VOULEZ-VOUS PLEURER
On trouve à Paris tous les moyens de satis^ faire les goûts les plus opposés ; on y rencontre la meilleure et la plus mauvaise compagnie ; on peut y vivre à son gre' dans le tourbillon . ou dans la retraite, dans l^e'clat ou dans Tobscurité , près de la sagesse ou à la suite de la folie. Vous y voyez une foule d'hommes ingénieux accourir pour vous amuser, et un plus grand nombre d'ennuyeux pour vous endormir.
C'est le lieu de la terre où l'on rencontre le plus de vertus et le plus de vices, le plus de savoir et le plus d'ignorance; nulle part vous ne compterez tant de badauds et tant de gens d'esprit, tant d'affairés et tant d'oisifs, tant de dupes et tant de charlatans, tant de favoris des Muses et tant d'adorateurs repoussés par elles, tant de mains disposées à les applaudir, tant de sifflets prêts à leur répondre, tant de frivolité et de philosophie ^ tant de luxe et de pauvreté, tant d'incrédulité
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et desuperstition : on y quête, on y pleure pour les pauvres j on y chante, on y danse pour eux.
Voulez-vous rire? Allez au grand Opéra entendre le Rossignol; voulez-vous pleurer?
Courez entendre Pf^allacekïOpérsL-Comiqiie.
Voulez-vous rire ? Allez à la tragédie française , quand les grands acteurs français sont à Londres ; voulez-vous pleurer? Venez au théâtre de la Gaité vous attendrir aux accens du mélodrame.
Voulez-vous rire ? î^rêtez l'oreille à ces nouvellistes qui font venir les sauvages de TAmérique pour détrôner les rois de l'Europe ; voulez-vous pleurer? Voyez ces jolies femmes sourire à la délation , caresser la calomnie , prêcher la vengeance, s'attendrir pour la poli-tique de Machiavel , et s'irriter de la clémence.
Voulez-vous rire ? Suivez dans nos théâtres et dans nOs jardins ces paisibles citadins bottés et ferrés comme des cuirassiers , ces jeunes élégans en larges pantalons comme des matelots, ces vieux libertins, modèles du ci-devant jeune homme , qui s'enflamment tous en prenant des glaces au pied du trône de l'Armide des Mille colonnes; descendez dans ces allées sombres , et voyez tous les pièges que de malignes beautés tendent à leur bourse et à leur
VOULEZ-VOUS PLEURER? \l^^
santé ; voulez-vous pleurer? Montez dans ces salons où des banquiers imperturbables ^ les yeux fixés sur un tableau rouge ou noir, prononcent sans s'émouvoir', d'un ton monotone > l'arrêt qui condamne à la ruine et souvient à la mort leurs malheureuses victimes.
* Voulez-vous rire ? Regardez dans ces loges , . à ce balcon ou dans cette grande allée ^ cette femme imposante, élégante et entourée y dont on admire les beaux diamans, le panache flottant , le schall magnifique, la riche ceinture : est-ce Une grande dame de la cour? non , c'est la feriune d'un petit marchand de la Cité ; voulez-vous pleurer ? Entrez chez son mari; vous le verrez pâle , triste^ abattu, repoussant ses enfans qui îeûnent , maudissant sa faiblesse , et se préparant à vendre ses meubles pour appaiser ses créanciers.
î Voulez-vous rire? Suivez ces auteurs fortunés qui sortent , au bruit des applaudissemens , de rOdéon ou du théâtre de la rue de Richelieu ; voulez-vous pleurer? Accompagnez quelques-uns de ceux qui sortent de la rue Fey deau . Voulez-vous rire ? Lisez les doctes ouvrages de ces beaux esprits, enthousiastes du génie romantique , qui préfèrent les muses de l'Elbe et de la Tamise à celles de la Seine , et les
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disparates de i^akespeare aux beautés sublimes de Bacine et de 0>meiUe ; voulez-vous pleura ? Écoiitez ces indignes Français qui jouiv nellement s'évertuent à rabaisser ^ à dénigrer y k déchirer notre siècle ^ notre nation ^ nos ta- Yens y nos mœurs et notre gloire.
Voulez-vous pleurer ? Entendez tonner cet apôtre intolérant d'un Dieu de paix ; voulezvous rire ? regardez ce grand seigneur démagogue et ce bourgeois aristocrate.
Voulez-vous rire? Écoutez cet élégant médecin parler avec feu de la guerre y avec jactance de la politique^ avec grâce de ses bonnes fortunes, avec orgueil de ses b^oux et de ses tableaux; voulez-vous pleurer? Allez voir ses malades.
Voulez-vous rire? Regardez les comptoirs d'acajou, les briUans quinquets^lés imposantes enseignes de nosboutiques, l'élégance des conmus et leé mines agaçantes des filles de magasin ; voul ez*vous pleurer? Visitez les livres et la caisse.
Voidez-vous pleurer? Lisez les complaintes et les sinistres prophéties de certains joai^ «aux ; voulez-vous rire? Voyez dans d'autres feuilles le peu de cas qu'on en fait et le jugement qu'on en porte.
Voulez-vous pleurer? Écoutez ces jeunes éneiigumènes qui voudraient nous ramener
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SOUS le niveau et sous le fléau de l'anarchie ; voulez-vpus rire ? Ètontei ces ^ieuac rêveurs qui voudraient nous faire remonter au temps ^ aux moeurs et aux lois gothiques.
Voulez-vous rire? Courez à votre fenêtre et regardez par votre vître. Voulez-vous pleurer? Regardez votre miroir ; et vous pourrez ainsi mettre en fable cette double cause de Vos rires et de vos latmes.