‹ Galerie morale et politiqueChapitre 21 sur 27 · DE L'IMPÉRATRICE CATHERINE II · texte numérisé non relu

DE L'IMPÉRATRICE CATHERINE II

XjE feld^maréchal , priace Potenikin , par la rapidité de sa fortune , par Finflueuce qu'U exerça ^ et par la bizarrerie de son caractère , obtint tout ce qu'il méritait , non la gloire , mais la<:élébrité; et l'histoire , en traçant sou portrait, conservera le souvenir non dW gra»d ministre , mai^de l'un des hommes les plus sioguliers qui aient paru daiîs le dix-huitième siècle.

Comme il dut sa renommée à la faveur et son élévation à la bienveillance de Catherine II, il serait difficile de le peindre en le séparant de sa souveraine. Cependant on ne peut les réunir tous deux dans un cadre étroit : peu de pages suffisent pour retracer les singularités , les contrastes du caractère de ce favori , tandis

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qu'il faudrait un volume pour peindre Catherine II. Pourtant le prince de Ligne , par une heureuse faute de langage^ la représentée assez fidèle^neiit d'un seul tarait , en la nommant Catherine-le-Orand .

En effet , elle réunissait au génie d'un grand roi l'esprit, la grâce et les faiblesses d'une femme aimable ; elle aima , elle écrivit comme cette spirituelle reine de Navarre , sœur de François P* , et montra tout à la fois , sur le trône , les grandes qualités et les défauts de Henri IV et de Louis XIV.

Cette f^tnme étonnante mérita , parmi les naticHis du Nord, l'honneur de donner son nom à son siècle : étrangère à la Russie , jeune , sans appui , elle vécut quelques années isolée dans sa cour, négligée ei: ensuite perséc^ée par un époux incapable de l'aj^écier. Auaiion^ut d'ètrie bannie du palais et reléguée dans une {HÎson , une révohition soudaine la sauva et lui donna le suprême pouvoir.

Ëntraluée , enlevéie par cette subite explosion , ^ïle n'eut ni la honte m l'honneur de cette émdacieuse eiM^eprise. ( Je me «sers ici des termes dans lesquels le Graad**Frédéri€ mtXL parla, lorsque j'allais en Russie, fC» 1784 > comme ministre du roi de f rance. )

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L'ambition de quelques guerriers , le mécontentement général , les bizarreries , les faiblesses et les terreurs de Pierre III, furent les causes de cette révolution. Peu de jours après, la crainte des vengeances décida les conjurés à commettre un grand attentat.

Catherine l'ignorait ; elle en gémit : mais , comme elle en recueillit nécessairement le fruit, ses larmes ne purent désamier l'injustice et la malignité, qui se plaisent toujours à voir quelques taches sur une vie glorieuse.

Il n'est pas hors.de propos peut-être de remarquer que le roi de Prusse était brouillé avec cette princesse et vivement aigri contre elle , au moment où sa conversation dissipait dans mon esprit les préventions 'que l'opiniou vulgaire m'avait inspirées sur cet événement.

Catherine acheva ce que Pierre-le-Grand avait commencé : il avait créé, elle fonda j elle recula ses frontières ; elle éclaira ses peuples; les lois furent rassemblées et modifiées ; l'administration prit une marche régulière ; plusieurs académies furent établies ; on y appela les sciences et les arts; la cQur polit ses mœurs , la décence les adoucit ; les boyards s'éclairèrent ; la justice ouvrit ses temples , le malheur et l'innocence y trouvèrent un asile.

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Le commerce, favorisé sur le Pont-Euxin et sur les mers du Nord, réunit la Russie à TEurope par mille liens féconds.

Pétersbourg , dont Pierre-le-Grand avait posé sur un marais la première pierre à la fin du siècle précédent , rivalisa de richesses et d'éclat avec les plus célèbres capitales.

Pierre-le-Grand s'était vu réduit à capituler avec les Turcs, darles XII , avant sa chute , avait pénétré , les armes à la maiu , dans le cœur de la Russie. Catherine abaissa Torgneil ottoman , fit trembler Constantinople , anéantit les Cosaques Zaporaviens , enleva la Finlande aux Suédois , conquit la Crimée , étendit son sceptre sur la mer Caspienne et sur ces vastes contrées d'où jadis la horde dorée des Tartares imposait au^ czars des tributs , des lois et des fers.

Sous son règae , de hardis navigateurs réunirent à son sceptre les côtes occidentales de l'AmériqueL. Une armée navale , nombreuse et disciplinée , sortie des glaces du Nord , fit hardiment le tour de l'Europe étonnée.,^et livra aux flammes , dans l'Archipel , la flotte du sultan.

Argos , Athènes , Sparte et Corinthe virent briller dans leurs murs les armes russes, et

(Catherine fit entendre de nouveau , dans cette ancienne patrie de la gloire , cet appel à la liberté auquel la Grèce répond aujourd'hui avec tant d'éclat»

Cette reine conquérante ne put échapper k l'ivresse de la gloire : après avoir donné un roi à la Pologne , elle le détrôna , et ^ en partageant cette Pologne inoffensive , elle fit l'essai d'un funeste système trop suivi- depuis pour le malheur des nations , celui de substituer la force à la justice et le droit dé convenance au droit des gens. ,

Au reste , on ne peut lui reprocher d'avoir conçu la première idée de ce partage qui brisa les balances de la politique europ^une^ et renversa le grand édifice de cet équilibre des puissances , fondé avec tant de peine et d'efforts , après une guerre de trente ans , par le traité de Westphalie.

Le prince Henri de Prusse ( je le tiens de lui - même ) proposa ce démembremeint à Catherine , et n'en informa le roi sofi frère qu'après s'être assuré du consentement de Fim-' pératrice.

D'abord l'Autriche sembla contraire à cet accroissement de territoire , qui devait augpfienter la force de la Prusse et de la Russie ; mais /

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ne pouvant compter sur lappui de la France dont le faible gouvernement laissait alors tomber la puissance et la gloire^ la cour de Vieiute aima- mieux profiter de cet injuste partage <j«e de s'y <^poser seule et sans alliés»

Plusieurs grands souverains brillaient alors avec majesté sur les principaux trônes de l'Eu* rope : Gustave IIÏ avait reconquis son pouvoir et remplacé , par uae constitution sage et libre , l'autorité d'un sénat ambitieux. Fredéric-le-Grand , rapide dans ses succès , indomptable dans ses revers , s'était également iU^iS^é par ses victoires y par ses^ lois et par ses écrits* Joseph II , empereur y citoyen et philosophe > n'eut peut-être d'autre tort ^ dans son règne , que celui d'avoir raison trop tôt ^ et de s'être, montré pluis éclairé <jue son peuple et que son siècle.

Ce fat au milieu de tant d'habîles honmias d'Etat couronnés 9 qu'une fenmie trouva le moyeu de Jeter un vif éclat , et d atteindre . même à une supériorité asse^ grande pour de* veuir tour à tou;r l'objet de leur crainte > de leujt rivalité > de leur haine et de leur amitié/

^e pQÎds de son sceptre força l'Autriche et laPrusae à terminer > par une proiao^pte fw^. une guerre qui venait de s'allumer : toutes

deux briguèrent son alliance. La France , l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne et le Portugal s'empressèrent de s'unir à elle par des traités de confunercè.

Pétersbourg devint le centre de la politique du monde civilisé. Pierre-le-Grand était venu <ians l'Occident pour apprendre l'art de gouverner ; sous le règne de Catherine , les savans , les littérateurs , les poètes vinrent admirer les clartés qui brillaient dans le Nord, et Voltaire put dire avec raison :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Plus tard,, lorsque de grandes révolutions ébranlèrent les trônes , la cour de Catherine devînt , conrnie <relle de Louis XIV, l'asile des rois.

Cette' princesse ne borna pas sa gloire a luttpr avec égalité contre les monarques ses rivaux ; il suffit de lire ses lettres à Voltaire , au prince de Ligne , à D'Alembert, à Diderot, pour convenir qu'elle savait aussi porter des armes brillantes dans les combats d'esprit.

A(}mirée par les étrangers , elle était véritablement aimée par ses sujets. Ses peuples, justes :pour elle, lui attribuaient avec reconnaissance la prospérité croissante dont ils jouissaient, et n'accusaient que ses ministres

des maux ou des ihjustices qu'ils pouvaient éprouver. !

J'ai traversé avec cette autocratrice son inunense empire ; je l'ai vue la plupart du temps sans gardes ^ parce qu'elle était sans crainte y laissant approcher la foule de sa voiture, et présentant indistinctement sa main aux marchands , aux paysans qui la saluaient du nom de mère. ^

Après avoir rendu hommage au génie de cette illustre touveraine , ceux qu'elle admettait dans sa société intime y la voyaient avec surprise , écartant la froide étiquette , faire oublier momentanément son imposante majesté, et régner seulement encore, comme particulière , par la grâce , par la douceur et par Fesprit.

Son entretien vif , gai , facile , sans apprêt, voilait , pour ainsi dire , l'impératrice ; elle ne reparaissait que dans les momens très-rares où la conversation tombait sur quelques sujets poKtiques : alors un trait subit de caractère , plutôt qu'un trait d'esprit y faisait tout-à-coup reconnaître Catherine-le-Grand. --

Un jour l'un de ses ministres vint lui dire devant moi qu'elle allait recevoir un gouverneur de province. Il l'invitait à lui adresser

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des reproches publics , parce qu'il ayaitt liëgligé d'exécuter un ordre important. Je M'en ferai rien, àit^eWe y faune à récompenser tout haut et à gronder tout bas.

Je me souviens cpi'iuie fcns elle demanda a pkisieiur& personnes qui l'ealouraient ^ ce qu'elle aurait été à leur avis ^ si le sort l'eut (sàl naître konaaie et particulier. L'un répondît qu'elle aurait été un habile ambassadeur; Vautre, un grand ministre; un autre y un écrivain célèbre; moi» tcmr venu^ |e £s, «a riant, qu'elle serait devenuA un général hardi et renommé. Votiê VOUS trompez, reprit - eBe , /e connais ma tâte (strdente; au lieu d'oifriâ^er au grade de général, je ine serais fait tuer comme lieuâenanC de cavalerie.

Au moiïient où ses armées se dkîgeaieat toutes y ère le midi de son empire^ pour combattre les Turcsry ses frontières du nord étaient totalement dégarnies de troupes. Son org]aeil n'avait pas pensé quW roi de Suède osât attaquer sa colossale puissance ; elle se trompait: Gustave III l'attaqua subitement avec uoe ai?mée et une flotte qui y peut - être , auraient pàaetré jusqu'à Pétersbourg , si la promptitude et la fermeté de l'exécution eussent répondu à l'audace de l'entreprise.

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Trois régimcns des gardes , quelques paysans et quelques domestiques levés à la bâte , furent les seules forces qu'on put opjioser dans le prenïier moment aux Suédois. En combattant on négocia. Gustave , se croyant déjà sur du triomphe , voulut dicter une paix dure , et déclara à Timpératrice que, pour obtenir cette paix , eile dei^ait rendre à la Smde et aux Turcs tout ce qui avait été conquis sur eux y rappeler ses armées et soumettre ses différends avec la Porte à son arbitrage.

Catherine avait comriiuniqué cette déclaration à tous les ministres étrangers ; et, lorsque je vins chez elle , elle me demanda ce que j'en pensai». // me semble ^ lui dis-je, que le roi de Suède , en écrivant cet acte , a rêvé quHl avait déjà gagné deux ou trois batailles. — Eh! quand même cela serait , M. le comté, reprit Catherine , il se tromperait encore ; et fût-il arrivé Jusquà Moscow , je saurais bien lui apprendre ce que peut une femme d'un grand caractère y debout sur les débris d'un grand empire. ^

Cette femme si fière , si éclairée , si grande , eut y dit-on ^ des faiblesses ; mais cependant , toujours maîtresse d'elle-même , elle savait les faire respecter. Elle ne cessa jamais de do-

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nimer ceux qui semblaient régner sur son cœur. On pouvait avoir beaucoup de part à son affection sans en prendre aucune aux secrets de sa politique : la femme et la reine restaient séparées. Potemkin fut peut-être le seul des courtisans honorés de son amitié y qui se vit k la fois son favori^son général et son ministre. Les surprenantes singularités^ les bizarres contrastes du caractère de cet homme faisaient comprendre avec peine que Catherine pût reposer sa confiance sur un pareil choix ; mais son génie clairvoyant avait démêlé y sous cette écorce inégale^ raboteuse > sauvage y de grands talens^ et elle persista dans ses sentimens^ parce qu'elle se connaissait la force nécessaire pour ne point souffrir des défauts de son ministre , et pour profiter de ses grandes qualités. Au reste , en dernier résultat , la fortune et les événemens la justifièrent.

Le prince Grégoire-Alexandrowitz Potemkin fut un des hommes les plus extraordinaires de son siècle ; mais il fallait y pour qu'il jouât un rôle aussi marquant, qu'il naquit en Russie, et qu'il vécût sous le règne de Catherine IL Dans tout utre pays , dans tout autre temps, avec tout autre souverain , il aurait été déplacé, et un hasard singulier réunit toutes les

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circonstances auxquelles il pouvait convenir.

11 rassemblait dans sa personne tous les défauts et tous les avantages les plus opposés. 11 était avare et magnifique ^ despote et popurlaire^ dur et bienfaisant ^ oi^eilleux et caressant y politique et confiant^ libertin et superstitieux y audacieux et timide , ambitieux et indiscret. Prodigue avec ses parens, ses maitresses et ses favoris, il ne payait souvent ni sa maison ni ses créanciers. Son crédit dépendit toujours d'ime fenune , et toujours il lui fut infidèle. Rien n'égalait l'activité de son imagination, ni la paresse de son corps. Aucun danger n'efirayait son courage , aucune difficulté ne le faisait renoncer à ses projets; mais le succès le dégoûtait de tout ce qu'il avait entrepris. . '

Il fatiguait l'empire par le nombre de ses emplois et par l'étendue de sa puissance. 11 était lui-même fatigué du poids de son existence , envieux de tout ce qu'il ne faisait pas , et ennuyé de tout ce qu'il faisait. Il ne savait ni goûter le repos , ni jouir de ses occupations. Tout en lui était décousu , travail, plaisir , caractère, maintien. Il avait l'air embarrassé dans toutes les sociétés , et sa présence gênait tout le monde. 11 traitait avec humeur tous

C€!Ux qm le craignaient , et caressait tous ceux qui Fabordaienl fanrilièreroent.

l\ promettait toujours^ tenart pe» et n'ouiiisàt jamais rien. Personne n'avait moins hi fpie lui, peu de gens étaient pïu)s instruits. Il ayait causé aTCcdes hommes habiles dans tontes les professions , dans toutes les sciences , dans tous les arts. Nul ne sut jamais mieux pomper et s'approprier le savoir des autres. 11 aurait étonné dans une conversation un littérateur , QH avtistev ih» artisan et un théologien* Son instruction n'était pas profonde , mais elle était fort étendue. Il parlait bien de tout.

L'inégalité de son humeur répandait une bizarrerie inconcevable dans ses désirs , dans sa conduite, dans sa manière de vivre. Tantôt il foi^îiait le projet de devenir duc de Go*rlande ; tanÉôt il songeait à la couronuFe de Pologne. Souvent il montrait le désir de se faire évêque, ou même simple moine. Il bâtissait un palais superbe, et voulait le vendre avant qu'^l fut achevé. Un jour il ne rêvait que la guerre , et n'était entouré que d'officier» de Tartàres et de Cosaques ; le lendemâîci il ne songeait qu'à la politique , il voulait partager l'empire ottoman et mettre en mouvement tous les cabinets de l'Europe. Dans d'autres

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temps ^ ne s'occupant que de k cour, paré dliabîts magnîfkpies , couvert de cordons de tontes les pinssances, étalant des diamant d^une grosseur et d'une blancheur éblouissantes , il docmait sans sujet de superbes fêtes.

Oh le voyait quelquefois passer fondant un mois , aux yeux de toute la ville, des soirées entières près d'nne jeune filte, paraissant également oublier et toute affaire et toute décence. Quelquefois aussi, pendant plusieurs sensaines, retiré chez hii avec ses nièces et quelques homnies admis^ à son intimité, il restait si^r un sopha saifô parler, jouant aux échecs ou aux cartes, les jamrbes nues, le col déboutonné, ai robe de chambre , le front soucieux , les sourcils froncés , et présentant, aux yeux des étrangers qui venaient le voir , l'aspect d'un farpuche Cosaque.

Toutes ces singularités donnaient souvent de rhnmeur à l'impératrice , mais le rendaient plua piquant pour elle. Dans sa jeunesse , il lui avait plu par l'ardeur de ses feux , par sa valeur, par sa mâle beauté. Arrivé à l'âge mur, il la charmait encore en flattant son orgueil , en calmant ses craintes , en affermissant son pouvoir, en caressant ses chimères héroïques d'empire d'Oient, d'expulsion des barbares

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et de restauration des républiques grecques^ A dix-huit ans , sous-officier dans les gardes à cheval , le jour de la révolution il décida son corps à prendre les armes , et offiit à Catherine sa dragonne pour orner son épée. Bientôt , rival d'Orloflf, il fit pour sa souveraine tout ce qu'une passion romanesque peut inspirer. Il se creva même un œil en cherchant à faire disparaître une tache qui diminuait sa beauté. Banni par son rival , il courut chercher la mort dans les combats et rencontra la gloire.

Parvenu au comble de la faveur, il se débarrassa promptement d'un rôle si long-temps désiré , mais dont le dénouement lui offrait pour perspective une disgrâce obscure. Il donna lui-même des favoris à l'impératrice , et devint son confident , son ami , son général et son ministre.

Panin était le chef du conseil et tenait à l'alliance de la Prusse. Potemkin persuada à l'impératrice que l'amitié de l'empereur lui serait plus utile pour réaliser ses projets contre les Turcs. Il la détermina à s'allier avec Joseph II, et se donna ainsi le moyen de conquérir la Crimée et le pays des Tartares Nogais, qui en dépendait. Rendant à ces contrées leurs noms sonores et antiques , créant une armée navale à

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Kerson et à Sévastojiol^ il persuada à Catherine de venir elle-même admirer ce nouveau théâtre de sa gloire.

Rien ne fut épai^né pour rendre ce voyage à jamais célèbre. De toutes les parties de l'empire, on fit venir de l'argent, des vivres, des chevaux. Les grands chemins furent illuminés par d'énormes bûchers enflammés. On couvrit le Boristhène de galères magnifiques. Cent cinquante mille soldats furent armés et équipés à neuf. On rassembla des Cosaques , on disciplina desTartares. On peupla précipitamment des déserts; on éleva partout des palais. La nudité des plaines de la Crimée fut déguisée par des villages bâtis exprès. On l'éclaira par des feux d'artifice. Des chaînes de montagnes furent illuminées , de belles routes ouvertes par l'armée ; des bois sauvages furent transformés en jardins anglais. -

Le roi de Pologne accourut rendre hommage à celle qui l'avait couronné, et qui depuis le détrôna. L'empereur Joseph II vint lui-même accompagner la marche triomphale de l'impératrice CaÂerine ; et le résultat de ce brillant voyage fut une nouvelle guerre que les Anglais et les Prussiens firent impolitiquement déclarer par les Turcs.

Cettç guierre sca:^dt encore l'ambition de PoteaiJiin en lui donnant l'occasion de conquenr Oczakoff qui resta a la Russie 9 et d'ol)tenir le grand cordon de Saint-George, seule décoration qui manquait à sa vanité.

Ses d/ernier3 triomphes furent le terme de sa vie. Il mourut en Moldavie presque subitement. Sa mort , regrettée par ses nièces et par un petit nombre d'amis y n'occupa que ses rivaux avides de partager ses dépouilles; et elle fut bientôt suivie de cet oubli qui , dans ks oours, remplace si promptement ks bomm^es empressés de la flatterie.

Ce ministre disparut comme on voit passer rapidement ces météores briUans, dont l'éckt étounç^mais n'a rien de solide. Potem^in coin^ meiYça tout , acheva peu : il dérangea les fi^ nances, désorganisa l'armée; mais Û enrichit son pays de quelques déserts qu'il fiit pluii difficile de peupler que de conquérir. La céle'brité de l'impératrice s'aocrut par ces dernières conquêtes; mais comme elles coûtaient beaucoup d'hommes ^ beaucoup d'arg^ut , et rapporUient peu, l'admiration fut pour la sovr^ rain^ , et la haine pour son ministre*

La postéifité , plus juste, par^gera peut-être entre eux l'honneur des succès, mais non la

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sévérité des reproches. Elle ne donnera point à Potemkiii le titre de grand honime ^ mais elle le citera comme un homme extraordinaire ; et^ si Ton veut le peindre avec vérité , on pourra le représenter comme le véritable emblème , comme une image vivante de l'empire de Russie tel qu'il était alors.

Potemkin était , en effets colossal comme la Russie. Il rassemblait^ comme elle ^ dans son esprit^de la culture et des déserts. On y voyait aussi de l'asiatique^ de l'européen, dutartare et du cosaque , la rusticité du onzième siècle et le luxe du dix^huitième , l'amour des let* très , des arts , et la crédulité des cloîtres , 1^ Aruits brillans de la civilisation et quelques traces de la rudesse des mœurs antiques; enfin même , si l'on ose le dire', son œil ouvert , «on œil fermé rappelaient encore cett^ mer Notre toujours ouverte, et cette mer du Nord si long-teinps fermée par les glaces.

Ce portrait peut paraître gigantesque. Ceux qui ont connu Potemkin en attesteront la vé^ rite. Cet homme avait de grands défauts j mais sans eux, peut-r^tre, il n'eût dominé ni sa souveraine ni son pays. ^

6i Catherine eût occupé plus tard le trô|i^ ^ il est probable que son choix ne serait point

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tombé sur un ministre dont le mérite était terni par tant de défauts et de biaarreries. Les Russes d'aujourd'hui ne ressemblent presque plus aux Russes de cette époque. On dirait que y chez ce peuple étonnant, des lustres sont des siècles.

Ce colosse du Nord , depuis qu'il est entré dans la civilisation^ a fait^ dans tous les genres^ des pas de géant. Long-temps étranger à l'Europe, et connu seulement par l'efiroi que, dès son berceau , il avait inspiré à Byzance et aux faibles successeurs de Constantin , il était retombé dans la nuit des ténèbres par la longue oppression que?' les fiers enfans de Gengis-lan /avaient fait peser sur lui. Délivré de cette se^ vitude par quelques czars belliqueux , il se fortifia dans le silence, mais resta inculte et plus Asiatique qu'Européen.

Kerre-le-Grand, nouveau Prométhée, chercha , aux extrémités de l'Europe , le flambeau des sciences , et , en éclairant son peuple étonné , lui donna une nouvelle vie.

Ce grand homme avait répandu dans ses vastes États tous les' germes de gloire, toutes les semences de civilisation : Catherine les développa , et ce travail glorieux occupa tout son règne.

De son temps, le voyageur contepipbtit avec surprise, dans ses provinces, dans ses deux capitales , et même dans sa cour, un singulier contraste de mœurs antiques et de mœurs nouvelles , de savoir et d^ignorance , de rudesse et d'urbanité , de philosophie et de superstition : c'était , pour ainsi dire , un mélange de siècles.

Un seul fait, que je tiens de Catherine elle^ même, suffira pour donner une juste idée de l'incroyable rapidité des progrès de l'instruction dans cet empire. Elle me dit qu'au commencement de son règne , voulant organiser des étabUssemens administratifs et judiciaires dans un seul gowernement y celui de Novogorodj elle ne trouva pas y dans ses vastes États , assez dhommes possédant les premiers élémens de renseignement et du calcul pour remplir son intention; mais que^ vingt^deux ans après, lorsqu'elle disnsa V empire en quarante-un gou^ i^ememensy il se présenta trois Jbis plus de candidats a^fec les qualités requises y qu'il n'existait déplaces à donner dans les chancelleries y dans les tribunaux et dans les bureaux de ces gouifememens.

Partout les ateliers, les exploitations, le§ fatbriques, les manufactures, les hôpitaux, les

écoles , les académies se répandirent et se multiplièrent; les mœurs se perfectionnèrent; enfin l'urbanité, les arts, les sciences conquirent une nouvelle patrie.

La lumière ne dissq>e pas plus promptement les ombres de la nuit. Le signç le plus évident des progrès de la prospérité publique, Taccroissement de la population, couronna tant d'utiles travaux. Catherine , en montant sur le trône , ne trouva pas en Russie plus de dixhuit millions dliabitans ; à la fin de sa vie, elle r^Uait sur trente millions de sujets , qui se sont élevés depuis à quarante millicms.

Paul P", dont l'esprit inquiet, les actes arbitraires et la fin malheureuse ont fait peut-être exagérer les défauts, n'arrêta point l'esprit public dans sa marche progressive. Ce prince instruit protégea les arts, les sciences, les lettres ; et, loin de laisser déchoir la gloire des armes et l'influence politique de la Russie, les ministres éclairés qu'il choisit firent flotter ses étendards en Italie , en Suisse et sur les rives du Rhin.

Depuis, la Russie , courageuse dans ses revers et modérée dans ses triomphes , a porté au plus haut degré son influence sur la politique de l'Europe ; et , si l'état des paysans ,

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quoiqu'il soit journellement adouci y rappelle encore les anciens âges de la Moscowie , dans le reste de la nation presque toutes les traces en sont effacées.

Les grands, les généraux , les ambassadeurs, les magistrats,, les savans, rivalisent avec ceux des plus florissantes monâi'Chies , et les jeimes voyageurs russes, qui parcourent l'Occident pour connaître et comparer les mœui^ de leurs aines en civilisation, n'ont ^tts Besoin d'y chercher dès modèles.

Plusieurs savans , dignes, suçc^^sseuis d'JÉpinus et de PaUas,iUustrent'les itcadémieè de l'Empire. Un écrivain énidît , M.. Rài*anisin, élève pour sa patrie un glprieux monument :

son histoire de Russie; est écrite avec élégance , force et liberté. On voit qiûelques hommes distingués de tette n^tioii cultiver avec succès la littérature française, t^.tliéàtre. russe commence déjà à faire eaitendite, swles bôt^ de la Neva, de nouvelles muses. Un fabuliste même y fait dlieurèux essajs 4^ui3,le ch^pain tracé par ÉsQpe , Hièdre . et » l^a Fontaine : peut-être pourra-t-on côtihaître et apprécier le genre de son talent et la tournure de jses pensées, par cette faible imitation d'une' de ses fables. ^ - •

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