‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · DE L ENNUI · texte numérisé non relu

DE L ENNUI

la Chioe, les toiles de l'Inde /le café de l'Arabie, le sucre de l'Amérique, vous attendent à votre réveil ; toute l'industrie de l'Europe contribue à votre luxe; les talens, les sciences, les arts et les grâces ne sont occupés que (du soin de varier vos plaisirs : que vous manque- t-il donc? une seule chose, l'art de jouir des biens que la fortune vous prodigue ; car, Montaigne vous l'a dit, w vous jouissez de la vie, comme » du sommeil, sanà la sentir; tandis que vous » devriez , puisqu'elle est heureuse , la ressasser

» et la ruminer pour la bien goûter »

Je vous rappellerai ensuite que vous laissez trop votre pensée et vos désirs errer dans un vague qui désenchante tout. Il faut un but fixe dans les plaisirs comme dans les affaires, et Montaigne vouç dit encore que « l'âme, qui n'a » pas de but positif, se perd; car ce n'est être » dans aucun lieu que d'être partout. » Il avait raison : toute la nature est là à attendre vos ordres pour vous occuper, vous intéresser et vous divertir; mais vous ne savez pas avoir de volonté, vous marchez sans projet, vous dépensez le temps au hasard. Vous ressemblez à ces oisifs de Rome dont Sénèque parlait en disant : ce Leurs jours sont longs et leur vie est » courte ; ils oublient le passé, négligent le pré-

n sent et craignent de penser à l'avenir ; ils re- 1. 17

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» connaissent trop tard qu'ils ont été lonç-temps n occupés à ne rien faire : quand leurs affaires » les quittent y leur loisir les tourmente; ils ne » savent ni en jouir ni s'en débarrasser. >i

Permettez -moi d'ajouter une vérité un peu dure à celle que vient de vous dire ce philosophe : votre emiui ne vient en grande partie que de votre égoîsme. Le genre humain offre à votre activité un vaste horizon d'instruction, d'intérêts et de plaisirs* Vous aimez mieux vous renfermer dans le très petit cercle de votre personne ; vous en êtes à la fois le centre et la circonférence ; vous ne pensez qu'à vous , vous n'aimez que vous^ vous ne citez que vous, et comme un ai petit cercle est bientôt parcouru , il n'est pas étonnant qu'il vous ennuie, puisque vous ne pouvez qu'y répéter toujours la même promenade.

L'homme personnel est nécessairement un homme ennuyé, et, ce qu'il y a de pire, un homme ennuyeux ; il n'y a pas de mot plus insupportable pour les autres que le moi^ et ce mot est le fond de la langue d'un égoïste. C'est ce que nous rappelait gatment notre aimable Delille :

Le moi , chex lui , tient plus d^une sjlbbe ; Le moi superbe est l'astrolabe

DE LE9NUI. 2t»9

Dont il mesure et les autres et lui ; Le moi le suit sur la terre et sur Tonde ; Le moi de lui fait le centre du moude ; Mais il en fait le tourment et Vennui* *

Un conseil tout aussi important que les sages vous donnent^ c'est de vous arrêter dans les jouissances pour prévenir la satiété. Craignez d'être trop heureux, si vous ne voulez pas cesser bientôt de l'être; quittez l'exercice avant la fatigue, sortez de table avec un peu d'appétit , et laissez toujours un peu de désir dans la coupe du plaisir. Enfin, avez -vous de la peine à trouver des amis pour vous désennuyer, suivez le conseil de Sénèque : « Cherchez Zenon, Pythagore, Dé- » mocfite, Aristote, Horace ; » ajoutez-y La Bruyère, Montaigne, Fénélon, La Fontaine, etc. cr Aucun d'eux ne manquera de vous bien rece- » voir ; on peut les aborder la nuit comme le » jour ; ils ne laissent partir personne les mains n vides. Ils ne vous feront aucun chagrin , mais » ils vous apprendront à les supporter; aucun » ne vous fera perdre votre temps , chacun "d'eux 9) vous donnera le sien ; leurs conseils ne seront A ni intéressés ni dangereux; enfin leurs fa-. » veurs et l'amusement qu'ils vous donneront » ne vous coûteront rien. «

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