L IVRESSE
r^ous voileut de trop tristes réalités; et^ s'il faut stbsolument faire un choix , je répéterai avec Horace :
Heureux qui, dans sa douce ivresse , Exempt de tout jaloux transport , Entre les bras de sa maîtresse Sans 7 penser attend la mort !
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ET
Oh veut du neuf: parlons donc un peu raison, il en est bien temps. Après avoir épuisé, durant tant de siècles, la folie féodale, celle des croisades, celle de la Jacquerie, la folie du pouvoir absolu, celle de l'anarchie, la folie des conquêtes, et enfin celle de^ ultra de tous les partis , nous devrions bien, quand ce ne serait que par suite de notre amour pour le changement, essayer un peu du régime de la raison.
Nous courons, il est vrai, le risque de nous voir attaqués par des censeurs sévères, mâles et femelles, qui, après nous avoir accusés de vouloir de l'esprit partout, reprochent encore plus amèrement aux Français d'avoir voulu un moment diviniser la raison. Ces censeurs ne sont pas faciles à contenter; ils n'aiment ni l'esr prit ni la raison, et tout le monde n'est pas ca-
pable d'écrire, pour les satisfaire, des mémoires de Dangeau, ou des factums contre Fénélon, Voltaire et Rousseau.
N'en déplaise à leur humeur, je n'aurais pas trouvé si étrange l'idée de diviniser la raison , si elle nous avait été présentée par des hommes moins extravagans et moins barbares; car il me parait très naturel de supposer et de placer dans le ciel ce qu'on trouve si rareiQent sur la terre.
Comme un autre , j'ai long-temps fait la folie de chercher le bonheur en poursuivant des chimères; mais, ennuyé des faux plaisirs qui avaient trompé ma vanité sans intéresser mon cœur, de la fausse philosophie qui m'avait perdu dans les espaces imaginaires, de la fausse liberté qui m'avait conduit en prison, et de la fausse gloire qui m'avait meurtri et mutilé , j'ai voulu voyager, dans l'espoir de rencontrer cette douce raison dont tant de gens vantent les charmes, et que presque persoime ne connaît.
J'espérais la voir en Amérique; mais la guerre civile, la fièvre jaune au midi, et quelques disputes trop vives dans le nord , entre les fé* déralistes et leurs adversaires, ne m'ont pas permis d'y rester.
En Angleterre, je croyais me reposer; mais les luddistes , les sinécures , et quelques femmes
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vendues à mes yeux en plein marché, m*ont décidé à partir. |
La Belgique me plaisait; mais tout y était encore bien nouveau , et je me suis décidé à y revenir quand les rivalités de religion et de commerce y seront arrangées.
J'ai parcouru l'Allemagne ; mais j'y ai trouve tout le monde aussi occupé que moi à chercher l'objet de mon culte , les uns dans des titres anciens, les autres dans des livres nouveaux; d'ailleurs ^ une longue diète m'aurait trop fatigué : j'ai poursuivi ma route.
En Italie je n'ai pas pu m'arréter long-4emps; les chemins n'étaient pas sûrs. Dévalisé une ou deux fois de mon argent, et ne gardant de mes effets que quelques livres, je suis arrivé en Espagne. Ces maudits livres m'ont empêché d'y séjourner : on voulait les brùkr; et, pour les dérober au feu , je me suis promptement sauvé avec eux.
ATembarquant alors précipitamment, je suis parti pour Gonstantinople ; mais, ayant voulu parler raison à un pacha qui ne l'entendait pas, il me menaça du cordon , et la crainte de cette décoration gênante me détermina à chercher un asile en Russie.
J'y fus très bien accueilli ; je vis tout le monde et le souverain lui-même, cherchant de tous
côtés la raison et faisant de grands pas pour s'en approcher; mais le pays est si vaste, le climat si froid, que ma santé faible ne me permit pas d'attendre l'heureux moment où j'aurais vu disparaître toute trace de knout, tout vestige de servitude, et je me décidai à revenir dans ma patrie.
Ce qui vous étonnera peut-être, c'est qu'au moment où , las de mes longues courses, je renonçais au but de mes poursuites, à l'objet de mes désirs, je l'ai rencontré inopinément. Oui, monsieur, c'est à Paris, dans le centre des plaisirs, de la légèreté, de la folie, que j'ai ren<^ contré, vu, entendu la raison. Vous n'exigerez pas sûrement que je vous dise chez qui ; je fe^ rais trop de mécontens, et les plus fous seraient peut-être les plus surpris de savoir que je prétends avoir fait cette rencontre autre part que chez eux.
Il vous suffira d'apprendre que je n'ai trouvé cette raison ni austère , ni pédante , ni cagote , ni prude, ni ennuyeuse, comme on la peint trop souvent; elle m'a paru douce, tolérante, aimable, gaie et fort disposée à l'espérance et à l'optimisme.
Avant de causer avec elle, j'étais triste, abattu , découragé , malheureux des désastres de ma patrie, et vivement alarmé de son avenir.
Dieu sait combien de gens m'avaient noirci Vesr prit par leurs violentes déclamations et par leurs prédictions sinistres! elle a doucement ranimé ma force et relevé mes espérances, (c Tranquillisez-vous, m'a-t-elle dit; mon règne commence, l'opinion publique le consolidera. Le malheur a été mon précurseur, un peu triste à la vérité , mais nécessaire ; je ne pouvais paraître qu'à la suite de l'expérience ; ma loi est écrite dans la Charte , et gravée dans tous les esprits par l'intérêt général : vous me verrez bien encore attaquée par quelques infidèles et par quelques exagérés; mais que peuvent les passions privées, lorsque l'opinion publique et moi nous sommes d'accord? ce sont des vagues agitées par les vents , qui se brisent contre le rocher.
» Ne vous irritez pas contre les hommes insensés qui me méconnaissent encore : ce sont des malades d'esprit que le temps, la patience, l'opinion générale et la nécessité guériront.
» Passons en revue ces ennemis qui vous semblent si dangereux, et vous verrez qu'ils méritent plus ma pitié que mon indignation, et qu'ils devraient plutôt vous porter à rire qu'à vous fâcher.
» Voyez d'abord ces hommes vains qui n'ont des yeux que pour voir le passé. L'univers est éclairé : eux seuls ils retiennent de toutes leurs
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-folrces le bandeau qui leur cache le présent et ravenir; dés qu'il tombera^ ils seront tout étonnés de s'apercevoir qu'ils ne sont qu'une poignée de monde au milieu d'une nation, et ils remercieront un gouvernement sage de les avoir empêchés de s'épuiser et de se perdre en vains efforts pour lutter contre un torrent qu'on ne peut remonter.
Vous emporterez-vous contre ces ultrà-libéraux qui prétendent que moins on a de gouvernement, mieux on est gouverné, et que l'ordre public serait aussi bien garanti par les prolétaires que par les propriétaires? Craignez- vous, , après l'expérience du passé, que la France, qui veut le repos, se livre à leurs conseils délirans?
» Ne rira-t-on pas de la folie de gens qui souhaiteraient qu'on bâtit un édifice sans étages? Ceux-ci ne voudraient dans la France que des montagnes; ceux-là ne veulent qu'une vaste plaine et des chaumières : je ris de ces deux excès, et, comme la nature, je veux partout de l'ordre et de la variété.
' » Tout le peuple qui révère une religion auguste, morale et consolatrice, la quittera-t-'il pour suivre les systèmes obscurs de quelques novateurs téméraires qui ne mettent à sa place que le néant? Ou craignez -vous, d'un autre