‹ Galerie morale et politiqueChapitre 12 sur 27 · LE CHANCELIER · texte numérisé non relu

LE CHANCELIER

ginaire d'uue richesse factice tomba aussi promptement que ceux qui amusent la frivo^ lité de l'enfance. Les esprits les plus exaltés quittèrent avec confusion les rives fantastiques du Mississipi pour déplorer sur les bords de la Seine la diute de leurs illusions^ et^ à leur réveil , le gouvernement et le peuple se trouvèrent plongés dans la plus q)ouvantable détresse.

* Des maux ai graves s'irritaient encore par les remèdes violens qu'on croyait devoir y opposer. Le régent sentit «nfin la nécessité de consulter la sagesse > et le chancelier fut rappelé. ^ .

D' Aguesseau n'avait point eu la faiblesse de demander son rappel y il ne céda point au vain orgueil qui pouvait lui conseiller de refuser le nouveiau fardeau qu'on lui présentait. Insensible à la voix trompeuse de l'amour-prc^re y il n'écoutait que celle du devoir , et ses intérêts di^raissaient toujours devant llntérét public^ Mais les hommes qui le jugeaient ne lui ressemblaient pas ; ils attribuèrent à l'ambition le sacrifice qu'il faisait à la vertu.

On le blâma d'avoir reçu des mains de Law la lettre qui le rappelait. L'envie, ennemie inévitable de la' gloire , aiguisa contre lui tous les

l)*AèlIESSJSA'U; ' ïlS

Iraitssle Jà aârtxro ; mais ^ aveugle dans ses coups y elle prouva , même en le frappant , à quelle* bautevr elle le croyait porte dans l'estime pu- Ukpe j car , pour mieux exprimera la grandeur^ è)nt elle le disait déchu ^ elle fit aiBcher sur sa pdrtece passage de TEoriture : El homofactus est '

! Il est vrai que contre son avis le paflement Ait eidlë à Poùtbise^ et qu'il le sôufirit. Saint- Smon et Duclos ^ souvent injustes dans leurs amères critiques , prétendent qu'en cette circonstance il sacrifia sa gloire à sa place. Ce grand citoyen , ce magistrat vertueux , dont la vie entière jfut là censure vivante de son siècle , méritait d'être jugé par des hommes plus dignes d'apprécier ses nobles intentions , et surtout son dévouement à la patrie. Les malheurs qu'il avait voulu prévenir étaient amvé&;. le patiemment s'opposait à des tnésures ' rigoureuses , mais sages et indispensables.

Q'Aguesseau , rappelé au milieu d'un boulever^ment total dans, les mœurs et dan^s les fax^jQfia y voyait la France en péril, j^ ino- ' ment d'une crise.terrible , îl n'était plus temps/ de. déclamer ^Oi)f(^e la cause des liiaux -pur bjics^ il fallait [lès adoucir et sauVer^l^Etat ' au lieu de perdre* \e gouvernement : voilà ce

If 4 us GHilKXlilSR

qu'on aurait iKi penser et dire ; voilà ce que pensa et fit lyAguessean.

Depuis <:ette ëpoqoe^ la conduite du duat^ celier et la pureté de sa viç entière répcmdirent victorieusement aux injustes reprodies de ses enuemis. Quelques années après ^ en 1722 , lorsque le £BLyori du r^ent^ le méprisable abbé Dubois 5 dont les vices souillèrent la pourpre romaine et la toge française ^ fiit nommé pre« mier ministre^ D'Aguesseau^ bravant le courroux du régent , et s'opposant avec dignité à un choix indigne > mérita ^ par cette résistance^ l'honneur d'un second exil. Le parlement y qui lui rendait alors hommage et justice^ se disposait à embrasser sa défense ; avant d'enregistrer les lettres du nouveau garde^es-sceaux ^ il envoya au diancelier une députation pour le conralter. D'Aguesseau répondit qu'il de^ vait et voulait donner V exemple de la sou^ misiiçn.

Cet exil dura cinq ans. Rappelé^ en 1727 ^ par le cardinal de Fleuiy y on le rendit à la liberté y mais non à l'État. Dans les cours^ la vertu inspire trop de craintes pour que la justice qu'on lui rend ne soit pas tardive ; Fintrigue y crée mille obstacles pour l'écarter, et D'Aguesseau , qui n'aspirait qu'à mériter les

grandes {daces et non à les remplir , ne fit aucune démarche pour déjouer ses rivaux ; sa renommée agissait seule pour lui •

Loin de se plaire à la cour et d'aimer l'exercice du pouvoir, il appelait les beaitx jours de sa vie ceux qu'il avait paœés en exil à Fresnes. Dans sa jeunesse , l'opinion publique avait prédit son élévation; dans sa vieillesse , elle l'y fit remonter. Le cardinal de Fleury sati^t enfin un voeu général y et rendit , en 1757, les sceaux au chancelier.

Il faudrait entreprendre un travail immense, si l'on voulait donner une fidèle analyse de la vie et des ouvrages de cethomnie célèbre j beaucoup de volumes suffiraient à peine pour rendre oompte de tous ses écrits , pour faire connaître les divers édîts et réglemens qu'il rédigea.

Gonufnent , dans im court extrait , donner une juste idée de ces mercuriales éloquentes , de ces nombreux plaidoyers , où le talent donne tant d'éclat à la vérité, d'élégance à la raison, et de force à la justice !

Ne devrait -on pas encore citer presque en entier cet ouvrage si touchant, monument d'une simplicité antique au milieu dès temps modernes , cette histoire de la vie d'un père vertueux, dictée par l'amour filial, où l'on voit

1 l6 us CHANCELIER

çn action les vertus d'un chrétien tolérant^ kç talens d'un administrateur habile , la profon^ deur et la sagesse préyayante d'un homme d'État , réunis dam la personne du citoyen le plu^ modeste, de l'épOux lie plus constant > et du père de famille le plus vénéré!

Comment citer, comment choisir là où c'est l'ensemble qui touche , qui charme ; là où le cœur voudrait tout retenir ! Il serait également impossible de passm* sous silence ces savantes instructions , qu'il adressait à ses fils pour les diriger danis leurs études législatives et littéraires ; ouvrage étonnant , qui seul suffirait pour faire admirer l'immensité de ses connaissances, la pureté de sa morale , la pénétration de son espirit, la finesse de son goût et la profondeur de son jugement.

On ne devrait pas non plus oublier ces nombreuses lettres, dans lesquelles l'abandon du cœur et l'absence de tout art ne font rien perdre à son esprit de sa rectitude , à ses pensées de leur élévation^ il y joint seulement à la solidité de la raison la grâce de la négligence; son génie s'y montre (wec ùeite cein^ ture àrdemi tombante qui , selon Cicéron , dan^ mit timt de charmés au stylé élégant et simple de César ^

Digitiz^d byVjOOQlC

.11 nous suffira sans doute ici> au Heu d'oser suivre le chancelier dans son immense carrière oratoire 9 ministérielle et littéraire, de dira que la France reçut et conserva de lui, comme des bienfaits, un grand nombre de lois , dVdits et de réglemens par lesquels iV rendit aux mères, suivant le vœu de la nature y la succession dé leurs enfans , améliora lesort^ des cures et des viùî^ires, restreignit la juridicteoii 4©s tribunaux prévotaux , éclaircit la matière des donations , régla sagement la liberté éû tester, mit des bornes aux évocations, abrégea l'instruction des affaires, et jeta quel- (|ties clartés dans le chaos de la procédure.

Par d'autres édits , il porta des remèdes salutaires aux abus des substitutions , rassura la France , en plaçant des bornes aux acquisitions trop nombreuSses des gens demain-morte^ diminua économiquement le nombre des tribunaux , encouragea l'industrie ; enfin il prévint de grands malheurs, et se montra l'appui du pauvre , en mettant un frein à l'avarice par Une sage et sévère déclaration sur la police des grains.

Depuis long-temps , on gémissait de voir la monarchie soumise à une foule de lois gauk)ises , gothiques, romaines, saliques, féo-

Il8 LE CHAliCEU£R

dales ^ et à uu nombre prodigieux de coutumes diverses et opposées^ qui retenaient^ à chaque pas , la ciTilisation dans les liens de la barbarie; on trouvait partout des entraves y et nulle part une justice éclairée , constante* et uniforme ; cette justice avait imUe balances et mille poids différens ; on désirait généralement voir la nation r^e par un seul Code comme par un seul roi ; mais la difficulté d'accomplir cette vaste réforme avait toujours empêché de l'entreprendre.

D'Aguesseau en conçut le premier l'audacieuse pensée. Son génie , trop grand pour n'être pas modeste , ne se confia point à ses seules lumières ; après avoir médité avec lenteur et tracé avec sagesse son nouveau plan de législation^ il ^adressa à toutes les cours souveraines par une lettre dont l'éloquence s'élevait à la hauteur du sujet. Chaque nouvelle loi s'y trouvait présentée sous la forme de questions j et, pour s'éclairer , il appelait à son secours la science et la liberté. Un autre siècle était destiné à recueillir le fruit de cette noble entreprise; deux hommes célèbres en partagent l'honneur : D^Aguesseau l'avait commencée , Napoléon l'acheva.

La médiocrité est tranchante , parce que sa

DAOUBSSSAU. Iig

vue ^resserrée dans un ëtroit horizon, ne mesure point la hauteurdes obstacles qui firappent un esprit supérieur : quelques censeurs l^^rs reprochaient à ce grand ministre sa sage lenteur; quand je pense , rendit D'Aguesseau , qu'une décision du chancelier a la force et V effet d'une loi , il doit m' être permis d'y réféchir long^temps.

. Pour le bonheur de sa patrie/la carrière de cet illustre ministre fut aussi longue que noblement rempli. U conserva trente-quatre ans les sceaux ; la vigueur de ses facultés morales, qui avait commencé avant son adoles* cence, survécut à sa maturité. Il garda la même vivacité d'imagination , la même fidélité de mémoire. Une santé ferme et inaltérable fut l'heureux fruit d'une vie pure.

Un an avant sa mort , averti par l'affidblissèment de ses forces que son terme approchait, il se démit de sa charge , et se prépara doucement à recevoir dans le ciel la récompense du bien qu'il avait fait sur la terre. La France le perdit le 9 février lySr. Sa vie avait été un long triomphe de la vertu ; sa mort,^ivie d'un deuil général, fut regardée comme un malheur public.

U est deux 'genres d'admiraticm : l'une in-

,X2Q LE OHAKC^EIl

3pire le reqpect, e^ l'a^t^e Uae toa^ et rive afiectîou. D'AgueeseàA ]#g a(iâ:*H2t toutes deux* Naguèrç sur soa t^b^nal et dans le conseil^ pa le contemplait avec Vénération; mais c'est dans sa vie priyée, danô ses foyers, au milieu de sa famille et de s^ amis > c'est à Fresnes j surtout, et dans son noble exil, qull fiant le^ suivre pour l'aimer davantage. Là, cette main gui partait le sc'ej^re de la juslice, seplaft à tenir la bêche ; ce grand* orateur^ qui pronon-» çait au Palais sur le sort des humains 'se& ëlo^ q^uens oracles, ne brille plus qu'au milieu dW petit Cercle de savans et d'amis > dont le^ graves gt doux entretiens rappelaient à ceux qui en avaient été tén^oins, ces dialogues^ iiigéniéux qu'inventait un philosophe romain pour animer et embellir les leçons morales qu'il nous a laissées.

A la pb^e du li^islateur et du magistrat, cm ne. voyait plus à Fresnes que le père de fapulle,. bon, simple, tendre, gai, partageant les jetpc , les études de ses enfans , et répan^ dant avièc une saga i^esure sur eiix des lumières graduées ^ini les éclairaient sans les éblonir. On cherche et on cherchera peut-être long-temps le meilleur système d'éducation publiée ; mais ce qui parait au moins certain.

c'est que, pour ibrmenr l'écrit et te (faractère dunmagîstrat,d'unorateur,d'unhommed*Étàt^ il serait impossible de trouver im meilleur modèle que le plan «d'études trace par D'Aguesseau pour ses enfans ; c'est un code entier d'éducation , qui devrait être sans cesse sous les jeux des pères et des instituteurs.

Le chancelier, rendu par l'exil aux champs et à la liberté , se livrait avec délices aux anciens penchans de sa jeupes^e, à l'étude de ITiistoire , de la géométrie , et à la lecture des meiRèui^ poètes dont il se plaisait toujours à répéter et inerte' à imiter les accords. Auiho-» ment de sa première disgrâce, le caMinal de PoÙgnac kd écrivait en style marotique lesr

vers suivans : '

Il I

Yerta pftr&ite et bonheur perdurable ,

PiEis ne sont fàiU pour s*«Air en ces lieux ; >

Si bel état par trop serait semblable y

A cil qu'auront tant seulement es cîeux.

Donc, quand parfois sont ensemble, est bien force

Que tôt ou tard fessehtentr^eux divorce f ^

Communément c'est pemi qui s'en va ^

Reste bonheur; voilà le train vulgaire.

Or, en ce cas advient tout le contraire :

Bonàeur parti , i»emi demeurera .

Le chancelier bl fit cette réponse , pu l'on

122 LE CHilIGHilBR

trouvera sans 4oute plus d'él^auce et de dartë.

Ctkez les humains fortune £avorable Mène souvent à sa suite anûtië , Mais amitié coquette et peu durable ; Avec Te^^t n'est le cœur de moitié.

EkmCi au dëpart de fortune volage , Leste amitië tôt a plié bagage :

Amis de cour délogent sans pitië Avec faveur ; voilà le train vulgaire.

Or^ en ce cas advient tout le contraire :

Bonheur s'en va , reste seule amitié.

Banni , pour la seconde fois ^ par la cour ^ et presque oublié par elle^ il* en était déd<»nmagé par l'empressement des hommes les plus distingués de l'Europe qui venaient l'admirer dans sa retraite; et, quoiqu'il eut restreint le Saint-Siège dans ses limites temporelles , protégé les protestans , secouru les jansénistes , et défendu avec vigueur les libertés de l'Eglise gallicane , le nonce Quirini lui rendit hommage dans son exil. Je viens j lui dit-il , voir Varsenal où se forgent tant d'armes redou^ tables contre la cour de Rome. Dites mieux , répliqua le chancelier , dites Varsenal où se forgent les boucliers qui repoussent vos tûmes.

D'Aguc^seau étonnait les hommes les plus savans par son érudition : l'étude des langues*

d'aGOESSEAU. 123

n étati pour Im qu'un amusement ; il savait à fond le latin^ le grec^ l'hébreu, l'arabe , l'anglais y l'italien , l'espagnol et le portugais. Les savans de la Gnoide-Bretagne , oubliant peutêtre pour la première fois leur orgueil national y le ccmsultèrent sur la réformation de leur calendrier.

Il forçait à l'estime ceux-là mêmes dont il ne pcmvait se concilier l'amitié : Saint-Simon , le plus amer de ses ennemis y trace ainsi son portrait: Il était bon, humain^ d'un accès fmk et agréaUe; en particulier, il hriliait par une gaieté douce et par une plaisanterie fine, qui ne blessait januds personne; pour ékvemr actif , il avmt vaincu la nature qui le rendait enclin à la paresse ; il était poli sans orgueil y noble sans prodigalité, économe sans amrice;sa ùdUe était médiocre y son corps assez gros; sa figure pleine et ouverte con-setva son agrément dans sa vieillesse comme dans sa disgrâce.

Le sort hii avait donné dans la personne d'Anne Lefèvre d'Ormesson une épouse digne ^\m; c'était y dit-on y V alliance des grâces ctdela vertu : elle lui laissa six enfans. Quand il eut perdu en elle la moitié de son existence et tout le bonheur de sa vie, on voyait avec

1^4 LE CHAliaHr.lRl

étMoiemffîit qae l'excès de sa dMleue laà p^*mlt eucore.de se livrer sans intermiriioa aux trataiix de son mimâtère : Le public^ dit-jl ^ 72e doit pas souffrir de mes malheurs dontestiquês.

Les savans le pleurèrent ayec r^ôson ; il les aimait : c' était , selon lui y f élite des citoyens utiles et désintéressés. Son nom , cher au barreau^ ne sera jamais oublie par les avocats , classe génâ*euse y animée du douMe amouv de la vraie gloire et de l'humanité ; ils gardant œligieuBrâieut le souvenir de ces paroles qu'il tenir, adressait : cr Bans les. occasions dangen reasesy dîsait-il ^ o^ la fortune veut éprouver >i seç farces contre votre v^rtu^montve2>-luiqpe ix.vous êtes non^seulement affi*ançhi& de son n pouvoir 9 mak supérieurs à sa dcmiination.

H .Dansvoire vieilles^ vous jouirez delà gioire M d'un orateur et de la tranquillité d'un phi- » los(^lie. Vous reconnaîtrez que l'indépen-^ » dance de la fortune vous a élevés aundessus » des autres hommes, et que la dépendance de » la vertu vous a élevés au dessus de: vous- » niques* »

Gmibièn les magistrats doivent veîUer avec sollicitude sur eux-mêmes, au moment de prononcer ces arrêts qui donnent la vie ou la mort y l'esclavage ou la liberté ^ en voyant à

quel point un juge lel qile D'Aguiesseslu redontait pour,kii«*ni^e la faiblesse faumaitie et les fooeste^ preveiitioifs: qui égarent trop souT^nt les honmieâ les plus justes« iNQEaii*ai^it^ik ne pas trembler en se rappelant ces paroles- da chancelier : « Un.mouyenientde joie nous dis- » pose à accorde^ tout ; un mouvement de tri&- » tesse nous porte à tout refuser : il est des » jours clairs et sereins dont la lutnière farof » raUe embellit tous les objets à notre vue; » il eb «s£ de sombres et d'oragôux, où une » horreur générale semble succéder à c^tte » douce sérénité. Parlons sans figures. Il est > » si nous ny prenons garde, des jours de grikre » et de miséricorde où notre cœur n'aim« » qua pardonperj il est des jours^de colère » et d 'indignation où il semble ne se plaire » qua punir, et l'inégale révolution des mou»- » vemens de nOtrè humeur est si impénétm^ » ble , que le magistrat, étomié de la divers » site de ses jugcmens, se cherche quelque M fois et ne $e trouve pas luinmême. »

(( FeroB&''4imis , dit-il ailleurs , l'injure^ à n l'homme de bien de le confondre d^ns la » foule de ceux qui se laissent entraîner^ k » cette prévwatiott populaire? Cpoiron&-tiou» » qu'il puû^e $0 trouver des âmes vertueuses ,

1^6 LE CHANCEtlEE

» mais timides et natureUement disposées à la n servitude y qui se troublent à la vue du fanr H tome de la grandeur, et qui plient, sans le M vouloir et sans le croire , sotjs le poids du » crédit ?»

Mais avec quelle vigueur d'éloquence cet homme illustre trace en peu de mots le portrait d'un grand citoyen, de Mathieu Mole, premier président et garde-des-sceaux.

. (c Tel fut ce ferme et inflexible magistrat, en » qui le ciel avait mis une de ces âmes choisies » qu'il tire des trésors de sa providence , dans » les temps difficiles , pour combattre , et, l'on » ose le dire, pour lutter contre le malheur de M leur siècle. Plein de cette grandeur d'âme que » la vertu seule peut inspirer, et persuadé, n comme il Fa dit lui-même , qu'il y a encore I» loin de la pointe du poignard 4'un séditieux » jusqu'au sein d'un homme juste, on l'a vu sou- » tenir seul, et arrêter, par la simple majestéde » sonregardvénérable,lesmouyemensorageux » d'un peuple mi|tiné.On eût dit qu'il comman- ») dait aux vents et à la tempête, et que , sem- » blable à Fauteur de la nature , il dit à la mer f» irritée: J^ous viendrez jusque4à^ et ici sebri- » ^era lafiireurde vosfiots imp^ueux; heureux » d'avoir montré aux hommes que la magnani-

D^GUESSBAU.

n mité est une vertu de tous les états; que la n justice ases hëroscomme laguerre; et qu'il n'y M a rien dans le monde de si fort et de si invin- » dble que la fermeté d'un homme de bien, m ' Puissent tous les hommes^ appelés à prononcer sur nos destinées , retenir et se répéter continuellement ces pensées de lyAguesseau I

ff Éleyés \ au-dessus des peuples qui envi- D roufnent votre tribunal^ vous n'en êtes que n jdus exposés à leurs regards : vous jugez M leurs difierens; ils jugent votre justice.

ji Que l'esprit joue mal le personnage du ji coeur!

» Cest une entreprise téméraire de pré- » tendre allier une justice apparente avec une Ji justice véritable.

*» L'homme de bien l'est sans art parce qu'il » l'est sans effort. La nature a un degré de » vérité dont tops les efforts de l'art ne sau- >i raient approcher. Le pinceau le plus brilla lant ne peut égaler l'éclat de la lumière , et n l'afièctation la plus parfaite n'exprimera ja- » mais la simplicité lumineuse de la vertu.

j» Le nom sacré de la justice^ qu'un magistrat » faypocrite[met à la tète de ses discours^ n'est n regardé que comme une vaine préface qui ne M sert qu'à annoncer qu'il va être injuste. »

;28 LE <îHANC%:pÊ|l

, Je la'ajrrête et crais 4evpir ajoirt^ èeùte^ ment, à. ce peu de dtatioDâ, (te passage où P'^uesseau , en parlant de l'amour de la patrie , exprimait ces nobles sentimens que 1 egpïsme calomnie , mais qui doivent rester graves dans le cœur d^ tout Français, w Litnj H ^acré de l'autçrité des rois et de Tobéis-/ » sancc des peuples y 1 an^ur de la patrie doit >) réunir tous leurs. disirpf; mais, cet amour >i presque naturel à rhomme^ cette vertu que^ » nous çomiaiaspns par Sentiment, que nous; n louons par raison y que nOu3 devrions cuivre » même par intérêt , jette-t-elle de profondes >) racines dans notre coeur ? Et ne dirait-ôn pas >) que ce soit comme une plante, étrangère.

» dans les monarchies , qui ne (îroîsse heiireù— . » sèment, et qui ne fasse goûter ses jfruits » précieux.que dans les républiques?

» Là, chaque citoyen s'accoutume de bonne » heure , et presqu'en naissant , à regarder ^ » la fortune de l'État conune ^ fortune par- » ticulière. Cette ^alité parfaite^ et cette- » espèce de fraternité civile, qui ne Êadt.de. » tous les citoyens que connue une sieule » famille, les intér^setQjàs; paiement aux M biens et aux mau^ de J^ur putrie^ l'anMur » 4e la patrie y devient une espèce d'aniour-

DAGiJDSSEAUé llig

» propre ; on s'aime véritablement ea aiimut » la république > et on parvient enfin à l'aiikier » plus que soi-même.

» Serons-nous donc réduits à dbercher Ta- » mour de la patrie dans les Etats populaires ^. » et peut-être dans les ruines de l'ancieime M Rome ? Le salut de l'Etat est-il doncnmiiis » le salut de chaque citoyen dans les pays qui )) ne connaissent qu'un seul mattre?Faaâi!a]t«'il » y apprendre aux hommes à aimer une pairie » qui leur donne ou qui leur conserve tout ce » qu'ils aiment dans leurs autres biens ?

» Mais en serons-nous surpris? Ckmibien y en » art-il qui vivent et qui meurent sans, savoir » même s'il y a une patrie ? Ils regardent la » fortune de l'Etat comme un vaisseau qui )) flotte au gré de son maître , et qui ne se » conserve et ne périt que pour lui. Si quel- » que orage imprévu nous réveille^ il n'excite » en nous que des vœux impuissans ou des » plaintes téméraires ^ qui ne font que trou- M bler ceux qui tiennent le gouvernail. Splte- » tateurs oisifs du naufrage de la patrie y telle » est notre légèreté , que nous nous consolons » par lé plaisir de médire des acteurs; un trait » de satire , dont le sel ne réjouit que la mali- » gnité , nous dédommage de tous les mal-

l8(0 LE dHAWCELIEn

tf'hettts publics , et Fon dirait que nous cher- >v dions plus à venger la patrie par notre cri- » tique qu'à la défendre par nos services.

» A mesure que le zèle du bien public s^én teint dans notre cœur , le désir de notre ih- » térèt privé devient notre loi , notre souve- H i^am^ notre patrie; nous ne connaissons » point d'autres citoyens que ceux dont nous >» désirons la faveur, ou dont nous craignons )) rinimitié ; le reste n'est plus poui* ilous >ï qu'une nation étrangère et presque ennemie. » A insi se glisse , dans chacun de nous , le poi- >j son mortel de la société ; cet avetigle amour » de soi-même 9 qui, distinguant sa fortuné » dl3 celle de FÉtat, est toujours* prêt à sacri- >y fier tout. FÉtat à sa fortune.

» Par combien d'artifices n'essaie-t-on pas » de faire passer ce sentiment jusqu'au cœur M du souverain, et de lui persuader que Finir térét du prince n'est pas toujours Finférêt » de l'État I Malheur k ceux dont la coupable » flattterie ose introduire une distinction injun rieuse aux rois , souvent fatale à leuiis peu- » pies, et toujours contraire aux maximes » d-une saine pi^litique ! »

C'e^t^ par de telles pensées , c'est par de teQes parolea que ee grand homme s'est acquisr une

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i^ÀGÙESSEAU. l3l

renommée qui traversera les siècles, une vénération que le temps ne refroidira pas. En repassant sa vie , en reliisant ses ouvrages , nonseulemetit oft éprbute lé dééîf" dé devenif meilleur , mais on sent déjà qu'on l'est devenu.

Le chancelier, pendant son exil , avait planté lui-même dans son jardin de Fresnes un tilleul que le temps a respecté , et qui est à présent d'une immense grandeur. Récenunent un grand malheur avait réuni à Fresnes les membres de sa famille. Nous allâmes tous , près de ce vénérable tilleul y chercher sous son ombrage la consolation que donnent les grands souvenirs. U nous semblait y en quelque sorte y respirer dans cet endroit la résignation et le courage y et nous résolûmes de placer au pied de cet arbre vénéré l'inscription suivante que m'inspira un respect religieux.

Inscription sur un lilleul planté^ en 1 7 1 8 , par M. le chancelier D*j4guesseau dans son parc de Fresnes,

Illustre D*Aguesseau , sur ton noble héritage , Ce tilleul autrefois par tes mains fut planté ; Favorisé du ciel , il reçut en partage La force , la grandeur etTimmortalité,

l32 LE CHANCELIER d'AGUESSEAU.

Je crois , en le voyant , contempler ton image : Cet aii)re protecteur sur nous s'est étendu.

Tu bravab la fortune , il résiste à l'orage ; Jamais par l'aquilon , il ne fut abattu ; Et tes en&ns encor, trouvent sous son ombrage L'abri que ta justice offrait k la vertu.

SDR

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