‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 8 sur 46 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Eo présentant à nos contemporains des tableaux de mœurs , nous voulons les réunir et non les diviser, les calmer et non les aigrir. La sagesse qui fait rougir, éloigne ; celle qui fait sourire , rapproche : d'ailleurs , qui oserait se croire , dans un pareil temps, assez privilégié par la raison pour censurer les autres sans se comprendre lui-même dans la censure ? Personne ne doit dire aujourd'hui : Je 90vs pardonne , mais pardonnons • nous; je 90US corrige j mais corrigeons^nous. Aussi je ne dis point, riez de 90$ erreurs^ mais rions des nôtres.

C'est dans cet esprit que j'ai formé cette Galerie; mes vœux seront satisfaits si le lecteur la parcourt sans fatigue , s'y arrête sans ennui , et n'en sort qu'avec le dessein d'y revenir.

GALERIE

Montaigne dit que (c la mère nourrice de toutes » les fausses opinions publiques ou particulières, n c'est la trop bonne opinion que l'homme a de » soi; » ainsi la vanité, selon lui, est la cause de toutes les erreurs du genre humain. Je serais de sou avis s'il avait moins généralisé sa pensée. C'est l'amour de soi-même mal entendu qui pourrait y à plus juste titre , être nommé le père nourricier de toutes nos sottises. La vanité n'en produit qu'une partie. L'amour déréglé de la gloire , de la puissance, de la fortune, de la vengeance, de la volupté, nous conduit à l'erreur, à l'injustice, au vice, et même au crime, en nous offrant de fausses images de bonheur : la vanité peut u'y entrer pour rien , et beaucoup

2 DE LA. YÀNITÉ.

d'hommes peuvent être injustes , ambitieux, avares et cruels , sans être 7)ains; d'ailleurs^ en admettant qu'une grande partie de nos erreurs soit pro4uite par la trop bonne opinion que nous avons de nous-mêmes , cette opinion , trop flatteuse , peut prendre diverses formes; elle s'appelle tantôt fierté , tantôt orgueil , tantôt vanité, et leurs effets sont si différens qu'on ne peut les confondre.

La fierté vient de l'âme ; elle est plus souvent un mérite qu'un défaut : c'est une compagne assez ordinaire des grandes vertus. Elle sied au malheur et relève le courage; elle est ennemie de toute bassesse ; et, si on l'aime rarement, au moins on l'admire presque toujours lorsqu'elle ne se montre ni trop roide ni trop âpre.

On dit à un Spartiate qu'une armée supé«rieure en nombre va l'attaquer, il répond : « Je » ne demande pas combien il y a d'ennemis, » mais où ils sont. » Une vraie et louable fierté dicte cette réponse.

Un tyran menace un philosophe de la mort s'il continue à lui résister : (c T'ai -je dit, ré- » pondit .celui -ci, que j'étais immortel? » La réplique est fière et noble.

Le fier sinon j non , des Aragonais, vaut à lui seul toute une constitution.

L'orgueil est loin de ressembler à la fierté,

bien que ceux qui en sont entachés , ou leurs ilatteurs, veuillent souvent les confondre : la fierté se prise y mais elle se prise ce qu'elle vaut \ lorgueil aveugle , enivre , et se suppose une gran^ deur et un mérite démesurés.

L'homme fier estime ses semblables , Vbrgueilleux les méprise ; l'un ne peut s'abaisser jusqu'à l'envie, l'autre en est dévoré. Un honnête homme peut être fier dans un état médiocre ; il honore son rang quel qu'il soit, et refuse à son ambition tout moyen qui lui ferait perdre sa propre estime.

L'orgueil ne met pas de bornes à ses désirs; rien n'est trop élevé pour lui , tout obstacle l'indigne : la supériorité même de Dieu le blesse; il le juge , il le nie , et le détrônerait s'il le pouvait : aussi , c'est une idée belle et profonde que d'avoir attribué à l'orgueil la chute de Satan et la perte de l'homme.

Cependant, il faut en convenir, l'orgueil n'exclut pas la science, le talent et le génie; il accompagne souvent les grandes et belles qualités, mais il les gâte et les déforme. Lorsque le philosophe Diogène disait avec complaisance : <c Je » foule aux pieds les tapis et l'orgueil de Pla- » ton, » un sage lui répondit justement : « Oui, » avec plus d'orgueil encore. »

La vanité est l'opposé de la fierté : celle-ci

4 DE t.A VANITE.

grandit, l'autre rapetisse l'homme) l'une attira l'admii^aiion , et l'autre le ridicule. C'est Fapa-^ nage de la viédiocritéy le cachet de la sottise | on pourrait presque dire qu'elle est le trai^esUs-^^ sentent de la fierté et la parodie de VorgueiL \

L'orgueil est fondé sur une fausse mesure!

d'un mérite quelconqney d'une grandeur réelle.

La vanité est une fausse tipinion que l'homme prend de qualités dont il est dépourvu, ou de choses qui lui sont absolument étrangères.

L'orgueilleux jouit de l'éclat de son rang, de l'illustration de ses aïeux, de l'étendue de son crédit, de la solidité de sa fortune. L'homme vain jouit d'un titre acheté, de la révérence d'un subalterne, des complimens d'un parasite , de la louange d'une fille qu'il paie et qui le trompe ; il se croit de l'esprit , parce qu'il con-« nak deux hommes de lettres; du crédit, parce qu'il est reçu avec la foule chez un grand : s'il donne un bon diner, il se croit un Lucullus; s'il obtient un ruban , il se donne pour un fa-^ vori ; et , en redisant ce qu'il a lu dans la gazette , il se croit un homme d'Etat.

L'œil de la vanité est une loupe qui grossit les plus petits objets. L'horizon étroit de l'homme vain est Tunivers pour lui ; et comme il remplit ce petit cercle , il croit occuper une grande place dans le monde ; tandis que l'homme de mérite

:at combien il est peu de chose^ au milieu du cerele immense que parcourent ses idées et que mesure son génie.

Le vaniteux est plaisamment égoïste^ et pense qu'il nY a d'important au monde que lui ou ce qui le louche :

Et la TÎeille badaude , au fond de sou quartier, Dans ses voisins badauds voit Puni vers entier.

i< Un prédicateur de village, qui déclame lour* » dément pendant troi» heures contre les er- » reurs de Jansénius^ se persuade, dit Voltaire, » qu'il ressuscite les combats d'Athanase, et que » la renommée ne va s'occuper que de lui. »

De tous les flatteurs, notre vanité est celui qui nous trompe le plus constamment; nous som-* mes de moitié dans ses efforts, et nous écoutons avec complaisance ses louanges les plus mensongères. Je dis nous, car personne n'est tout-à-fait exempt de vanité; et, comme le dit un ancien, (( celui qui n'en est pas teint en est pour le moins » arrosé. »

La vanité pourrait piresque dire des plus sa-» ges d'entre nous ce que la courtisane Laîs disait des philosophes d^ son temps ; (c Je connais )) leurs beaux livres, leur grande sapience ; mais » ce que je sais, c'est que, quelle que sqit leur

» philosophie , ces gens-là frappent aussi sou- » vent à ma porte qu'aucuns autres. »

Voulez-vous une preuve de ce que j'avance?

interrogez les personnes qu'il vous plaira de choisir; bons ou méchans, beaux ou laids, seigneurs ou mananSy riches ou pauvres , spiri* tuels ou bornés y vous n'en trouverez aucun qui consente, à se changer en totalité et sans réserve contre un autre.

On voudrait bien la figure de celle-là, Tor de celui-ciy les talens de l'un^ la santé de Fautre, mais sans les iftconvéniens ou les défauts qu'on leur trouve : chacun voit dans le repli de son amour-propre un petit point de mérite ou de bonheur qu'il préfère à tout.

Si cet amour-propre vous répondait tout haut, il vous dirait : Si je n'ai pas la beauté de Damon, j'ai plus de physionomie : je suis moins blanche que Lise, mais j'ai des dents comme des perles : je suis bossu , il est vrai , j'aimerais mieux la taille de Valère; en revanche, j'ai bien . plus d'esprit que lui : Clitandre brille et m'éclipse par ses saillies, il est très spirituel, d'accord; cependant il est méchant, et ma bonhomie vaut mieux que son esprit : Arsinoé est plus sage que moi, qu'importe? on m'entoure, et elle est délaissée : Julie reçoit une foule d'hommages, elle plait généralement; moi, j'aime

DE LA VAHITi, 7

mieux ud petit cercle d'amis qui estiment mon naturel : Dorval est cité pour son crédit et sou éclatante bravoure ; convenez qu'il est un peu intrigant et présomptueux ; j'ai plus de prudence et de jugement.

Enfin il n'y a sortes de balivernes que la vanité n'imagine pour atténuer les qualités du prochain, pour grandir celles dont nous nous vantons , pour grossir les défauts d'autrui et pour colorer les nôtres , de façon à nous les faire oublier, ou à nous en consoler par quelque autre petit mérite rc'el ou supposé que nous ne voudrions pas troquer contre tous les trésors du monde.

Notre vanité est une vanité si ingénieuse , si complaisante , que nous y sommes inséparable^ ment attachés; en revanche, celle des autres nous déplaît excessivement; etM.de La Roche*foucauld en a trouvé la raison, cest que la vanité éC autrui blesse la nôtre. Aussi la modestie est la qualité que nous aimons le mieux dans notre prochain ; nous la lui abandonnons avec plai«sir, et nous la louons franchement. Nous l'admirons sans l'imiter ; et , bien que nous l'aimions généralement, peu de gens se soucient de prendre ce moyen pour se faire aimer.

Madame Geoffrin avait beau donner ce conseil aux jeunes femmes : c< Il faut, lorsque vous

i> entrez dans un salon, que votre vanité fasse » 1^ révérence à celle des autres , si vous vou- » lez avoir dans le monde quelque succès; m l'évidence de ce conseil n'en empêchait pas l'inutilité.

Il n'est pas un officier qui ne remarque avec plaisir le ton modeste et délicat du grand Condé, qui écriysiit , je fujrais , lorsque son armée avait été en fuite, et qui disait, nous battions rennenu, lorsqu'il venait de remporter une grande victoire.

Chacun de nos capitaines admire la modestie de M. de Turenne, qua,nd, au milieu de ses triomphes^ il avouait u qua la guerre, lors- » qu'un habile général avait fait les meilleures » combinaisons possibles, les trois quarts de » l'événement et du succès dépendaient du ha- » sard. »

Et cependant vous les entendez tous se targuer du plus mince exploit^ trancher sur les questions les plus épineuses, et dénigrer présomptueusement les calculs et les opérations des guerriers les plus célèbres.

On se dit bien quelquefois qu'il faut être mo* deste; mais on affecte alors si gauchement la modestie, qu'on voit bien que c'est une qualité d'emprunt, ou bien une. tournure qu'on croit adroite pour faire passer l'éloge qu'on va faire

de soi ; et si vous entendez quelqu'un commencer sa phrase par ces mots : Sans vanité, je vous dirai, etc» , etc. , vous pouvez être sur qu'il ne la finira pas sans vous donner une preuve de la sienne.

La fausse modestie ajoute toujours aux éloges qu'elle donne au2^ autres y etaux aveux qu'elle fait de ses défauts, un certain mais qui la caractérise.

Voltaire, dirait -^on, avait un grand talent; mais il était superficiel, et voulait embrasser trop de genres différens ; l'abbé Delille est un poète charmant, mais trop descriptif; Ducis a du mérite, mais il prend tousses sujets dans le théâtre anglais, qui ne convient pas à nos mœurs.

Je sais que je suis trop inférieur pour juger la conduite du général un tel ; mais cependant , quand on a fait quinze ans la guerre avec quelque succès , on peut avoir son opinion. Je sais que je n'ai pas le talent et Texpérience du ministre des finances, maisî^ai assez lu d'écrits sur cette matière pour TOUS assurer que son opération ne réussira pas. Je suis loin de comparer mon faible talent à celui de Raynouard; mais^ s'il m'en avait cru , il n'y aurait pas tel défaut dans son plan , et sa pièce aurait eu un bien plus grand succès. Madame de *'^'*' a de la beauté , je n'ai pas la vanité de m'y comparer ; mais , si elle m'écoutait, clic se coifferait plus simplement, serait

lO DE lA VANITÉ.

vêtue de meilleur goût, et aurait moins d*affectation dans ses manières.

La vraie modestie a, ^u contraire , un naturel et une bonhomie inimitables. M. de Malesherbes était aussi célèbre par cette vertu que par son savoir et son esprit; mais la beauté de don âme était loin de se peindre sur sa flgure : il avait la vue basse et une tournure très commune. Il arrive un jour à Guingamp , chez son gendre , M. le baron de Montboissier, colonel du régiment d'Orléans-dragons. Celui-ci, après ravoir embrassé, s'étonne de le voir, contre son usage , sans canne : c< C'est le soldat que vous avez à » votre porte qui me Ta ôtée , » répond M. de Malesherbes. u Pourquoi vous Tètes-vous laissé M prendre? » <f 11 m'a dit' que c'était sa conn signe.» fr Comment ! sa consigne?» rrOui, » elle lui défend , m'a-t-il dit , de laisser entrer » avec un bâton les gens de mauvaise mine , et M vous voyez bien que je n'ai rien eu à lui ré- » pliquer. »

Philopœmen fit à peu près une réponse semblable. Étant entré dans un viHage avant sa troupe, quelques femmes, qui étaient près d'un puits, le prirent, à sa tournure, pour un homme du commun , et lui donnèrent leur cruche à remplir. Quelques officiers, arrivant alors, s'étonnèrent de voir leur général employé à une

b^ogne 81 peu digne de lui. « Que voulez-vous? » leur dit Philopœmen; je paie ici la peine n de ma laideur, n

Il faut convenir que nous sommes quelquefois un peu complices de la sottise que nous reprochons à certaines personnes; et^ lorsque la fortune donne à quelqu'un un grand pouvoir ou un grand éclat , nous lui rendons de tels hommages , qu'ils peuvent bien enfler sa vanité: aussi La Bruyère nous conseille u de pardonner à celui I» qui , avec un grand cortège , un habit riche et » un magnifique équipage, s'en croit plus de n naissance , plus de mérite et plus d'esprit. Il » lit cela dans la contenance et dans les yeux de » ceux qui lui parlent. »

Il y a des vanités bien moins excusables , parce qu'elles n'ont pas le plus léger fondement , et qu'elles aveuglent totalement l'homme sur son propre compte. Qui n'a pas vu des femmes d'une laideur amère se croyant faites pour charmer ; de vieilles femmes faisant les mignardes , et se chamarrant de fleurs et de rubans couleur de rose; des vieillards tout courbés , croyant inspirer des passions; des Pradons s'érigeant en Corneillesy de lourds financiers en petits -mai très, et des sots en hommes de mérite et d'esprit?

Je crois qu'Heraclite pleurait sur les hommes, parce qu'il pensait à leur orgueil ; et que Dé-

mocrite en riait ^ parce qu'il ne songeait qu*à leur vanité.

Quand cette vanité est de bonne foi , elle est véritablement plaissm te; car on est moins ridicule par les défauts qu^on a que par les qualités qu'on veut avoir, et le propre de la vanité est de prétendre à celles qui nous manquent le plus.

Et n'est-ce pas un spectacle comique de voir tant de médecins qui se croient de grands poli*^ tiques, déjeunes militaires qui tranchent sur la législation , de commis qui parlent comme des généraux , et t^nt d'hommes incapables de tout, et qui prétendent à tout?

Cette vanité est comme la folie : loi*squ^elle est complète et continue, on peut la nommer , ainsi que le dit Érasme, la vraie donneuse de biens ; car elle tient l'homme dans une illusion perpétuelle, le flatte, le caresse, le grandit, lui fait un grand mérite du plus petit avantage, une grande jouissance du moindre succès* et lui donne en espérance tout ce qui lui manque en réalité.

II n'y a pas jusqu'aux défauts mêmes que cette habile enchanteresse ne métamorphose à notre profit; elle change la faiblesse en prudence, l'entêtement en fermeté, la rudesse en franchise.

L'homme totalement pétri de vanité a la béatitude de la sottise ; tout est jouissance pour lui : $on cuisinier est le meilleur de Paris , son vin

DE LA VAKITÉ. l5

le plus exquis de tous les Tins ; son cheval est le plus léger; sa maîtresse est la plus belle. Dés qu^une chose est sienne ^ elle est parfaite ; il se fait honneur même de l'ami de sa femme , qui est bien tourné , dit-il , et qui a les plus belles dents'du monde.

Tout lui vient à point , rien ne Tinquiéte; la fortune n'oserait le maltraiter. M. de M..^ ancien évéque, homme de grande naissance ^ était fort colère : un de ses grands-vicaires lui repré-^ sentait que ce défaut pouvait le mener en enfer : (c Vous vous moquez, répond le prélat; Dieu y » regarderait à deux fois avant de damner un n homme tel que moi. »

11 n'y a pas de louanges si grosses dont la vanité ne nous fasse avaler au moins la moitié. Mon-^ taigne disait avec raison « qu'on ne peut jamais n fermer la porte à la flatterie y et qu'on ne fait n que l'entre -bâiller. » Dites^ au plus mince faiseur de madrigaux qu'il sera de l'Académie , à Fauteur de quelques pamphlets qu'on le fera ministre , au plus ennuyeux prédicateur qu'il ne peut manquer d'être évêque , et vous verrez si son amour-propre vous démentira.

Poinsinet ne manquait pas d^esprit : il avait été applaudi le même jour sur nos trois grands théâtres ; eh bien , un plaisant parvint à lui persuader que la cour était à tel point charmée

l4 DE LA VANITÉ.

son mérite y qu'on allail lui donner une grande charge, celle de grand écran du roi; et le pau^ vre petit homme se grillait les jambes près du feu, pour s'exercer à remplir de bonne grâce sa charge. '

La mystification est forte : peu de vaniteux se- , raient aussi fous et aussi crédules; mais avec une dose un peu plus petite, un appât un peu plus fin, que de gens en tàteraient, même certains qui font les modestes par vanité, c< semblables , » dit le panégyriste de la folie , à ces hommes » d'une taille médiocre qui se baissent aux » portes de peur de se heurter ! »

Mais, tandis que je m'exerce ainsi sur la vanité des autres , n'en serais-je pas un peu coupable moi-même, si je me flattais d'intéresser le lecteur par un plus long discours ? Finissons donc , quand ce ne serait que pour tirer ensuite vanité d'avoir su nous arrêter à temps.

QUESTIONS. i5

PouKQUoi les hommes suivent-ils , pour arriver aubonheur, tantde fausses routes qui les égarent, puisqu'ils saventpresque tous qu'il n'existe qu'un seul chemin qui y conduise ?

La philosophie , comme la religion p leur apprend qu'on ne peut être heureux que par la vertu y ils la repoussent; par la modération , ils la dédaignent; par la justice , ils la craignent; par lamour du prochain , et ils ne songent qu'à se détruire.

Aucun ne nie la vérité des principes , personne ne les suit. Cette inconséquence ne vient-elle pas du peu d'accord qui existe entre les paroles et les pensées? et d'Alembert n'avait-il pas trouvé le mot de cette énigme , lorsqu'il disait que « si le genre M humain était livré à des discordes éternelles, » c'était faute de bonnes définitions ? »

En effet , si les hommes convenaient tous d'une juste définition des mots âme , liberté ^ justice , honneur f devoirs ^ droits ei bonheur, ils auraient

l6 QUESTIONS.

détruit la plupart des causes qui les divisent et qui les égarent. Mais ce grammairien pacificateur n'a pas encore existé, et, en l'attendant, on disputera, on pillera et on s'égorgera long-temps.

Pourquoi l'honneur varie-t-il selon les temps, les pays et les formes du gouvernement? ne seraitrce pas plutôt un sentiment qu'un principe? et ne pourrait-on pas dire qu'il est à la vertu ce qwe l'éqilité est à la justice? mais on ne s'accorde jamais et nulle part sur le vrai sens des mots vertu et justice : comment s'accorderait-on davantage sur l'honneur ?

La vertu du chrétien, abhorre la vengeance; la vertu du glierrier ne peut supporter l'outrage. L'honneur de l'un est de rendre le bien pourje mal; l'honneur de l'autre consiste à tuer son ami pour un mot.

Dans certains pays, on manque à l'honneur si Ton ne paie pas en vingt- quatre heures, à un esclroc, une dette contractée au jeu; et, sans man* quer à l'honneur, on peut faire languir pendant vingt ans d^honnétes créanciers.

Comment entendre dans ce même pays l'honneur des femmes qui consiste à ne pas violer leur foi, et celui des hommes qui mettent leur gloire à enlever l'honneur des femmes ?

Pourquoi un homme est^l perdu d'honneur en manquant au rendez^vous sur le pré , tandis qu il

QU ESTIONS. I y

peuCy sans ternir cet honneur, manquer au serment qu'il a fait à Tautel ?

Comment Tesprit de parti permettrait - il de s accorder sur le véritable honneur?

Tout est juste pour servir la bonne cause, dit chaque parti.

L'ami de la liberté pense que l'honneur lui ordonne de tout sacrifier, biens, repos et vie, pour assurer l'indépendance de son pays et le défendre de l'influence et des armes de l'étranger; son adversaire trouve que Thonneur lui permet de combattre même avec l'étranger pour la cause sacrée qu'il défend , et qu'il croit inséparable de celle de son pays.

Comment terminer ces contradictions déplorables? en plaignant les hommes, en les éclairant, et en les amenant à la tolérance par la connaissance de leurs erreurs mutuelles.

Tout le monde convient qu'il faut renoncer au bonheur , si on ne sait pas mettre de la modération dans ses désirs ; mais comment entendre cette modération?

Le nécessaire et le superflu sont des mots relatifs, et que chacun traduit suivant ses goûts et sa position.

Le superflu d'un grand , d'un prince , au quinzième siècle, n'est que le nécessaire pour un bourgeois de nos jours.

l6 QUESTIOKS.

Pourquoi les voleurs de grands chemins sontils si peu nombreux dans tous les pays civilisés? c'est qu'on les punit et qu'on les méprise.

Pourquoi > dans l'histoire des hommes chargés de gouverner les peuples, trouve-t-on tant de conquérans ? c'est qu'ils sont encensés et presque adorés par leurs victimes, et couronnés de fleurs immortelles par les historiens. Comment résister au double attrait de la puissance pendant sa vie , et de la célébrité après sa mort?

Les peuples ont presque toujours été coupables des maux qu'ils souffrent, et, comme les sauvages, ils divinisent ce qu'ils craignent; ils dédaignent la vertu pacifique qui ferait leur bonheur , et ils encensent le luxe qui les ruine, la puissance qui les écrase , et le génie guerrier qui les détruit.

Pourquoi les courtisans et les gens de lettres disent-ils sans cesse du mal les uns des autres? Ne serait-ce pas par vanité?

Les uns ne peuvent supporter la supériorité du rang , et les autres celle de l'esprit. La plupart devraient se rendre plus de justice , car ils usent des mêmes moyens ; et pour s'avancer , les uns sur le Parnasse, et les autres à la cour, ils ne cessent de flatter leurs protecteurs et de déchirer leurs rivaux.

Pourquoi les Femmes sont-elles si passiomiées daas les querelles de parti? c'est parce qu'elle^ n entendeot rien aux systèmes, aux institutions, et qu elles n'y voient que des hommes.

Pourquoi , depuis vingt-«inq ans, les Français ii'ont-îls jamais été libres ? Ne serait-ce pas parce qu'ils ont ptns de vanité que de fierté , et qu'ils ont mieux défendu l'égalité que la liberté.

Le vicomte de Ségur disait : « Voulez-vous san voir ce que c'est qu'une révolution ?rexpliea- » tion se trouve dans ce peu de mots : Otez-vous » delà, que je m* y mette. » Il avait raison.

Pourquoi dispute -t- on? est-ce pour savoir comment on sera gouverné? Non; mais pour décider qui gouvernera.

Comment empêcher la décatdence de nos théâtres ? L'illusion cause seule le plaisir qu'on y cherche ^ et les. journalistes travaillent chaque joar à détruire cette illusion par leurs éternelles dissertations sur toutes les pièces anciennes et modernes.

Le jeune homme qui a lu leurs feuilles va le soir à la comédie ; il ne voit pas le lieu de la scène, mais l'ouvrage du décorateur; il ne regarde plus le personnage, mais l'acteur qu'on a le matin flatté ou critiqué : ce n'est pas le langage de la passion qu'il écoute^ c*est la déclamation qu'il juge.

Quels ressorts voulez-vous qu'un auteur emploie pour faire verser des larmes , ou pour surprendre un sourire à des spectateurs si froids et »i dépouillés d'illusion ?

Un marchand d'esclaves inspirerait-il à un pacha de vives émotions , s'il lui faisait présenter par un chirurgien la description anatomique des beautés qu'il doit offrir à ses regards ?

Pourquoi vous étonnez -vous du succès des mélodrames ? vos feuilletons les dédaignent ; ils échappent à votre scalpel^ et le peuple qui y accourt ne lit pas de journaux , et sait encore pleurer et rire , parce qu'on lui laisse ses illusions.

Pourquoi parlagerait-on les craintes des alarmistes ?

En France on ne doit désespérer de rien ^ le passé nous répond de l'avenir.

Nous avons vu ce beau royaume envahi par les Sarrasins , conquis par les Anglais^ déchiré par les discordes civiles^ presque détruit par les guerres de religion.

La France s'est relevée de toutes ses chutes, et a réparé en peu de temps toutes les pertes causées ou par ses propres fureurs ou par celles de ses ennemis.

« Le peuple français , disait Voltaire, res- M semble aux abeilles; on leur prend leur miel

M et leur cire, et le moment d'après elles tra- M Taillent à en faire d'autres. »

Pourquoi la France se tirera-t-elle de ta détresse où elle se trouve ? parce que la nation est active, industrieuse : souvent réduite aux extrémités depuis qu'elle existe, elle s'est pourtant soutenue , quelques efforts qu'on ait faits pour Técraser.

Elle se relèvera tant qu'elle conservera ses lumières et son activité. La flamme et le fer la blessent, mais ne peuvent la détruire. Tant qu'elle verra clair , elle marchera.

Pourquoi la sottise ne serait-elle pas intolérante ? Elle ne voit les choses que de profil ; ce qui surprend, c'est de rencontrer des gens d'esprit intolérans, eux qui voient toutes les faces d'un objet.

Pourquoi juge- 1- on si mal les actions d'autnii? c'est qu'on regarde de sa place, au lieu de se mettre à la place de la personne qu'on juge.

Que de gens ne blâmeraient pas ce qu'ils voient faire, s'ils voulaient se rappeler quelquefois ce qu'ils ont fait I

Pourquoi l'homme méfiant est-il rarement bon et honnête? c'est qu'on ne prête aux autres que ce qu'on possède; on imagine trouver dans leur cœur ce qui se passe dans le sien.

Celui qui prévoit si facilement les crimes ne

22 QUESTICWS.

serait peut -être pas. fort loio d'en commettre.

Peu de chicaneurs croient à la Granchise; peu de femmes galantes^ à la sagesse ; peu de tyrans^ à la vertu.

Voulez-vous savoir les qualités qui manquent à un homme? Examinez celles dont il se vante. . Si on suivait la saga maxime du duc de Penthiévre, on ne disputerait pas tant sur les ques-t tions qui ont le plus divisé les es|Mrits dans ce siëcle« Ge bon prince disait « qu'il faudrait M sans cesse parler aux rois des droits des peu-^ I) pies f et aux peuples des droits des rois ; ce sen rait le seul moyen de rendre les si\jets soumis M et les rois populaires, >i

DE Là MODE, £TC. 2?>

Il existe une aouveraine dont les ordres les plus génans n'éprouvent jamais d'opposition; nulne réclame contre ses décrets; ses fantaisies sont des lois repérées , ses caprices sont des oracles ; elle change à son gré les mœurs; elle se moque des convenances^, et fait ployer la sévère raison sous la marotte de la folie. Elle régie le bien et le mal y fait et défait les réputations , donne de la beauté aux laides ^ de l'esprit aux sots , de la scienœ aux charlatans ^ et résiste impunément aux remontrances de la justice^ aux conseils de la sagesse et aux préceptes mêmes de la religicm. Cette rojrne et grande empérière du monde , comme dit Montaigne , c'est la Mode (on l'appelait autrefois Coutume); son séjour de prédilection est la France ^ la capitale de son empire est Paris. Son unique but est de plaire, son essence est le changement ; elle récompense par

des applaudissemens et punit par le ridicule : voilà son unique force et ses seules armes; mais rien n'y résiste. C'est ce que Voltaire peignit si bien dans ces quatre vers :

n est une déesse inconstante, incommode, Bizarre dans ses goûts , folle en ses omemens , Qui paraît, fuit, revient, et naît dans tous les temps 9 Protée était son père , et son nom c^est la Mode.

Cette déesse est une ennemie constante et presque toujours victorieuse de la raison. Celleci dit aux hommes : Faites ce que vous devez faire; l^ Mode, au contraire , leur donne cet ordre formel : Faites ce que les autres font. Il a'est pas besoin de prouver que c'est le précepte de la Mode qu'on suit toujours.

Ce qui doit étonner dans cette soumission universelle^ c'est qu'elle parait évidemment sdler contre son but. En effet , le désir des favoris de . la Mode y c'est de briller et de plaire; or, on n'obtient de brillans succès qu'en se distinguant. Ainsi, n'est-ce pas le plus mauvais moyen à prendre pour se distinguer et pour briller , que de faire ce que font les autres, de se vêtir comme la foule, de parler comme tous les gens qu'on rencontre, de ne soutenir que l'opinion reçue, et de se conduire comme tout le monde ?

Ce raisonnement semble fort, et peu tuscep-

lible d objection. Eh bien, essayez de l'employer/ il ne produira pas le moindre etTet; on ne peut raisonner dès qu'il est question de modes ou de passions; si on raisonnait un instant, leur charme cesserait, et leur empire serait détruit.

Nous devons moins désirer qu'un autre peuple de secouer le joug de cette divinité capricieuse ; nous changeons si souvent de coutumes, de goûts et d'opinions, que cette chaîne est peu pesante pour nous ; et si une mode nous parait trop ridicule, trop incommode ou trop assujettissante , nous avons au moins une consolation , c'est de penser que bientôt nous en serons débarrassés par une mode nouvelle.

Nos dames françaises furent d'abord vêtues en religieuses; elles prirent ensuite un costume assez semblable à celui des dames romaines :

bientôt la coiffure en forme de cœur fut d'usage ; les cornes les plus ridicules vinrent après, les pyramides et les cônes leur succédèrent; ils furexit bientôt remplacés par des bonnets assez bas, et peu après par des chapeaux ornés de plumes, et faits comme ceux des homtnes. La nudité des épaules et du sein fut en faveur à la cour d'Isabeau de Bavière. Anne de Bretagne changea en noir le deuil qui jusque-là avait été porté en blanc. Sous François P' on vit naître les vertugadinSy ces cerceaux monstrueux qui

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il aiisFormaleat les femmes en tours pyramidales. François II mit en faveur les ventres postiches. Les femmes de cour inventèrent une autre sorte d'attraits factices^ tout opposés , qu'il est peu convenable de nommer.

Catherine de Médicis porta jusqu'à l'excès la magniûcence desvétemens; elle fit connaître le fard aux Françaises , comme l'artifice aux Français. L'étrange usage qu'on fit alors des tresses accuse assez les mœurs de la cour.

Henri IV ramena le bon goût et la simplicité; il ne permit les riches vétemens qu'aux filous et aux filles de joie ; et si on trouve quelque chose de trop guindé dans les collets montés et les fraises de son temps ^ tant de doux souvenirs s'y attachent, qu'ils sont à l'abri de la censure; et on ne peut se décider à trouver quelque ridicule à des parures qu'aimait Henri iV et que portail Gabrielle.

Bientôt les modes du bon Henri disparurent^ ainsi que sa politique franche et sa joyeuseté chevaleresque ; on quitta la barbe, le manteau ^ on vit paraître ces canons ornés de rubans^ ces longs et larges habits boutonnés d'un bout à l'autre, ces bas rouges et roulés, ces souliers carrés qui formaient un ensemble si lourd et si ridicule, et ces énormes perruques qui auraient défiguré les tètes des courtisans de Louis XIY^

ET DES COUTUMES. ^f

si elles n'avaient pas été noblement ornées de tant de palmes , de myrtes et de lauriers.

Les dames 9 rivalisant d'excès dans leurs parures avec les hommes^ reprirent les immenses TeKugadins sous le nom à^ paniers y et surchargerait leur front d'un édifice colossal nommé fontange^ dont les divers étages étaient remplis d'omemens aussi bizarres que varié».

Deux Anglaises y dont on rit d'abord, firent à Paris, dans ce temps, une prompte et grande révolution. Les coiffures gigantesques disparurent, les dames revinrent à la nature; mais les petites femmes, effrayées d'une chute qui les raccourcissait tant, élevèrent en revanche d'un demi-pted leurs talons.

Sous Louis XV, les modes varièrent encore ; mais elles furent à la fois dépourvues de grandeur et de grâce : les cheveux crêpés et poudrés , les grosses boucles , le rouge le plus foncé sur les joues, les mouches éparses sur la figure, les talons hauts, les tailles longues et pointues, les paniers boursoufllés, désolaient les peintres, choquaient le goût , et auraient dû effrayer et bannir l'amour, s'il n'avait été rappelé par la réalité des charmes, la grâce des mouvemens, et le piquant de l'esprit, qui n'abandonne jamais les femmes françaises.

Les hommes n'étaient pas alors plus convena-

biement vêtus ; leurs grands toupets en gouttière 9 leurs petits chapeaux plats sous le bras , leurs vétemens étriqués , trop longs pour des vestes^ trop courts pour des habits^ leurs longues poches et leurs talons rouges, étaient également dénués de noblesse , d'élégance et de commodité.

Sous Louis XVI, on ne fit en ce genre que des progrès ridicules ; la mode des voitures basses et des coiffures hautes s'établit en même temps, de sorte que nos dames étaient à genoux dans leurs voitures.

Le bon roi Louis XVI avait des goûts simples; il aimait l'économie et haïssait le luxe : la cour cessa d'être vêtue richement. La mode , ne pouvant rester oisive , exerça son influence sur les couleurs ; et , ne pouvant en inventer de nouvelles, elle en varia les nuances et en changea les noms. On vit bientôt des vétemens de couleur puce, couleur soupirs étouffés, de larmes indiscrètes, couleur de nymphe émue, couleur boue de Paris, etc. , etc.

La fureur d'imiter les Anglais s'empara ensuite de nous ; leurs épées d'acier, leurs chapeaux ronds, leurs selles rases) leurs wiskys fragiles, leurs fracs écourtés, leurs jockeys légers, vinrent remplacer et corrompre le goût français; aucune distinction d'état, de fortune, de rang, ne fut plus observée parmi nous, et l'égalité de»

costumes précéda, annonça et introduisit cette égalité de conditions qui depuis a tant changé la face du monde, et tant fait de prosélytes, de martyrs et de victimes.

Enfin la révolution qui bouleversa la France créa de nouveaux moyens de plaire et de se distinguer : les hommes se coiffèrent à la romaine ^ les femmes s'habillèrent à la grecque; les cothurnes ^ les ceintures, les draperies légères^ les coifTures à la Titus, furent les délices des uns; le bonnet phrygien devint la parure des autres; la nudité fut même au moment de devenir la mode favorite des dames, et la transparence de leurs vétemens rappela cette robe antique qu'on nommait toga vitrea , la tunique de verœ , parce qu'elle ne cachait aucun des charmes qu'à peine on doit laisser deviner^

Cette mobilité perpétuelle dans les usages nous a fait trop souvent taxer de légèreté; mais les étrangers, qui nous accusent de frivolité , oublient qu'ils ne sont guère plus à l'abri que nous de la censure : si nous avons souvent changé de routes pour plaire , ils nous ont constamment suivis; si nous avons créé des modes un peu folles, ils les ont servilement et gauchement imitées, et ce n'est pas à l'ours qu'il convient de se moquer de celui qui le fait danser.

5o DE LA MODE

Lorsque de notre côté nous les raillons sur leurs usages^ nous ne sommes pas plus raisonnables; car nous nous sommes trop souvent montrés leurs singes pour les condamner. Dans un temps ^ les modes et la langue espagnoles furent en vogue chez nous; Médicis nous rendit trop imitateurs des Italiens; on nous vit, pendant plusieurs années, copier avec fureur la discipline, la tactique, Thabillement et les punitions des soldats allemands. La philosophie de Kant, les illuminations de Swedenborg, tac/vznomanie du docteur Gall, le somnambulisme de Mesmer, se sont assez facilement naturalisés en France. Notre intérêt pour nos manufactures de soie ne nous a pas préservés des modes de l'Angleterre, qui nous a inondés de ses mousselines. Nos belles Françaises se sont vêtues en Polonaises f coiffées en Chinoises j et elles semblent avoir abandonné définitivement leurs jolis, élégans et économiques mâr/?/e/e/5 , pour emprunter aux sultanes ces riches et moelleux cachemires qui ruinent tant de maris , et qui leur coûtent encore plus cher lorsque ce ne sont pas eux qui les paient.

Malgré ces observations , un peu séditieuses , sur le despotisme capricieux de la mode, je me soumettrais comme un autre, en riant, et sans murmure, à son culte, si elle voulait mettre

des bornes à son empire ^ et n'exercer son influence que sur nos goûts et sur nos habits. Mais ce que je ne puis souffrir, c^est qu'elle fasse souTent dépendre de ses fantaisies nos mœurs , nos réputations^ nos lois, et je dirai presque notre conscience.

C'est sous le nom de coutumes que la mode étend ainsi sa puissance; aussi que de contradictions ^ que d'absurdités, que de folies cette étrange législatrice a fait adopter et consacrer sur la terre ! Tous les peuples successivement peuvent l'attesteit : l'un égorge des tribus entières pour avoir admis dans leur sein des femmes étrangères; les autres forcent leurs prisonniers à se tuer entr'eux , ou à se laisser dévorer par des lions, pour le divertissement. des dames romaines. Près du Gange, une jeune femme est obligée de se brûler, parce que la goutte a terminé les jours de son vieux mari; et, tandis que de pauvres Indiens n'osent tuer une vache , de peur de blesser l'âme de leur mère, d'ignorans Américains se croient obligés de tuer leurs pères par piété filiale lorsqu'ils sont devenus trop âgés. Ici, l'usage exige qu'on offre sa femme et sa fille aux étrangers ; là , on les enferme toute leur vie, et on les fait garder par des hommes auxquels une atroce barbarie n'en laisse que le nom : ailleurs, au mépris des plus .sain tes lois^

on exerce sur des enfans la même cruauté , pour enrichir TOpéra de belles voix. En Finance, sous notre première race^ lés princes n'assuraient Jeur puissance qu'en crevant les yeux à leurs parens, et rien ne les guérissait de la coutume de détruire leur monarchie en la partageant.

Vit-on rien de plus déraisonnable que cet usage^ auquel on tenait tant alors , de faire juger le bien et le mal par l'épée, de croire qu'elle parlait au nom de Dieu , et d'adjuger ainsi l'innocence au plus fort, au plus adroit , et la culpabilité au plus faible? De sorte qu'un escrimeur comme Saint-Georges^ dans ce temps ^ eût été certain y non-seulement de l'impunité, mais même de l'estime générale.

On conçoit davantage la mode de racheter ses fautes par des dons aux moines; il y avait tant de gens intéressés à la soutenir! mais ce qu'on a peine à croire , c'est cette mode barbare et insensée de tous les seigneurs, de se battre entre eux et contre le roi, sans vouloir d'autres juges de leurs droits que la fortune des armes » coutume funeste qui fit de la France le théâtre de guerres civiles perpétuelles. L'autorité royale lutta pendant huit siècles contre cette mode extravagante , et pendant long-temps la religion n'y put porter d'autre remède que d'ordonner des trêves pendant certains jours spécialement

consacrés au ciel; c'est ce qu'on appelait la paix de Dieu.

La fureur des croisades , qui dépeupla TOccident pour ravager l'Orient, dura près de trois cents ans, malgré les conseils de la raison et les remontrances de la politique la plus éclairée.

La mode des guerres de sectes vint ensuite couvrir l'Europe de malheurs et de crimes; et la Mode, prenant alors le cothurne et le poignard, se plut à faire un aiïreux mélange de dévotion, de galanterie et de cruautés

Enfin le grand siècle parut; Louis XIV régna i la Mode quitta son tragique empire; elle laissa la gloire, la raison, la justice et la politique régir les peuples, let, rentrant dans son domaine naturel, elle he s'occupa plus que de nos goûts et de nos habits.

Cependant, pour montrer encore qufelques vestiges de son ancienne puissance , elle nous conserva la mode des duels p et nous obligea constamment à faire, au nom de l'honneur, ce que défendaient la religion et la loi.

Le nom même de la Mode peut servir à expliquer ses caprices; il veut exprimer le mode, la manière d'exister, d'agir ou de parler pour ^trebien. Ainsi un brillant succès, du tantôt à la beauté, tantôt à l'esprit, quelquefois à la fortune ou à la puissance, et souvent même au

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