni de termes pour pleurer sa mort, et l'oublie promptement pour se livrer aux petits chagrins ordinaires qui ne dérangent pas tant, et qui profitent mieux.
On embarrasserait assez les sensibles du jour, si on leur demandait de rétléchir un peu, de parler de bonne foi, d'expliquer pourquoi ils se plaignent tant de la nature, de la vie et de la destinée humaine. Peut-être découvriraientils qu'ils ont bien plus à remercier le ciel qu'à l'accuser , et que , s'ils sont malheureux , c'est parce qu'ils veulent se forger une félicité et des jouissances imaginaires, tandis qu'ils dédaignent un trésor de vraies et naturelles jouissances qu^ les dieux ont mis à leur disposition.
LE MALHEUR. 25j
Me direz-vous que la pauvreté est un mal ^ et que vous en souffrez ? Je vous répondrai en vous montrant un grand nombre de riches , tristes, inquiets y avides, enviés, tourmentés, en-« nuyés, blasés, et une foule d'artisans laborieux , sains, contens, et qui font retentir les champs et les guinguettes des accens du bonheur et de la gaité;' ou « des philosophes comme Cratés, » qui, n'ayant pour tout bien qu'une méchante » cape et une besace, ne fit jamais autre chose, » toute sa vie, que jouer et rire, comme s'il » eut été de fête. >»
Est-ce la servitude que vous ne pouvez supporter? Votre courage peut vous en dédommager et l'ennoblir. Épictète se disait libre dans les fers; Ésope, esclave, était plus grand et plus heureux que son maitre. J'ai vu des nègres courageux , plus gais et plus tranquilles que l'économe barbare qui les maltraitait.
Êtes -vous assez ambitieux pour vous croire dans le malheur, si vous ne commandez pas?
Pensez aux soucis du trope, aux inquiétudes des rois. On a dit que les peuples souffraient de fouies leurs fautes; le poète aurait pu dire, avec autant de raison , que les rois souffrent de toutes tes folies des peuples. Rappelez-vous qu'Agamemnon se plaignait de commander à tant de monde. Vous citerez des monarques dont la
fortune a couronné toutes les entreprises et favorisé tous les projets de conquêtes. Souvenezvous du mot d'Agésilas; on lui vantait le bonheur d*un roi de Perse : «r A son àge^ dit-il, » Priam était heureux. »
C'est une folie d'appeler malheur la privation d'un bien aussi inconstant que la fortune qui le donne. La faveur, la grandeur, le crédit, ne donnent qu un plaisir réel , celui <le faire du bien et des ingrats j mais La Fontaine disait fort bien :
Ni l'or ni la grandeur ue nous rendent heureux.
On n'en sent, pour l'ordinaire, que le poids quand on les possède, et le regret quand on les perd.
Croyez avec Platon u que la vie est un jeu de » dés dont les chances ne sont pas en notre » pouvoir, mais que ce qui dépend de nous, » c'est de recevoir ces chances modérément et n de tout disposer de manière qu elles puissent » nous profiter beaucoup, si elles sont bonnes , » et nous nuire peu, si elles sont mauvaises. «
Ce qu'on appelle biens et maux vient du sort; mais le bonheur et le malheur sont en nous, et dépendent de l'opinion que nous attachons aux choses. Tout a plusieurs faces ; l'heureux les regarde du bon côté; le malheureux, du mauvais.
L'homme est si injuste pour la nature , qu'il
LE MALHEUR. 25ç)
méprise ses préaens, et n'en sent le prix que lorsqu'un accident les lui enlève.
Ce malheuieux qui se désole parce qu'il a perdu cent mille francs de rentes , et qu'il ne lut en reste que vingt , qui regrette une charge qu'on lui a ôtée, un crédit qui ne lui attirait que des importuns , des parasites et des ennemis » ne sait pas jouir d'un repas sain et bien apprêté ; il est indifférent à la saveur d'un vin vieux et exquis; la beauté des champs, du ciel, de la verdure, des fleurs, ou des chefs-d'œuvre de l'art, ne réjouit pas ses yeux; il écoute, sans en être ému , la mélodie d'une belle musique ; il ne goûte point la douce chaleur de son feu ; la mollesse de son lit, la commodité de ses meubles, la variété de ses livres, lui sont indifférentes ; il n'est pas même consolé par les douces caresses de sa femme , et la joie bruyante de ses enfans l'importune : tous ces trésors sont perdus pour lui.
Eh bien ! si tout à coup son estomac se dérange, si sa vue s'éteint, si son oreille s'endurcit, si le sort lui enlève une des personnes de sa famille , comme vous l'entendrez parler avec regret des plaisirs de la table, de la beauté du spectacle de la nature, du charme de la mélodie, du bonheur de voir ce qu'il aime, et de parler à l'objet qu'il a perdu !
!24o LE MALHEUR*
Insensé ! tu fais comme l'avare : tu te désespères lorsqu'on te prive des ibiens qui étaient enfouis chez toi, et dont tu ne*? tirais aucune utilité I Crois-moi, n'imite cet avare que pour compter, comme lui, à tout moment, tes richesses; mais ne les compte que pour en jouir.
Le duc de ***, testé en France pendant nos orages , avait conservé , par miracle , toute sa fortune, de très belles terres et un superbe château. Plusieurs de ses amis, ruinés par les lois du temps et ^e la guerre, étant venus le voir^ le félicitaient d'avoir pu sauver tant de richesses, et le trouvaient un peu triste pour tant de bonheur.
Arrivés avec lui au bord d'une pièce d'eau, ils admirèrent la beauté et la grosseur énorme d'un grand nombre de carpes qui venaient manger le pain qu'on leur jetait : « Hélas ! s'écria » le duc, en poussant un profond soupir, j'a- » vais soixante carpes de cette beauté; on m en » a volé cinquante , il ne m'en reste plus que » dix ; voyez, mes amis, les pertes et les mal- » heurs qu'entraîne une révolution ! »
Ce trait de folie, quoique vrai, vous paraît invraisemblable ; rentrez en vous-même , et vous verrez que vous attachez mille fois plus de prix aux pertes qu'aux jouissances , et que vous ne seriez pas loin de ressembler à ce pacha qu'
n'avait pas touché une femme de son sérail de^ puis deux ans, et qui perdit le repos et la raison pour une esclave qu'on lui enleva et qu'il ne put retrouver.
Vous avez vu sans doute, comme moi, plus de veuves désolées que d'épouses bien tendres ; beaucoup de femmes aiment mieux leurs maris après leur mort que pendant leur vie : elles ne savaient pas être heureuses de la possession d'un cœur dont la perte devient pour elles un vrai malheur.
Les trois racines les plus communes du malheur des hommes sont l'oubli du présent, l'occupation inquiète de l'avenir, et l'envie qui rend indifférent sur tout ce qu'on possède, tant qu'on voit d'autres hommes en avoir davantage.
On ne veut pas suivre la maxime d'Épicure, qui disait : « Celui qui arrivera le plus joyeu- » sèment à demain, est celui qui y pensera le }} moins aujourd'hui; » ou celle d'Aristippe, qui prétendait « qu'en toute infortune, le sage ne >i doit point s'affliger de ce qui est perdu , mais » se réjouir de ce qui est sauvé. »
L'envieux cesserait de se plaindre , s'il savait qu'il y a un million d'hommes au moins qui envient la position dans laquelle il est, et qu'il croit malheureuse.
Voici, je crois, quelques. recettes très bonnes
pour guérir, si vous le voulez, vos maux imaginaires.
Vous est-il advenu quelque disgrâce, quelque défaveur par calomnie et par envie? faites comme Platon , qui regardait la colère du roi Denys contre lui, comme un vent en poupe qui le ramenait à Tétude des lettres et a la philosophie. Avez^vous perdu vos États? voyez combien d'empereurs romains n'ont pas laissé d'empire à leurs fils.
Etes-vous pauvres? voyez combien Épaminondas, Fabricius, Homère et Delille ont été dignes d'envie I
Votre femme est-elle infidèle ? souvenez-vous qu'Agis n'a pas été moins grand et moins heureux, quoique Alcibiade eût séduit la reine Timéa.
Enfin , pénétrons-nqus bien de cette vérité ; l'homme est toujours pauvre en pensant à ce qui est au-dessus de lui , et riche , en se comparant à ce qui est au-dessous.
On est malheureux tant qu'on élève trop sa vue et ses désirs : l'esclave est jaloux de l'homme libre; l'homme libre, du citoyen; le citoyen, du riche ; le riche , des grands ; les grands , des princes; les princes, des rois; et les rois, des dieux : ils voudraient pouvoir être immortels comme eux.
LE MALHEUR. n/^
Vous VOUS plaignez tous de vos malheurs ; je peux, si vous m'écoutez, vous en guérir en un clin d'œil : au lieu de regarder en haut y regardez en bas.
L'envie vous quittera , vous ne serez plus malheureux; et, si vous voulez changer vos malheurs en bonheur véritable, jouissez du présent, remerciez les dieux au lieu de les accuser, et surtout grandissez et fortifiez votre âme ; car il est très-vrai , comme le dit La Bruyère , « qu'une 1) grande âme est au-dessus de l'injure , de Tin- )) justice, de la douleur, de la moquerie; elle » serait invulnérable, si elle ne souffrait quel- » quefois par la compassion. »
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