UNE FOLIE CHASSE L'AUTRE
J'ai toujours , comme un bon Parisien , aimé la nouveauté en fait de modes et de plaisirs; elle plait à tout le monde sans nuire à personne ; je ne la redoute qu'en fait de législation. Je veux de la variété dans mes amusemens , et de la fixité dans mes intérêts ; je verrais volontiers nos jolies femmes changer tous les mois la forme de leurs robes et de leurs chapeaux; mais je frémis encore au seul souvenir du temps où nous changions plus fréquemment de lois que d^habits.
Par malheur on rencontre un trop grand nombre de gens qui ne pensent pas ainsi ^ et la plupart de nos écrivains politiques , tristes usurpateurs du champ de la littérature^ paraissent doués d'une imagination créatrice , plus vive, plus féconde et plus légère que celle de nos modistes les plus renommées.
LA DISPUTE ÏNtERROMPUE. l55
Ou en serions -nous si les barrières d'une Charte solide n'arrêtaient leur téméraire activité? Nous nous verrions encore les victimes de leur aventureux système et de leur législation rétrograde ou vélocifère^
Me promenant un jour au Luxembourg dans le dessein de respirer un air pur, et de rafraîchir mon cerveau échauffé par la lecture de plusieurs pamphlets bien acres, bien lourds et bien mordans, je fus accosté, sans pouvoir éviter cette fâcheuse rencontre, par trois de ces fameux législateurs de salons , de ces Salons de gazettes , de ces Dracons de brochures , de ces Lycurgues de feuilletons qui tous , réunis pour détruire, et divisés pour édifier , prennent leurs intérêts pour des opinions, leurs passions pour des principes , leurs rêveries pour des institutions, et leurs sophismes pour des vérités.
Le cercle étroit de leurs coteries est leur horizon ; leur vanité qui le remplit se croit une supériorité morale ; et , comme cette vanité est très-peu ménagée par le public , ife voient la France sur le bord d'un abime , et proclaqpient la patrie en dai^er.
Attribuant ce qu'on peut faire de bien aux lumières qui jaillissent de leurs écrits , et les
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faut^ qui ^ commettent» k l'oubU dan;» lequel oo hm^ leur» talens sublime» , ils me rappellent Vorgueil de ee ver luisant (pi s'attribuait le doux éclat qu'un beau clair de lune répandait sur la prairie , et accusait les autres de vouloir» par jalousie» éteindre smi flambeau, lorsque r<Hnbre répandue par quelques nuages obscurcissait passagèrement la clarté du ciel.
Je fus d'abord surpris de voir marcher ens^3)ble et en bcmne intelligence trois hommes ^ partis si différens> et qui , pendant le cours d« la révolution , avaient constftuunent suivi des bannières si opposées. Mon étonnement redoubla lorsque je les entendis parler.
Le plus parfait accord semblait régner entre eux ( ib ne voulaient que la Charte , ne ju* raii^t que la Charte , et proelamaiwt tous les principes de la liberté constitotionnelle dans sa plus grande extension.
Ciomme je suis bonhomme^ je les crus, je l'aTOue , sincèrement convertis , et je me félicitais intérieurement de ce progrès de la nûspn> jusque-4à si vivement désiré et si vai^ wdvmnt attendu. Biais bientôt la suite de leur entretien diss^ mon erreur,et me prouva que leur alliance afiqparente n'était qu'offensive et momentanée.
INTERROMPUE. nSj
Déplorant avec amertume les calamités de la France , ils déclamèrent avec animosité contre le siècle , dénaturant le bien , exagérant le mal, comptant pour rien le temps, les hommes, les intérêts, la nécessité ; la moindre erreur, à leurs yeux, était crime; la bonté, faiblesse; la bienfaisance, dilapidation; l'opposition , conspiration.
Fatigué de ces diatribes qu'ils répétaient sur dîfférens tons , mais en chœur , j'eus la malice de vouloir rompre cet accord et de faire cesser cette harmonie; j'y réussis par une seule question. « Vous parlez d'or, leur dis-je , Mes- » sieurs; je vois qu'en nous privant de vos lu- » mières, nous courons en aveugles à notre » perte ; mais, de grâce , ne dédaignez pas de )) m'éclairer , et dites-moi ce que vous feriez » pour le bonheur du peuple et pour assurer » le maintien de cette Charte qui nous est si )) chère , si l'on vous rendait justice , et si l'on M vous consultait. »
A ces mots, la discorde éclate ; nos trois amis parlent avec la même chaleur , mais ne s'entendent plus. L'un veut que l'autorité , sous le voile de la Charte, devienne absolue, et conserve l'ordre par la crainte, lien, comme on le sait , bien plus fort que l'amour.