SUR LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L'HISTOIRE
Un auteur a rempli le premier devoir imposé à tout historien 9 lorsqu'il a prouvé son attachement à sa patrie , son dévouement à la justice , son respect pour la vérité , et le désir ardent d'inspirer la haine du vice et l'amour de la vertu.
C'était là le premier mérite de ces grands historiens de l'antiquité, que nous admirons tant et que nous imitons si peu. Ils mesuraient les hommes et leurs actions , non sur des systèmes et de prétendus principes qu'une passion fait naître , et qu'une autre détruit ; mais sur une règle invariable , celle de la justice et de la morale : aussi leurs jugemens sont confirmés par la voix des siècles. L'esprit de système , de secte , de parti , n'est que pour un lieu , pour un jour; la justice et la vérité sont de tous les temps et de tous les pays.
SUR LA MANIÈRE d'ÉCRIRE l'hISTOIRE. 2&Z
Par quelle fatalité ces peintres immortels du crime et de la vertu sont-ils restés jusqu'à présent parmi nous, non sans émules , mais sans égaux?
Comment l'Europe moderne , qui oppose avec fierté tant de chefs - d'œuvre dans tous les genres à ceux qui oiit illustré les beaux jours d'Athènes et de Rome , offre-t-elle si peu de noms qu'on puisse comparer aux noms de Thucydide , de Xénophon , de Tite-Live , de Salluste et de Tacite ?
Bossuet , qu'on doit excepter , Bossuet , allumant dans le ciel le flambeau de l'histoire y a fait un tableau sublime de la naissance et de la chute de ces grands empires que la pensée de l'Étemel a créés > et que son souffle a détruits ; mais il n'a point parlé des peuples modernes.
L'illustre Montesquieu n'a porté ses regards pénétrans que sur la grandeur de Rome et sur ses débris.
Machiavel , au-dessus dç son siècle par l'étendue de ses lumières et par la profondeur de sa politique , ne respecta pas la morale ; et la postérité , en admirant son talent , imprime à son nom une tache ineffaçable.
Hume , Robertson et Schiller ont éclairé
204 SUR LA MASIÈRE
leurs contemporains ; ils doivent une grande renommée à la pureté de leur morale , à Téloquence de leur saine philosophie.
Voltaire , plus brillant et plus critiqué , Voltaire , dont le génie sera toujours admiré , malgré les écarts de son imagination et l'acharnement de ses détracteurs , a fait la peinture la plus vraie des siècles modernes. Mais^ trop frappé des inconséquences des hommes , il a quelquefois manqué de gravité , en retraçant avec une ironie trop piquante des sottises tragiques et des folies sanglantes : son Histoire de Qiarles XII , la meilleure qui ait paru jusqu'à nos jours , a été sévèrement critiquée , parce qu'on y trouve à la fois l'action d'un drame et l'intérêt d'un roman. Ainsi , son mérite réel est précisément le défaut que. lui reprochent de froids censeurs.
Avec moins de talent , Saint-Réal et Vertot ont inspiré le même intérêt , et se sont attiré les mêmes critiques.
Mais ces beaux génies , en se frayant des routes nouvelles , en s'élevant au-dessus de la foule des historiens , en assurant à leurs noms une gloire durable, n'ont pas su répandre complètement , sur l'histoire des nations modernes , ce charme que nous trouvons dans les
DECRIRE l'hISTOTRE. 205
annales de ces vieilles nations, dont les mœurs, les religions et les lois ne devraient plus avoir pour nous que l'intérêt d'une stérile curiosité. Pourquoi faut-il donc que les Romains et les Grecs soient si long-temps vainqueurs?
Vainement on a répondu que les peuples anciens, offraient une matière plus riche aux pinceaux de l'histoire; que leurs institutions, leurs mœurs, leurs assemblées publiques présentaient des tableaux plus animés, des sujets plus dramatiques ; qu'enfin tout était colossal, héroïque dans l'antiquité , et dénué de grandeur et d'intérêt dans les temps modernes.
Et qui pourrait soutenir de bonne foi que l'établissement des Francs dans les Gaules ^^ la chute et le démembrement de l'empire romain , les conquêtes et la religion des Arabes, l'empire de Charlemagne , la politique et l'accroissement des pontifes romains-, la chute de tant de dynasties, la fondation de tant de royaumes et de républiques, les exploits et les mœurs de la chevalerie , les aventures épiques des croisades , la lutte des rois et des grands , du sacerdoce et de l'empire , des lois et de la tyrannie féodale , la restauration des sciences et des lettres, la découverte d'un nouveau monde , le changement total produit