‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 43 sur 46 · DE L'AMOUR DE LA NOUVEAUTÉ · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR DE LA NOUVEAUTÉ

Tous les hommes ont été , sont et seront éternellement dominés par deux puissances très opposées Tune à l'autre , la force de P habitude et l'amour de la nouveauté. Il est presque également impossible de leur résister et de les concilier^ et c'est peut-être de leur opposition que naissent la plupart des contradictions et des bizarreries, qu'on remarque dans le cœur humain.

Nous vantons sans cesse le bon vieux temps, et cependant les anciens usages nous semblent barbares ou ridicules; nous ne trouvons rien de plus respectable qu'une vieille amitié, et nous la négligeons presque toujours pour chercher des objets et des plaisirs nouveaux : les anciens auteurs attirent seuls nos^oges, la satire déchire les contemporains, et cependant

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on quitte Racine pour le mélodrame ; Molière parle dans le désert; la foule court aux Variétés.

Nous versons de douces larmes en revoyant la vieille maison où nous avons passé les premiers momens de notre enfance^ le triste collège où le fouet et la férule nous punissaient d'avoir un peu trop prolongé des jeux innocens, et pourtant nous n'avons peut-être jsmiais ' éprouvé de plaisirs plus vifs que celui de notre sortie de ces deux paradis terrestres : le temps où nous y avons vécu nous semble à présent l'âge d'or de la vie; mais comme alors notre imagination volait au devant de l'âge de fer! avec quel transport nous désirions tous les fruits défendus dans l'enceinte qui nous renfermait! Voyez avec quelle joie ce jeune homme quitte son respectable aïeul , son père chéri ^ sa tendre mère, sa sœur tremblante et désolée ^^ pour courir, avec un uniforme neuf et une brillante épaulette, s'enterrer dans une garnison où le matin il se fatiguera, sur l'esplanade et dans un manège, avec des inconnus qu'il fait méthodiquement pirouetter, attendant avec impatience l'heure d'un mauvais diner dans une sale auberge, et la consolation de végéter toute la soirée dans un ennuyeux café ! Sa troupe part : il ne rêve que triomphes, se couvre de pous-

ET DE l'amour DE LA KOUTEAUTÉ. 4^^

siére^ de blessures, de gloire et de fumée; écou* tez ses plaintes, remarquez avec quelle ardeur il regrette les plaisirs de Paris, les douceurs de la paix , et les anciens loisirs du toit paternel I

Connaissez-vous beaucoup de moyens en lo-* gique, de force en morale, qui puissent faire quitter à ce vieillard la funeste habitude d'o^ béir à sa gouvernante, ou empêcher cet autre de courir chez sa nouvelle maîtresse?

Non, rien ne peut nous dégager des fers de ces deux tyrans , l'habitude et la nouveauté ; il faut presque un miracle pour faire résister rhomme aux attraits d'un plaisir nouveau ou pour le guérir d'un vice accoutumé : c'est ainsi que la nature nous a faits. Si l'on ne nous réveille par des voluptés nouvelles, l'uniformité nous plonge dans l'ennui; et si l'on dérange nos^ habitudes, notre vie devient une gène et presque un supplice.

Pourquoi les mœurs sont-elles plus difficiles à changer que les lois? c'est que les mœurs ne sont que des habitudes. Pourquoi les peuples sont- ils si souvent disposés aux révolutions ? c'est que ce sont les plus remuantes des nouveautés. Après les révolutions, pourquoi les réactions trouvent-elles tant de chauds partisans? parce qu'elles ne sont qu'un retour aux habitudes.

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Mais y puisqu'on né peut combattre avec ur»

plein succès ces deux puissances inhérentes et notre nature^ sources éternelles de notre acti^ Tité, n'existerait-il pas un moyen de les concilier , et de faire entr'elles un partage équitable qui pût à la fois multiplier nos jouissances e^ garantir notre repos? Je le crois; mais il faudrait , pour y réussir^ une raison tolérante, des désirs modérés; et les hommes n'écoutent ordinairement qu'une philosophie austère qui ne laisse aucune liberté, ou des passions ar— dentés qui ne souffrent aucun frein.

Quoi qu'il en soit, voici le traité que je propose; s'il est raisonnable, beaucoup de gens s'en moqueront, quelques-uns l'approuyeront, et très peu l'exécuteront.

Je voudrais que nous restassions dociles au pouvoir de l'habitude, pour la religion, pour la morale , pour notre gouvernement , pour nos devoirs, pour nos sentimens, et que nous ne cédassions à l'attrait de la nouveauté que pour nos goûts, pour nos plaisirs, pour nos modes, pour nos spectacles; et, comme c'est à peu près tout le contraire de ce que nous avons fait depuis un demi-siècle, cette détermination joindrait aujourd'hui pour nous aux avantages de la sagesse les charmes de la nouveauté.

En effet, comme il nous fallait du neuf dans

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