‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · DE L'ENNUI · texte numérisé non relu

DE L'ENNUI

L'ennui est le mal contre lequel on cherche le plus de médecins et de remèdes ; mais on ne peut que pallier les effets de son poison par le secours d'autrui. Pour en guérir^ il faut porter en soi l'antidote.

L'Académie n'a pas , je crois, défini suffisamment le mot ennui. Elle dit que c'est une langueur , une inaction de l'esprit causée par la fatigue et le dégoût : cette définition n'explique pas assez le genre et la cause de cette triste langueur; elle confond ainsi l'ennui, le chagrin, le spleen : tandis qu'on voit tous les jours les hommes les moins tristes , les mieux portans et les plus attachés à la vie, se plaindre de l'ennui, et perdre leur temps de mille manières pour le chasser.

Je crois qu'on peindrait mieux cette infirmité produite par la civilisation , cette calamité des gens heureux, en disant que c'est un état de langueur qui résulta du combat de l'activité mo-

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raie qui demande des émotions , et de la paresse physique qui s'y refuse.

En effet y lorsque le corps est assez actif pour se prêter aux désirs de l'âme , on se livré à la réflexion^ à l'étude, aux plaisirs; on s'applique, on s'intéresse, on s'amuse, on ne peut éprouver d'ennui; et si l'âme, au contraire, est sans activité, elle repose comme le corps, elle végète ainsi que lui, et ne s'ennuie pas : aussi l'homme dont le moral n'est pas développé, travaille, jouit, souffre ou sommeille; mais il ne connaît point ce triste mal dont se plaint la classe élevée, et le laquais dort dans l'antichambre, tandis que son maître s'ennuie dans le salon.

Il parait difficile de donner ce qu'on n'a pas. Eh bien ! l'ennui fait exception à cette règle : un sot le donne à tout le monde sans le connaître. «

Pascal croyait cette maladie plus générale ; il pensait qu'elle était le fatal effet de la chute de l'homme et de son état d'imperfection.

* c< L'âme, dit-il, est jetée dans le corps pour » y faire un séjour de peu de durée ; elle sait M que ce n'est qu'un passage à un voyage éter- » nel , et qu'elle n'a que le peu de temps que n dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités )} de la nature lui en enlèvent une grande partie; }} il ne lui en reste que très peu dont elle puisse

» disposer; mais ce peu qui lui reste Tincom- » mode si fort et l'embarrasse si étrangement , » qu'elle ne songé qu'à le perdre ; ce lui est une » peine insupportable que de vivre avec soi et VI de penser à soi : ainsi tout son soin est de » s'oublier soi-même y et de laisser couler ce )) temps si court, si précieux , sans réflexion et » en s'occupant de toutes les choses qui peu- » vent l'empêcher d'y penser. »

Si on adoptait cette opinion de Pascal , il faudrait en conclure que l'ennui est la suite inévitable de la chute du premier homme, et un« maladie originelle comme son péché. Cependant nous voyons tous les jours des enfans d'Adam ^ fort amateurs comme lui de l'arbre de la science du bien et du mal et du fruit défendu , et qui pourtant ne s'ennuient pas trop. D'un autre côté, il est évident qu'avant sa faute et sa punition , Adam , étant seul , s'ennuyait ; c'est même pour le tirer de cette langueur qu'Eve fut créée : aussi, depuis ce temps -là, on n'a jamais cessé de regarder la société des femmes comme un des plus agréables et des plus efficaces remèdes contre l'ennui.

Dans le temps de nos bons aïeux, où les mœurs étaient agrestes ou guerrières, on était toujours à cheval ; on menait une vie dure; on ne comptait qu'un feu par maison; le luxe et toutes les

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commodités qu'il apporte étaient inconnus; les tournois étaient les seuls spectacles^ la Bible presque le seul livre ; celui qui la lisait couramment passait pour grand clerc et savant : on ne cherchait pas à tout moment de nouveaux plaisirs y et le mot en;zu/ présentait à l'esprit un autre sens; un brave châtelain né s'ennuyait pas dans son donjon, et lorsqu'il parlait de son ennui ou de ses ennuis, cette expression voulait dire chagrin. Uja fat moderne éprouve de l'ennui par les faveurs de sa maîtresse : nos preux chevaliers ne s'ennuyaient que de leurs rigueurs; et, dans le langage de nos troubadours , peine et ennui étaient toujours synonymes.

Cet état de dégoût et de langueur, dont se plaignent les heureux de nos jours , n'est senti que dans les lieux et les temps où l'homme est blasé par une foule de plaisirs différens, de i)iets recherchés, de spectacles divers, de livres nouveaux. Habitués à changer sans cesse d'émotion, à éprouver continuellement des jouissances nou* velles, à nous livrer aux goûts , aux occupations les plus variées, tout ce qui dure nous fatigue; tout ce qui se répète nous déplaît; tout ce qui est monotone nous devient insupportable; et ' c'est alors qu'on dit avec La Moite :

L^ennui naquit un jour de runiformitc.

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Pourquoi n'existe-t-il à présent rien de plus rare que la constance? Cest que runiformité fuit son essence : on s'endort dans les bras du bonheur y on se réreille au battement de l'aile des plaisirs. Une femme qui veut garder soo amant doit varier sans cesse ses moyens de plaire; on en est venu au point de ne pouvoir aimer long-temps la même personne , à moins qu'elle n'ait le secret de ne pas se montrer toujours la même; et c'est là un des tristes avantages que la corruption des mœurs donne à l'art sur la nature ^ et à la coquetterie sur la vertu.

C'est peut-être par la même raison qu'on nous voit préférer les grâces à la beauté. Nous trouvons dans la régularité des traits quelque chose de trop uniforme; la grâce nous pique précisément parce qu'elle est irrégulière. On admire d'un coup d'œil la beauté , elle ne laisse plus rien à deviner; la grâce se fait aimer peu à peu par des détails variés, imprévus, qui vous plai- . sent d'autant plus qu'ils vous surprennent, et ses petits défauts d'ensemble sont quelquefois des charmes qui nous attachent.

Si nous voyageons , les belles et fertiles plaines nous ennuient; elles manquent de physionomie à nos yeux : l'inégalité d'un pays montueux réveille notre imagination; elle jette de la grandeur, de la variété dans nos pensées.

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L'esclavage dort dans les plaines^ la liberté veille sur les montagnes.

Le mouvement est la vie^ la tranquillité du sommeil est l'image de la mort. Le désir est une agitation, quelquefois un tourment , mais il est incompatible 'avec le dégoût : la possession repose; ainsi, quand elle fait cesser le désir, elle amène souvent la langueur. Nous voyons en effet que celui qui désire le plus est celui qui s'ennuie le moins, et que l'homme qui possède le plus de biens est le plus sujet à s'ennuyer. Cette maladie ne venge que trop la pauvreté de la richesse.

Le mortel envié , dont l'or et le pouvoir satisfont tous les désirs, tous les goûts, tous les caprices au moment de leur naissance, et sans leur donner le temps de grandir et de parler, est bientôt blasé; et il n'existe presque plus de remède pour cet état.

L'ennui le précède et le suit partout; il y succombe, s'il ne cherche pas, pour s'en tirer, des émotions violentes, des dangers même et des chagrins. C'est ce qui fait tant de joueurs et d'ambitieux. Le marquis d'O.... m'en donna un jour la preuve : c'était un très gros joueur, fameux par ses distractions dans la société, et par les accès de colère que lui donnait une mauvaise carte ou un dé fâcheux. L'agitation, çau-

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sée par la vicissitude des chances, animait sa vie. Un soir, le rencontrant à la campagne, je fus surpris de Textréme mélancolie dans laquelle il était plongé; je le crus ruiné, et je lui de^ mandai, avec quelque embarras, la cause de sa tristesse, u Ah I mon cher , me dit-il , plaignez- >i moi : depuis un mois la fortune me poursuit » au pharaon, au wisk, au trente-et-quarante; 7) j'ai beau changer de jeu, je gagne toujours, » toujours, sans perdre un seul coup, une seule » partie; il n'y a rien de si monotone, de si » ennuyeux; ce bonheur constant et sans va- » riations est insupportable , et finirait , je crois, » par me dégoûter du jeu. » Vous croyez bien que je m'apitoyai peu sur son sort , et que je le quittai en riant, bien persuadé qu'il ne se plaindrait pas long-temps de ce nouveau genre d'ennui.

Les ambitieux ressemblent aiix joueurs : j en ai vu un, le prince Potemkin, premier ministre en Russie et favori de sa souveraine , comblé de pouvoir, de richesses, de gloire, de décorations et rassasié de plaisirs; il était dégoûté de tout, parce qu'il avait joui de tout. Un jour il enviait la dignité paisible des prélats, et quittait ses occupations ministérielles pour se livrer aux disputes des Églises de Grèce et de Rome. Quelquefois il soupirait pour la retraite et pour

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les douceurs de la vie monacale. Dans d^autres temps il formait des projets pour se faire duc de Courlande ou j*oi de Pologne. Au milieu de la paix il ne songeait qu'à faire déclarer la guerre y et dans un camp il ne rêvait qu'à la paix. Fatigué de ses honneurs et pourtant inquiet de ses rivaux, il était ennuyé de tout ce qu'il faisait , et jaloux de tout ce qu'il ne faisait pas.

Alexandre j après la conquête de l'empire de Perse et ses grandes victoires dans l'Inde , s'ennuyait sur le trône de Cy rus , et cherchait vainement des distractions dans les orgies de Babylone ; l'Orient ne suffisait pas à son bonheur. Un philosophe lui dit que le ciel était rempli d'une quantité innombrable de mondes plus grands que la terre, ce Malheureux que je suis ! » s'écria Alexandre , en pleurant , il existe une » infinité de mondes dans l'univers , et je n'ai » pas encore pu me rendre maître d'un seul I » S'il les avait tous possédés , il n'aurait senti qu'un plus vaste ennui.

Un conquérai^t n'est qu'un roi blasé qui veut à tout prix de grandes émotions; c'est un joueur déterminé qui prend un million d'hommes pour jetons y et le monde entier pour tapis.

Le plus superbe trail d'ennui que je connaisse, c'est celui que Montesquieu attribue àSylla, qui, n'ayant plus de proscriptions à ordonner, de

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rois à vaincre y de Marius à tuer, de Rome à soumettre, abdique audacieusement , ce parce » que, dit-il , le gouyernement paisible du peu- » pie romain et les détails de l'administration » de la capitale du monde me semblent trop » monotones, sont au-dessous de mon génie, et }} ne me donnent que de Fennui. »

Daùs ce Dialogue de Sjrlla et dUEucrate , Montesquieu peint, d'une manière sublime, la langueur qu'une ambition satisfaite jette dans l'âme; en peu de mots il fait connaître Sylla tout entier.

Si , de ces fléaux de l'humanité , nous passons à des conquérans plus doux, nous verrons aussi que les femmes sont inconstantes, plutôt pour remplir leur temps que leur cœur; elles cherchent des triomphes nouveaux pour trouver des émotions nouvelles , et l'ennui fait plus de femmes galantes que le vice.

Un des plus grands torts que je trouve à l'ennui dans le monde, c'est d'y faire la fortune des méchans. On craint tant de s'ennuyer, qu'on fuit la probité sérieuse pour rechercher la malignité-amusante; on respecte l'honnête homme , la femme prudente et sage ; mais on les laisse de côté, pour courir après les persiffleurs, pour entourer la médisante : on fait des visites de devoir aux bonnes gens, mais c'est le me-

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chant qu'on prie à souper ; moins il épargne de monde, plus le monde le fête; et, quoique chacun soit exposé à ses traits , on aime tant à rire des petites blessures qu'il fait aux autres, que, pour s'en divertir, on veut bien courir le risque, presque certain, d'en recevoir à son tour : c'est un vieux travers, et qui date de loin; car Horace disait :

A table quelquefois un convive amusant

Distribue à la ronde un sarcasme plaisant ; Il n*épargne au dîner que celui qui le donne.

Le désir d'être émus nous rend même souvent méchans, cruels et presque féroces. Pour éviter cet ennui, les Anglais font battre des coqs à mort, et paient très cher des boxeurs qui se tuent ; les Espagnols font déchirer leurs braves , au grand plaisir des dames , par des taureaux furieux; les Romains s'amusaient à voir des lions dévorer des hommes; les belles Romaines ordonnaient aux gladiateurs d'aller au devant du glaive homicide, et de tomber avec grâce sous ses coups ; enfin, c'est dans le dessein de se désennuyer, que, dans tous les pays, les hommes du peuple courent en foule pour voir fustiger et pendre leurs semblables.

Cependant ne disons pas trop de mal de l'ennui; il n'existe rien qui n'ait son bon et son

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mauvais côté. Le désir des émotions , le besoin du plaisir y la crainte de tomber dans la langueur^ produisent tout ce qu'on admire sur la terre, tout ce qui l'anime , tout ce qui la décore. Le travail, la conversation, la lecture, la danse, la poésie, la musique, tout ce qui fait le charme de la vie civilisée doit sa naissance à la crainte salutaire de l'ennui. L'homme n'est porté à l'activité, n'est excité aux travaux les plus utiles et aux découvertes les plus ingénieuses que par deux besoins principaux , celui de se nourrir et celui de s'amuser. Tout ce qu'on fait dans la vie n'a pour but que de satisfaire l'estomac et l'esprit, d'éviter la faim et le poids du temps. Avec deux seuls moyens bien simples on désenchanterait la terre : donnez au genre humain la faculté de se nourrir d'herbes, ôteziui le besoin de se divertir; le travail cessera, les métiers tomberont, les arts disparaîtront, et il y aura bien peu de différence entre une société d'hommes et un troupeau de moutons.

Ce que je trouve de bizarre, c'est que tout le monde se plaint de l'ennui , et que tout le monde envie le sort des hommes les plus sujets à cette espèce de malheur. Nous avons vu que l'ennni était la maladie des gens heureux, des bomnie^^ riches, puissans, inoccupés : or, il est évident qu'on ne cherche, toute sa vie, que le moyen

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de parvenir à un tel état, et que le repos est toujours l'espoir et le but du travail.

Ainsi, quand je vois un homme qui se plaint de son ennui, je suis tenté de le féliciter; car je suis presque sûr qu'il jouit de l'héritage qu'il attendait, que ses dettes viennent d'être payées, qu'il s'est marié comme il le souhaitait, qu'on lui a accordé le gouvernement ou la charge qu'il désirait; que sa maîtresse, vaincue par sa constance, a comblé ses vœux; enfin, que toutes ses affaires sont arrangées, et qu'il n'a plus rien à désirer.

n y a des gens qui, par vanité, prétendent s'ennuyer de tout; cette prétention est plus commune en Angleterre qu'ailleurs. Ils croient montrer leur philosophie , prouver leur supériorité, en dédaignant tout ce qui amuse ou intéresse les autres, et même la vie; d'autres, au contraire (et cette manie est plus commune), se vantent de ne jamais s'ennuyer; c'est pour convaincre qu'ils ont des ressources inépuisables dans leur esprit.

Une belle dame me disait un jour : « J'entends » beaucoup de gens se plaindre de leur ennui ; » c'est qu'ils ne savent pas s'occuper, se suffire M à eux-mêmes : pour moi, je ne connais pas » ce mal qu'on dit si commun; quand je suis » seule chez moi, je prends un livre, je me

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M mets à la fenéti^e, et je regarde les passans. » Il y a bien des gens, qui ne s'en vantent pas y qu'on croit fort occupés dans leur cabinet, et qui y attrapent plus de mouches que de vérités.

Ce qu'un homme sage doit chercher, c'est le moyen assez difficile de jouir des plaisirs sans satiété, du repos sans langueur, et du bonheur sans l'ennui qui le suit trop communément. Il n'y a pas de conseil à donner à cet égard à la partie la plus nombreuse du genre humain ; elle travaille, elle souffre, elle désire, elle n'a jamais la dose de bonheur et de repos nécessaire pour composer l'ennui. C'est à la classe élevée que je m'adresse, c'est à ces hommes prédestinés, à ces fortunés oisifs que je parle : malheureux imaginaires, réfléchissez un peu à la fortune qui vous gâte et que vous accusez , au destin qui vous favorise et dont vous vous plaignez si injustement; faisons un peu la revue de vos jouissances, de vos peines.

Vous faites, sans inquiétude, vos quatre repas; votre table est délicate; votre bourse est toujours pleine ; votre ameublement somptueux ; la soie du Midi, les fourrures du Nord vous vêtissent; le duvet et la plume vous reposent, un char commode vous transporte ; des serviteurs nombreux obéissent à vos moindres désirs ; le thé de

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