LE MIROIR ET LA VITRÉ
Certaine femme vieille / et quînteuse et despote ,
Tout à la fois aigre el bigotte , Priant Di^ile matin^ JbattanI n» gfnskaaôr, Finit un jour par Imser son miroir.
' Hâas î crie en tombant le àerviteur fidèle , Peut-on payer ainsi mùh zèle t N-âi-je paft oènstamniMitbiai rempli Moit dtffôk^ TxQf him remfdi ; c'e9t ce qui lii <diagrifM , Lui dit alors la vitre sa voisine* Voici le feit, mon imprudent ami :
Près de nous deux que la bigotte Vienne ; EBe ne voit par moi qu^ la kîdcBiur d'^utmi, Et toi tu lui montres la sienne.
Voulez-vous enfin ne pleurer de rien st rké de tout? Lipez nuHisieur Azajis j vous vpprenrdres que tout est égal dans C9 monde^ M que»
û ^que plaisir est acheté par uilchagriui t^ diagrin est coiop^o^é et payé par un plaisir» ^
DE LA LffiERTÉ,
Il faut que la liberté ait bien des charmes^ puisque ceux qui la combattent publiquement par oi^eil ou par esprit de parti y lui rendent en secret un culte aussi fervent que ses amis les plus zélés. La vérité est que tout le monde l'aitne et veut la posséder; mais chacuxi la chérit à sa manière y et ceux qt^i prétendent l^vec le plus d'achamement en priver les autres y ne sont pas les moins ârdens à la désirer et à l'exiger pour eux-niémes.
Toute la différence que. j'y vois^ <x>nsiste en ce que les uns la veulent pour tous, comme un bien commun^ et les autres pour eux seuls ^ comme un privilège.
La liberté y ainsi que la beauté y est entourée d'adorateurs de tous genres ; elle en à de tièdes 9 de fkiids^ de complaisans, de confîans^ de soupçonneux , de tjnranniques. Tourmentée par des jaloux^ nfïal servie par des ^oïstes , sacrifiée par des ambitieux ^ outragée par des ingrate y compromise par ttes fanatiques ^ elle
DE LA LIBERTE. l5l
5'est vue quelquefois exposée à de plus grands périls par les excès de ceux qui la défendent^ que par la colère des ennemis qui l'attaquent. On peut la blesser et non la détruire : elle s'éloigne quelquefois , mais elle revient ; son feu n'est que couvert lorsqu'il semble éteint ; quand elle parait étouffée dans les écrits , elle respire au foi^ des cœurs.
Défendue par des principes étemels^ on ne lui oppose que les armes fragiles des préjugés; et, au moment où l'on croit l'avoir terrassée , son triomphe rappelle aux insensés qui la combattent qu'elle est immortelle.
Lorsque les ministres d'un souverain absolu ' s'irritent du moindre murmure et de la {4us l^ère opposition, que veulenlr-ils? la liberté; mais c'est la liberté de gouverner à Iqurgré, d'enrichir eux et leur famille , de récompenser et de punir au gré de leurs caprices : la barrière des lois ne les gêne que parce qu'elle est un obstacle à cette liberté.
Dans tous les cultes , dans toutes les sectes , les hommes les plus intplérans n'ont eu d'autre objet , en excommuniant, en persécutant , en emprisonnant, en brûlant leurs semblaMes, que la Zifeerte de comriiander, de régner sans rivaux au nom du ciel sur la terre , d^accroltrQ
t5â SE LA LIBERTE.
^m Cfadfflirte lew fortune c^mme lew pouvoir, et de faîte passer sans opposition leurs opinioM potar des vérités.
La démocratie , lorsqu'elle s'égare et dëgénère en anai^hîe , n'aspire qu'à la liberté de s'emparer d'uiie part des Men^aulquels ia loi ne lui a pas donné de droits , et de lautorîté que nul ne doit exercer sans gipwitié et sans hunières.
L'aristocratie né tend à l'oligarcWe que potff atoir ia fi&erf^ de partager, entre im fteB petit nomliK^ de pè^soscttes, les honneurs, les emplois et la fortune puMique.
Lé moMrqtiè ne eherdie à se rendre desfMt ^6 pour avoir la liberté ée satisfaire tous ses' àêûm sans contrariété , et de dire à son gré : FÊtéUf c^est moi.
EaSm les sots, qui partout forment un parti ÈXxttàxténx^ né proscrivent les lumièiïes et la pliUoElopine > qu'affin d'avoir la liberté de prétendre aux empldis sans étude , et aux hoïineurs sans mente.
Aujôtir^ui certains hommes passionnés se disent mùnarcfdquBs , sans désigner de quelle nKinarchie ib veulent parler; si c'est de la mènardiîe anglaise , de la monarchie russe , de la monarchie espagnole, de la mouarchie
DE LA LIBERTÉ. l55
turque , et si cette monarchie doit être absolue , tempérée , théocratîque on représentatÎTe. Pourquoi ce vague ? c'est par amour pour la liberté. Ils veulent apparemment %e réser- T^er celle du choix.
Ils se prétendent aussi conservateurs de la Charte , a condition qu'ils pourront toujours rester libres de l'interpréter suivant leurs intérêts. Par e:itemple^ la Charte n'ayant reconnu d'aristocratie que la Chambre des pairs^ et déclarant que tous les Français sont égaux en droite , et tous également admissibles aux emplois publics y ces mêmes hommes prennent la liberté de trouver mauvais que la Chambre^ chaînée des intérêts du peuple , soit démocratique ^ et ils regardent comme un démocrate forcené le ministre qui y par la loi du recrutement^ a réglé Favancement sur le mérite et sur l'ancienneté.
Enfin y certains hommes se paretit* aussi du titre éChonnêtes gens. Nous sommes trop polis pour le leur contester; mais , de leur côté^ ils sont moins civils , ils prennent Vétrange li-berté de n'accorder ce nom qu'à eux seuls et à leur$ amis.
Quant à la qualité de royalistes y on doit convenir qu'ils le sont avec fureur , et le prdu-
l54 DE LA LIBERTÉ •
veronf , pourvu qu'on leur laisse la liberté de dénigrer et d'accuser le gouvernement du roi, lorsqu'il a la sagesse de s'opposer à la violence de leurs passions.
Je sais bien qu'on m'objectera que^ loin d'aimer la liberté ^ ils ont à plusieurs reprises, pendant plusieurs siècles, proscrit la philosophie, les idée^ libérales , la faculté d'exprimer sa pensée ; qu'ils ont prôné , provoqué les lois et les tribunaux d'exception; qu'ils ont honoré la délation, sollicité les destitutions, multiplié les empnsonnemens, et fait peser sur la France le joug du pouvoir arbitraire ,• m2^s, en revanche , on m'avouera que, depuis qu'ils ont été menacés d'un retour à la justice, on les a vus réclamer pour eux la liberté de la presse, les procédures régulières, les formes légales , et c'est ce qui démontre la vérité de mon assertion.
Ils aiment réellement et veulent impérieusement conquérir et conserver la liberté àe dominer sans rivaux, de nuire sans obstacles, de flétrir la gloire , de difiamer le patriotisme; c'est assurément prendre beaucoup de libertés. Ne les en privons point; mais réservons-nous la liberté de rire de leurs prétentipns , de plaindre leur aveuglement , de repousser leurs attaques.
DE LÀ UBERTÉ. l55
de les contraindre, par l'autorité de l'opinioii publique, à comprendre qviune nation est plus forte qiiun partie et à les amener enfin à jouir comme nous , malgré eux , de la vraie liberté qui p'est autre chose que la justice.
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Une faible lumière brille au milieu des ténèbres ; mais il faut des beautés sublimes pour jeter ime grande lueur au milieu d'un torrent de clartés. Le sort , qui semblait avoir réuni autour de Louis XIV tous les génies de la guerre , des lettres , des sciences , des arts , toutes les muses du Parnasse ^ tous les flambeaux de Féloquence, pour faire de cette brillante époque le grand siècle moderne^ voulut qu'il s'élevât au-dessus de tous ces grands esprits un génie presque prophétique , dont la voix semblait inspirée d'en haut , et qui lançait sur la pompe des cours y au milieu du fracas des conquêtes, et contre l'orgueil des grandeurs humaines, les foudres de la parole divine : Bossuet fut l'Isaïe de l'Eglise chrétienne et le Démosthènes de la tribune évangélique.
Jacques -Benigï^e Bossuet, né à Dijon le 28 septembre 1627 , reçut le jour au milieu d'une famille honorée par les lumières de .plusieurs magistrats vertueux.
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Là, des exemples salutaires , plus puissans encore que des leçons , le formèreut aux bonnes mœurs domestiques sans lesquelles de grands talens ne sont souvent que de grands dangers. Trois livres qu'il lut avec avidité , exercèrent ime grande influence sur lui : Homère échauffa son imagination ; Virgile char^ ma son esprit ; mais la Bible émut^ électrisa son âme ^ et décida son sort y comme Euclide et Descartes avaient fixé celui de Pascal et de Mallebranche^
Ses sentimens se trouvèrent d'accord avec les vœux de sa famille qui le destinait à l'É^ glise ; son premier pas dans cette carrière fut l'effet d'un abus dont l'antiquité empêchait alors de sentir le ridicule : à l'âge de i5 ans il obtint un canonicat. Les jésuites, dont l'ambition active cherchait avec soin tous les germes de talens pom: s'en emparer , avaient déjà jeté les yeux sur le jeune Bossuet pour l'agréger à leur milice ; mais ils manquèrent cette conquête.
Envoyé à Paris, son arrivée dans cette ville fut une époque trop remarquable pour qu'il pût jamais l'oublier : il y parut précisément le jour où le cardinsd de Richelieu y entrait mourant, porté sur un char à la fois triom-*
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phal et funèbre y sous une tefite meublée dé damas; son secrétaire était assis à côté de lui; il marchait entoiu:é de ses gardes comme un roi ; les rues étaient barricadées pour le garantir des approches d'une foule importune. Quel spectacle pour le génie de Bossuet, que la chute de tant de grandeur et de J)Ouvôir !
Depuis il rappelait sans cesse à ses àmiâ l'impression que lui avait faite là vue de cette pompe et de ce néant des vanités humaines.
Bossuet continua ses études avec ardeur et succès; mais^ destiné à parler aux passions et à les combattre, il n'aimait que les lectures qui élèvent l'âme et touchent l'esprit : les sciences lui paraissaient trop froides, trop sèdheâ ; et, dans son erreur, il regarda toujours les mathématiques mêmes comme une étude vaine et inutile.
La réputation que lui firent promptement sa vive imagination , son étonnante mémoire et sa prodigieuse facilité , ne tarda pas à sortir de l'étroite enceinte du collège de Navarre : dans ses premiers essais , son esprit montrait déjà l'empreinte de ses deux auteurs favoris ; on y remarquait à la fois quelques traits de la sublimité d'Homère et de la douceur de Virgile.
BOSSUET. i^
A seize aiis il soutint sa première thèse ^ elle fit connaître son nom k la cour. L'hôtel de Rambouillet était alors le centre des beauxesprits de la France ; on y parla de Bossuet. Le marquis de Feuquières qu'on avait instruit des progrès rapides et du singulier talent de ce Jeune étudiant pour l'improvisation , paria^ contre madame de Rambouillet y qu'en laissant quelques momens de recueillement à Bossuet, il prononcerait devant elle un sermon sur Un sujet quelconque qui lui serait donné. La gageure fut tenue et gagnée. Le jeune prédicateur obtint un succès éclatant ; et , comme son sermon était prononcé à minuit. Voiture , qui était au nombt^e de ses auditeurs , dit, à cette occasion , quUl n^ avait jamais entendu prêcher ni si tôt^ ni si tard.
De ce moment , Bossuet devint à la mode ; car elle exerçait alors son frivole etnpire sur tout, même sur les grandes réputations. Ainsi le génie de Bossuet brilla , pour la première fois , comme bel esprit , de même que les meilleurs fruits sont annoncés par de fragiles fleurs.
Mais Bossuet ne pouvait s'arrêter longtemps à des liaisons et à des succès si mondiiins ; l'austère et fameux abbé de Rancé
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conçut une vive atmitié pour lui ^ et prévit qu'il deviendrait l'oracle de l'Eglise,
Eu 1648, il soutint une thèse de philosophie en présence du grand Condé. La dispute était si animée et ressemblait tellement à un combat 9 que Condé fut, disait-il lui-même, tenté de prendre part à la lutte et à la victoire.
La funeste habitude des guerres religieuses était alors la cause puissante de l'intérêt qu'inspirait la théologie, et, en étudiant cette science, on s'y préparait , comme dans l'art militaire , au combat. Bossuet sentit que , dans ce genre de guerre , les armes de la raison ne suffisaient pas pour triompher : il vit qu'il lui fallait de la pompe pour étonner , des omemens pom: plaire , de l'art pour vaincre et pour entraîner; aussi ne dédaigna-t-il point d'aller aux spectacles pour s'accoutumer à rendre son éloquence dramatique, et pour donner aux intonations de sa voix ces accens vrais , justes et variés, qui prêtent de l'éclat aux paroles et de la force aux pensées. Cette étude lui fut utile, et le génie de Bossuet dut ime partie de scm élévation au génie de Corneille.
Ejifin le moment arriva où il fallait quitter le monde pour mériter de l'éclairer. Bossuet
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eatra dans les ordres sacrë$ , et dès-lors il s'ëloigna de toute étude profane.
La maréchale de Schomberg, dame d'honueur de la reine, frappée par les éloges qu^elle entendait faire de lui , se déclara sa protectrice ; car tel est le triste sort du mérite dans les cours , il n'y peut marcher sans appui.
Bossuet montra , dès sa jeunesse, la fermeté de caractère qu'il développa depuis dans toutes les circonstances de sa vie. Pendant le siège de Paris , il cacha dans sa chambre quatre de ses compagnons d'études , poursuivis alors pour leurs opinions ; et , au moment où le monarque était banni de Paris , il prit pour texte d'un de ses discours , ces mots : Craignez Dieu y honorez le Roi.
Au milieu des querelles qui divisaient l'Église, éloigné des opinions de Molina, son penchant le portait à suivre celles de saint Augustin et de saint Thomas ; mais il se soumit cependant aux décisions du Saint-Siège , parce qu'il avait pris le parti de tout sacrifier à une obéissance que , dans son état, il regar-* dait conmie un devoir.
Austère dans ses principes de catholicité , il se montra toujours ennemi des innovations, à tel point qu'on put lui reprocher un attache-
iGa BOSSUET.
ment trop puërU aigc détails les plus mûmiiefix des cérémonies religieuses. Il était difficile qu'avec des succès précoces et le seatiment de sa supériorité , il put rester à Fabri de tout oi^eil ; beureoscmcnt il prit p<Mir ginde Vmcent de'Paule, vraiment digne d'être nan^mé sainte puisqu'il était la charité wvarUe.
Cet bocnme respectable, mesurant la hauteur du génie de Bossuet> lui donna, peur directeur, le religieux le plus simple et le plus modeste ,' voulant ainsi , dit M. le cardinal de Beausset , lui apprendre que toutes les grandeurs de l'esprit humain devaient s'abaisser devant la vertu hunabte et cachée. Docile aux conseils qu'il en reçut, et décidé à suivre la trace des Apôtres , il s'éloigna du monde, fortifiases vertus et mûrit ses talensdans la retraite.
Comme sa piété était sincère , elle le rendit modeste , et il refusa la place de grand-maltrp de Navarre , qui lui paraissait au-dessus de son âge et de sa capacité. En voyage , on le voyait toujours l'Évangile à la main. Saint Augustin était s<m guide dans l'étude de la religion , saint Chrysostôme son modèle d'éloquence; parmi les modernes , saint Bernard était celui qui excitait le plus son admiration.
La vraie dévotion est tolérante comme la
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vraie philosophie; l'hypocrisiç et la superstition sont seules fanatiques et intolérantes.
Aussi Ton \it Bpssuet^ le plus intrépide défenseur de la foi romaine^ lié intin^emen.t avec le ministre ]^mXe$tm%yPaul Ferrij^et^ comme tous deucic étaiient sincères y leurs combats n avai^it pour Imt qu'une paix désira^e 9 mais que fea passions du siècle rendaient m^theureusement imposmble*
Saint Vincent de Paule cboi^^ à cette époque., Bossuet pour chef d'uue mission qui se rendit à Me\^^ Dei teAs mis^ip^^airea ji fidèles à VÉirwigile , n employaient alors d'aut^çes armes pQur ¥aincre que celles die 1^ persua^ sion ; et , maJgré Tardeur de hnv foi > ik ne cherchaient de force que dan^ h d9ucenr> et de triomphe que dana la concorde.
Bossuet» pour combattre ses adve^aires, composa son livre de l'Exposition de la foi catholique > dans lequel ses ennemis mem^s admirèrent la force de sa logique. On y remarque des pifincipes dwt i\ ^rait à déwv> pour h paii du «aonde , q^'çvi m s'éç^rtât jawmk. Ikm4 tout (»gm esi nécessaire, disait*- U a^ec saint Augustin, fmité^ dan4 %ouf, ce qui est douteuoçj la UheHé; àws tQmkS C4V> fa charité.
A une époque si voisine des guerres religieuses , la philosophie elle-même ne pouvait s'attendre à voir proférer de plus douces maximes par la bouche d'un pontife catholique: Malgré la marche du temps et de Fesprit humain , cet ouvrage est encore admiré. Bos« suet le coiTigea et le perfectionna pour Finstruction d'un héros ; car il eut la gloire d'avoir le grand Turenne pour disciple.
Ses nombreux sermons soutinrent sa réputation sans l'agrandir; il les écrivait trop rapidement , et s'y montrait trop inégal. Cependant son génie y brille si fréquemment , que ses négligences doivent y être regardées comme volontaires. La simplicité à. ses yeux était le premier mérite d'un prédicateur : dims la prédication, disait- il , tout doit se faire par une secrète vertu qui persuade contre les règles ; vertu qui y venant du ciel y doit se conserver tout entière dans la bassesse modeste et familière des premières expressions venues ^ et dans la simplicité d^un style qui paraît vulgaire. Il voulait , comme saint Paul , des discours simples et des pensées divines ; mais son style se relevait lorsqu'il devait faire entendre la vérité à la puissance.
Quand il prêcha devant Louis XIV , en
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1669, il lui adressa ces belles paroles : Arbitre de TUnis^rs et supérieur même à la fortune y si la/ortune était quelque chose y il n'y a plus pour vous qu'un seulennemi à redouter : vousmême y Sire y vous-même. Le roi envoya féliciter le père de Bossuet d'avoir un tel fils.
Ce fut dans les oraisons funèbres que Bossuet développa toute la force de son talent , toute la pompe de son éloquence : celle de Madame Henriette , regardée comme son chefd'œuvre, est devenue un monument historique.
C'est là qu'il annonce aux rois et aux peuples que toutes les révolutions n'ont jamais d'autres causes que la mollesse et la violence des princes . Persuadé , comme orateur chrétien , ,que son langage devait être digne de la divinité dont il se rendait l'organe , avant de prendre la parole , il se pénétrait habituellement de cette noble pensée : Ce n'est pas un ombrage humain que je médite , il faut que je m'élèi^e au-dessus de l'homme pour faire trembler toute créature sous le jugement de Dieu. La froide raison peut blâmer cet enthousiasme; mais, dans quelque genre que ce soit , sans enthousiasme , le talent ne peut jamais atteindre à la gloire : aussi Bossuet, plus que tout autre orateur , sut inspirer cet enthousiasme qu'il éprouvait. Un jour, dé-»
t66 BOSSDET.
ptité par la faculté de théologie y il parla au roi avec une éloquence si vive , â entraînante , que Turehtie tet Condé , qui l'écoutoient , ne putieût contenir levrs tmn^rts et Tembras* sèrent.
Qui pOtâTait n'être pas sai^i de respect à la réunion de tant de noms illustres > au Muyenir d'un tel orateur et d'un tel auditoire ! Mais plus on était fri^ipé de tant d'éclat et de gloire^ plusondevaitîàtre émuenentendantunhonune, si supérieur aux autres > rappeler ians cesse k cet!» brillante cour^ avec des expressions qui n'apparten^eot «ju'à lui > le néant des graudeuis humaines 9 et rabaisser l'orgueil d'un roi puissant y entouré de héros, par <^e peu de mots protioncés sur la mort d'Anne d'Autriche : Ah ! que nom ne sommes tien.
Malheureusement tous ces gran(k honames du grand siècle , et lui-même , ne prouvèrent que trop souvent , par leurs actions, la vérité de ces paroles ; et l'admiration ^ change presque en pitié , lorsqu'on voit tant de génies tombei*, tant de grandeurs se rapetisser et descendre des hauteurs de la raison , pour se livrer aux combats ridicules et aux disputes puériles de Jansénius, de MoUna, de la grâce ejQScace , de la grâce concomitante et du for-
mulaire. Au reste ^ si Bossuet partagea ces er* retors ^ il y tomba de bomie foi 5 et onri; sincèrement^ dit^on^ trouver les cinq propositions €ondam«iées> dans un livre où tant d'autres bons esprits rie purent jamais les apercevoir.
Mais s'il paya son tribut à l'esprit de partie î2 sut BU moins se défendre souvent des passions <ju'il excite : On le chargea de juger l'ouvrdge de l'un de sesadversaires, le livre d'Arnaud sur la perpétuité de la foi y et son arrêt fut impartial. Husieurs de ses contemporains ne lai montrèrent pas la même équité ; il est rare d'être bien ji^é par son stède. Plusieurs beaux espiîts de son temps ^ ainsi que M*"® de Sévigné qui aimait mieux lii'e Pradon que Bacine , préférèrent la méthode sèche de Bourdaloue à l'éloquence sublime de Bossuet.
Cependant les traits de la jalousie tombà%nt devant sa vertu sans la blesser , et l'envie ne put arrêter, ni sa gk>ire , ni sa fortune. Peu d'années après avoir été promu à l'evêché de CoÊuàom > il fut nommé précepteur du dauphin par Louis XIV et sur la demanck de M. de Montausier : il fut ainsi proposé pour cet emploi par la franchise, et reçu par la
ire.
Comme il ne croyait pas ses devoirs d'évéque
l68 BOSSUET.
conciliables avec ceux que lui imposait sa oouvelle charge, il donna un grand et rare exemple en se démettant de sonévêché. En 1671, TAcadémie française ajouta^ en le nommant^ un brillant fleuron à sa propre renommée : Bossuet , dans son discours de réception , prouva <jue son amour pour les lettres n'était point éteint. La gloire de, la France ^ dit - il ^ est dêtre docte et conquérante; si les actions hé^ roïques animent les grands écrivains y les grands écrivains vont remuer par le désir de la gloire ce quHly a de plus vif dans les grandes âmes.
Bossuet ne négligeait aucun devoir ; il fut assidu aux séances académiques^ déclarant qu'il y trouvait toujours plaisir et instruction. Il appelait l'usage le père des langues, et l'histoire la maîtresse de la vie humaine.
Il fut un des ornemens de l'Académie , comme il était une des colonnes de l'Église.
Son esprit fécond, qui s'appli(piait à tout , lui fit composer une grammaire pour le dauphin ; ce fut aussi pour l'éducation de ce prince qu'il composa son immortel Discours sur l'histoire universelle; et cet ouvrage, écrit pour un enfant , éclaira l'Europe.
Son attachement profond à la monarchie rie lui fit adoucir, par aucune faiblesse, les leçons
sévères qu'il donnait à son royal élève ; il aimait la royauté et haïssait la tyrannie. En par-^ lant de la mort violente de Charles IX, il dit : C'était avec justice qu'on voyait nager dans son propre sang un prince qui avait si cruellement versé celui de ses sujets.
Bossuet écrivit eneore un traité de la poli-r tique sacrée, un livre sur la connaissance de Dieu et de soi-même , et un grand nombre d'ouvrages dont la plus courte analyse compo-r serait à elle seule un volume. Cherchant à tout une source céleste, toute puissance lui paraissait fondée sur le droit divin; ce qui le rendit trop partisan du pouvoir absolu , et trop éloigné des principes d'une liberté pour laquelle an esprit si sublime semblait né.
A cette occasion le cardinal de Beausset fait une réflexion très-juste : « Les opinions, dit-il, « dépendent souvept des positions. Bossuet , » frappé du spectacle de la fronde, ne trouve » de fléaux à craindre que les factions et que )) la résistance à l'autorité. Fénélon, témoin » d'un règne absolu , ambitieux , arbitraire , » ne voit de dangers pour l'État que dans M l'abus du pouvoir, n II est peut-être encore juste de chercher à cette erreur politique une cause non moins. réelle : Bossuet était du petit
170 Boss€Hnr.
nombre ûe ceux qui font ce <^'ik commandent , et qui ^atiqu^M <3«^'ik ^chent; et^ comme il trouvait tous les étroite y publics et privés, traces et predcrïtj -dans la morale évangélique, il y voyait par la même rafeon > plus en homme de bien qu'en homme d'État , des boiiEïes suffisantes pour réprimer les passions des priïices ^ ausstt disait-il que ht religion est encore plus nécessaire à ceux qtd commandent qu'à ceux q^d ùbéisêent.
Pouf prix de rédî«K!atîoA du daufAîn , le roi nomma Bossue^ , premier aumônier de la dauphine , évéque de Meaux et conseiller d'État. Mais ce monarque > partageant les préjugés d'une noblesse dont il flattait la vanité tout en détruisant son pourvoir , ne voulut dcmaaer à cet iîlustt^ prélat ni le diapeau de cardinal, ni l'évèchédeBeauvais; comme si le génie n'ennoblissait pas a^^se^s ce grand homme pour le rendre digne de la pourpre romaine et de la pairie !
Nul homme n'est sans feîblesse; Bossuet en motttm malheureusement une qui ternit sa gloire. Dans ses querelles trop fameuses avec Fénélon, relativemetrt au livre des Maximes des Smnts ^ il fut violent parce qu'il était jaloux : sans rivaux dans l'art de convaincre , il
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ne put supporter un rivai dans l'art de persuader « Bossuet l'emporta ^ Fënélon fut exM j maïs lai douceur et ht résignation du raincm fir^it de sa défaite un triomphe , et le vainqueur eut à rougir de soâ triomphe comme d'une défaite^
Vainement M. le cardinal de Beausset> «'efforçant d'affaiblir un^ faute qui rabaissait un siussi ^rand caractère > veut croire que sa violence y dans cette querelle > venait de sa conviction. Il rapporte que Louis XIV ayant dit un jour à Bossuet : Qu'^uriez-w^ii^Jait si fa*^ mis protégé M* de Camhray : celui - d lui répondit : Sire , j/'dutais crié vingt fois plus haut; 'quand on défê^id la véité^ on est sûr de triompher tôt ou tard^ La réponse était naUe^ mais l'opiniâtreté aggrave i'intolmince et l'erreur plus qu'elle ne les justifie. On en connaît âe lui une plus spirituelle > mais moins fratiche-et plus convetfâMe peut-être à un courtisan qu'A unévéque. Le roi lui demandait son séfitlmeait sur les spectacles. Sire y répowdit-il, je vois de grandes raisons contre et de grands exemples pour.
Sa morale était sévère : il tonnait plutôt qu'il ne prêchait contre le vicej et chacun de ^^ discours y dit M""^ de Sévigné, ressemblait
à un combat à outrance. Mais, si l'austérité ré^ gDait dans ses paroles , une bienyeiïlance naturelle éclatait dans sa conduite; il gourmandait les erreurs de l'humanité , et ne voulait pas qu'on blessât les hommes par des railleries : aussi se montra-t-il toujours ennemi de la satire.
Après avoir présenté courageusement la vérité sans voiles aux regards d'un monarque puissant , après avoir épouvanté les vices d'une cour brillante par les foudres d'une éloquence aussi énergique que pompeuse, Bossi^et, se retirant dans son diocèse , consacra ses talens à des devoirs plus modestes; et ce fut un beau spectacle que de voir ce génie sublime se dépouiller par charité de l'orgueil même du talent , quitter la ville pour les champs , les palais pour les hameaux , abaisser son esprit à la portée des esprits simples des villageois , donner enfin , avec le zèle d'un apôtre et la simplicité du style évangélique , des instructions à l'ignorance et des consolations à la misère.
Ce fut peut-être là que T aigle de Meaux se montra plus digne des respects de ses contemporains et de l'admiration de la postérité. A la cour, il avait été plus célèbre et moins
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utile , et surtout moins ferme dans sa charité ; car il n'avait point échappé totalement à la contagion d'un monde corrupteur , et la vraie religion , comme la saine philosophie , lui reprocheront toujours la honteuse faiblesse ou la coupable erreur qui l'entrainèrent , dans Toraison funèbre de le Tellier , à louer publiquement l'acte le plus violent et le plus tyrannique^ la révocation de l'Édit de Nantes, XÉâit cruel qui proscrivit tant de Français , et qui leur fit verser tant de larmes et de sang.
On avait rendu hommage à son talent pour la controverse , lorsque son zèle ardent s'était borné à se servir, dans l'histoire des variations et dans Y exposition de la doctrine catholique, des armes de la logique et de l'éloquence pour combattre les opinions qui lui paraissaient erronées ; mais il manqua aux principes de la loi divine , comme à ceux de la justice humaine , lorsqu'il appuya , par l'autorité de son nom glorieux, un acte de despotisme , de fanatisme et de persécution. Au reste , on ne peut lui reprocher à ce sujet que des paroles et non des actions; son erreur appartenait plus à son siècle qu'à lui ; et, s'il ne blâma pas ia persécution, on ne peut au moins jamais l'accuserd'avoir été perséc u teur .
Lowg-tenaps il & était nourri d'ua espoir diimériquie ^ celui dç la réunion des Églises ; $a oMTespondance « cet ég«rd > avec le célèbre Leibnitz^ fut phw curiww cp'i^et l»e pbil^ophe, traitant c^tte matière pHi9 diplôme tiquenpient qim tbéolc^iquemenj; > demandait et oflrait d^$ concessions ; Tinilodble tbéologi^ai n'opposait k w di^ftctique subtile que la foi et les concilea ; aussi le wtirique Bayle, se moquiipt de Ifurs débats^ disait ; Dwumder à Bos^mt de la comksçe^^bAuçe « lies çonc^^ jçiow, c'e^t l'exhorter à ^ faire frç£esifint; etji sam éire prophète, m pe^t assurer qu'U n'en fera rien-
h^% dernièrea aunées de la vie de Bossuet furent troublées par un« unaladie crucAle qu'il supports av^ une ré^ignatiou chrétienne : cette lunuère de l'Église s'éteignit le i^ wril 1704- Bossue mourut de la pierre à l'âge de 77 ans; il couroiwa u«Q vie de triompher pw ua trait d'humilité, et den^nda e^ mourwt qu'w Vi^nterràt au pied de ses {wrédécesseurs,
Nous n ayous point pairie du préteodu ooiar riagadie Bossuiet avec mademoiselle Des^ieux. Mt h cardinal 4^ ^eausset a compléteoittit prwivé V^bwodité de cette fable mveirtée par l'envie et répimdue par la maligdité; la jar
I<Riâie voudrait couvrir de tach^ tout ^clat qui Hossa se^ yenx.
La nature avait oroé Bossuet ^ tou6 les
4oQs heurauif; qui forment le graud orateur :
U iRobkidse d? sa figure et s<m port majestueux
donnaieat 4e la digoib^ à ses mowdres pa<*
rôles; la CAodeur de 6a> physionomie touchait
ses auditeurs avant qu'ils l'eussent entendu*
K Sa voijç y dit le cardinal Maury> était douce,
flesibla y 6<more > mais grave y ferme et maie.
Ses plus grands mouvemens étaient produits
sans effort; tout en un mot parlait en Bossuet.
Toui était animé , grand 9 persuasif, et l'on
ne savait ce qu'il fallait le plus admixer eu lui ,
sa vie exemplaire, son éloquence , la grandeur
de ses pensées, ou U sublimité de son style. »
Voltaire aj^elait Bossuet ie s^rd homme
éUnfwnt parmi les éçrimins célèbres. Eu eflfet,
réunlsaant ^n lui seul toutes les beautés de
L'art omtoire ^ il était ^rdi avec sagesse > Mh-
h&om a^ec modestie ^ clair, simple, noble,
précis, Yarié, pittoresque, véhément, har-
loonieux, et lef traits imprévus de ses discours
semblaient des âana de son àme<
Quelques critiques lui reprochaient son inépgalhé; ma^ il fallait que l'aigle quelquefois
tyÔ BOSSUET.
reprit haleine et ralentît son essort. Les esprits médiocres ignorent cpie celui, qui veut être toujours sublime ne Test jamais.
On l'accusait , avec plus de raison , d'avoir Opiniâtrement professé une doctrine favorable au despotisme et contraire à la liberté. Cependant nul n'a défendu plus hardiment que lui, contre l'ambition ultramontaine, les libertés de l'Église gallicane; et, si l'évêque s'est montré souvent trop partisan de l'obéissance passive, on doit au moins avouer que le précepteur de l'héritier du trône sut lui parler dignement des devoirs des rois, des droits des peuples, de l'amour de la patrie et des avantages de la liberté.
« La maxime fondamentale de la république romaine , lui disait-il , était de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un peuple nourri dans cet esprit, disons plus , un peuple qui se croyait né pour commander aux autres peuples, et que Virgile, pour cette raison, appelle si noblement un peuple-roi , ne voulait recevoir de lois que de lui-même. L'autorité du sénat était jugée nécessaire pour modérer les conseils publics , qui , sans ce tempérament , eussent été trop tumultueux; mais, au fond, c'était au peuple à daa-
ner les commandemens ^ à établir les lois , à décider de la paix et de la guerre : un peuple qui jouissait des droits lès plus essentiels de la royauté , entrait en quelque sorte dans l'humeur des rois; il voulait bien être conseillé, mais non pas forcé par le sénat : tout ce qui paraissait trop impérieux , tout ce qui s'élevait au-dessus des autres, en un mot, tout ce qui blessait ou semblait blesser l'égalité que de^ mande un Etat libre , devenait suspect à ce peuple délicat. »
Socrate, Démosthènes et Aristide n'auraient pas, dans leur amour pour leur patrie, trouvé de plus nobles traits que ceux de Bossuet , pour tracer le tableau de la Grèce glorieuse et libre.
« Des lois simplement écrites , dit-il , et en petit nombre , tenaient les peuples dans le devoir , et les faisaient concourir au bien commun du pays : l'idée de liberté qu'une telle conduite inspirait, était admirable^ car la liberté que se figuraient les Grecs , était, une liberté soumise à la loi , c'est-à-dire à la raison même, reconnue par tout le peuple. La loi était regardée comme la maltresse ; c'était elle qui établissait les magistrats , qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur
IjS BOSSUET.
mauvaise administration; et comme chaque forme de gouvernement a'ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien , était que les citoyens s'aflFectionnaient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. Ce que fit la philosophie pour conserver Tëtat de la Grèce , n'est pas croyable; plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir , par de bonnes raisons , les règles des mœurs et celles de la société.
» Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Architas , Platon, Xénophon , Aristote et une infinité d'autres remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagans qui prirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis, étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie à l'intérêt général et au salut de l'État, et c'était la maxime la plus commune des philosophes , qu'il fallait , ou se retirer des afiaires publiques , ou ne regarder que le bien public. »
Si un tel homme eût vécu de nos jours, quels vœux n'eût-3 pas formés , comme |diilosophe et comme chrétien , pour voir cette
BÛS6TJ£T« 179
noble Grèce secouer ses chaînes^ relever sb% débris j et enfin échapper à la double tyrannie du fainatisme et du despotisme musulman I
Si Bossuet, dans les livres sacrés^ trouvait toutes les leçons si^Ssantes pour écl^rer l'âme du prince , son élève y et toutes les armes né^ cessaires pour combattre ses vices , il croyait avec raison que , pour enseigner Fart de gou-* veraer les peuples et de les rendre heureux , llustoire était la seule et la véritable institua trice des rois. Aussi paonne, mieux que lui^ ne s'efforça de leur faire sentir l'importance et la néc«sité de cette étude royale.
fr Quand l'histoire 9 disait Bossuet au àm^ phin , serait inutile aux auti^es hommes , il faudrait la faire lire aux princes ; il n'y a pas de meillew* moyen.de leur découvrir ce que peu^ vent les passions et les intérêts , les temps et les conjonctures , les bons ^ les mauvais cou»seilst Les histoires ne sont composées que des actions qui les occupent j et tout semble y être ÊMt pour leur usage. Si l'expérience leur est nécessaire pour a^^uérir ç^tte prudence qui feit bien régner » il n'est rien de plus utile jt leur instruction , que de joindre , aux exeiQfk$ des siècles passés ^ les e^q^riences qu'ils font tous k3 jours; au lieu qu'ordinairement ïk
l8o BOSStTET.
n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire y à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent , par le secours de l'histoire ils forment leur jugement^ sans rien hasarder sur les événcmens passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices les plus cachés des princes y malgré les fausses louanges qu'on leur donne pendant leur vie^ exposés aux yeux de tous les hommes y ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatterie y et ils connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite. »
La France perdit presque à la fois les deux plus brillans soutiens de sa gloire militaire et de sa gloire chrétienne. L'oraison funèbre du grand Condé fut le dernier chef-d'œuvre de Bossuet. Il n'est point de cœur et d'esprit français qui n'aient retenu ces dernières paroles si tristes y si nobles et si touchantes : « Jouissez , prince , de cette victoire , jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers eflbrts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ses discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux, si, averti par ces cheveux
BOSSUET. l8l
blancs du compte que je dois rendre de mon administration^ je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie y les restes d'une voix qui tombe et d'ime ardeur qui s'ëteint. »
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Il est malheureux de penser ^ et cependant il est trop vrai de dire qu'une galerie , morale et politique y dans laquelle on ne trouverait que des tableaux ou des portraits représentant des vertus y de grandes actions y et rappelant des traits de justice y de générosité, de sagesse^ de bienfaisance y de tolérance et d'humanité serait vide de curieux : il faut en tout des co trastes ; il faut des ombres pour faire resso la lumière ; la vertu toute seule n'inspire ce munément ^'une froide estime; elle exe l'admiration dès qu'on la met en oppositû avec les vices et les crimes. C'est la tyranni^ qui fait sentir tout le prix de la liberté ; c'est l'aspect hideux de l'esprit de parti et du fanatisme qui fait chérir la bienveillance et la modération. Il ne suffit pas^ pour donner des leçons de morale, de montrer le bien qu'il faut imiter ; on doit en même-temps faire voir le mal, qu'il est nécessaire de fuir ; et Plutarque fait peutrêtre sur l'âme des impressions moins
DE t'iNQUISITION. l83
proftedes , en nous offrant les images de tant d'hommes illustres y que Tacite en immortali-* sant par son burin sévère les forfaits de quelques monstres.
Nous allons donc placer dans cette Galerie rimage d'un monstre qu'après une longue lutte la raison vient de terrasser : ce monstre est l'inquisition .Pendant plusieurs siècles il ne fut que trop fameux sans être bien connu ; ses torches répandaient la terreur au Ipin y et les miUe bras qui lançaient ses ilaoupes restaient^ ainsi que lui^ enveloppes dans d'épaisses ténèbres sxir lesquelles aucun œil profané ne pouvait porter ses regards indiscrets , sans être foudroyé comme sacrilège; enfin la lumière a poiétré dans ce. sombre séjour; le monstre m'eiuste plus ; son antre est démoli.
Un homme vertueux et éclairé , Jean-Antoine Llorente , forcé par sa destinée à le servir quelque temps , a écrit son histoire (i) et dévoilé ses terribles mystères j il a rendu parlà un graïkl service à l'humanité , car le seul
(i) Histoire critique de Tlnqubition d'Espagne, depuis l'époque de son ëtablissement par Ferdinand V, jusqu'au règn& de Ferdinand YH; par D. Jean -Antoine Llorente^ aacion 0e«rétiir« de VinqwîtiQii d^ la c^ur.
1 84 DE l'inquisition.
moyen d'empêcher la résurrection de ce monstre ne dans les ténèbres , c'est de le frapper, comme Python, des traits du jour. Le tableau tracé par M. Llorente est un peu colossal conmie son modèle. Nous nous bornerons à en présenter une esquisse.
La vérité est le premier besoin de l'homme; FerreUr est la source la plus commune de toutes ses fautes et de tous ses malheurs. Mais , pour trouver cette vérité que chacun prét^d chercher, et dont tant de personnes s'éloignent, nous n'avons d'autre guide que la raison ; les passions la repoussent au lieu de l'accueillir et de la consulter. Ces passions ne veulent rien que d'exagéré , et tout ce qui est exagéré éloigne du vrai et conduit à l'erreur. Portez une vertu' à l'excès , elle devient un défaut ; retranchez de la plupart de nos défauts l'excès , vous en ferez de bonnes qualités. Tout ce qui se renferme dans de justes bornes est un bien; tout ce qui les dépasse est un mal : c'est ainsi que le courage se change en témérité, l'économie en avarice , la prudence en lâcheté , la sévérité en cruauté , la douceur en faiblesse , la fermeté en tyrannie , la croyance en crédulité , et le zèle en fanatisme.
La vraie philosophie n'a d^utre but que de
DE l'inquisition. i85
réprimer la violence de ups penchans et de nous ramener à la modération , c'est-à-dire à la yerité. La meilleure des philosophies y la vraie religion , part de plus haut pour atteindre avec plus de force le même objet. L'Èvan^ gile ne combat que nos paissions y ne prescrit que la douceur et l'humilité, ne commande que la bienveillance ; il est plus que toléraat, car il ne veut pas seulement que nous tolérions^ mais encore que nous aimions ceux qui pensent autrement que nous ; aussi y dans les premiers siècles de l'Église, ces papes célèbres, ces saints évêques, ces illustres personnages qui scellaient leur foi de leur sang , voulaient qu'on avertît trois fois les hérétiques avant de les séparer de leur communion. Ils cherdiaient alors à persuader , et ne pensaient pas à brûler. Ils savaient , par leur expérience , qu'immoler n'est pas convertir, et que , presque toujours, tuer les hommes égarés, c'est donner une nouvelle vie à leurs opinions et une nouvelle force à leurs erreurs.
Les siècles de ténèbres et d'ignorance furent, comme ils devaient l'être , le temps du règne des passions les plus aveugles et les plus violentes ; en vain les lumières de la foi s'efforçaient d'éclairer les âmes et de les adoucir.
i86 DE l'inquisition.
Un trop grand ho^ibre d'hommes^ égarés par un faux zèle , s'opiniàtrait à vouloir forcer les consciences 9 à remplacer la persuasion par la violence et à soutenir par la terreur uii cuke qui ne peut exister et régner que par l'amour. L'inquisition parut ; les cachots s'ouvrirent; les bûchers s'élevèrent; une foule innombrable de victimes périt y et l'Europe en* tière retentit long-temps en vain des murmures de la raison et des gémissemens de l'hu* manité.
Cette injustice fit naître d'autres erreurs j et produisit , dans un genre opposé > d'autres excès. Au lieu d'accuser les abus ^ on attaqua les principes ; on confondit les dogmes et les erreurs y les choses et 1^ hommes y la religion et ses ministres : les hérésies prirent naissance ; l'incrédulité abii^a de la philosophie y comme les fanatiques avaient abusé de la religion ; l'aâiéisme même éleva une tribune témérairement rivale de la chaire de vérité. De-là est résultée une guêtre opiniâtre et funeste entre les hommes qui devraient le mieux s'accorder ensemble y puisqu'ils tendent au même but y les éaivains religieux et las écrivains {diilo^ sopiies.
Au Meu d'employer uniquement y les uns
n L'iKQtJISITlC»!!. iSj
la parole dirime y et les autres réloqueQce Im* maine , à faire dbërir la vertu , à faire hair le vice et à obliger les hommes à s'aimer ^ k se plaindre, à se pardmmer, ils continuèrent à ébranler la confiance des peuples par leurs di- Tisîous ; ils mirent tout en péril en mettant tout en doute. Les hommes^, diargés de prèdier l'amour du prochain, prirent les armes de la hàme et inondèrent la terre de sang, tandis que ceux qui se disaient les apôtres de la raison attaquaient avec fureur le principe de la sagesse même , et traitaient avec un indécent mépris la foi de leurs pères , le culte de leur pays et tous les Hens sacrés qui doivent, pour l'ordre social , unir le ciel à la terre.
Eo&n , après de longues et de crudSes secousses , le baioin du repos s'est fait sentir ; la raison a reparu ; et , suivie de la toléraince , die ttoitt permet de cherdier et de trouver la mérité. En vain quelques esprits opiniâtres , étroits et passionnés , veulent encore , d'un càitéy défendre des erreurs Immaines comme des dogineS) et de l'autre escallader le ciel comfme 4^8 Titans : le lanatismedes uns, la témérité méta]drpsique des autres ne peuvent plus égarer les 9Mi¥»itie«ieBs, amer les peuples et doubler la t«ire. Les ray^âoss de la vérité , écartant towrs
i88 DE l'inquisition.
les nuages qui l'entouraient y font disparaître les prestiges de l'erreur ; on respecte , par sagesse ou par croyance , tout ce qui est divin , mais aussi on examine sans crainte et sans danger tout ce qui est humain.
Dans cette grande Charte que la raison semble donner aujourd'hui à toute la terre , la divinité et la religion sont sacrées et inattaquables y comme les rois inviolables ; mais leurs ministres sont responsables toutes les fois qu'ils enfreignent les lois du ciel ou celles de la terre. Ce n'était que dans de pareilles circonstances qu'on pouvait écrire sans crainte lliistoire de l'inquisition y la lire sans passion et la juger sans inconvénient.
Cette institution terrible y qui légalisait la plus efirayante tyrannie et déclarait les pro^ scriptions permanentes^ était tellement en opposition par sa nature y et encoi:e plus par ses excès y avec les principes de la morale et de la charité chrétienne ,. qu'elle devrait plutôt être attaquée par les vrais amis de H religion que par ses ennemis , et la vraie piété doit peut-être encore plus la condamner qu'une incrédule philosophie. L'ouvrage dont nous rendons compte est digne^ à tous égards, d'exciter la curioâté et de fixer la méditation. Tous les écrits pu-
bliés jus€[u'à ce jour contre ce redoutable tribunal n'étaient composés que par des hommes qui ne s'étaient pas trouvés à portée d'approfondir ses ténébreux mystères, ou par des victimes échappées à ses sombres cachots y et qui pouvaient être accusées de passion dans leurs récits. Nous n'avions , pour ainsi dire , sur cet objet que des déclamations , des diatribes 9 des satires , ou de fastidieuses et mensongères apologies : c'était assez pour la passion , mais non pour la raison ; elle veut y dans un genre si grave , une histoire et non un roman historique. Cette histoire parait et porte les caractères qui peuvent inspirer une juste confiance ; l'auteut n'a manqué d'aucun moyen pour connaître la vérité, puisqu'il a long-temps été secrétaire de l'inquisition. Son ouvrage n eât presque composé que de citations historiques et de pièces justificatives; il est évidemment sincère , car il raisonne , raconte et ne déclame point.
Son style est simple , sans prétention , dénué d'images. Il récite eft ne peint pas; la simplicité de sa narration fait même un contraste assez extraordinaire avec l'horreur des événemens qu'il raconte. Il est vrai que les faits parlent assez ; et, quand l'injustice et la cruauté
igO me LIKQUISITIOK.
passent certaines bornes , tout moyen d'éloquence devient inutile , comme toute réflexion. Il suffit de les montrer dans leur hideuse nudité pour exciter l'indignation et l'effiroi.
Get ouvrage curieux est trop long et trop intéressant dans toutes ses parties pour qu'on puisse en offiîr l'analyse complète. L'auteur examine d'abord en historien quels étaient les principes de l'Église catholique pour la recherche et la punition des hérétiques avant rétablissement de l'inquisition : il s'épargne par ce moyen la nécessité de faire beaucoup de réflexions que ce premier tableau rend inutiOles; le récit seul des £aits établit le {dus évident contraste entre la douce charité de ces premiers temps et l'inhumaine férocité des siècles de fanatisme.
Il nous conduit ensuite au berceau sanglant de l'inquisition ^ au milieu de la Gaule narbonaise , k l'époque malheureuse des persécutions et du massacre des Albigeois, Il suit les progrès de cette formidable institutiom en Italie et en Espagne. On la voit se fortifier graduellement malgré la résistance opiniâtre de toutes les provinces d'Aragon. En vain les sages réclament contre son usurpation de tous les pouvoirs ; en vain la piété lui oppose
DE L INQUISITION. igi
ses antiques maximes ; en yaia les peuples se révoltent ; la politique ambitieuse , la tyrannie , et surtout la cupidité cimentent son pouvoir : elle étend enfin partout ses nombreuses racines , règne par la terreur , s'accroît par le mystère et finit par dmniner les fmissances mêmes ' qui Font fondée et dont elle se rend indé-pendante.
Cette histoire fait connaître le gouvernement de rinquisition ancienne , l'étrange procédure de ses tribunaux y la nature des db&timeus et des pénitences qu'elle imposait à ses victimes y l'établissement de l'mquisition moderne sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle ^ la violence de ses premiers actes y l'expulsion des juifs et la persécution des Maures et de leurs deàcendans.
On pourrait regarder Sylla , Marins , les triumvirs et les' plus cruels empereurs de Rome comme des hommes modérés y si on les comparait à ce grand inquisiteur , à ce terrible Torquémada , dont le nom est écrit en caractères de sang dans les annales des peuples. Pendant les dix-huit années que dura son mî^ nistère inquisitorial ^ on compta « dix mille n deux cent vingt malheureux qui périrent » dans les flammes y six mille huit cent soixante
192 DE l'inquisition.
» brûlés en effigie^ quatre-vingt-dix— sept ma » trois cent vingt-un condamnés à Finfamii }) à la perte de leurs biens ^ à la prison pe: » tuelle ; » et les exils^ ordonnés par une fai; politique et par un faux zèle y firent dans même temps perdre à l'Espagne huit millioi d'habitans.
Le lecteur sera convaincu, en examinante!
tableau fidèle et déplorable , que rétablissement de l'inquisition , dont la destruction du judaïsme ne fut que le prétexte, eut pour vrai motif le désir de confisquer les biens des jui6 pour enrichir le gouvernement ; que Sixte IV favorisa cette institution dans le but d'étendre sa domination ; que Charles-Quint la protégea dans l'espoir qu'elle fermerait l'entrée de l'Espagne à l'hérésie de Luther ; et que ses successeurs la respectèrent, les uns par superstition , les autres par faiblesse.
Et qui pouvait en eflFet attaquer sans crainte ce pouvoir eflfrayant , dont les agens innombrables , partout répandus et partout invisibles, dénonçaient sans, être nommés, condamnaient sans entendre, jugeaient sans appela et frappaient sans pitié ?
Un grand nombre de princes , de princesses, j d'archevêques , de ducs , de ministres subirent
DE. l'inquisition. iqS .
les arrêts de cette puissance ténébreuse ; elle , n'épargna pas même les saints ; et l'auteur rend compte des procès que le saint-office osa intenter à saint Ignace de Loyola , à saint François de Borgia , à saint Jean de Dieu et à plusieurs autres. En vain quelques papes par leurs bulles , quelques rois par leurs ordonnances , voulurent , à différentes époques , mettre des bornes à la tyrannie des inquisiteurs ; ils éludèrent les unes , ils résistèrent aux autres , et poussèrent l'audace au point d'exconununier et de faire arrêter des conseillers , des alcades de la cour et des chancelleries royales.
Si , malgré le ton de sincérité qui règne dans ce livre , et malgré la lecture des pièces justificatives que cite l'auteur, on était encore tenté de le soupçonner d'exagération , il suffirait sans doute, pour connaître avec évidence toute la monstruosité et toute l'absurdité de cette institution , de lire la loi que les cortès de Castille et d'Aragon avaient proposée et fait accepter, sous le règne de Charles-Quint, pour réformer les abus de ce tribunal injuste et sanguinaire. Les remèdes proposés démontrent mieux que toute réflexion Fexistence inconcevable et cependant réelle des maux auxquels on voulait les appliquer. ^
ig4 DE l'inquisition.
Cette loi sage et nécessaire n'eut point d'effet : le cardinal Adrien , quatrième grand-inquisiteur , en empêcha l'exécution. Les cortès avaient demandé qu'on examinât les dénon-* cîations , qu'on remplaçât les cachots infects et mystérieux par des prisons publiques et saines.
La loi proposée voulait qu'on donnât un défenseur à l'accusé ^ qu'on lui communiquât l'accusation , l'information , l'interrogatoire et les dépositions des témoins , dans le cas où l'accusé ne serait pas un homme en dignité et puissant.
Qu'on n'eniployât la question qu'une seule fois^et sans avoirrecours aux inventions cruelles dont on s'était servi jusque-là.
Qu'à défaut de preuves du délits l'accusé fât acquitté et ne put pas être retenu en prison comme suspect ; que l'accusé pût récuser des témoins et appeler du jugement ; qu'aucun ne pût être arrêté pour présomption d'hérésie, comme ayant été élevé par des hérétiques.
Que la peine de prison perpétuelle fût abolie, parce qu'on jr meurt de faim et qu'on ne peut y sentir Dieu.
Qu'on cessât de blesser le droit divin et humain en défendant l'entrée des couverts aux
DE l'iwquisition. I<)5
descendans des iiouyeaux chrétiens ; que les biens des condamnés fussent séquestrés et non confisqués , et que leurs enfans pussent en hériter ; enfin la loi défendait de faire , avant le jugement 9 aucune donation des biens de ces malheureux , afin d'empêcher les donataires d'avoir intérêt à faire condamner les accusés.
Un tel acte, provoqué par les états de la nation , est de toutes les pièces justificatives là plus concluante ; elle doit confondre les apologistes de rinquisition et justifier pleinement son historien.
Notre curiosité , moins barbare que celle des anciens , fuirait avec dégoût ces arènes sanglantes où les dames romaines se plaisaient à voir des milliers d'hommes s'entretuer ou périr sous la dent des bêtes féroces i mais on aime encore le récit des grands malheurs /des grands crimes, et le spectacle tragique des procès fameux : à cet égard, la richesse du sujet, l'ittiportance des causes, la cruauté de l'inquiisitioa et la foule de ses victimes ne kisserout rien à désirer au lecteur.
Tout nous ftfcit coimaitre l'esprit impartial et sage de l'auteur ;- il répand beaucoup de lumières sur les sombres mystères de cette formidable institution qui servît toujours mieux
>xg6 DE l'inquisition.
les passions privées que rintérét public , qui fut plus utile aux vues d'une politique ambitieuse et cruelle qu'au maintien d'une religion fondée sur l'amour de Dieu et du prochain , prêchée par la douceur et propagée par la charité. En examinant l'origine et les progrès de cette puissance qui soumit à son joug les peuples , les grands , les rois et les princes de l'Eglise même ^ on a pu se convaincre que jamais il n'exista dans le monde une tyrannie plus forte par le grand nombre de ses racines , plus redoutable par ses artifices , plus hypocrite dans ses moyens , plus terrible par ses eflfets.
Au-dessus de toutes les lois , à l'épreuve de toutes les atteintes, à l'abri de tous les regards , martyrisant les corps sous le prétexte de sauver les âmes , rédigeant ses arrêts de proscription dans le langage mielleux d'une feinte douceur et d'une fausse pitié , elle employait y dans le dessein de dominer les hommes , le fer sous le prétexte d'extirper l'hérésie , le feu pour purifier les esprits , ne semblait s'élever au ciel que pour en lancer la foudre, et ne signalait son pouvoir sur la terre qu'en la couvrant d'espions', de cachots, de bûchers et de victimes.
Si , par la vicissitude des choses humaines , cette puissance inique se trouvait un jour soumise au jugement d'un tribunal sévère , lé recueil de ses actes fournirait seul la liste et la preuve de ses excès ; les ombres de plusieurs millions d'hommes serviraient de témoins contre elle , et l'Évangile serait le livre de la loi dans lequel sa condamnation se trouverait écrite à chaque page.
On ne peut lire sans surprise et sans indignation l'histoire des procès entrepris par l'inquisition contre plusieurs princes et souverains , tels que Jacques de Navarre , qui avait donné asile à un proscrit ; Jean Pic de la Mirandole , qu'on jugea coupable de magie parce qu^ilfut troui^ë trop saK>ant ; le duc de Valentinois y César Borgia , dont le nom rappelle tant de crimes : le saint-office l'avait respecté dans les jours de sa puissance , et se joignit à ses ennemis au moment de son infortune. Cette victime , qui n'eût été plainte par personne , échappa au fer de l'inquisition. César trouva, en combattant , une mort plus noble que sa vie .
On verra dans ce 'même tableau tous les efforts de l'inquisition , toutes ses^ intrigues pour enlever et faire arrêter Jeanne, reine de Navarre, ainsi que ses enfans; et, si le sort
198 DB l'inquisition.
eût fai?orisé ce complot , on aurait vu languir et périr dans les cachots de l'inquisition notre illustre Henri IV, ce modèle des rois, des guerrière, dont le nom excite toujours en France l'amour et l'admiration. La cour d'Espagne favorisait en secret cette trame odieuse ; le pape ordonnait aux accusés de comparaître à Borne, et cédait leurs Etats au premier prince catholique qui voudrait s'en^ emparer : les Guises soudoyaient des é^lissaires et des soldats po^r s'assurer de leurs personnes j ils furent avertis et sauvés par leur ennemie mortelle , Catherine de Médicis. Cette princesse crut devoir alors oublier sa haine personnelle pour défendre les trônes menacés.
Son ambassadeur déclara au pape : « Que le « chef de l'Église n'avait point le droit de dé- » lier les sujets du serment de fidélité, ni » d'empêcher un souverain de tolérer dans ses » Ëtats un culte religieux ; qu'elle inviterait )) tous les princes de l'Europe à faire cause » conunune pour s'opposer à un tel abus &e » pouvoir ; qu au reste , il était bien étrange w que l'inquisition voulut intenter un procès » criminel à la reine de Navarre, n'ayant ja- » mais montré la même audace contre la reine » d' Angleterre et contre les princes d'AUe-
DE L INQUISITION. igg
» magne qui ayaieiit professe la même doc^ » trine. w
De toutes les causes célèbres dont parle l'auteur ^ celle de don Carlos paraîtra sans doute la plus intéressante. Toupies historiens ont raconté la vie et les malheurs de ce jeune prince; tous les théâtres ont retenti de ses amours y la juste haine qu'inspire le caractère somlvre et tyrannique de I%ilippe II a fait adopter conmie vérités toutes les fables ré^ pandues à ce sujet.
Presque tout le monde croit encore que ce roi cruel fit agir l'inquisition contre son fils^ et qu'elle le condamna à la mort } on rapporte même de prétendues conversations entre Philippe et l'inquisiteur-général , entre don Carjos «t d'autres grands personnages. La plupart des auteurs parlent de ce procès comme s'ils y avaient assisté ; mais JLkn'ente détruit toutes ces erreurs , et prouve évidemment qu'il n'a ^mais existé de procédure ni de jugement de l'inquisition contre don Carlos. L'opinion qui le condamna fut émise par le conseil d'État que présidait le cardinal Ëspinosa.
La dissertation de l'auteur sur cet événement dissipe encore d'autres préjugés; sans excuser la rigueur inhumaiae de Phili|^ i il
200 MS LINQUISITIOW.
nous ofire un portrait de don Carlos , toixl diflférent de celui que l'imagination de nos poètes nous avait tracé. L'histoire détruit le roman; Carlos^ne fut jamais amoureux de la reine Isabelle ; la vertu de cette princesse fut toujours sans tache ; elle n'écrivit point de billet à don Carlos ; elle ne reçut point de lettres de lui ; le prince , trop embelli par ses peintres , était maigre , faible , pâle et beaucoup moins fait pour plaire que Philippe II ne l'était à quarante ans.
Dcm Carlos ne possédait aucune des qualités morales qui peuvent séduire ; son éducation était négligée , son caractère brutal , son orgueil insupportable ; à la moindre contrariété il frappait ses gens , brisait tout ce qui se trouvait sous sa main , et insultait les plus illustres personnages.
Quelques lettres rapportées prouvent que l'esprit de ce prince était sans culture , et ses raisonnemens sans suite. Un jour il poursuivit le président du conseil de Castille qui avait banni un comédien , courut sur lui un poignard à la main , et dit publiquement à cet évêque : « Qu'est-ce que c'est qu'un prestolet » comme celui-là, qui ose me résister en » empêchant Cisneros de venir m'amuser?
» Par la vie de mon père ! je veux vous tuer. »
Il fit la même menace au duc d'Albe , voulut se marier avec Anne d'Autriche malgré son pCTe , et porta enfin sa violence jusqu'à conspirer contre la vie du roi.
L'ambassadeur du pape écrivait à sa cour :
« Le prince des Asturies est d'une arrogance » insupportable , efiréné dans ses mœurs ; son » esprit est si faible , et il est à la fois si ca- » pricieux et si obstiné , qu'on peut dire avec » raison qu'il a des accès de folie, m
Il confia son secret criminel à son confesseur et à la femme du grand écuyer i il fut arrêté , et le conseil , persuadé qu'il ne pouvait régner, déclara qu'il devait mourir.
Philippe hésitait ; le prince furieux n'observa plus aucun régime ; son sang s'enflamma; il fit remplir son lit de glaces dans l'espoir insensé de calmer cette agitation; une fièvre maligne le saisit, une dyssenterie s'y mêla : la sentence du conseil n'était pas encore prononcée lorsque ce prince mourut.
On dit que le cardinal Espinosa et le prince d'Evoli crurent remplir les véritables intentions du roi en accélérant la mort de son fils.. Ce prince expira après avoir pris des mains du docteur Olivarès une médecine. Louis
Cabrera > employé alors au palais^ se borne à dire que ce remède <( ne fut suivi d'aucun bon ja résultat^ la maladie paraissant mortelle. » Il est commun y mais très-iujuste > d'appuyer des atrocités sur des conjectures; il ne faut jamais croire le crime que sur des preuves ; cav l'histoire est aussi un tribunal y et ne doit point opiner avec la foule de ceux qui, ainsi que le dit Estrada , a sans se soucier de la vé- >j rite , reçoivent avec joie tout ce qui se dit , » tout ce qui se répand en mauvaise part des » actions des princes. » Philippe II est assez odieux par d'autres crimes sans le charger du meurtre de son fils , lorsqu'aucune pièce ne justifie cette accusation.
Ceux qui cherchent des amusemens dans les livres les plus sérieux , et le ridicule au milieu des atrocités , s'arrêteront probablement sur le procès d'un capucin , missionnaire apostolique dans les Indes-Occidentales, directeur d^une conununauté de femmes , composée de diœ*sept béguines; il en pervertit treize , en leur persuadant successivement que Dieu, touché de leur vertu et de leur combat contre les passions , lui était apparu , et l'avait cluungé d^ leur dire que , pour récompense de tant de sacrifices 9 il leur permettait de manquer mo-
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meixlanëment avec lui à la chasteté. Ce qui ne semblera peut-être pas moins étrange que cette histoire , c'est rindidgence.de l'inquisition , qui ne voulut point traduire ce moine dans les prisons ^ dans la crainte du scandale j et qui , en considération de ses aveux , ne le condamna qu'à cinq ans de détention dans un couvent , et au fouet infligé par la main de tous les frères de la communauté.
Les mêmes lecteurs laisseront à des esprits plus graves l'examen du long procès qui retint dix -huit ans en prison l'archevêque de Tolède, Cabresca, l'un des plus vertueux prélats d'Espagne , et l'une des lumières du concile de Trente. Ils laisseront sans doute aussi les hommes d'Etat lire avec fruit les actes relatifs à Fimpolitique expulsion des Maures ; mais ils s'arrêteront avec plaisir sur le procès intenté à une secte de sorciers , où l'on vit condamner cincpante-deux personnes, onze au feu , vingt k de rudes châtimens , et vingt^me à diverses pénitences.
En lisant les aveux des condamnés qui se trompaient eux-mêmes comme ils avaient trompé les autres , les personnes qui voudraient voir le Sabat à leur aise , sans commettre de crime et sans courir le danger d'y aller à die-'
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sfûl sur un balai y auront une idée complète de tout ce qui se passait , disait-on , dans ces infernales cérémontes; et, sans éprouver la moindre peur , assistant à une séance et à une réception de sorcier , elles auront le plaisir de voir le diable en personne.
<( Il y entre sous la figure d'un homme » triste , colère , noir et laid ; il est assis sur » un siège d'ébène et doré ; sa couromie est )) composée de petites cornes ; deux autres , » plus grandes , ornent le derrière de sa tête ; » une troisième , s'élevant au milieu de son » front , éclaire le lieu de l'assemblée ; sa lu- )) mière , plus brillante que celle de la lune , » est inférieure à celle du soleil ; ses yeux sont » grands , ronds , lumineux , elïrayans ; sa » barbe est celle d'un^ chèvre ; il est moitié » homme et moitié bouc ; ses doigts sont ter- , » minés par des ongles démesurés qui s'allon- » gent et finissent en pointes ; la forhie de ses » pieds imite les pâtes d'une oie; sa main » ressemble à la serre d'un oiseau de proie ; » il profère d'un ton mélancolique des paroles » mal articulées, et sa voix, semblable à celle M de l'âne , est rauque , discordante et for- » midable. >)
Je n'ajouterai point à cette peinture celle des
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magiques , indécentes et même lascives cére'monies que décrit l'auteur , et dont s'occupaient si longuement de graves docteurs sous les voûtes terribles du saint-office. Ces peintures feraient sourire de pitié , si le tableau entier de l'inquisition laissait place à d'autres sentimens qu'à celui d'une profonde horreur.
Depuis un deni^iècle, si de violentes commotions politiques ont fatigué la terre et afiligé l'humanité^ ces malheurs ne seront pas perdus pour nos neveux. Ils hériteront des biens que nous avons si chèrement payés, sans être obligés aux mêmes sacrifices que nous; ils profiteront de notre expérience sans ressentir les maux que nous ont faits les passions ; et , sans avoir à supporter les mêmes orages, ils jouiront doucement de la paix dans le port où notre raison, après une navigation périlleuse, les aura conduits. Le feu qui nous brûle encore ne fêta que les éclairer, et de même que du choc des corps on voit jaillir la lumière , ainsi du choc des peuples, des rois, des armes, des opinions, des partis , il est sorti des clartés nouvelles qui dissipent la nuit des préjugés. Les rêves du fanatisme, les ténèbres de l'ignorance, et nos folies, quelque tristes, quelque sanglantes qu'elles aient été, auront au moins l'avantage
2o6 DE LIMQUISITIOM.
certain de préparer et de consolider pour Favenîr Fempire de la raison. Notre postérité sera instruite , sage et heureuse à nos dépens.
Depuis un demi-siècle , en effet , tout a été mis en question^ tout a été discuté^ approfondi^ €piy)uvé; prestiges anciens^ préjugés nouveaux, secrets d'État^ fraudes pieuses^ prétentions des corps y prérogatives des rois , droits des peuples> usurpations de l'Église^ rien n'a pu arrè-* ter la curiosité ardente de Fesprit humain qui a voulu tout exai^iner , tout changer , tout régler; on a renversé toutes les barrières de Fan* torité I on a déchiré tous les voiles de la superstition; plusieurs révolutions successives ont brisé les portes des archives^ celle» des sanctuaires mêmes, et les puissances civiles et religieuses n'ont plus eu de secrets pour les peuples.
La bouche de fer des inquisiteurs de Venise n'ensevelit plus dans Fombre les délations ; les mystères politiques de cette ombrageuse aristocratie ont été publiés par les soins d'un académicien distingué; enfin une tjrannie plus sombre > plus violente, plus impitoyable^ la plus terrible qui ait pesé sur le genre hunmin, celle du sainthoffice, voit déroulera nos yeux ses funèbres annales.
DE L INQUISITION. lîOy
Lorsque cette hydre moderpe est justement flëtrie et tx)ndamnée par Topimon publique , elle voudrait en vain accuser la philosoj^ie , invoquer la religion. La philosophie en cette circonstance n'est qu'historienne ; elle lui oppose non des réflexions^ mais des faits. Les pièces du procès sont ses propres registres ; les témoins^ douze millions de victiAies ou de bannis; la loi qui la frappe , l'Évangile ; le juge qui prononce l'arrêt, le genre humain.
Les derniers tableaux qui terminent l'histoirede l'inquisition, offrent encore auxlecteurs un autre genre d'intérêt que ceux qui l'ont précédé. Lorsqu'on nous raconte les actions héroïques , lorsque nous lisons les chefs-d'œuvre des hommes de génie qui ont illustré leur patrie et leur siècle , nous nous sentons grandir et élever au-dessus de nous-mêmes , et tîous prouvons un juste orgueil en voyant à quel degré de hauteur peut parvenir l'esprit humain ; mais , d'un autre cèté , à quel point d'humiliation ne sommes - nous pas réduits , et quel mépris ne devons - nous pas concevoir pour la raison de l'homme , quand l'histoire nous la montre , dans différens siècles et dans différcns pays , ^arée , avilie quelquefois par les cultes les plus absurdes , souvent par les tyrans les
20S DE l'inquisition.
plus imbécilles; domioant les esprits par des fables , les volontés par des supplices , sacrifiant le sang des hommes à des idoles , gouvernant les peuples par des eunuques , renforçant les chaînes du despotisme par celles de la superstition; et, enfin , tellement dégradée que, si elle devait s'égarer toujours ainsi, l'instinct des animaux les plus bornés lui serait certaine* ment préférable !
Telle est l'impression qu'on éprouve en lisant V Histoire de V Inquisition. L'absurdité s'y trouve toujours unie à la cruauté , de sorte qu'elle excite à la fois l'horreur et la pitié.
Et qui pourrait concevoir qu'au milieu de l'Europe , en 1671, dans le siècle des lumières, sous le règne de Charles II , en présence des grands d'Espagne , un prédicateur ait pu dire , en prêchant à Sarragosse devant les inquisiteurs, que « Aaron, grand pontife des Jui&, » était inquisiteur de la foi; que, si Moïse » choisit le premier jour de mars pour ouvrir » le tabernacle, et que, si le même jour Aaron n se revêtit des habits pontificaux, c'était pour » annoncer au genre humain que , le premier w jour de mars 1671 , on devait ouvrir l'église » de Saint-François d'Assise à Sarragosse ? »
Dans le même discours, il assure « que
H sairit Pierre^ dans sa conduite contre Simon » le magicien y a rempli le devoir de véritable » inquisiteur , » et il énonce cette maxime bien opposée à la charité chrétienne : « Que celui »■ qui ne dénonce pas, trahit. »
L'imagination peut-elle comprendre d'une part tant d'absurdités , de l'autre tarit dé patience ?
En 1695, l'inquisition, par un décret, dé*fendit la lecture des ouvrages de Barclay y comme renfermant plusieurs propositions- hérétiques ; et, entre §utres, il cite, celle- ci : « Que le pape n'a pas le droit de détrôner les » rois , ni de délier les peuples de leur ser- » ment de fidélité. »,
Comment les monarques ont-ils pu prot^er une institution si dangereuse pour la royauté, et plus audacieuse que les plus hardis révolutionnaires?
• On peut se faire une idée des périls auxquels une puissance si redoutable exposait la dignité du trône, par les actes mêmes dé justice , très -rares, de ce tribunal; et qui ne serait, en effet, aussi choqué qu'effrayé dii jscandale d'un procès fait au confesseur du roi , pour avoir consulté le démon, dans l'intention de savoir si \:e prince était possédé?
9IO SE L INQUISITIOK.
Lorsque Philippe V monta sur le trône en 1701 , on voulut, suivait la coutume, célébrer son avënement par un auto-*da-fé so— lainel; mais l'on voit avec plaisir que le premier roi français qui gouverna l'Espagne , loin d'imiter ses prédécesseurs , refusa d'assister à cet horrible spectacle.
Il ne consulta, dans cette occasion, que les sentimens naturels à un prince français ; mais, lié par la politique , il crut cependant devoir piot^rer l'inquisition, parce que Louis XIV le lui avait conseillé , %3mme un mojren de consolider son pouvoir et de maintenir la tranquillité dans le royaume.
Ainsi, sous son règne, malgré son aversion secrète pour cette sanguinaire institution , il y eut sept cent quatre-vingt-deux auto-da-fé , et l'on compta, annuellement trente-qimtre indivi* dus brûlés en personne, dix-sept en effigie et deux cent cinquante-cinq pénitendés : ce qui fit, au bout de son règne, mille quatre cent 'nng^-six individus condamnés, nombre encore très-4aible , si on le compare aux victimes sacrifiées sous les règnes précédens.
Lorsque antérieurement Ferdinand VI gouveniait^'Ëspagne , malgré tous les effints du fanatisme , quelques rayons de lumière avaient
0E L iNQuistTioif • :aii
pénétre dans les ténèbres des cachots de Knqnisltion; elle-même s'éclaira; les maximes ultramontaines perdirent une partie de leur force ; les bannissemens ^ les chÂtimens tem«poraires remplacèrent souvent les supplices , et l'on ne vit d'auto-da-fé qpue tous les cinq ou six ans.
A cette époque^ d'ailleurs^ la fureur des guerres religieuses était presque partout éteinte en Espagne ; tous les Maures ^ toi^ les hérétiques avaient été bannis. On avait dépeuplé le royaume pour le rendre tranquille ; tout prétexte grave manquait à l'inquisition ; la francmaçonnerie devint l'objet de sa haine et de ses rigueurs.
On lit avec intérêt dans cette Histoire le procès intenté , en lySy, à un fabricant français nommé Toumon. L'absurdité de l'accusation^ le courage qui règne dans sa défense sont également remarquables. Toumon conserva la vie , et ne perdit que le fruit de ses travaux ; il parut dans l'auto-da-fé sans porter le son benilo^xnBis on le condamna au bannis* sèment perpétuel.
Ce qui excitera peut-être plus la curiosité de certaines personnes que des objets plus graves, c'est qu'à cette occasion l'historien
parle avec détail de la franc-maçomièrie, de son but et de ses différens grades. Nous rie conviendrons point qu'il en ait pénétré tous les secrets, mais nous pouvons assurer qu'il en a bien expliqué l'objet moral , et qu'il en parle avec plus de raison que tpus ceux qui ont traité la même matière.
L'histoire de l'inquisition est une lutte perpétuelle de Fambition contre l'humanité , du fanatisme contre la raison, et surtout de l'ignorance contre la lumière, A la guerre longue et cruelle des inquisiteurs contre de prétendues hérésies , succéda la guerre contre la philosophie. Les personnages les plus distingués de la cour" d'Espagne se virent traînés dans les prisons de ce terrible tribunal , dès qu'ils osèrent élever leurs voix pour protéger les progrès^ de la civilisation.
Tous ceux qui apportaient quelque clarté pour dissiper la nuit de la barbarie furent traités comme des incendiaires; le célèbre Azara , le général Ricardos, Yriarte, chef des archives , un grand nombre de savans professeurs, furent punis du crime de raisonner et de penser.
Louis de Urquijo , depuis premier ministre , avait obtenu un décret qui rendait aux évé-
DE l'inquisition. . :îi3
ques les droits dont la cour de Rome s'était emparée à leur préjudice ; il fut long-temps enfermé au secret dans d'humides cachots.
Parmi tous les récits qui répandent xm vif intérêt sur la dernière partie de ce tableau ^ on doit remarquer une anecdote politique extrêmement curieuse ; elle est relative au prince de la Paix.
Cet homme, fameux par la rapidité et par l'étendue de sa fortune , par l'excès de son pouvoir et par l'éclat de sa chute , était cousin du roi et de la reine , et premier ministre. On sentit qu'un pareil homme ne pouvait être atteint et renversé que par dés armes sacrées.
L'archevêque de Séville et le confesseur de la reine dirigèrent cette intrigue dont trois moines étaient les . agens ; ils accusèrent le prince comme athée y conune bigame y et parce qu'il avait vécu huit ans sans confession et sans conmiunion.
Le grand inquisiteur Laurenzana ordonna l'information secrète j elle eut lieu j mais , avant de décréter l'arrestation qui devait en être le résultat , il fallait obtenir le consentement du roi. Pour y parvenir, l'archevêque, sollicita l'intervention du pape; le cardinal Vincenti obtint du souverain pontife la lettre;
désirée y dans laqndle il pressait le monarque de sacrifier son favori anx intérêts de la religion* Napoléon, dit l'historien, fut informé de cette correspondance , l'intercepta et la livra au prince de la Paix , dont il s'acquit par-là le plus sincère dévouement.
L'intrigue , ainsi découverte , ne put se renouer; le prince éloigna le grand inquisiteur, Tarchevêque et le confesseur, en les chargeant de porter au pape, au nom du roi , des condoléances sur l'entrée des Français dans les Etats romains.
Enfin ^arut le jour qui devait porter le coup mortel à l'inquisition. Apres une discussion vive et solennelle , où des deux côtés on déploya tous les moyens de la raison , toutes les ressources de la passion , les cortès , qui formaient une assemblée espagnole, alors indépendante , prononcèrent l'anéantissement de cette puissance terrible. De toutes parts , les cortès reçurent de nombreuses adresses pour les féliciter de la victoire remportée sur Vignorance et sur la superstition. La ville de Madrid surtout e^ftprima sa joie de voir la destruction d'un tribunal w qui, disait- elfe, » transformait en tîgres les ministres d'un » Dieu de paix , et qui fermait les portes de
DE L'iNQUIsmOIt. ai5
» l'Espagne aux sciences y aux lettres et à la n morale. »
Le tableau de M. Llorente est terminé par un Abrégé chronologique très -curieux, par une récapitulation des maximes du saint-office et par une longue énumération des autorités sacrées qui prouvent combien l'esprit et la conduite du saint-office sont oj^posés à l'esprit de l'Évangile et de la religion chrétienne*
Le dénombrement des victimes de l'inquisition, depuis 1481 > fait année par année et sur des pièces officielles , produit un total de 5i,gia brûlés en personne, 17,659 en effigie, ^291^4^0 condanmés à des peines rigoureuses : en tout 34i>02i. Il faut y ajouter la perte pour l'Espagne , par les exils et par le bannissement des Maures , de douze milli(Mis d'âmes.
L'auteur ne comprend point les colonies dans ce calcul. Quel acte d'accusation pourrait être plus fort et plus foudroyant que ce résultat?
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On accuse la vieille Europe de folie; je ne prononcerai point entre elle et son accusateur. Il feut qu^il soit bien sûr de son fait ou bien hardi; car, si elle était , comme il le prétend, tombée en démence, la cure serait difficile. La malade est forte , puissante ; sa tête touche aux glaces du pôle ; ses pieds aux mers "brûlantes de la côte d'Afrique ; ses bras s'étendent de Moscow aux colonnes d'Hercule ; il serait mal-aisé délier une telle folle, et celui qui voudrait la mettre aux petites maisons , se montrerait à coup sur beaucoup plus fou qu'elle.
Au reste, ces exagérations, ces inconséquences, filles des passions, sont elles-mêmes des maladies de l'esprit, toutes aussi vieilles que la vieille Europe .
Autrefois Érasme accusait aussi de folie l'Europe de son temps, et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il le faisait avec une hardiesse de langage, dont ce bon vieux temps ne se scandalisait pas, et qui serait aujourd'hui taxée
LES LUNETTES, 2lJ
de démence, de rébellion et d'impiété. Les serviteurs des serviteurs de Dieu^ s'écriait-il, se sont faits princes et maîtres du monde; les apôtres de la charité ont brûlé leurs frères; les humbles pasteurs des' hommes ont déposé les rois. On dirait que tous ces gens^là ne renon^ calent au monde que pour en mieux savourer les délices ', ne voulaient du sanctuaire qu'à ce pria: , et ne regardaient le paradis que comme leur pis aller.
Je ne prolongerai pas cette citation dans la-^ quelle l'auteur de la folie se complaît à nous faire croire que de son temps la folie était universelle , et que , dans le ciel même , on avait placé la voie dorée à la place de la voie lactée. Ce que j'en ai dit suffira peut-être pour prouver que, dans cet ancien régime si vanté, beaucoup de gens fameux et réputés sages poussaient ce qu'on appelle à présent le libéralisme à un point qui effraierait et arrêterait aujourd'hui les moins timides des libéraux i
La vraie conséquence de ceci est que,de tout temps, il a existé et il existera en Europe et dans le monde entier , tant qu'ils seront peuplés d'hommes , non pas une folie, mais autant de folies qu'il y a d'organisations , d'éducations, d'inclinations, de passions différentes et
2l8 LES LUHEtTES.
d'intérêts opposés* Chacun regarde et regard dera toujours comme sagesse l'errerur qui l flatte^ et comme démence la vérité qui la blesse.
On m'a conté qu'un jeune prince, assis sur un des trônes de cette Europe aujourd'hui si malade, et dont je tairai le nom par respect , puisqu'il était , au dire de ses courtisans , assea fou lui-même pour chercher de bonne foi la vérité , la raison et la justice , eut avec un de ses vieux ministres l'entretien que je vais vous rapporter.
(c Ecoutea, comte, dit le prince; je suis triste, mécontent de vous, et j'ai sujet de l'être ; j'ai suivi tous vos conseils , et tout va de mal en pis dans mes Etats : mes bienfaits ne rencontrent que des ingrats; ma bonté semble augmenter le nombre des méchans ; ma justice n'excite que des plaintes ; mon indulgence enhardit les vices qui se nK>ntreirt partout sans pudeur; ma ôour est remplie d'intrigues; je ne vois autour de moi que des ministres divisés, des grands orgueilleux , des prêtres anv^itieux et intolérans, des courtisans avides , des femmes coquettes et intrigantes, des vieillards qui maudissent le temps présent, des jeunes gens qui, sans respect pour leurs pères , outragent par
LES LUNETTES. 2ig
Iwirs dédains et leurs sarcasmes le temps passë^ jfes écrWains qui veulent porter, les tms le pouvoir qu'ils flattent jusqu'au despotisme, et les lutres la liberté jusqu'à la licence , des pédans fui s'irritent dès qu'on raisonne ^ de pre'tehdus jihilosophes qui voudraient faire de ce monde me table rase, pour le reconstruire à leur fantoisie , et qui regardent tous les liens comme «ks diaines. Je vois partout la vertu sacrifiée i 1 egoïsme , la raison aux passions , la vérité a Vesprit de parti, et l'intérêt général aux intérêts privés : voilà le résultat de vos conseils. Vous voulez que le joug des lois soit doux , et il plie; vous avez cru qu'on pouvait laisser les liommes penser et agir en liberté, et vous voyez comme ils abusent de cette liberté ; ce sont des aveugles qui tombent dès qu'ils sont sans guides et sans bâtons. Il faut , je le seijs bien , changer de syst^e , et , quoi qu'il puisse m'en couler, je renonce à une bonté qui n'est que faiblesse; il faut que mon sceptre soit garni de fer , et force enfin le peuple à être raisonnable, religieux , vertueux et heureux malgré lui. »
« Prince, répondit le ministre, avant de vous
Cesser des paroles qui pourraient vous de'-
pWe , je puis et je dois vous en dire ime qui
i fera seule votre éloge, c'est que vous êtes vrai-
méat digne, de régner puisque vous ne voukj que le bien , et ne cherchez que la vérité. Mak la.vertu même est susceptible d'erreur et d'ex-" ces ; plus, elle est pure , moins elle conçoit les passions qui la combattent; l'expérience seule peut la rendre indulgente , et lui faire concevoir qu'ici bas l'intérêt est un prisme au trayei's duquel chacun voit tous les objets diversement colorés. 11 u'estrien qui n'ait plusieurs faces et que l'on ne juge différemment , suivant la position où le sort nous place à l'égard de la chose que nous envisageons. Permettezmoi, à ce propos, de vous dire un conte qui n'est pas trop étranger au sujet de notre conversation. »
« Un jeune sultan était irrité comme vous » contre la perversité de son temps, et , mal- » gré la douceur de son caractère, se niontrait » disposé à employer l'arme de la tyrannie, » la violence , pour contraindre ses sujets à se » plier sous le joug de la raison. Un vieux » visir, voulant lui faire mieux connaître les M hommes et le faire entrer dans le cei*cle des » folies humaines , pour qu'il les jugeât avec M plus d'indulgence , lui dit qu'un favori du )) grand prophète , justement vénéré par sa
LES LUNETTES. :k2t
> sainteté^ lui avait fait un présent précieux , ) et qui pourrait devenir très-utile au projet
> de sa hautesse; car, poursuivit-il, vous for-
) mez une entreprise qui n'est pas sans diffi-
» culte : vous voulez guérir des malades , il
» faut avant bien étudier leurs maladies. Vous
» triompherez bien plus facilement de vos en-
» nemis, si, avant de les combattre, vous met-
» tant pour ainsi dire à leur place, vous suivez
» avec sagacité leurs raisonnemens et leurs
« projets. Le saint homme dont je viens de
» vous parler m'a donné un grand nombre
» de lunettes vraiment magiques; il les a faites
» pareilles à des lunettes invisibles que le plus
)) grand sorcier du monde, Fégoïsme, fait
» porter à chaque homme sans qu'il s'en doute.
» Or^ dès que vous aurez daigné placer une
» de ces lunettes sur votre auguste nez , vous
» verrez involontairement toutes les choses de
» ce monde, précisément comme les voit celui
» auquel une lunette semblable a été départie
*) par la nature.
LE SULTAN
» Voyons; par la junient du prophète ^ je » suis curieux de savoir s'il est en effet posfl sible qu'on puisse me faire envisager les
:i22 LES LUNETTES.
>i objets autrement que la raison ne me U 4 présente. Quelles sont ces lunettes que M tiens?
LE VISIR
» Seigneur, ce sont celles de Fesprît an >» jeune Kaleb que vous aimiez tant et qu« » vous venez d'exiler.
LE SULTAN
M Eh quoi ! celles de ce jeune homme si pas- » sionné, qui désole sa famille, oublie ses )i devoirs, méconnaît mes bontés , et se laisse » entraîner par son extravagante passion pour )) une étrangère à laquelle il sacrifie sa fortune » et sa réputation.
LB VISIR
» Précisément; ayez la bonté de porter un M instant ces lunettes et de répondre à mes » questions : j'écrirai vos réponses, et vous les JD jugerez quand vous vous serez débarrassé du » prisme qui va colorer à vos regards les ob- » jets comme il les colore à ses yeux.
LE SULTAN ( ofont mis les lunettes ).
» Bon, m'y voilà: Dieu ! quelle métamor-
LES LUNETTES. 2!à5
i phose; tout change pour moi ; mes^yeux se ^ remplissent de larmes brûlantes; je vois l'objet que j'aime; je l'écoute; je l'entends; n ses regards me remplissant de crainte. Mais^ » en baissant doucement les yeux y elle me » rend l'espérance. Un sourire délicieux em- » bellit ses lèvres; absente, elle est toujours )) présente pour moi. Je crois voir ses bras » charmans s'étendre, s'arrondir et former au- » tour de moi le lien le plus voluptueux. Quels » doux baisers ! quelles brûlantes caresses I M L'approche de la gaze qui la couvre fait fré- )) mir tout mon corps. O nuits délicieuses I » prolongez vos ombres et mes rêves ; vos » prestiges ne disparaîtront que trop tôt devant M les histes réalités du jour.
LB VISIR
» Kaleb , Kaleb , sors de cette extase ; re-
» nonce à tes chimères : ton prince t'appelle;
» la trompette sonne. Oublie un amour que
M la raison condamne ; écoute la voix de la
j » gloire et de la fortune.
LE siàXA'AK.
» Visir , laisse-moi ; les vraies chimères sont « Cette fortune inconstante et cette gloire or-
:Î24 ^^S lunettes.
» gueilleuse dont tu me parles ; elles font vivre Il pour les autres et non pour soi. Au lieu » d'un bonheur réel , on ne leur doit qu'un >; éclat frivole et in«posteur . Ce que tu appeUes M raison es/t une vraie folie. Tu ne parles qu a » mon amour-propre , et l'amour parle à mon » cœur.
LE VISIR
» Mais , Kaleb , si tu es insensible à la gloire w et à la fortune, l'es-tu également k la re- » connaissance? Ne dois-tu rien à ton père , à » ton prince, à ton pays? La raison ne te dit- » elle pas qu'avant tout il faut remplir ses » devoirs?
LE SULTAN
M Je chéris mon père, je suis touché des » bontés du sultan et dévoué à ma patrie; je » mourrais pour eux , mais il faut qu'ils me » laissent vivre pour Zulinie. Vouloir mesé- » parer d'elle, vouloir sans elle disposer de » moi , ce serait changer mes liens en chaînes; )i ce serait vouloir se servir d'un corps sans » âme; Zulime est mon âme, ma vie, mon » existence tout entière.
' » Mais elle est sans fortune; d'ailleurs on en
H voit de plus belles. Quels sont donc ses » charmes?
LE SULTAN
» Que répondre à un aveugle qui nie le M jour? 11 n'est rien de comparable à la grâce, » à la fraîcheur , aux regards , au sourire , à » l'esprit , aux vertus , à la douceur et à la mo- » destîe de Zulime. Qu'importe la fortune à » qui posséderait un pareil trésor? J'aimerais » mieux une cabane avec elle , que le palais
du sultan avec toute autre,
LE VISIR
» Tu me parles du sultan; vois combien il » est au-dessus de toi : il avait deux passions, » l'amour et la chasse; au lieu de s'y livrer » en aveugle, il a su n'en faire que de simples » âmusemens ; il a su se vaincre et sacrifier » ses penchans à ses devoirs.
LE SULTAN
n Je le crois bien ; maïs , loin de l'admirer « en ce point , je suis tenté de le plaindre : il » est détourné des sentimens naturels par des » sentimens factices. Cest changer de mal et f) non s'amender. Je le croirais plutôt blasé
» que guéri. Un vieux sage disait avec raison » qu'il n'y a rien de si empêchant et de si dé- » goûté que l'abondance , et que le moyen de » se guérir des deux passions de V amour et de » la chasse , c'est d'avoir trois cents femmes » comme le grand-seigneur, et sept mille f au- » cons comme l'empereur de la Chine. Le » sultan languit dans son harem ; je brûle en M voyant la chaumière de Zulime : sa simpli- )) cité me ravit , m'enchante , tandis que le » grand nombre et le luxe de ses maîtresses » le fatiguent. Dans mes voyages en Europe, » j'ai vu de jeunes paysans entendre avec en- » thousiasme les rustiques accords d'une mu- )) sique de village , tandis que la satiété ren- » dait ennuyeuse pour des enfans de chœur » l'harmonie pompeuse des chants d'une ca- » thédrale.
LE VISIR
» Seigneur , je vois que les lunettes ne sont » déjà presque plus sur le nez de votre hautesse, » car vous commencez à raisonner et à citer.
LE SULTAN ( cu riant ).
» Tu as raison ; mais voyons ce que j'ai dit: M ( /Z lit.) Ah ! par Mahomet , que de folies!
» mais elles m'éclairent. Visir , je rappelle » Kaleb ; et , pour le guérir , je le marie à » l'objet qu'il aime.
LE VISIR
» Vous agissez sagement ; la politique, comme ) la justice , conseille l'indulgence ; les répri- ') mandes trop fortes ou trop injurieuses à une » personne ou à un parti sont des coups de marteau qui les enfoncent davantage dans » l'erreur qu'on leur reproche ; ce sont des » coups d'aiguillon qui les font courir avec » fureur dans le chemin oii ils s'étaient d'abord » timidement engagés.
» Voici à présent les lunettes au travers )) desquelles votre émir Soliman voit, ainsi )) que la plupart de ses compagnons d'armes , » les choses de ce monde.
LE SULTAN
» Ce verre me semble un peu ardent , mais » je crois le reconnaître ; il me présente les » objets à peu près comme je les voyais dans
ma première jeunesse.
( Un moment de silence.)
LE VlSIR.
» Noble émir , pourquoi donc ces regards
» farouches, cet air sombre, ces pas précipités ? » Tu portes , au milieu de cette cour paisible , » la physionomie redoutable d'un guerrier en- » touré d'ennemis et prêt à s'élancer sur eux » pour les détruire. Ne voudras-tu donc Ja- » mais jouir en repos de ta gloire , et goûter » comme nous les douceurs de la paix que » nous devons à la sagesse du sultan?
LE SULTAN
» Voilà bien les propos d'un vieillard , les w douceurs de la paix ! la sagesse du sultan ! » Eh ! ne voyez-vous pas , visir , que la paix , » si vantée par la faiblesse , est un poison lent » qui tue les États en amollissant les mœurs ; » elle engourdit les courages , enhardit la li- » cence , favorise le luxe , exile les mâles ver- ») tus , ouvre la carrière aux basses intrigues ; » favorable aux courtisans , nuisible au mé- » rite , elle déplace l'activité. Au lieu de voler à la gloire , grâce à elle, on rampe dans les antichambres ; les courtisans font oublier les » soldats ; l'habitude des plaisirs dégoûte du » travail ; la population s'augmente sans me- » sure, et la misère avec elle. Les peuples se » mutinent; l'autorité mollit; les factions s'agi- » tent ; et , si l'étranger nous menace , on ne
•les lunettes.. 229
» trouve plus, pour le combattrç^ que des cou- » rages abâtardis et des bras énervés. Les seu- M les nations respectées et célèbres sont les n nations belliqueuses ; les seuls princes qui n aient laissé de brillantes traces dans les siè- M clés, ce sont les princes guerriers ; leur nom M est redouté au dehors , dans l'intérieur on w respecte leur autorité. Le glaive est le véri- » table sceptre ; c'est lui seul qui assure l'în- » dépendance des États , qui affermit les trô- » nés; c'est lui seul qui prête quelque force à » la justice , et qui contraint la multitude à M l'obéissance.
» Voilà le langage mâle q,ue vous devriez » tenir au sultan au lieu de l'endormir par les » sermons de vos imans , par les rêves de vos I) philosophes , et de l'enivrer par l'encens de » votre flatterie. Mais vous aimez mieux en » faire un prince pacifique, et l'abandonner à » la paresse et aux voluptés. En l'enchaînant » avec des liens de fleurs soporifiques , vous M espérez le gouverner plus facilement. Déjà » j'ai peine à le reconnaître : ce n'est plus ce » guerrier ardent et modeste tout à la fois , M qui croyait n'avoir rien fait quand il lui res- » tait encore quelques conquêtes à faire. Inac- » tif et livré aux plaisirs , il ne cherche plus
a5o LES LUNETTEST
» le danger , mais la louange ; U vanité oiseuse » remplace en lui la fierté laborieuse. 11 n'en » est pas encore au point de se louer lui— » même , et de vanter tout ce qu'il fait pour » un vain luxe ^ pour des arts frivoles , pour )) une cupide industrie ; il blâme encore quel- » quefois la sottise qui s'encense elle-même ; )) mais déjà il paie des panégyristes flatteurs et » des muses hâbleuses. Elles V embaument , w comme dit un satirique européen , de la « douce Jwnéê et un éloge menteur y qui fait » beaucoup de peu , et transforme une mouh che en éléphant. Voilà les beaux fruits de w vos sages conseils.
LE VISIR
» Émir^ l'âpreté de ton langage et l'injus- » tice de tes reproches peignent bien la vio- *) lence de ton caractère. Le peuple serait bien » malheureux , et tu le deviendrais toi-même, » si le sultan suivait, tes funestes conseils.
» La paix est l'état de santé des nations , la n guerre est pour elles un état de maladie; et, si » l'on en croyait tes pareils et toi , on entre- » tiendrait dans le corps politique une fièvre » continue qui le détruirait bientôt.
» L'armée , j'en conviens , est la force d'un
M État ; on ne saurait trop l'honorer quand elle » n'est employée qu'à la défendre , ni trop la » craindre dès qu'elle veut se mêler de l'inté- •» rieur. Il n'existe que deux bases solides }K>ur » les trônes 9 la justice au dedans , la force au » dehors. Quand le glaive se met à la place du » sceptre , la crainte remplace l'affection ; les » caprices du pouvoir arbitraire succèdent aux » lois ; la féconde liberté ne porte plus de » fruits ; le commerce languit ; les arts s'exi- » lent ; l'agriculture même est anéantie ; l'au- » torité devient la proie du guerrier le plus » audacieux. Ce ne sont plus de lentes con- » spirations qui menacent à longs intervalles i) la puissance : ce sont des séditions soudaines » qui la renversent ; et , ainsi que la Grèce » et l'empire romain, les gouvernemens qui ne » se reposent que sur le fragile et dangereux w appui de l'épée , retombent inévitablement » de la civilistion dans la barbarie.
M Mais je perds mes paroles; je lis ton cour- >) roux dans tes yeux ; ton intérêt t'aveugle. » Apprends que c'est la tête qui doit gouver- » ner , tandis que le bras n'est fait que pour » agir. Soldats , vous êtes les bras de la puis- » sance ; cessez d'avoir le fol orgueil de vous » mettre, à la place de sa tête , dont les orga-
» nés sont le prince , les législateurs et les mar- » gistrats. Ne songez à combattre que quand; }} on vous l'ordonne , et ne portez pas vos pré- » somptueux regards sur les travaux de ceux ; w qui s'occupent péniblement à démêler les i » noeuds compliqués de la politique. ,
LE SULTAN
» Pitoyable raisonnement ! Ces misérables » nœuds dans lesquels vous espérez nous en- » lacer et enchaîner notre gloire, furent pré- » sentes autrefois , dit-on , au grand Alexan- » dre , et voici comme il les rompit. ( 77 veut » tirer son sabre , et les lunettes tombent. ) » A quel transport extravagant j'allais céder ! » Visir , tu as raison , la plupart de nos guer- » riers dédaignent tout ce qui n'est pas force I) et gloire; le pouvoir absolu leur plait parce » qu'il a besoin de leur appui. Nourrissons » avec soin leur zèle , mais en le contenant ; » leur passion est utile quand elle est dirigée. » Protégeons surtout avec soin les lois contre » la force; c'est une arme qui blesse trop sou- » vent celui qui s'appuie sur elle sans prudence.
» Mais voici les limettes les plus bizarres du » monde ; je n'en vis jamais de semblables ; » leur forme est étrange; Jeur verre à facettes
doit présenter les objets sous mille formes • ridicules. A quel uez sont-elles destinées?
» Seigneur , elles sont cependant d'un usage
» fort général , et particulièrement dans les
» cours où vous savez bien qu'on est ac-
» coutume à prendre toutes les formes qui
« peuvent plaire , à éviter toutes celles qui
M pourraient ennuyer et choquer. La raison et
» la vérité osent rarement s'y montrer ; elles
» y porteraient un certain air chagrin qu'on
» trouverait insociable. Chacun, pour réussir,
M doit se montrer content de lui et des autres :
» or vous comprenez qu'une grande erreur
» ou un excessif amour-propre qui approche
» de la folie , peuvent seuls nous rendre com-
M plétement contens de nous-mêmes.
LE SULTAN
» Je comprends; ainsi je ne m'attends pas » à voir aucun sage porter de telles lunettes.
LE VISIR
» Ne jurons de rien. Souvenons-nous que, » des sept sages de la Grèce , cinq furent pro- » clamés par la raison, et deux , par cabale ;
» c'étaient les princes Cléobule et Périandre.
LE SULTAiy.
» Visir , l'épigramme est hardie ; mais es- » sayons cette folle lunette : à qui appartient- » elle?
LE VISIR
» A Zéangir.
LE SULTAN
» A Zéangir , ce courtisan écervelé qui » passe pour fou parmi les plus fous de ma » cour ! En vérité , tu me fais perdre mon » temps , tandis que, pour bien l'employer, je » ferais mieux de chasser de mon palais Zéan- » gir et ses pareils. N'importe, voyons quelles » extravagances il. va débiter. ( // met les » lunettes. )
LE VISIR
» Eh bien , Zéangir , n'es-tu pas honteux , » ^vec ton nom et ton rang , de jouer le rôle » dont tu te charges dans le monde , de scan- » daliser tous les honnêtes gens par tes folies?
LE SULTAN
*) Le nom de fou ne m'effraie nullement, » visir ; au contraire il me rassure , car il me
^ permet souvent uii langage que tu n'aurais
> pas le courage de tenir. Rappelle-toi ce que » disait en Europe un vieux et respectable
> panégyriste de la folie : Dans les anciennes ) monarchies y on ne permettait jamais qu'aux ') faits des rois de dire des vérités. Si un homme » prend un mulet pour un cheval, une citrouille « pour une femme y on le dit fou; et, sHlprend » la flatterie pour la vérité ^ le faux éclat pour I) le vrai bonheur ^ un courtisan pour un ami » solide, une laidron galante pour une Péné- » lope y croyez qu'on ne renfermera pas / il » faudrait pour cela des petites-maisons gran- )) des comme des villes.
LE VISIR
» J'en conviens ; mais , de ton côte' , avoue » qu'une folie n'excuse pas l'autre , et que ja- » mais il ne pourra sortir des tiennes ni une « sage leçon , ni un résultat utile.
LE SULTAIÎ.
» Pourquoi non ? Les Romains ont dû leur » gloire à la folle fable dune tête de cheml » trouvée au Capitole , leur législation au » conte d'Égérie et de Numa , leur retour à » la raison à l'apologue des membres et de
» r estomac. Les Spartiates y sourds aujc #v2iJ » sons de L/curgue , lui croisèrent un œil pcput » le payer de ses sages maximes , et n^adap- >j tèrent son système d'éducation qu après » avoir ri du conte qu'il leur fit sur deux.
» chiens de chasse. ^
» Ah ! croyez-moi , le plus sage des dieujc » était Momus qui se moquait d'eux tous / » et par-là , il présentait certainement de )) meilleures leçons aux hommes que Jupiter M en quittant la foudre pour courir les gri- » settes , que Cérès en donnant sa fille au » diable j que Mars en espadonnant contre » tout venant , qu'Hercule en amusant le ciel » par ses tours de force , comme Mercure par » ses honorables missions et par ses escamo-i> tages.
LE SULTAN ( riont et ôtant ses lunettes).
» J'ai ri, me voilà désarmé. Au lieu de » bannir Zéangir et ses semblables , j'écou- » terai avec indulgence leurs folies , et je » chercherai , comme dans les fables , s'il n y » a pas au bout quelques petites moralités.
(Essayant successivement beaucoup d'autres lunettes.)
» Comme Famour-propre est fier ; comme
I la flatterie est complaisante ; comme la pai resse est douce et oublieuse; comme la i volupté est fleurie et parfumée; comme ) l'ivresse ensevelit la douleur dans le som- ») meil ! Ah ! visir, reprenez vite ces lunettes; i» elles me rendraient aussi par trop indulgent, » et je finirais peut-être par trouver , comme » ces insensés , que la sagesse gâte la vie en M ne s'alimentant que de privations , tan- )) dis que la folie ne se nourrit que de plai- M sirs. Pardonnons pourtant à ceux qui s'éga- » rent en cherchant à se distraire des malheurs » de la vie. S'il n'y avait pas tant de peines >) dans V existence, comme le dit certain sage >j français , la raison et la mémoire seraient w des dons divins. Mais nos jours sont rem- » plis de tant d'erreurs et de chagrins^ que » toubli ou l'illusion doivent être regardés » souvent comme des présens célestes.
» Ah ! ah ! quel contraste ! tu me présentes » maintenant une lunette bien sombre et bien » enfumée ; c'est sans doute celle de quelque » oiseau de nuit.
I LE VISIR
j » Doucement; parlons-en avec plus de res- « pect et pour cause : c'est la lunette dont se
» servent notre muphti et un grand nombre M de vénérables imans.
LE SULTAN
w Je vais l'essayer, quoiqu'elle me semble » plus propre à empêcher de voir qu'à éclair- Ji> cîr les objets. ( Un moment de silence. )
» Lumière de l'Orient ! quel est le nuage »» qui trouble l'auguste sérédité de vos traits ; » vous semblez mécontent et prêt à nous an- » noncer quelque ordre sinistre du prophète.
LE SULTAN
» E^ ! n'ai-je pas un juste sujet d'être irrité, » quand je vois les poisons de l'Europe et les » contagions philosophiques se répandre parmi » nous? Vainement le prophète nous avait » garantis d'une ivresse physique, en nous dé- » fendant l'usage pernicieux du vin : nous tomi) bons dans une ivresse morale, cent fois >) plus dangereuse, celle de l'orgueil, qui, » par de frivoles jouissances de vanité, nous » prive des voluptés étemelles qui nous sont » promises par le prophète. L'homme , né M pour obéir , veut examiner ; il ose raisonner
LES LUNETTES. ^Sq
M et penser au Heu d'ignorer et de se sou-
» mettre . Les travaux d'une science mondaine
» ébranlent les racines de la foi. Nous cçsse-
» rons bientôt d'être les seuls interprètes de
» la sagesse. On nous apporte de l'Occident
» les doctrines les plus pernicieuses , la tolé*-
w rance, l'égalité devant la loi , la liberté civile
» et politique 9 enfin une fatale invention^
)) œuvre des mauvais génies. C'est une mé-
» tbode d'enseignement mutuel qui ^ plus fu-
» neste que le canon , va renverser tout Tédi-
» fice religieux et social.
LE VISIR
» Comment pouvez- vous concevoir de pa- » reilles craintes? Je le comprendrais si vous » prêchiez l'erreur et non la vérité ; si vous » défendiez plutôt vos intérêts privés que la » morale publique ; et si , combattant pour » votre propre cause et non pour celle de la » divinité y vous ne nous aviez débité y au Heu » d'oracles, que des fables grossières , inca^ » pables de soutenir l'éclat du jour et la lu- ») mière de la raison. Cette raison est un » flambeau donné à l'homme par le ciel pour » Védairer dans sa marche , pour le diriger » dans ses travaux , pour le conduire à la per-
24o LES LUIIETTES.
» fçctiou; pourquoi donc voulez-vous l'é- » teindre ? Oubliez-vous que les envoyés du » Très-Haut sont des anges de lumières et » non des anges de ténèbres. On ne recherche » l'ombre que lorsqu'on a de fortes raisons » pour craindre la clarté. Quel mal peut donc^ » selon vous , résulter d'un système . d^ensei- » gnement mutuel y qui doit exciter une noble w émulation dans la jeunesse , et lui faire ap- » prendre rapidement tout ce qui lui est né- » cessaire pour développer ses facultés , pour w connaître ses devoirs et exercer d'utiles » talens?
LE SULTAN
» Quel bouleversement dans les esprits et » dans les âmes! Ah! visir, malgré votre » barbe grise , vous êtes atteint par la corrup- » tion du siècle ; et ne sentez-vous pas que , M si les hommes s'éclairent et raisonnent , tout K) sera perdu? Ne voyez -vous pas dès -lors » notre domination ébranlée, la source de » nos rich^ses tarie , les préjugés détruits , la » licence invoquant les lois contre Fautorité? » Il n'existera plus d'autre inégalité que celle w des fortunes , d'autre prééminence que celle » des vertus et des talens. Pour arriver aux
M emplois^ les titres d^ nos pèras ne qûu8 ser-
M viroat plus , si nous ne les appuyons d'ui^
)» miérite personniel. L'inflexible loi soumettra
H tous les i^ngs à son rigouremc niveau* Le
M njiot d'ordre lui-même, notre bouclier s^ré,
» cessera de rappeler d'antiques distiuctÎQus ,
H d'illustres supériorités sociales. On ne s* en
» servira que pour exprimer les idées trivifiles
» et monotones de tranquillité publique , d'é-
>> conomie, de morale universelle, de tolé-
M rance et d^ juste équilibre des pouvoirs. Ën-
» fin ee seraune subversion totale; et, pour peu
M que ce chaos continue , il sera mille fois plus
» heureux d'être gouvernés que d'être gou-
» vemans. Vous-rmême, visir, vous cesserez
)» d'exercar à votre gré l'autorité du prince ;
M vous serez £orcé de consulter l'c^inion pu-
n blique au lieu de votre propre volonté , et
D le sultan luinfiiême ne se verra plus entouré
») dç courtisans zélés , mais de censeurs îm-
t) portuns.
M VISIR
» fîespjçctabl^ iman , ce que vous appeler A) D^alheur pourrsdt fort bien être regardé » cojpmç le plus grand bonheur ppur le peu- » pie musulman et même pour son prince.
H/^2 LES LUHETTES.
» Nos premiers sultans ^ pleins du véritable n esprit de l'Alcoran y et qui ont soumis les » trois quarts du monde à la loi sainte ^ ne se » distinguaient des autres fidèles que par leur » modestie^ leur justice et leur courage; ils » avaient sur leur autorité légitime des idées » très-diflFérentes de celles que vous voulez in— » spirer au vulgaire ; leur opinion sur ce point » ressemblait fort à celle d'un célèbre iman » cbrétien^nommé Bossuet : Qui ne saity dit-il^ » qu*un roi légitime doit régner par rinclina- » tion? Elle assujettit bien autrement le cœur » que la crainte et même que V espérance; la » crainte servile donne un tyran à notre âme ; » V espérance mercenaire lui donne un maître , » tandis que la soumission, qui naît du de\n>ir » et de Vinclination , donne à notre cœur un » roi légitime.
» Si les hommes , comme vous le craignez , » sont désormais soumis par affection ^ go^i- » temés par les lois y éclairés par la raison ^ » le trône n'en sera que plus affermi ; la cour » seule sera changée : Et qu^est-^e que la vie » de la cour? disait encore le même iman chré- » Xien: faire céder toutes ses passions au désir » d^as^ancer sa fortune ; dissimuler tout ce qui » déplaît, et souffrir tout ce qui offense de
» ia pari de celui que nous Jlattons pour lui » plaire; étudier sans cesse la nohrUé d'aun » trui^ et renoncer pour cela , s'il est néces-^ » saire, à nos plus chères pensées : qui ne sait >» p€is cela, ne sait pas la cour. Voilà ce que M' cUsait im grand docteur, un illustre mora- » Kste } et c'est ce langage que devraient tenir M les ncunistres de la religion à tous les grands, » à tous les princes.
LE SULTAN
» Allah m'en préserve ! c'est une doctrine M maudite contre laquelle tous les hommes M bien pensans doivent réunir leurs efforts n pour rwrêter dans ses progrès.
LE VISIR
» Et quand bien même votre projet serait » aussi raisonnable qu'il me semble injuste, M comment vous y prendrez-vous pour l'exé- M cuter ? La pensée échappe à la compression ; » je ne connais point de cimeterre qui puisse » trancher des idées, ni de canons qui puis- » sent renverser des opinions.
LE SULTAN
» Il Éaut bien 36 servir des armes du démon
>i contre lui-rméme. (^posons don£ ia ruse à » l'audace ^ et des voiles utiles à dçs clartés » trop dangereiuses.
» Il m'^t venu njne idée que je eroi3 exceU » lente et que je vais proposer au divan : on » nous mine par des écoles d enseignement mu^ » tuel pour étendre t^m orgueilleuse science ; ^ créons de notre côté des écoles où l'em en-^ n seignera mutuellement toutes les douceurs » et tous les avantages d'une sainte et pai- » sible ignorance. Le penchant le plus com- » mun chez tous les hommes y la paresse^ nous n prêtera son secours et doit nous faire espé- » rer un plein succès. Dans ces écoles^ on ap-> » prendra combien il est utile k chacun de ne » connaître que ses devoirs, et d'ignorer ses » drpits; combien il est doux de suivre sans » efibrt la routine de nos pères, de ne faire n aujourd'hui que ce qu'on a fait la veille , » et de se laisser tranquillement conduire au ji bonheur, dans ce monde par les vîsirs, et » dans l'autre parles knans.
i^ï; YISir.
» * Ainsi, vous voulçz qu'on s'apprenne mu- » tuellement à n'être que des machines dociles ^ et des instrumens serviles. Mais avec quelle
LSa LONËfTTBS. ^4^
» coRâaiice> dansd^ft joui^ dé pérUa et de dé- » tresee'^ Yt>u^ tép^eve»-YOias sur de tels ap- » puiâ ) qui n'àui^nt ta affection potit vous y » ni dévotiemcnt |)aïir la f^trie, ni fermeté » contre l'eùnemi^ L'babitude de ne connaître ii d'autre droit que la force ^ rend le peuple » iiicolistanl et I&che. Ati milieu de yoft ni>u-- » yelles éoMea, ignorani te qu'il doit surre , » ût qu'il doit éviter^ n'apprendra^-t-il pas à » sacrifier trop souvent le ciel à la tenre y la » religion à l'ambition^ la piété a la cupidité , h et à négliger le malheur poiu* encenser^ la » fortuné?
tE SULTAN ( irrité ).
» ^ I si vous n'étiè^ pan visir^ cotnMe je pu- » nirais votre imprudente audace* Mais tous A Ates traikipé pat* mes ennemis : je ttë ^uîs ni n tkn méi^Éâni^ ni un c6urtiàan) j ë ti^ cherche la Vf fortune que pour sef^urir la pauvreté; je ne » fréquente la cour que potstr l'éclairer; je ne >i me montre rigoureuitquepour défendre l'au- A tel et le trône^ et je ne prodigue mes lo^uatlges rt msL prûice que pour l'engager à les ffiériter. » S'il m'écoute 5 sa justice va fedre reôter )t imm là pâtissière totit te qui ûe v<mt pi» se » somndttre aveuglément k celte nïa:&im« fou-
a46 hBS LUNETTES.
n damentale : Qu'il ne faut partout qu'une loiy ^ qu'unnuzitreetqu'unefoi.^Ilôtelesluneites.)
» Ce maudit verre devient si noir et si rouge M quejeny \oisp\usnen.(IlUe et dit ensuite.- )
» G>nime Tintérêt nous aveugle ! toutes les » eictravagances que je viens de dire me rappel- » lent ce passage d'un prédicateur chrétien , » que j'ai lu autrefois : Le courtisan , dévoré » d'qmbition y et qui tous {es jours sacrifie à » cette idole sa conscience et la probité ^ conn vient de la bassesse de cette passion dans ses » semblables ^ en même temps qu'il la regank n comme une vertUy ou comme la grande » science de la cour. Pour lui-mêmey chacun » s'envisage toujours par certains côtés Javo- » râbles qui U empêchent de se recànnaitre tel » qu'il est. Nous avons beau y pour ainsi dire , » le montrer au doigt y on trouve toujours en D soi certains traits adbucis qui changent la A) ressemblance ; on se dit tout bas à soin même , je ne suis pas cet homme.
» L'iman Massillon avait raison ; cepen- » dant^ sur certains points ^ mon muphti n'a >» pas tant de torts. Il est certain que trop de » bonté ressemble à là faiblesse ; qu'il faut n que l'autorité se fasse craindre pour qu'elle » soit respectée ; et que, si on laisse trop d'efr-
LBS LUNETTES. ^4?
» sor à I9 pensée , un champ trop libre à Fo- » pinion....
LE TISIR.
w Doucement , seigneur , vous reprenez y » sans y songer, vos propres lunettes; et ce » ne sont point celles-ci que j'ai l'audacieuse » intention de vous présenter.
LE S0LTAN.
» Fort bien , je vous entends y malicieux » visir. Vous ordonnerez de ma part à tous » les imans de ne s'occuper que de morale , » dé religion, de ne prêcher que la paix , que » la tolérance , et de ne jamais se mêler de n politique.
n Quelles sont ces autres lunettes si p^tes » et si diversement colorées ?
a Ce sont celles des femmes de votre harem .
LE SULTAN
» Il serait assez ridicule que je m'en ser- >i visse même pour un moment.
LE VISIR
h Vous ne seriez pourtant pas le premier
248 LES LimETTBS.
» pi4nce qui ait tu tous les objets , itoéme les » plus graves, à travers de semUaUes lor— » guettes. V
LE SULTAN (// Ics approche de ses yeujc).
» Ah î c(ue de jalousies , que de vanités , >) que de querelles, que dmconstânce, que » de flatteries , que de vengeances , que de » méchancetés ! Essayons cette lunette rouîl- » lée i elle appartient sans doute & une femme » âgée : j>eut-etre me présenterà-t-eHe les » ohjets plus gravement que lés aUttes.
LE VlSlR.
» Zoraïme , tu parais bien irritée. Quel est » le sujet qui excite ta colère?
LE SULTAH.
h Vortrè injustice et votre ingratitude. Je » viens d'entendre un vieux moraliste , bouffi » d'orgueil, qui déclame avec violence contre » tous les défauts prétendus de notre feexe, » parce que jénne il était trop sot pour ^i être >» bien traité , et que vieux il n'est plus sen- » sible à ses charmes. Vous oubliez trop soui) Vêtit que h» femiMs prot^ent Virtr* ber-
» ceaUy soignent yôtre enfance y embdUssent
» votre jeunesse^ font le bodheur de votre
» tnaturité ^ et sont les dernières consolations
» de votre vieillesse. Elles se voient condam-
M nëes par vous à pratiquer sans cesse des
M vertus dont vous tle Connaissez que le nom ,
» et à remplir une foule de devoirs auxquels
» il vous serait impossible de vous soumett^^,
w Nous avons des défauts ; maïs nous vous
» les devons tous : c'est pour vous plaire que
» nous paraissons vaines et coquettes; c'est
» votre ijiconstance qui nous rend jalouses ;
» ce sont les chagrins que vous nous causez
» qui excitent nos querelles y qui nous portent
» à la vei^eance | enfin c'est pour éviter d'être
M esclaves et victimes de nos tyrans, que nous
» cherchons à les dominer : en un mot , nos
» vertus von? appartiennent, et nos vices vien-
» nent de vous.
LE TISIR.
Si Côtmnétit ! je m'attendais à des foliés , et » voilà dêf là sagesse.
LE SULTAN (ôtont st^ lunettcs).
h Mû M y tmTy k tieillc a «lîôon; j^ vou- » kk dévèremmit téfortMr les mœat^ des
aSo LES LUHETTES.
M femmes ; mais je vois bien que c'est parles )> nôtres que la réforme doit commencer.
» A quoi servent ces immenses lunettes M qu'à peine je puis tenir dans mes mains?
LE VISIK^
M Ce sont celles à travers lesquelles Tor- » gueil de chaque peuple s'examine et se juge » lui-même. Chacun, n'envisageant que son » beau côté , croit ainsi l'emporter sur tous » les autres.
LE SULTAN
» Voyons. En effet , l'Espagnol croit qu'il » excelle par son héroïque fierté , le Romain » par la grandeur de ses souvenirs , l'Italien » par son goût pour les arts , le Russe par sou M intrépidité , le Chinois par sa constance dans » ses coutumes et dans ses lois , le Turc par » sa bonne foi et par la pureté de son culte, » l'Allemand par sa bonté, l'Anglais par sa » raison , le Français par son esprit.
LE yisiR.
». Et ne voyez-vous pas ausisi cette autre » lunette ? C'est celle d'une espèce de peuple
>y disséminé partout et partout le même : c^est » le peuple des courtisans.
^ LE SIJLTAlf.
» Ah ! je les connais trop bien pour être » tenté de les essayer; elles sont d'ailleurs M trop remplies de taches ; Fégoisme seul peut » s'en servir sans dégoût.
» Mais ces dernières lunettes , pourquoi les » mettez-vous à part?
LE VISIR
M Pour de très-bonnes raisons. Votrahau- M tesse a besoin de repos , et Pexamen de » celles-ci pourrait fort bien l'agiter et la pri- » ,ver pour quelque temps du sonuneil : ce » sont deux lunettes qui servent à deux esprits » de parti très-opposés ; l'un ne voit les ob- » jets que sous le rapport de l'intérêt général , » l'autre sous celui de l'intérêt privé, et....
LE SULTAN
» Il suffit. Ceci demande une plus froide )) méditation. D'ailleurs, ma résolution est M prise à cet égard , et ma justice saura briser » toutes lunettes d'esprit de parti ; elles doi- )) vent disparaître devant celle de l'intérêt na-
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i> tional > la seule dont un boa prioeo yeilille » se servir. »
« Telle fut , reprit Alofd le ministre européen qui venait d^achever son coipit^^ telle fut la conversation du sultan et du visir.
» Mon cher comte , je vous remercie , répondit le prince ; vos lunettes m'éclairent , elles me rendront plus indulgent. Je vois que les hommes sont plus trompés que méchans.
Chacun considère les objets suivant la position où il est placé.' Il vàtlt mieux les éclairer que les comprimer, et je veux les amener doucement à concilier leurs diflférens intérêts pour les faire concourir tous au bien général. Les goûts, les penchan&, les passions seront éternellement variés. Ce sont les vents qui agitent l'océan de la vie humaine ; ils favorisent la navigation d'un pilote habile, et jettent sur les écueils celui qui ne connaît point l'art de s'en servir.
», Votre apologue lUe rappelle ces vers d'un ancien poète romain (i), traduits par un sage moderne (2) : » ,
Chacun a ses plaisirs : ménageai ceux des autres ,
(t) Hdrace.
(â) Durt.
Et ne les forcez point de s'asserynr slux vôtres.
Le sort du bœuf fait envie au coursier :
Crois-moi , chacun dopt faire son métier.
U est des gens qui ji'ont ni pourpre de Carie , Ni T9ief pr^ievx , ni Iïi»rbf es , i» taU^^x j Mab j'en connais aussi qui n'en ont point envie. Voilà deux frères : l'un n'aime que le repos Et méprise tout l'or du tyran de Lydie $ Poui*quoi l'autre aussi riche ëpuise-t-il sa vie A faire dans ses champs de pénibles travaux?
C'est le secret du dieu que l'on nomme Génie; Tantôt blanc , tantôt noir, ou propiee ou malin , Qui Bf ît , meurt avec nous et fidt notre dotlin.