OV LA GAIE SCIENCE
furieux; cet ambitieux que Tenyie maigrit et dévore; cet avare qui jaunit de priTations^ près d*un trésor qu'il tremble de perdre ; ce débauché qui se glisse dans Tombre, qui fuit les regards de la vertu , les pleurs de l'innocence et la sévérité des lois; ce fourbe et ce lâche qui frémissent au moindre mot , et redoutent à chaque instant la main qui les démasque et la parole qui les insulte. Considérez leur agitation ^ leur trouble^ leur rougeur^ leur tremblement^ leur pâleur y et vous serez convaincus que la douleur de l'âme coule dans toutes les veines du
corps y s'imprime dans tous ses nerfs ^ se grave sur tous ses muscles.
» II ne me reste plus à présent qu'à vous faire connaitre une autre vérité , selon moi^ tout aussi évidente ; c'est que le plaisir de l'âme se fait sentir par le corps^ et lui donne même des plaisirs nouveaux.
» En suivant la même méthode , j'éviterai les longueurs y et je ne m'attacherai pas à vous rappeler que l'âme vertueuse, en forçant le corps a la tempérance 9 lui paie les privations légères qu'elle lui impose , par des plaisirs réels et constans; elle le met à l'abri des maladies et de la satiété; elle aiguillonne ses appétits, elle augmente ses forces, elle calme ses agitations, elle
l'exempte de toute crainte.
2Q0 LE VRAI PULISIR^
mYous croirez moins facilement peut-être que les jouissances purement spirituelles de Fânie se communiquent aux sens^ et que le courage, la justice^ la générosité, la bienveillance, fassent goûter au corps quelques plaisirs, et même des plaisirs plus doux que ceux qu'il se donne luimême ?
» C'est ici que les stoïciens m'attendent ; ils vont me demander si je crois que Régulus tix>uvait du plaisir dans les supplices de Carthage , et d'Assas sous les baïonnettes des Prussiens... Je répondrai^ sans hésiter, que rien n'est plus vrai.
» Eh quoi ! lorsqu'au spectacle vous assistez à une action qui n'est qu'uh jeu, à des catastrophes qui ne sont que des fictions, ne sentezvous pas couler de douces larmes, n'éprouvezvous pas l'enthousiasme sublime qu'inspirent le courage bravant la mort et la tyrannie, le dévouement se condamnant à tous les sacrifices, la vertu triomphant de la passion, la clémence surmontant la colère, et forçant la haine à Tad-* miration? Et, lorsqu'on vous raconte un trait de piété filiale , d'héroïsme maternel , de bienfaisance modeste et cachée , ne sentez-vous pas un doux saisissement, une volupté délicieuse? Le battement de votre cœur, la couleur de votre teint, l'humidité de vos paupières, n'attestent-
ou LA GAIB SCIEUGE, !2Q1
ils pas le plaisir que vous éprouvez? Et quand , au lieu d'une fiction , c'est une réalité; quand vous n'êtes plus le spectateur, mais l'auteur même et le héros ; lorsque la vertu brille de tout son éclat, non plus sur un théâtre, mais dans voire âme , vous croyez que vous n'éprouveriez pas un plaisir plus vif, une émotion plus forte , un bonheur plus grand ?
»^Non, c'est impossible; vous pensez comme moi, je le lis dans vos yeux, et vous êtes cop'* vaincus que les jouissances spirituelles de l'âme donnent aux sens mêmes les plaisirs les plus parfaits qu'ils puissent goûter, et qu'elles doivent par conséquent être le premier but de nos vœux , de nos efforts et de nos désirs,
» Vous voyez, mes amis, le but où je voulais vous amener; et, si vous êtes d'accord avec moi sur les principes que j'ai exposés, vous adopterez la doctrine du vrai plaisir, qui peut seule mener à la sagesse et au bonheur. Ne soyons pas injustes pour les dieux ; nous leur devons une éternelle reconnaissance, puisqu'ils ont lié notre naissance au plaisir, notre vie aux jouissances, et notre félicité à la vertu.
» G)nsidérons le monde comme le temple du bonheur. Dans une première enceinte nous en* tendons des concerts mélodieux; nous voyons des fleurs charmantes, des fruits délicieux;
nous trouvons des tables délicatement servies ; Tair est embaumé de parfums; une foule de jeunes beautés nous invitent à la danse ^ aux chants, à l'amour; les gazons nous offrent leur duvet, les arbres leurs ombrages , la vigne son nectar; l'imagination ajoute à toutes ces jouissances tout ce qu'inventent les talens, l'industrie et les arts.
» Un grand nombre d'hommes s'arrêtent dans ce séjour, et se livrent sans mesure et sans prudence à tous ces plaisirs , qu'ils prennent pour le bien suprême ; bientôt ils s'égarent , s'épuisent, se querellent, se combattent, et sortent malheureux et découragés.
» D'autres, méfians, sombres, systématiques, orgueilleux ou fanatiques, méprisent tous ces objets séduisans, tous ces rians spectacles; ils s'en .éloignent avec ingratitude , oublient que ce sont des présens de la Divinité ; ils quittent le temple , et s'enfoncent dans de tristes déserts.
» Un petit nombre d'hommes plus sensés goûtent en riant , mais avec modération, ces voluptés que le ciel leur envoie pour satisfaire aux besoins de la nature, pour contenter Futile curiosité de leur esprit ; ils en jouissent en admirant la prodigue bonté des dieux , l'harmonie et la variété infinie de leurs ouvrages ; mais ils sont loin de regarder ces voluptés fragiles, ces
ou Li GAIE SCIENCE. 2g5
amusemens légers^ comme l'essence de leur bonheur et le terme de leur voyage ; leur âme , cherchant d'autres plaisirs , les conduit dans une autre enceinte.
M Uk, ils éprouvent des penchans plus forts^ de plus profondes émotions ; toutes les vertus , toutes les passions viennent à leur rencontre. Une trop grande partie d'entr'eux se laisse sé^ duire par la fausse gloire, par l'orgueil , par l'amour de la puissance et des richesses ; l'envie , la haine et la discorde les entraînent; ils sor*» tent égarés, malheureux, et ne peuvent plus jouir des plaisirs mêmes qu'ils avaient goûtés dans la première enceinte; ils fuient et vont se perdre dans le néant et dans le malheur.
» Les » vrais sages, enfin, soutenus par leur courage et guidés par les vrais plaisirs, évitent ces passions funestes; ils acceptent les palmes de la vraie gloire , les dons de la fortune probe , si le hasard la leur présente, et ils se hâtent d*entrer dans le sanctuaire du vrai plaisir : ils y arrivent et y sont reçus par la justice, la tempérance, la modestie, la bienveillance, l'amour légitime, la constante amitié, la sagesse laborieuse et la douce gai té.
» Tout est simple, noble, naturel, frugal dans ce lieu ; on y respire un air pur, on n'y éprouve que de douces émotions; la santé s'y
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maintient dans sa force , par la sobriété ; le con<tentement intérieur y rend Thumeur égale et gaie ; on y est indulgent , parce qu'on s*y rappelle les obstacles et les difficultés du voyage , et les erreurs dans lesquelles on est tombé. Les sages ont placé au fond du sanctuaire le plaisir couronné par la vertu, qui lui montre dans le ciel Timage du vrai bonheur.
» Ces sages modestes se promènent souvent dans les autres enceintes ; c'est en modérant les désirs qu'ils augmentent le charme des voluptés ; ils jouissent de celles qui leur sont permises , sans y attacher d'autre prix qu'à des amuse* mens utiles autant qu'agréables , et rentrent promptement dans l'enceinte sacrée , où ils s'occupent sans cesse à perfectionner leur âme pour augmenter leur bonheur. Ils aiment leurs semblables; ils éclairent ceux qui les suivent, et plaignent ceux qui s'égarent. Voilà les hommes qui, par ma voix, vous invitent à embrasser comme eux la philosophie du plaisir »
Lorsque Cléon eut fini dé parler, nous Tembrassàmes tous deux, et je lui dis : « Vous nous avez convertis, nous sommes vos disciples; nous apprendrons avec vous la gâte science, la vraie philosophie. Vos plaisirs nous expliquent le secret de vos veittts et de votre bonheur. »
CiRÀiifDRF la douleur, désirer le plaisir, voilà toute la vie de rhomme ; chercher le bieu-étre dans le monde , éviter le mal<*être, espérer le ciel après sa mort , et redouter renfer dont on le me* nace, voilà l'objet de toutes ses pensées, le but de toutes ses actions : ainsi la moitié de son existence est donnée à la peur^ et l'autre à Tes-i përance.
Les fanfarons disent seuls qu'ils ne connaissent pas la peur; c'est un mensonge qui les trahit : le vrai brave convient qu'il éprouvé la crainte, et la surmonte; l'enfant, l'homme ivre ei le somnambule paraissent exempts de peur , parce qu'ils ne connaissent pas le danger. Les anciens ne pensaient pas que la prouesse et la hardiesse fussent une privation de peur; mais ils estimaient que c^ était plutôt une peur d'encourir le blâme et la honte.
La peur est une passion naturelle , et ne disparait qu'à la vue d'une autre passion plus forte. Le courage est un calcul qui vous fait braver
âgÔ DE lA PEUR.
un mal pour vous fah*e éviter un mal plus doutable : vous souffrez quelques instans par le péril y pour ne pas souffrir long -temps par le déshonneur et par la perte de la considération et des emplois que vous désirez. L'éducation , l'exemple, les lois, les mœurs forcent l'homme à faire ce calcul , qui , par habitude, devient ensuite un sentiment.
Ainsi les gouvememens et les législateurs peuvent rendre un peuple lâche ou courageux.
Autrefois , tout Romain était brave ; la loi et l'opinion attachaient le bonheur au courage, le malheur et la honte à la pusillanimité. Pourquoi fuir un péril court et incertain , quand la fuite est le chemin qui mène à un long supplice?
A Sparte, le citoyen qui avait fui, étaitinhabile à tout emploi ; personne ne s'alliait à lui ; on pouvait le battre, et il devait le souffrir; on exigeait qu'il fut vêtu d'étoffes grossières, et rasé à demi. Cette douleur morale était si affreuse , qu'elle faisait braver la mort la plus certaine.
Cette bravoure de raisonnement, qui n'empêche pas d'apprécier le danger , est la véritable et la plus constante; elle ne peut varier dans aucune circonstance , parce que son principe est toujours le même. Il est une autre bravoure, c'est la bravoure de tempérament; elle est quel-
DE LA. l>EnR. TQJ
quefois plus ardente , mais toujours moins clairvoyante et toujours plus incertaine; elle vient de la chaleur du sang y de la dureté des nerfs , du peu de vivacité de Timagination. Le soldat, animé de cette bravoure physique, n'éprouve que de la haine contre l'ennemi qui Tattaque; il s^enflamme de colère contre le danger, il court au devant pour s'en affranchir ; à vos yeux étonnés, il parait un héros; mais ce même homme, une autre fois, dans une disposition différente, affaibli par la fatigue ou par la faim , se trouble si le péril se prolonge, désespère de son salut, oublie sa gloire, jette ses armes et prend la fuite.
C'est en ne considérant que ce genre de bravoure physique que les braves Espagnols disent : Il fut brave un tel jour.
En France , la bravoure de raisonnement est plus générale , parce que le point d'honneur en fait une nécessité, et presque une religion. Chaque peuple a son objet de crainte particulier. En Espagne, on craint, pardessus tout, l'enfer; en Italie, la mort; en Angleterre, la servitude et la pauvreté^ en France, le ridicule et le déshonneur. Aussi je suis certain que les partis se seraient depuis long-temps réconciliés dans notre pays, s'ils n'avaient fait que se tuer et s'emprisonner; mais ils veulent changer les querelles
2g8 DE hk PEUR.
d'opinions en querelles d'honneur : c'est ce qui les éternise. On se pardonne tant qu'on s'estime; tant qu'on se méprise on se hait.
Il existe encore un autre genre de bravoure , assez rare dans nos contrées , mais très commun chez les musulmans; elle doit sa naissance et 8a force au fatalisme, à ce système qui fait croire que tous nos jours sont comptés y qu'une chaîne invisible nous conduit à un but quenous ignorons, et que l'heure de notre mort est tellement arrêtée et marquée, qu'aucune témérité et qu'aucune prudence n'en peuvent accélérer ou retarder l'instant.
On conçoit qu'une telle opinion qous rende inaccessibles à la crainte; en effet, si le péril qui nous alarme ne doit pas , selon l'ordre du destin , nous être fatal, pourquoi le craindre? et, s'il est écrit qu'il nous sera funeste, à quoi bon le fuir, puisqu'on ne peut l'éviter ?
Je sais que ce système peut paraître insensé , et qu'en le poussant un peu loin on arriverait promptement à des conséquences absurdes.
L'homme , ainsi conduit par la destinée , n'est plus qu'une machine, son âme qu'une esclave, sa volonté qu'un ressort. Il n'en est pas moins vrai que , de tous temps, cette idée a eu de célèbres partisans ; elle se lie aux idées de l'ordre qui régit l'univers et à celle de la prescience
de Dieu. Ehl quel homme aurait jamais pu croire aux prophètes , aux oracles , aux augures , aux présages y s*il n'avait pas pensé que l'avenir était réglé (Tavance, et que tous les éTénemens futurs sont écrits dans le livre du destin ?
De notre temps , on a vu un homme extraordinaire y porté par cette croyance aux plus audacieuses entreprises; persuadé que rien ne pou«vail changer son sort, aucun obstacle n'arrêtait sa marche, aucun danger n*exci tait sa crainte, et l'impulsion de son ambition lui semblait l'ordre du génie qui le conduisait dans une carrière de gloire dont le but et le terme lui étaient inconnus.
Un jour il venait d'échapper à un complot hardi tramé contre sa vie : on lui représenta qu'il s'était exposé imprudemment et sans nécessité aux coups qu'on pouvait et qu'on voulait lui porter. « Quand il sauraient tiré, dit- il, ils n auraient peut-être tué ou blessé un de mes » aides de camp. » « Et pourquoi pas voui^-' » même? » lui répondit-^ on. a) a Parce que je » pense qu'il n'est pas encore temps. Croyez- » vous que j'attribue à moi seul et à mon ha- >i bileté les choses extraordinaires que j'ai » faites? non, une puissance supérieure me » pousse et me mène. à un but que j'ignore ;
» tant que ce but ne sera pas atteint , je suis » invulnérable , inébranlable ; mais, dès que je » ne serai plus nécessaire, il suffira d'une mou- » che pour me renverser. » Ce fait, aussi singulier que vrai, explique bien des énigmes ; quel péril , quel obstacle , quel conseil auraient pu arrêter les pas de Thomme pénétré d*une pareille idée? Ja terre soulevée pouvait-elle lui paraître une barrière contre une ambition qu'il croyait inspirée par le ciel , et gravée par le destin ?
Il existe des êtres dont l'organisation est si délicate, et le genre nerveux si irritable, que la peur physique l'emporte sur le raisonnement , el que la crainte morale de la honte ne peut leur faire supporter l'approche du danger et la sensation de la douleur; ils sont plus à plaindre qu'à blâmer. Cependant je crois qu'une éducation plus forte et qu'une plus vive impression d'honneur leur auraient fait vaincre la nature, d'abord avec peine, et plus tard sans effort.
On avait recommandé à un officier supérieur, pendant laguerre d'Amérique, un jeune homme d'une famille distinguée : il vit le feu pour la première fois dans un combat naval ; l'action eut lieu pendant la nuit, les vaisseaux se touchaient presque. Ce mélange imposant de bruit, de feu, d'obscurité, des cris des combattaus et des blessés.
DE LA PEUR« 5oi
troubla d'abord le jeune débutant. Son mentor Taperçut qui se retirait doucement à Técart : il alla à lui , sans paraître remarquer son émotion ; il le prit parla main^ elle tremblait : il le mena, en causant y prés du bord opposé au bâtin^ent ennemi; il lui Gt admirer ce spectacle imposant de trente-deux canons qui tiraient de si prés ; il plaisanta sur le petit nombre de coups qui portaient. Le jeune homme se calma, s'enhardit, se mit à rire ; et pendant le combat , comme depuis y il montra toujours la valeur la plus froide et la plus brillante. Ainsi ce premier effort décida probablement de sa réputation et de sa destinée.
A la bataille de Fontenoy , un jeune officier hollandais se trouvait dans la fameuse colonne qui rendit si long-temps la victoire incertaine; il fut tellement saisi par la vue du carnage , et par le feu meurtrier auquel il était exposé , qu'il ne se sentit pas la force de marcher. Il eut beau se représenter la honte qui l'attendait, il sentit que son corps dominait son âme; et, ne pouvant ni surmonter la crainte ni survivre à son honneur, il appuya son fusil sur sa poitrine , et se tua : ainsi ce fut la peur de la mort : i^ qui le décida à se la donner pour sauver sa réputation.
L'empereur Théophile, livrant bataille aux
So'à OË LA 1»EUR.
Bulgares, éprouva tout à coup un tel effroi à l'aspect des Barbares , qu il lui devint impossible de commander et de marcher. Manuel, un de ses généraux, lui rendit le courage, en le mena-* çant de le tuer s'il sacrifiait à sa frayeur son honneur, son trône et sa patrie.
Quelquefois là peur cherche des masques honnêtes pour se déguiser, et les blessés doivent souvent de prompts secours à cette fai-> blesse; tous les hommes timides s'offrent avec empressement pour les soigner et les tran^ porter hors du champ de bataille et loin du danger.
La veille d'un combat, un officier vint demander au maréchal de Thoiras la permission d'aller voir son père qui était à l'extrémité, de lui rendre les derniers devoirs et de recevoir sa bénédiction. « Allez, lui dit le général (qui dé- » mêla fort bien le motif réel de sa demande) : » Père et mère honoreras , afin que uives Ion* n guemenU »
Quelquefois la peur saisit tout à coup une ville ^ un corps, une armée; elle devient une véritable folie, trouble toutes les imaginations, et entraine les cœurs les plus braves.
L'armée de César, saisie d'effroi à l'aspect des Germains, ne voulait plus combattre; il eut besoin de tout son génie pour la rassurer;
DE LA PEUR* 3o3
celle de Germanicus se révolta pour fuir le danger.
Mos anciens preux ont eu leur journée des éf/erons.
Dans la campagne d'Austerlitz, un de nos médecins, se trompant de route , entre dans une ▼ille qu'il croyait à nous, et qui était occupée par quatre cents Autrichiens : il se crut perdu; mais y s'étant avisé de dire que l'armée française le suivait de près , et qu'il venait pour établir un hôpital y la peur saisit tellement les Autrichiens, qu'ils se retirèrent en toute hâte. Ainsi ce médecin prit tout seul la ville, et mit en fuite la garnison.
Nos braves armées, inspirant partout l'effroi, ont elles-mêmes quelquefois cédé à son pouvoir, et leurs retraites se sont changées en déroutes; Le grand Pompée, si long-temps heureux, venait de battre l'armée de César : il livre à Phar^ sale une seconde bataille , sa cavalerie seule est repoussée; rien n'était encore décidé; ses légions intactes pouvaient rétablir le combat et disputer la victoire : la peur s'empare de lui, et il perd, en fuyant, sa gloire et la liberté de sa patrie. .
Les Romains redoutaient tellement cette peur qu'ils avaient inspirée à tant de peuples , et que les Gaulois seuls leur avaient fait éprouver.
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qu'on la déifia chez eux, et qu'elle eut un tenn pie dans cette ville consacrée a Mars, qu'on citait partout elle-même comme le temple de la bravoure et de la guerre.
Les Làcédémoniens avaient bien aussi érigé un temple à la Peur, mais cette fondation avait un autre esprit et un autre but : ils pensaient que V]iomme révère ce qu'il craint; ils voulaient inspirer la crainte des lois à l'égal de celle des dieux : ainsi le temple de la Peur avait été bâti et placé à Sparte prés de la salle des Éphores.
Ceci nous conduit à parler de la peur morale, bien plus générale et bien plus difficile à vaincre que la peur physique.
Celle-ci est trop directement punie par le déshonneur pour qu'on ne veuille pas la surmonter; on peut dire même que, si elle n'aveugle pas, elle donne le désir de se venger et de s'af-* franchir du péril et de la douleur.
L'être le plus faible parait et devient brave lorsqu'il est animé par une passion ; la perdrix timide s'élance au devant du chien pour laisser à ses petits le temps de fuir.
Âgésilas, voyant une souris qui mordait, en se retournant, un jeune homme qui l'avait prise, dit à un Lacédémonien dont il connaissait la timidité : « Comment l'homme ne repousserait- » il pas le danger par la hardiesse, lorsqu'un
D£ LA PEUR. 3o5
» si faible animal se venge du mal qu'on veut » lui faire? »
Souvent l'audace suiEt pour éloigner l'ennemi : Caton disait qu'un regard formidable, un cri menaçant, l'avaient aussi utilement servi au combat que ses armes.
Tout le monde sait que la bravoure évite plus de périls que la peur , et qu'il y a plus de blessés parmi les fuyards que parmi les braves; aussi la bravoure est devenue si commune, qu'elle a besoin d'être téméraire pour se faire distinguer et citer.
C'est le courage qui est rare; on le compte avec raison au nombre des vertus : il a bien d'autres ennemis à combattre que la bravoure; il recueille moins d'éloges bruyans quand il se montre; il trouve plus de prétextes et d'exemples quand il cède.
La bravoure ne doit surmonter que le péril d'un instant, que l'angoisse d'une courte douleur. 11 faut que le courage résiste à la peur du malheur, de l'injustice, de la disgrâce, de la pauvreté; il doit vaincre les passions qui entraînent, les désirs qui tourmentent, et supporter les privations.
Son devoir est de maintenir notre conscience droite, ferme et calme, et de préser*
ver notre àme de la faiblesse qui la dégrade, 1. 20
5o6 DE LA PEOR.
du vice qui la déprave^ de la vengeance qui régare.
Son but est de faire triompher la vertu des conseils perfides que nous donne la peur, cette peur que nous éprouvons de manquer ou de perdre le plaisir, la fortune et le pouvoir, trois idoles que nous prenons sans cesse pour le bonheur.
En cherchant avec soin à connaître la cause de nos faiblesses, le motif de nos mauvaises actions, le principe de nos passions, et, pour ainsi dire, la racine de nos vices , on trouvera presque toujours une peur dominante qui nous décide et nous entraine.
L'esclavage et toutes les bassesses qui sont à sa suite, sont l'effet de la peur qu'on a de la mort, de l'exil ou de la prison. La tyrannie d'un Néron, d'un Denys, d'un Caligula, ne devait sa cruauté qu% la peur des révoltes et des conjurations. Les sages, tels que Burrhus, disaient en vain :
. Craint par tout FunÎTers , il vous faudra tout craindre , Toujours frémir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ik n'en continuaient pas moins à se créer de nouveaux dangers par de nouveaux supplices^ et à se cacher la nuit , de chambre en cham-
DE hk P£US. 507
bre, poursuivis par la réaction de la terreur qu'ils inspiraient.
N'est-ce pas la peur qu'on a des conquërans qui leur attire tant de faux hommages , tant de présens perfides , tant de basses adulations ? On les flatte encore à genoux , la veille du jour où l'on se soulève pour les renverser.
Yerrait-on l'avarice supporter tant de privations et de mépris, nouer tant d'intrigues et commettre tant de crimes, si elle n'était pas dominée par la peur de la pauvreté?
Les oouvens seraient- ils jadis devenus si riches et si puissans, saps la peur des hommes, qui croyaient se racheter de l'enfer par des lar* gesses?
N'est-ce pas la peur de la mort qui fait la fortune des chariatans et des devins? Auraiton vu tant d'hommes oublier la justice, et trahir leur conscience dans les assemblées publiques , sans la peur qu'inspiraient les tribunes et les vociférations de la populace?
Le grand Condé lui-même , si intrépide dans les combats, avouait sa peur des émeutes populaires, et de ce qu'il apfielait guerre de pots de chambre.
Pour peu qu'on soit de bonne foi , ne conviendra- t-on pas que c'est la peur de l'ennui qui rend l'oisiveté mère de tous les vices, et
3&8 DE Là peur;
que cette peur fait plus de femmes infldèlesque Tamour ?
Avouons que la peur est la source de presque toutes les actions qu'on se reproche : Thomme connaît le bien et fait le mal ; il dit comme le poète latin : « Je vois et j'approuve ce qu'il y » a de mieux> mais je me laisse entraîner à ce » qu'il y a de pire. » Aussi le vrai courage est la première des vertus ; elle donne le pouvoir de les pratiquer toutes.
Un homme vëritahlement courageifx ne peut être ni esclave , ni tycan^Hdi superstitieux , ni intrigant, ni traître ^ ni avare ^ ni débauché; son âme résiste à tout, et il est également à l'abri de l'ivresse de la prospérité, de l'abattement du malheur, des conseils pusillanimes de la crainte, des pièges de la flatterie et de la séduction du vice.
Sa seule peur serait d'enfreindre la loi divine, de troubler l'ordre public , de manquer aux règles de l'honneur, et d'encourir le blâme du seul juge qu'il redoute, sa conscience.
C'est parce que le vrai courage est rare qu'on est partout obligé de venir au secours de la faiblesse humaine, en lui inspirant deux peurs salutaires, créées pour triompher des autres peurs qui nous égarent.
Ces peurs salutaires sont la peur des jois et
DE LA peur; Sog
la peur de l'opinion : ce sont les grands ressorts des gouvernemens ; mais il en est peu qui sachent parfaitement s*en servir; ils sont presque partout trop tendus ou trop relâchés. Ces deux grands leviers de la force publique doivent être créés par le génie et dirigés par la justice; trop souvent on les voit disposés par l'ignorance > usés par la routine et conduits par la passion , ou abandonnés au hasard par la faiblesse.
Le mépris des lois est le présage le plus certain de la décadence d'un empire ; car l'ordre n'existe que par elles : la /vraie liberté n* est autre chose que P esclavage des lois; si les lois dorment^ les passions veillent , les vices et les crimes commandent, La classe la plus nombreuse des hommes n'est contenue que par la crainte de la loi ^ et malheureusement il en est trop auxquels on peut .dire comme Horace :
Mais la peur du gibet fait votre pnobité.
La classe élevée des homme» est gouvernée par la crainte de l'opinion; cette peur est, pour elle , souvent plus forte que les lois , et même plus puissante que la religion.
Dieu^ la nature et les rois ont défendu le duel y sous la double peine et de la mort et d'un malheur étemel; mais l'opinion attache la honte au refus du combat , et le duel existe
5lO DE LA PEUR.
contre la volonté des rois^ de la nature et de Dieu.
Heureux le pays où les lois et l'opinion s*accordent comme autrefois à Sparte et à Rome !
c'est . alors qu'on voit de grandes vertus et de grands hommes. Partout ailleurs on trouve de^ actions d'éclat et des hommes célèbres; mais on ne rencontre pas cette unité de principes, cette fermeté dans la conduite, cette justice dans la distribution de la honte et du blâme , qui donnent à tout un peuple un caractère héroïque et national.
Comment faire* suivre une droite ligne aux hommes, lorsque celle du bien et du mal n'est pas irrévocablement et uniformément fixée ? Qui peut décider leur marche , quand l'opinion du guerrier est différente de celte du citoyen, lorsque la loi civile permet ce que la loi religieuse défend ? Et quelle funeste confusion ne doit-on pas craindre dans un siècle et un pays où la philosophie, la croyance, la loi, l'honneur, la liberté , se disputant l'autorité , parlent et commandent dans des langues différentes? Quelle bannière snivre lorsqu'elles portent toutes l'image de l'opinion publique dont chaque parti se déclare l'organe ^ dont chaque passion se croit l'interprète?
Nous serons grands et heui*eux lorsque de
D£ LA PEUR. 5ll
toutes ces opinions on ne fera qu'un seul faisceau , un seul flambeau de toutes nos lumières; car y s'il n'est rien de plus utile que la peur de l'opinion publique , rien n'est plus funeste que la peur des opinions diyei|;entes et opposées.
En France , cette vraie patrie de la bravoure, il existe une peur dominante qui ne connaît aucun frein, qui résiste à toute loi, qui ferait braver toute défense et tou| danger; c'est la peur du ridicule.
Ce ridicule est une arme dont la méchanceté se sert toujours habilement , et que la raison a quelquefois, mais trop raren^ent, employée avec succès.
La vanité a forgé cette arme redoutable; elle effraie l'homme le plus sage et le plus courageux; et souvent, pour en éviter les coups, il lui sacrifie ses goûts, ses sentimens, ses habi-tudes, ses opinions et jusqu'à ses devoirs.
La peur du ridicule a produit chez nous plusieurs effets salutaires : elle a poli nos mœurs et notre langage; elle a donné de l'élégance à nos manières et à nos parures; elle nous a rendus moins grossiers dans nos passions, moins emportés dans la dispute ; elle a voilé les vices qu'elle n'a pas détruits : nous lui devons la réputation d'être le peuple le plus sociable.
5i:2 I>E LA PEUR.
Molière 9 en maniant avec adresse la verge du ridicule, s'est fait craindre comme un législateur : à sa voix on a vu disparaître les petîtsmaitreSy les pédans, les femmes savantes , les précieuses ridicules ; les jaloux ont caché leur faiblesse; Favare a entr'ouvert sa bourse et masqué décemment sa lésinerie ; enfin l'hypocrisie n'a plus si insolemment usurpé les honneurs de la piété.
' Mais d'un autre coté , par les mêmes armes , on a malheureusement attaqué avec autant de succès la religion et la vertu. J'ai vu la peur du ridicule faire plus d'incrédules que la philosophie; j'ai vu long -temps des époux unis rougir de leur tendresse , et ne pas oser, paraître ensemble en public. Le vrai bonheur n'osait s'avouer et se montrer, de peur de passer pour trop provincial ou trop bourgeois.
* Que de gens se sont ruinés pour qu'on né les raillât pas sur leur économie ! que de folies ont faites des jeunes gens naturellement sages , pour qu'on né les appelât pas pédans !
La folie de la mode ne doit «elle pas sa ty^^rannie à la peur du ridicule ?
La jeune comtesse de M était, par sa
grâce, par sa figure, par ses talens, par ses tpialités, l'ornement du monde, et faisait le bonheur de sa famille. Une mode, aussi con-
DE LA PLUH. 3l3
traire à la décence qu'à la santé, voulait alors que les femmes ne cachassent presque aucun de leurs charmes : l'hiver était rigoureux ; la poitrine de la comtesse fut attaquée ; TamouF, ramitié, la raison, épuisèrent en vain leurs efforts pour la déterminer à se couvrir, à s*habiller plus chaudement; elle ne pouvait supporter la peur de n'être plus comme les autres. Sa souffrance augmenta : elle fut obligée de s^enfermer trois mois; mais, dans sa maison même, elle voulait ou ne recevoir personne, ou suivre la mode. Enfin le médecin engagea quelques-unes de ses amies à venir chez elle avec des robes fermées, de longues manches et des jupons épais. Surprise de cette nouveauté, elle en demanda la cause : on lui dit que la nudité était passée de mode, qu'elle ne se montrait plus qu'en province, etqu'on s'en moquait à Paris. La comtesse alors, sans hésiter, changea de toilette et guérit. Ainsi la crainte du ridicule eut plus de puissance que les avis d'une mère , les larmes d'un époux et la peur même de la mort.
Tirons de ces observations une conséquence :
c'est qu'on pourrait, en se servant adroitement de nos craintes et de notre vanité, nous gouverner par les mœurs, plus facilement que par les lois..
3l4 D^ ^^ PEUR.
Toumon» en ridicule nos vices i^ nos dis* cordes, nos folies^ et, n'ayant pas su nous rendre bons , sages et heureux par la force de la raison , nous le devienclrons peut-être par la peur du ridicule^
l'ivbesse.