L'IVRESSE
On a dit de tout temps beaucoup de mal et beaucoup de bien de l'ivresse ; les philosophes la blâment, les poètes la chantent; le mahométisme la proscrit, et le paganisme la divinise. Les dieux de l'Olympe , si l'on en croit Horace , étaient tranquillement assis au plus haut des cieux, s'enivraient de nectar, et laissaient à la nature et au destin le soin d'arranger ce bas monde.
Notre religion me parait avoir pris un sage milieu entre tous ces excès; elle nous permet le vin , puisque Noé reçut du ciel Tart d'en faire et l'autorisation d'en boire (notez que ceci advint après le déluge, qui avait suffisamment prouvé, ainsi que je le dis autrefois en chanson, que tous les méchans étaient des buveurs d'eau). On nous en défend bien l'abus, on nous interdit cette grossière ivresse qui abrutit l'esprit, offusque la raison, et nous rend capables de toutes les folies et de tous les crimes ; mais
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une douce ivresse qui ne fait que développer nos facultés y égayer notre âme, rajeunir nos sens et répandre sur tous les objets un* riant et frais coloris y ne nous est pas sévèrement défendue; et lorsque le gourmand se voit compter au nombre des grands pécheurs, le buveur discret et gourmet peut se flatter que sa faute , s'il en commet, est très vénielle.
Gloire en soit rendue aux législateurs chrétiens : leur tolérance entretient la richesse de la Bourgogne, de la Champagne, de la Guyenne, la prospérité, la gaité française; elle laisse aux méchans Sarrasins leur fade breuvage qui ne les fait pas meilleurs en les rendant plus tristes , et elle nous permet encore de répéter aujourd'hui ces vers du poète romain, si bien traduits par le comte Daru :
Qui ne sait d^une aimable ivresse , Qui ne sait les heureux effets?
Elle prodigue la sagesse, Elle révèle les secrets :
Des chimères de Tespérance Elle sait nous faire jouir.
CTest dans la coupe du plaisir Que Pignorant boit la science.
Au lÂche elle rend la vaillance , Au fourbe la sincérité ; El dans le sein de Tindigence Fait trouver la félicité. .
l'ivresse.
Gatté, franchise, confiance, Talens , vous êtes ses bienfaits ; Et quel buvenr manqua jamais Ou de Gonrage ou d'éloquence?
Il en est de l'ivredse comme de Tamour, de la gloire, et de toutes les passions; elles sont nécessaires à l'existence^ leur excès seul est funeste. Tous les goûts ^ tous les sentimens sont les vents, de la vie : sans eux on ne vogue pas^ on reste en stagnation ; eux seuls peuvent nous conduire à notre but^ au bonheur; mais s'ils deviennent ouragans et tempêtes^ ils brisent le navire et le font périr.
Distinguons soigneusement l'ivrognerie de l'ivresse. Plutarque avait raison de dire : « L'i- » vrognerie me semble un vice grossier et bru- » tal ; l'esprit a plus de part ailleurs. »
Notre bon Henri s'occupait, dans une joyeuse ivresse , des ir oyens à prendre pour que chaque paysan* de Fiance pût souvent mettre la poute au pot.
L'ivrogne Alexandre suivait, une' torche à la main , l'impudique Thais, pour mettre le feu à Persépolis; il tuait, dans sa furie, son ami Clitus, et terminait son règne et sa vie dans une orgie, en vidant dix fois la coupe d'Hercule, qui tenait plusieurs pintes.
On est honteux d'être homme, en voyant que
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plusieurs rois de Perse se vantaient d'avoir bu plus de vin que tous leurs sujets, et faisaient graver cet étrange titre d'honneur sur leurs tombeaux. Méprisons cette gloutonnerie qui ravale au rang des brutes; mais soyons indulgens pour une ivresse légère. Fêtons encore Bacchufty père de la joie, de la confiance et des chansom; mais fuyons ce dieu insensé , lorsqu'il veut nou9 rendre semblables à ces bacchantes furieuses qui déchirent Orphée.
Heureusement il se plait rarement à nous plonger dans un si funeste égarement; et si on peut lui reprocher d'avoir fini le repas des Lapi thés par un combat, il aime bien mieux»
habituellement, présider aux joyeux festins où se déploient la bonhomie allemande , la cordialité suisse et la gai té française, et Faire oublier, le dimanche , aux pauvres artisans, les chagrins et les travaux de la semaine.
Soyons modérés en tout, c'est mon avis; rien de trop, c'est la règle du sage : boire sans aller jusqu'à l'ivresse, c'est le mieux; mais le point où j'en voulais venir est celui-ci. L'ivresse est un état d'exaltation qui colore fortement les objets, trouble la raison, échauffe l'esprit, et quelquefois fait chanceler notre àme comme notre corps. Le vin ne donne pas seul cette ivresse; elle est produite par tous les désirs, par
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tous les sentimens exagérés ; et je soutiens que l^ivresse du vin, malgré ses inconvéniens , est encore cent fois moins dangereuse que celle des passions.
D'abord on m'accordera sans peine qu'elle est plus courte ; car elle se dissipe en quelques heures , et les autres durent souvent toute la vie.
Il faut bien convenir aussi qu'elle est moins générale , car beaucoup d'hommes ne boivent pas de vin y et le plus grand nombre en boivent sans s'enivrer ; au lieu que tous les philosophes vous diront avec Âristote^ ce qu'il n'est pas une » âme exempte d'ivresse* »
Me dira-t-on que j'exagère en assimilant à ce point le moral au physique , et le délire des passions à l'ivresse véritable ? je vous prouverai que ma comparaison n'a rien de chargé, et qu'elle est matériellement exacte.
Bon ! voici le jeune Cléon qui s'offre à notre vue : voyez comme son regard est troublé , son visage enflammé , sa marche incertaine; il ne connaît plus le chemin qu'il doit suivre , ne voit rien de ce qui est autour de lui, et heurte tout ce qui se trouve sur son passage.
Tantôt il rit, chante; la joie brille sur tous ses traits; il semblerait que tous les plaisirs et tous les biens de la terre sont à lui. Tantôt son front s'obscurcit, son sourcil se fronce, son sein
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se gonQe; il n'en sort que des soupirs précipités et des sons mal articulés.
Un moment après il frémit, jure, menace, éclate; sa main se porte sur son épée; on dirait qu'il est près d'immoler quelque victime à sa fureur; puis tout à coup il pâlit, il s'arrête, il chancelle ; ses traits sont abattus , ses yeux fixent tristement le ciel ; il pose sa main sur son cœur qui palpite fortement; et des larmes brûlantes inondent ses joues.
Il voit un vieillard qui sort de la maison voisine ; une fenêtre s'entr'ouvre ; Cléon s'en approche, se me t. à rire, à sauter de joie , entre avec étourderie dans ce logis, y reste à peine une minute, et sort, en courant, avec la rapîdi lé de l'éclair.
Vous n'en doutez pas, Cléon est ivre ou fou.
Eh bieni vous vous trompez; moi, sans être aussi habile que le docteur Érasistrate, qui devina si bien la cause du mal qui consumait Antiochus, je vois clairement, par tous ces symptômes , que l'ivresse de Cléon n'est autre que celle de l'amour, qui lui donne successivement le délire de l'espérance, de la jalousie, du bonheur et de la crainte.
Il est ivre comme Pâris^ comme Achille, comme Antoine, comme l'infortuné Werther, et, privé de sa raison, il est capable, dans son
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ivresse y d'immoler son ami , d'outmger son hôte, et de sacrifier à la passion son pays , ses devoirs, sa famille et sa gloire.
Trouvez-Tous une grande différence entre les effets delà colère , de la haine, de la vengeance et ceux du vin? Les centaures qui s'entre-tuent sont-ils plus fous que les factions qui se déchirent?
Les bacchantes étaient-elles plus Féroces que cette Cléopàtre qui assassine ses fils et son mari , que cette Laodice faisant égorger la rivale qui lui disputait le trône?
Ce grenadier qui, dans sa fureur bachique, se plait, au milieu des tables renversées, des pots brisés, à voir couler ensemble le vin des flacons qu'il vidait et le sang des convives qu'il a battus et terrassés, n'est-il pas encore moins fou et moins barbare que cet Ânnibal qui, si Ton en croit Flutarque, voyant, après la bataille de Trasimène, de grands fossés remplis de sang, s'extasiait sur la beauté de ce spectacle ? Ces ivrognes bavards et hargneux qui déraisonnent sur la paix et sur la guerre, qui querellent leurs voisins , injurient les passans , cassent les bouteilles parce qu'elles sont vides, et battent les bornes qui les arrêtent, ne reviennent-ils pas plutôt à la raison que ces hommes enivrés par l'esprit de vengeance et de parti,
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qui querellent tous ceui qui ne déraisonnent pas comme eux^ haïssent, insultent et frappent leurs concitoyens, leurs parens, leurs amis, s'emportent contre les raisons qu'on leur donne et contre les principes qu'on leur opp6se?
Chacun sait que l'amour de l'argent fait faire bien plus de sottises et de folies que l'amour du vin ; mais, sans examiner quelle est la plus dan* gereuse de ces deux passions, le plus funeste de ces deux vices, ce qui, je crois, ne serait pas à l'avantage de l'avarice , on peut au moins se convaincre que l'ivresse de Bacchus est la moins déraisonnable. Plus on boit, plus on veut boire; plus on a d'argent, plus on veut en acquérir : voilà ce que l'ivrogne et le tliésauriseur ont de commun; mais le buveur est évidemment le plus sensé : s'il remplit sa cave , il la vide aussi pour en profiter; tandis que l'avare entasse et cache tristement son or sans en jouir.
Je préférerai toujours ce joyeux épicurien qui, le verre à la main, se croit, non le premier, mais le plus heureux des hommes; qui se vante franchement de sa santé que le vin ranime ; de son courage que redouble le jus de la treille; des couplets brillans que la bouteille lui inspire; et qui croit, quand l'ivresse l'attendrit, qu'il aime tout le monde et que tout le monde l'aime; je le préférerai certainement.
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dts-je, à ce petit homme, ivre et gonflé d'a-^ mour- propre 9 qui se croit le pliis grand des mortels, parce qu'il a fait quelques petits vers. Admirez son sourcil arqué , son regard présomptueux , sa lèvre dédaigneuse , son sourire satirique ; il méprise tout lecteur qui ne Tad-r mire pas ; il hait et déchire tout écrivain qui a du succès ; il prend en pitié son siècle , qui ne sait pas l'apprécier; il s'emporte contre tout crir tique , et s'enivre sans cesse de la fumée, de l'en-^ cens qu'il se donne lui-même.
Joue-t-on par h^s^i^ une pièce de lui? il parcourt les rues pour se donner le plaisir de lire son nom sur les affiches | il s'arrête avec complaisance à tous les endroits où elles sont placées; etj lorsqu'il voit quelques passans occupés à les regarder 9 il dit tout haut : « Com^ » ment diable! on donne aujourd'hui telle pièce 1 » c'est un chef-d'œuvre; l'auteur est un hom- >} me d'esprit y de talent; n'hésitons pas, c'est }) là qu'il faut aller. )) •
Eh bien! cet original n'a bu que de l'eau d'Hippocrène ; ne le trouvez-vous pas aussi ivre que s'il avait bu tout le vin de Robert?
lie% dames ont horreur du yin ; je les respecte trop pour comparer leur myrte chéri an pampre et au lierre d'Anacréon ; mais elles me permettront de croire que leurs tôtes tournent quel-
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quefois comme les nôtres. J'ai vu bien de^t coquettes s'enivrer de leurs succès ^ comme les conquérons de leurs victoires; elles n'ont guère plus de pitié de leurs rivales qu'eux de leurs rivaux; souvent elles ont, comme eux, excite les querelles des rois , divisé les peuples , embrasé la terre. A commencer par Eve, et depuis Hélène et Cléopàtre, elles nous ont fait faire bien des sottises et des folies, et je les crois trop franches pour ne pas avouer qu'en nous enivrant elles partagent notre ivresse.
On demande vulgairement comment un homme a le vin. L'un, dit-on, a le vin tendre; l'autre aie vin méchant; celui-ci a le vin triste, celui-là le vin gai : on pourrait faire les mêmes questions sur Tamour-propre, qui nous donne plusieurs genres différens d'ivresse.
Il existe des amours-propres francs, confians et joyeux, des amours-propres inquiets et fa* ix)uches, des amours-propres jaloux et chagrins.
De tous les ivrognes , le plus dangereux est celui qui pâlit au lieu de rougir, qui s'attriste au lieu de s'égayer, qui s'irrite de la joie d'autrui, et qui est toujours prêt à insulter et à frapper le premier venu. L'envieux ne ressemble-t-il pas à cet ivrogne? Voyez sa pâleur, sa tristesse, ses regards sombres et enflammés; la beauté des autres l'enlaidit; il maigrit de l'em-
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bonpoint d'autnii; la vue d'un visage content le chagrine et l'exaspère. Heraclite disait avec raison que les envieux sont comme les chiens qui aboient ceux mêmes qu'ils ne connaissent pas.
La peur et la superstition égarent notre rai^ son comme le vin; niais celui-ci double notre courage et nous aveugle sur le danger ^ tandis que l'ivresse de la peur^ la plus sotte des passions^ enfante pour nous des périls imaginaires, et, comme le dit Montaigne, « nous fait soun vent mourir de la crainte de la mort, » ainsi que ce M idas qui s'empoisonna par la frayeur d'un songe qui avait troublé son imagination, ou comme Aristodème , qui se tua dans l'épouvante que lui inspirèrent des chiens et des loups qui hurlaient autour de son autel domestique.
Il n'est pas de bonne et saine liqueur dont l'abus ne nuise, et ne nous porte aux plus grands excès. Eh bien! les plus nobles passions nous enivrent également, et nous arment contre* les autres ou contre nous-mêmes, lorsque nous ne savons pas les modérer.
Les deux Brutus immolèrent, l'un son fils, l'autre son bienfaiteur et son père, par passion pour la liberté.
Les Sidoniens, dans le même délire, brûlé-