‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 31 sur 46 · L'ABUS DES MOTS · texte numérisé non relu

L'ABUS DES MOTS

On regarde trop généralement , je crois ^ l'abus des mots comme un mal léger qui peut armer la satire parce qu'#préte au ridicule, mais qui n'a rien en soi de bien grave et de bien alarmant. Je ne suis pas de cet avis : les mots doivent peindre la pensée; et, dès qu'on les dénature, on égare l'opinion. Je sais bien que beaucoup de gens parlent sans penser, mais il en existe un bien plus grand nombre qui pensent et agissent d'après la parole d'autrui.

Nous avons vu des mots servir de signe de ralliement : plusieurs ont été tour & tour des titres d'honneur ou de proscription. Il en est même dont on a fait im si étrange usage, que de long - temps on ne pourra s'en servir; et je suis persuadé que plusieurs personnes vertueuses qui passeraient ensemble leur vie dans l'union la plus douce et la plus intime, trouveraient fort mauvais qu'on les a^pptlktfrères et

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Le beau titre de citoyen , dont Turenne, Bayardy Sully se seraient honorés, était devenu si ridicule et si atroce depuis que certains furieux le portaient y le prodiguaient et le profanaient, queCaton même n'aurait plus voulu s'en parer.

Un ami de la sagesse voit avec étonnement son vrai nom, celui de philosophe, confondu par rignorance et par la passion avec celui de sophiste; et, tandis que l'amour de la raison conseille de tout relever, d# tout conserver, on l'accuse , sous un autre nom , de vouloir tout renverser.

La modération, la plus douce, la plus utile des vertus, celle qui exige le plus de sacrifices et prouve le plus de force , puisqu'elle combat nos propres passions et nous expose à la fureur de celles d'autrui, n'a-t-elle pas toujours été calomniée par l'esprit de parti, qui l'accuse avec absurdité de faiblesse ou de perfidie? N'avons-nous pas entendu ces enthousiastes politiques, si ridicules par l'alliance bizarre des mots dont ils se servent, déclamer dans un temps contre les modérés enragés , et dans un autre contre la barbare clémence. Une de nos feuilles ne vient- elle pas de signaler \t fanatisme de la modération ?

J'ai vu donner le nom de patriotes aux hom-*

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mes qui mettaient la patrie en deuil , de démocrates , à ceux qui asservissaient le peuple ; j'ai entendu un parti se vanter du titre de républicain, et déclarer publiquement qu'il fallait couvrir d'un voile le livre de la loi, la constitution. Dernièrement on a vivement disputé pour savoir si la nouvelle expression ^ ultrà'-rojaUste était juste ou impropre. Il est certain que Tamour pour son roi et pour son pays ne peut être porté trop loin , mais il n'en est pas de mè-* me d'un amour pour la royauté que certaines gens exagèrent plus peut-être par intérêt que par zèle,

Est-ce^ aimer la royauté que de vouloir dépasser les bornes que la sagesse du roi , la volonté de la Charte et l'opinion publique y ont posées? Est-ce la servir que d'ébranler les bases qui l'appuient et la consolident? Défend -'On bien le gouvernement en blâmant les principes de sa législation? Quand son but est de réunir, de calmer, entre-t-on dans ses vues en irritant et en divisant? On a dit depuis long-temps que les extrêmes §e touchent; c'est la vérité de cette pensée qui l'a rendue triviale. Eh bien ! si vous étendez votre dangereux système de prétendu royalisme au-delà des bornes de la Charte, de la sagesse et de la volonté du monarque, vous devenez non pas seulement ultrày mais anti'rojraliste.

346 l'abus des mots.

Un journal a dit récemment , avec beaucoup de raison, que nous devrions retrancher de notre dictionnaire toute expression qui rappelle les passions et les malheur^ de notre révolution; je partage entièrement son avis. Je voudrais, de plus, voir nos écrivains les plus sages s'occuper d'un travail très utile , celui de rendre à certains mots leur vrai sens , et nous donner de courtes et claires définitions de ceux qui ont été dénaturés, depuis quelques années, par l'esprit de parti.

Par exemple , le terme royaliste * représente l'opinion de ceux qui combattent pour le parti monarchique, contre un parti républicain, ou contre tout autre parti opposé à celui de la royauté. Ainsi cette dénomination de rojraliste suppose l'existence etlalutte de plusieurs partis.

Or, le royalisme est à présent national; il n'existe pas d'autre parti, on ne doit pas en reconnaître d'autre : il est donc à désirer, pour marquer cette union générale, qu'on ne se serve plus en France du mot royaliste. Les royalistes sont tous les Français , et ceux qui s'attribuent ce titre exclusivement font injure aux autres.

* Yoyei le mot rojraliste daas le Dictionnaire de V Académie française, dernière édition. — n Qui tient, qui suit le parti da » roi. Cet homme est fort rojraUste. Il ne se dit qu*en parlant des a guerres de la ligue. »

l'esprit de parti. 547

L'ESPRIT DE PARTL

J^ 'esprit de parti est l'esprit de ceux qui en ont peu. Rien n'est plus difficile à guérir; c'est lin mal qui plaît au malade; il lui épargne beaucoup d'embarras^ car il dispense de réflexion pour examiner et de vertu pour agir.

L'homme de parti ne sent pas le besoin de méditer pour choisir; il voit tous les objets de profil et sous une seule face. Quiconque sert ses passions est plein de mérite ; qui lui nuit est rempli de défauts et de vices. Aveugle à la lumière, sourd à la raison , il juge tout par son intérêt; c'est la bsLse de sa morale et la seule règle qu'il connaisse pour mesurer les hommes et les actions.

Lorsqu'il dite u Un tel pense bien, » il entend que c'est un homme de son parti. « Il pense mal , » veut dire dans sa langue qu'il n'est pas de sa faction.

La délation, l'espionnage, la vengeance sont, à ses yeux, des crimes dans tout autre parti, et des vertus pour servir le sien.

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L'envahissement de tous les emplois est , Ion lui , une nécessité ; car le parti qu'il cherche toujours à confondre avec le gouvernement, ne peut être servi que par des hommes fidèles et dévoués , et il ne reconnaît comme tels que ses amis.

Tout ce qui n'est pas fanatique lui parait hérétique ; il excommunierait volontiers les trois quarts d'une nation pour l'épurer.

Son véritable intérêt serait bien d'employer d'adroits missionnaires pour se faire des partisans , mais sa frénésie l'en empêche; il ressemble au maniaque qui a peur de tout et qui voit un ennemi dans son ombre.

Son parti est une armée qui ne veut pas de recrues; aussi elle s'atténue par ses épurations, comme elle s'épuise par ses excès.

On ne plait à l'esprit de parti que par l'exagération ; le moyen d'y primer est de se montrer plus fou que les autres : la modération y produit le même effet que l'eau sur les malades attaqués de la rage, et toute tolérance y passe pour trahison. Aussi les exclusifs de tous les partis voient diminuer tous les jours leur troupe par leurs soupçons; ils se réduisent bientôt à une poignée et finalement à une pincée de factieux, qui se fond au premier rayon de la justice. Leur pouvoir passager se brise comme le

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crayon qu'un enfant amincit toujours en le tailhint, et qui se rompt dès qu'on veut s'en servir.

Tous les partis ardens ont éprouvé ce sort^ sans que l'expérience de leurs chutes en ait préservé leurs successeurs. Ces insensés ont une maladie d'imagination qui serait risible^ si souvent elle, n'était pas tragiquement dangereuse pour ceux qui les approchent. Comme ils repoussent et blessent la raison qui veut les calmer, on les fuit, et ils éprouvent tôt ou tard la punition de l'égoisme, l'isolement.

L'esprit de parti connaît si bien sa propre difformité, qu'il se montre toujours, pour dominer, sous le masque du patriotisme ou du royalisme ;

Mais son règne est fini dès qu^il est reconnu.

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