‹ Galerie morale et politiqueChapitre 22 sur 27 · LE RENARD ET LA MARMOTTE · texte numérisé non relu

LE RENARD ET LA MARMOTTE

Où vas-tu, mon coôipère, et qud trouble t'agite?

Disait une marmotte assise dans son f^ ,

En voyant le renard son voisin qui fuyait. .

Ma commère , répond le matois inquiet ,

Je suis 'ChAssé , {iik>scrit ^ exilé par l'envie ;

Victime d'une jooire et v3e calomnie ,

Mon honneur est en proie aux fureurs des méchaiift.

Tu connais ma candeur, mes modestes pencHans.

Quelques poules aussi m'avaient-choisi pour juge ;

Je cours au poulailler qui leur sert de refuge :

Là , des coqs nrgueilleux , querelleurs et tyrans ,

Par des combats cruels vidaient leurs différends :

De poulets expirans la terre était jonchée;

Mainte poule criait, battue, ^&rouchée.

Sans goûter de repos , sans prendre aucun repas ,

Je n'épargne pour eux ni mes soins , ni mes pas j '

La raison', là vertu leur parlent par ma bouche :

Mon éloquente voix les émeut et les touche.

A foro^ de travaux , de fiiftigue e t de temps ,

Je ramène le calme entre les combattans ; . .

Je les rapproebe tous , les unis, les accorde.

Et le silence enfin succède à la discorde.

On m'accuse pourtant de dol et de larcin , ''

Et îe suis poursuivi comme un vil assassin.

Toi , (^ connais mes mœurs , embrasse ma défense,

Et que ta probité venge mon innocence.

Il n'est plus de vertus à l'abri du soupçon ,

Si de la calomnie on sooffipe le poison.

FÂBI.E. 2g'^

Tu me louches VF&imeniy réplique la marmotte : J'en crairms tes discours et ta mine dëvote ; Ton plaidoyer^ compère , est pathétique et beau ; Mais prends-garde au duvet qui couvre ton museau.

Oh ! combien de renards parmi les gens en place Que Ton vante d'abord , et puis après qu'on chasseF Leur zèle ardent et pur ne se reproche rien : Croyez qu'ils n'ont jamais voulu que notre bien. Mais y pauvres en entn^t , riches à leur sortîe>^ Le bronze y l'acajou , la campagne \dLie , £t la maison de ville et le petit château Sont plumes et dupei pendant à leur museau.

Cè*st un mot doux à Toreille que celui de repos y et si doux qu'il peut donner du charme aux idées les plus funèbres. Le mot de cimetière porte au chagrin : il est triste et presquedégoûtant; celui de champ durepos disposekuae mélancolie paisible , colorée par Tespérance* Le premier rappelle la destruction de notre être et ses tristes débris; l'autre nous oflSre l'image de ces ombres heureuses que les anciens faisaient errer doucement dans les bosquets toujours verts de l'Elysée.

Pendant notre vie , le repos est le but que nous cherchons tous à atteindre , ou que nous prétendons désirer. Le mouvement n'est que le moyen d'y arriver , et l'ambition même , cette folle passion qui donnerait une idée du mouvement perpétuel , s'il pouvait péellement exister, paraît regarder, pour peu qu'on veuille la croire, le repos comme la volupté suprême qui doit être le terme de ses travaux. C'est ainsi que Pyrrhus , après avoir développé à son favori ses projets de conquête en Italie,

en Sicile , en Grèce , en Asie , en Afrique^ lui dit:

Alors , cher;Ginëas , yictorieux , oontens ,

Nous pourrons vivre à l'aise et prendre du bon temps.

Le désir des émotions nous fait penser que la vie est dans le mouvement; bientôt la fatigue et la paresse nous persuadent que le bonheur est dans le repos. Le fait est que la Providence^ aussi sage que nous sommes insensés^ a voulu que notre existence f&t partagée entre le mouvement et le repos. Tout ce qu'elle a créé y tout cet immense tableau qui frappe nos regards mortels ou notre imagination intelligente , ne se compose que de perpétuels contrastes entre la lumière et l'ombre > la vérité et l'erreur y le bien et le mal y la raison et les pa3sions y les sens et l'esprit y le repos et le mouvement.

Un mouvement continu et sans relâche serait pour l'homme un supplice égal à celui de Sisyphe ; un repos sans interruption serait la mort du corps et de l'âme , et celui qui sait faire dans ce monde la meilleure distribution du tempd entre ces deux besoins de notre existence y est certainement celui qui sait le mieux jouir de la vie.

2q6 du repos.

Pour le bonheur des homnies, il serait bien à désirer que Dieu^ nous aidant à bien régler ce partage y inspirât aux hommes bons et vertueux un peu plus d'activité , de mouvement , et aux méchans un plus grand besoin de repos; mais le contraire précisément arrive pour le malheur de l'humanité > et partout l'agitation violente des vices et des folies de tout genre triomphe de la paresse indolente qui semble vouer au repos la raison et la vertu.

On se tromperait si l'on donnait à la définition du mot repos un sens trop étendu ; le repos ne peut être V immobilité: physiquemient il peut signifier la cessation du mouvement , mais moralement il n'en représente que la diminution.

Ceux qui cherchent le bonheur dans le repos, n'entendent certainement pas par-là l'anéantissement de toute sensation^ de tout sentiment. Un homme d'esprit, M. Dubudi, a plus ingénieusement rendu leur pensée en définissant le bonheur, V intérêt dans le calme.

On sait bien d'ailleurs qu'il n'existe rien d'absolu , et que tout est relatif ; rien ne se mesure que par son contraire : si on ne voyait pas de laideur , on ne connaîtrait pas de beauté ; on ne comprendrait pas les idées de force ,de gtan^

deuvy à^bonté y szn& ropposîtion des mots de faiblesse , de petitesse et de méchanceté.

Un homme de cinq pieds serait un géant chez im peuple de nains. Le chasseur fatigué se livre à ce qu'il appelle le repos , en courant dîner chez ses amis et goûter ensuite le plaisir d'un concert. Pour l'homme laborieux^ le changement de travail est un repos, he sommeil n'est souvent qu'im repos agité , fatigant pour une conscience troublée ^ et doux seulement pour l'innocence.

La plupart des sentimens qui embellissent la vie parce qu'ils l'animent y sont incompatibles avec le repos : quand l'amour arrive à ce repos ^ il est bien près de sa tombe. Aussi Figaro ne disait pas sans raison que « la pau- »^ vre jeunesse est réduite à choisir entre rcpo^ » sans amour ^ ce qui «st bien ennuyeux y ou » amour sans repos, c&qui se présente de bien )) meilleure grâce. »

Ce repos qu'on désire tant lorsqu'on en est privé , dont on se dégoûte si vite dès qu'on l'a obtenu , est lui-même la cause d'im incroyable mouvement dans l'univers : voyez , pour satisfaire le besoin du repos qu'éprouve un riche voluptueux, pour qu'il s'étende sur un lit moelleux , ou voyage doucement dans sa

398 ÛU REPOS.

dormeuse ^ pour qu'il goûte enfin le plaisir du changement de lieu sans changer de positicm ^ et celui du mouvement sans se mouvoir; voyez, dis-je, quel nombre immense d'hommes ^t obligé de travailler d'esprit et de corps , et de se fatiguer sans relâche , afin de satisfaire les désirs nonchalans de cet ami du repos.

Tout est ainsi partagé dans le monde , et c'est parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne veulent rien faire, que tant d'autres se voient condamnés au travail. Saint Ghrysost^e suppose une ville toute peuplée de riches et une autre toute peuplée de pauvres ; il assure que la première périrait par oisiveté, et que l'autre vivrait et prospérerait par le travail- et l'activité. Je pense autrement ; voici ce qui arriverait : la ville riche deviendrait pauvre et laborieuse , et la ville pauvre arriverait par l'industrie et la richesse au repos ; ce repos deviendrait un objet de souffrance ^ d'ennui , de dégoût pour la première , tandis qu'il serait le but des désirs et la jouissance de la seconde.

Notre existence physiqueiest-sagement r^lée par la nature j notre existence morale est fimtasquement dirigée par les caprices de notre imagination. Aussi voyez conune la distribution du mouvement et du repos est raisonnable

dan$ ce qui concerne notre partie animale : la nature y mère de nos besoins ^ nous porte au mouvement pour les satisfaire y et ensuite au repos dès qu'ils sont satisfaits; elle consacre le jour à notre activité et la nuit à notre tranquillité. Il n'en est pas de même de notre vie morale, rien n^est plus irrégulier ; la lumière , vraie ou fausse de notre esprit, n'a ni lever ni coucher constant ; vive ou modérée , selon nos caprices , tantôt c'est une lune douce et tranquille au milieu du jour, tantôt c'est un soleil ardent au milieu de la nuit.

Notre mouvement physique est presque uniforme comme la santé; notre mouvement moral irrégulier comme la fièvre. Bossuet prétend que Vhomme est un être qui semblejlotter dans les airs et vivre incertain entre le ciel et la terre. D^un côté, dit-il , // semble s'approcher des intelligences célestes^ de Vautre il parait au^essous de la brute.

Peut-être se trompait-il , car nous restons pour la plupart du temps conmie brutes , soumis aux lois étemelles de la sage nature , tandis que , ccmime intelligence , nous nous approchons plus fréquemment de la folie que de la

Avec un peu de bon sens, rien ne nous est

plus facile que de distribuer dans nos journées le repos et le mouyement., de la manière la plus conforme à notre santé et à notre bienêtre. Moralenaent, c'est une autre suaire : c'est un point sur lequel le& plus sages se contredirent. En cette matière , nous sommes rarement d'accord avec nous-mêmps. Montaigne a dit avec raison que , de même quelesjièvres ,ont leur chaud et leur froid , de même nous retombons des effets d^un^ passion ardente dans les effets d'une passion frileuse.

Le mouvement nous lasse ; le repos nous enauie. Tantôt nous désirons tout; tantôt nous sommes dégoûta de tout ; quelquefois, nous croyons. ne pouvoir exister, comme l'abeille, qu'au milieu d'une ruche bruyante ; en d'autres momens , semblables à l'huître et au limaçon, nous ne nous plaisons qu'à rentrer solitaires dans notre coquille.

Une femme d'esprit, ornement du grand monde , M"* de Landbert nous dit : Çest dans la solitude que la vérité nous donne ses le^ çohs ; là nous apprenons à rabattre du prix des choses que notre imagination sait nous surfaire. Le repos, dit-elle, allonge la vie; le monde nous dérobe à nous-mêmes y et la solitude noifs y rend; n'jr craignez pas Vinaction.

DU REPOS. 3oi

Pline nùus apprend quUl vaut mieux passer sa vie à ne rien foiré if u^à faire des riens»

Voilà qui va le mieux du monde. Eh bien !

écoutez la même personne dans uiie autre situation d'esprit. La retraite y dit -elle, a presque toujours trompé ceux qu^elle flattait de V espérance du repos; le monde leur a déplu y parce qu'ils n'ont pas assez plu au monde.

Les Européens , actifs , turbulens , industrieux , consacrent , pour la plupart , leur vie au mouvement, à l'ambition, au travail : aussi écoutéz-les; le bonheur qu'ils se proposent pour terme est rm repos étemel dans le sein de Dieu. Les Orientaux , indolens , inacti& , couchés sur leurs divans , engourdis dans leur sérail , passant leurs journées assis , à fumer et à prendre de l'opium au murmure d'une fontaine, espèrent, dans l'autre monde, un paradis peuplé de vives et ardentes houris, avec lesquelles ils se livreront à des transports sans terme et à des voluptés sans fin.

Le penseur Vauvenargues prétend que la solitude et le repos sont à Vespnt ce que la diète est au corps. Gettepensée est ingénieuse, mais ne décide rien; car si une diète légère guérit , une diète trop longue tue.

Les hommes ne peuvent être comme les marmottes qui passent six mois de l'année sans remuer et sans se nourrir. D'ailleurs , qu'est-ce que la nourriture des âmes? Ce sont les émotions. Eh bien ! les uns en veulent de vives et les autres de douces. L'émotion est le mouvement moral. Quand nous n'en pouvons pas avoir de réelles, nous en cherchons de factices : c'est ce qui donne la vie aux arts; et, malgré tous les événemens tragiques , les agitations véritables^ les peines du cœur, les accidens funestes , dont nous ne sommes que trop entourés , nous courons encore verser des larmes au théâtre pour des malheurs imaginaires .

Le même Vauvenargues le sent bien malgré son stoïcisme : Nous ne connaissons pas , dit-il, l^ attrait des violentes agitations; ceux que nous plaignons de les éprom^r méprisent notre repos.

Pour apprécier la douceur du repos , il faut d'abord désirer peu ; et pouiNant rien n'est plus difficile. JMfontaigne , le plus modéré des honunes , l'éprouvait. Cest un précepte salu-taire , certain et d^aysée intelligence y disait^ il , que ceUd-eiy contentez-^ous du vôtre. Et cependant l'exécution n^en est pas plus fa^

DU BEPOS. 5o5

cile au sage qu'à moi ; la seule variété me plaie ; je hais les morceaux que la nécessité me taille ; la vertu , assignée aux affaires du monde , est une vertu à plusieurs plis , encoi" gnures et coudes pour s'appliquer et se joindre à Vhimudne faiblesse.

Le stoïcisme qui , selon La Bruyère, n^est qu'un jeu d'esprit, nous crée un homme chi-* mërique , tandis que le naïf Montaigne nous prœente un homme réel. Au dire de ces fiers stoïciens, tout ce qui est étranger à nous , ne nous est rien. Notre repos , notre bonheur sont en nous-mêmes; et si, par notre faute, nous ne troublons pas l'ordre, c'est-à-dire, selon eux , le bien suprême , il n'est dans le monde aucun être , aucune chose qui puisse nous nuire , nous affliger et nous faire souffiîr .

En vérité , ces prétendus sages sont les plus graves des fous : en criant, ils nient les douleurs de la goutte , et c'est en laissant échapper les larmes qu'ils renfoncent, qu'on les voit sou^ tenir que la mort d'un ami ou d'un enfant ne doit pas plus ébranler l'âme que la perte d'un vase &agile.

La pauvreté ne les force à convenir d'aucun besoin , et la décrépitude n'a ni laideur ni infirmité pour eux. Leur philosof^e n'^st qu^'une

5o4 DU REPOS,

lutte de la vanité contre la nature , et Fexagération de leur sagesse la transforme en déraison.

Le bon La Fontaine , qui cueillait nondialanunent des vérités comme on cueille des fleurs^ fait très-bien parler à ce propos son philosophe scythe. Voyez, dit-41, cet indiscret stoïcien :

Celui-ci retranche de Tâme Désirs et passions , le bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocens souhaits.

G)ntre de telles gens > quant à moi \e réclame : Us dtent à nos cœurs le principal ressort , Et font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

En effet, la vérité cesse là où Texagération commencie. Si vous retranchiez des maximes les plus contradictoires, et en apparence les plus déraisonnables , émises par les sages ou par les sophistes d'opkdons diverses, ce qu'elles, cmt d'exagéré, vous seriez tout étonné d'en voir sortir de bonnes vérités.

Le^hilosophe chinois Confucius avait raisonf il cherchait en tout le milieu , parce que c'esli dans ce juste nûlieu que se rencontrent, tou-r* jours la sagesse et la vérité.

Si l'on attache un sens trop absolu au mot de feposy au lieu de conserver sa douceur, il

DU REPOS. 5o5

devient un ennui ; car il est vrai , comme le dit La Bruyère, que T ennui est entjré dans le monde par là paresse.

Le véritable repos , tel qu'on peut le désirer, n'est qu'un mouvement ralenti qui tient le milieu entre l'agitation et la langueur. L'Ecriture nous dit que Dieu se reposa Le septième jour de la création; certes ce repos ne pouvait être une inaction totale , un far niente pour l'être qui anime et conserve tout quand il ne crée pas, pour ce principe étemel de tout mouvement et de toute activité.

CTest parce qu'on ne veut pas s'arrêter à une juste idée , que les hommes les plus spirituels se contredisent si souvent dans les éloges ou la satire qu'ils font du repos. La Bruyère dit dans un endroit que la vie est courte et enimyeusCy qu'on la passe toute à désirer ^ et qu'on remet à V avenir son repos. Ce repos, qu'il condamnait sous le nom de paresse , lui parait à présent le but auquel on devrait tendre $ans délai ; sous le nom de mollesse , il en fait encore un plus ingénieux éloge : La mollesse^ dit-il, est un fruit de la bonne fortime , ou un dédommagement de la mauvaise. Par - là ce critique mordant des folies humaines prouve plutôt son esprit que sa raison. Variable dans

5o6 DU REPOS.

ses jugemens , il confirme bien a son propre égard ce qu'il a dit en parlant des autres :

Un homme inégal n'est pas un seul homme ^ ce sont plusieurs : il esf à chaque moment ce quil n était pas, et il va bientôt être ce quil ri a jamais été; il se succède à lui-même.

Qn se trompe presque toujours en voulant rendre une définition trop précise. Toute langue est trop pauvre pour servir la richesse de notre imagination. Aussi nous n'avons souvent qu'un mot pour exprimer une foule d'idées diverses.

Voyez , par exemple , combien le mot de repos présente à l'esprit de nuances et de situations différentes. Le repos de l'homme qui dort est la privation du mouvement; et celui qui veut se livrer sans distraction à l'occupation la plus activer au travail le plus fatigant^ se sert du même tetme , et conjure les importuns de le laisser en repos.

Le repos d'Achille , si funeste aux Grecs , ne venait que de l'extrême agitation de son âme ; son glaive était oisif; mais l'amour de la gloire et la vengeance se livraient dans son cœur des combats plus cruels que ceux qu'il fuyait : ce repos était une colère violente.

DU REPOS. $OJ

Des repos plus apparens encore ne laissent pas d'être très-actife. Vous demandez à voir une jolie femme : on vous dit (ju'elle repose ; vous entrez chez eUe , et vous la trouvez ett efiet assise nonchalamment sur un sopha j mais à ses côtés est une femme de chambre adroite et active , qui l'aide , avec le plus grand soin , à comple'ter sa parure , à ceindre sa tête d'une élégante couronne , à relever l'éclat et la blancheur de son teint : ce travail est interrompu par un grand nombre de billets qu'elle reçoit et qu'elle écrit. Vous avez cru pénétrer dans le sanctuaire de la mollesse , et vous êtes dans la tente d'un jeune conquérant qui remplit son carquois et qui aiguise ses flèches.

Combien d'ailleurs n'existe -t - il pas de genres de repos, tous differens entre eux? Le repos d'un goimnand rassasié est une végétation à peine semblable à la vie. Le repos d'un ambitieux chassé de sa place n'est qu'une triste maladie , dont quelques-uns ont même la bêtise de mourir.

Le repos , acheté par de longs et honorables travaux , est une existence douce qu'animent de satisfaisans souvenirs. La volupté la plus vive de l'âme est peut-être celle du repos que goûte un homme vertueux qui vient de faire

5o8 DU REPOS.

les plus grands efforts pour en sauver un autre .

Les pauvres sont , malgré ce qu'en diseot certaines gens , les hommes qui ont le plus besoin d'être éclairés. Obligés de fuir le repos ^ ils n'ont que deux portes pour en sortir , celle du vice ou celle de la vertu ; et La Bruyère nous rappelle très-justement que , si la pauvreté est la mère des crimes ^ le défaut desprit en est le père : d'où l'on peut conclure que ce philosophe de l'ancien régime n'aurait point condamné l'enseignement mutuel , dans le triste espoir de laisser jouir les pauvres du repos de l'ignorance.

J'écoute certainement avec un grand respect la haute et sévère doctrine des sages de l'antiquité ; mais , malgré moi , ma faiblesse regimbe contre leur frein trop rude , et je me laisserais plus facilement mener par ces philosophes aimables et modérés qui me donnent des leçons plus douces , et dont la devise est rien de trop. *

Epicure , avec ses dieux fainéans et le hasard pour maître^ m'éloigne autant que Zenon m'eflfraie par sa dure insensibilité. J'aime mieux descendre doucement le fleuve de la vie sous la conduite du naïf Montaigne , du bon La Fontaine, du joyeux Horace ; eux seuls me

DU REPOS. Sog

présentent, orné de fleurs, le repos que je comprends, que je souhaite et qui est à ma portée ; repos charmant, également loin. des tourmens et de l'ennui ; repos animé par de légers désirs, satisfait par des plaisirs faciles; repos actif puisqu'il a produit sans fatigue des vers délicieux qui nous plaisent toujours et ne nous lassent jamais. Aussi je répète souvent avec le poète romain :

Ami , que crois-tu que je pense , Et que mon cœur demande aux Dieux ?

De me conserver mon aisance , D'en ôter même à volonté , Pourvu que je puisse , en silence , Des jours que le ciel me dispense , Jouir en pleine liberté.

Livres et fruits en abondance , Tranquillité sur l'avenir, Yoilà mon unique désir ; Voilà mon unique prière Au maître des biens et des maux :

Santé ferme , aisance et repos ; Quant au bonheur c'est mon af&ire.

Tout le monde conviendra que cette pbilo^ Sophie est douce, raisonnable; elle nous montre un but à notre hauteur, un chemin fleuri pour y arriver, un guidé aimable pour nous y conduire, et cependant combien de

3lO DU REPOS.

gens &'égareut encore ea croyant suivre une p^nte si douce.

On ne se borne pas à éviter les fatigues y les ^tations y les chagrins; l'âme devient souvent si. molle, si* effàiainée, et l'imagination la rend si irritaUe, qu'un rien l'effîraie ou la tourmente: la iHdupté. craint une é{>iiie presque aidant que la làobeté ownt un glaive .

Telle est ^ dit Sénèque , la conséquence des raffinemens du luxe : les sens accoutumés aux émotions délicieuses^' irritenê cm moindre choc; rame et le borps sont , pour ainsi dire , désorganisés et gâtés par la volupté;, on ne trouve plus rien de supportable j non par Vificommodite réelle des choses , mais par la faiblesse de celui qu'elles touchent. De-là ces transports ridicules de colère pour une towc qm v^us réveille y pour un éterrèuemenfê qui vous distrait y pour une mouche qu'on ne peut chasser , pour raboiement d'un chien. ^pour le bruit d'une clé tombant par mégaarde de la main d'un esclave. Enfin l'homme , ainsi amolli , ressemble à ces femmelettes q^' on rmi tressaillir et s' emporter pâme q^iïme ptMtts esà fermée brusquement ; tomber en défioàUemce poBur a»oùt semti Fodeatf (fune rase^Ms'éwmouir à la vue d'unesouris.

H tBïi ceartain*qB/uiie délicatesse trop e^iq^ise

Digitize^byVjOOQlC

DU REPOS. ât r

on tix)p recherchée donné a tout ce (jii exfeié le droit et le moyen de trônhlér vôtre repos.

Ce qtd d^âilleùrs rend encore ce repos ûàxîficile à saisir et à conserver, c'est (|ii en le cherchant, même avec la modératroli éonvfenahle, avec ce jngemelrt di^it qwe Montaigne appelle avec raisonn/z outil propre à tout ^ vous pouvra cno6re perdre vôtre peine et vofe pas : cài", en cette* lïtâtiè^é , rien ne dépend èitlûsîvënsent de vous ; ' de plus il vous faut l'aide dfe lâ fortune et le e^tfëërrteriientd'iiutrui. Souvent le hasard et le prochain semBlent conspirer pour voué ravit ce doux rèpbs^ àti môiùént où vous êt€fs pfèt Je Vous y livi!*er.

Peu voefé: sert d'étfe sage s5 vous fétes^ s^eùï ; et , pour <j[u un individu jouisse 8'ùn tranqtiîîlë loisir , il fairt eheo^e, ce qui est très-tare , que' le voaleip de Tôutorité et Pâgitation de là ciii^ jiy mettent pointttop d^ohstacles. 0r , le rèpoi est e*fcoi*é ulhe ^lïése bien autrement difficile pour les petlpfeS'etpottf cêiïx qui feg goiïVétneftt^ qi:fô pour les particuliers. Toitts disent bien que ce i-èpàs^il \t haiévt tendent leuvi €#>rts; mais , à' Wi dire , c'est éïi ïurti)ttriiant te de^ <yue la plupart semblent le cherchera

Un hdtft trié, pour vivre* en: re^;?o^, a divetS besoins qf*r'il fafut satisfaire ; si l'impôt absorbe

3ia DU HEPOS.

une trop grande part de son revenu , adieu sa tranquillité. Il lui est ne'ccssaire par conséquent de pouvoir se plaindre de ceux qui en font inégalement la répartition, et souvent ses plaintes lui attirent des ennemis qui troublent son repos. Si dans son malheur , fraf^ de la justice de sa cause , il écrit sa pensée pour propager un meilleur, systèmç d'administration, et si , à la faveur de l'interprétation , la liberté dont il use est regardée comme licence et sa doctrine çonmie peruideose , que devient sa tranquillité ?

L'homme industrieux n'est-il pas sans cesse exposé à voir sa féiçppde acjiyité, mère de ses doux loisirs, entravée subitement par des réglemens improvisés et par les cent mille bai^ rières que partout le fisc élève? Si k paisible croyance du vertueux I»enn le séduit, et s'il veut y élever ses enfans, d'aptres croyances ne viendront-elles pas le tourmenter dans sa retraite ? Un artiste, enthousiasmé par l'élévation d'un grand caractère , ou indigné de la basse hypocrisie d'ui;igrand personnage, ne se vecrat-ilpasà tout moment en danger de perdre sa liberté ainsi que son repos., parce qu'Uaura fait l'apothéose de la gloire , de la vertu , ou la caricature du vice ? Et si , dans leur conscience.

DU REPOS. 5l3

cet agriculteur , ce négociant^ cet écrivain , ce poète , cet artiste , ont donné leur voix à Homme qu'ik regardent comme le plus éloquent, comme le plus capable de défendre leurs intérêts et de veiller au maintien de leur r^poSj n est-il pas probable qu'ils seront regardés, par d'autres hommes intéressés aux abus , comme des adversaires du repos du gouvernement ?

Il ne faut point s'y tromper , l'intérêt personnel ne voit les objets qu'à travers un verre ardent qui les colore fortement et qui les grossit. La plupart des gouvernés voudraient pour leur repos diminuer le plus possible et même trop entraver l'action du pouvoir, taïKiis que les gouvemans regardent toute résistance qui ralentit ou qui arrête leur marche , et tout reproche contre leurs fautes comme une atteinte dangereuse que l'on porte à leur liberté et à leur repos. C'est ce qui fait que les tribunes publiques trouvent si peu de partisans dans les cours ; aussi, naguère un homme , revêtu d'une grande autorité , disait naïvement que le gouverfiement représentatif n'avait pas été inventé pour le repos des ministres.

Ce mot de repos est presque toujours l'étendard sous lequel deux partis opposés dispu-

3l4 t)tJ REPOS.

tent et combattent. L un demande , pour assurer le repos individuel, qu'on le délivre des entraves qui le gênent, des surveillans quiTépient , de la contrainte qui l'arrête , de l'arbitraire qui le punit. Quelquefois, passionné dans sa marche, il s'efforce de secouer non -seulement les chaînes qui pèsent sur lui , mais les liens qui lui sont nécessaires pour l'unir au corps social. D'un autre côté, c'est pour assurer le repos public , que le parti opposé , craignaut l'agitation au moindre mouvement, et regardant tofttte liberté comme une avant-garde de la licence , se tourmente , et ne croit jamais trouver assez de réglemens , de surveillance et de force pour se tranquilliser.

C'est pour conquérir le repos ^ disent dans totte les siècles les révoltés, que nous nous armons contre le pouvoir,queTious proscrivons, i^tie nous {niions, que nous exterminons nos adtersa-ires.

C'est pour le repos de FÉtat et de FÉglise , disait l'Inquisition , que nous emprisonnons et bràlonTles hérétiques , les Juifs et les MusulmaTïs.

C'est , en tout temps et partout , le désir du repos général qui a fait inventer les prisons, les geôliers, l'espionriage et les supplices.

DU REPOS. 5l5

Enfin , c'est sous le prétexte de conserver le repas du monde entier, que toutes les nations se font 1» guerre , et ont élevé au rang des arts les plus sa vans et les plus nobles, celui de percer, de sabrer, de fusiller et de canonner soa prochain.

Ne Yoyez-vous pas en présence l'une de Vautre deux formidables artilleries, tantôt utiles et tantôt funestes, Fartillerie de la force et l'artillerie de la pensée, c'est-à-dire, les canons et les presses, se faire la guerre laphis achtimée? Eh bien ! l'une prétend n'avoir d'autre destination que celle de défendre l'indépendance et le repos des goovernemens ; l'autre ne lance , dit-elle , ses flèches , cpie po»r donner et consei^er à l'homme ses droits , sa liberté et son repos.

IXesdeux côtés , ily a bien quelque chose de msoniiable dans ces^ prétenitions ; ce qui seulement y manque par malheur trop fréquemment , c'est la modération et la bonne foi ; c'est leur absence trop conmMne qui gâte tout, et c'est parce qu'on les consulte trop rareraewt, <pxe les gouvememens et les peuples s'agitent tant pour courir après im- repos qui leur échappe toujours.

Au milieu de toutes ces contradictions , de

3l6 DU REPOS.

tous ces obstacles , de toutes ces exagérations ^ ce qui est certain, c'est que les rois , qu'on encense ou qu'on offense tour à tour avec une égale injustice, sont de tous les mortels ceux qui doivent jouir le plus rarement et le plus difficilement du repos, précisément parce qu'il y a trop de gens qui se disputent l'honneur de le leur assurer.

Leur position est étrange dans le monde :

c'est la chose la plus rare pour eux que de voir s'approcher de leurs trônes un esprit sans déguisement, une langue sans artifice et un*visage sans masque.

Giacun n'aspire qu'à faire de leur sceptre une arme pour ses propres intérêts ; et tandis que, d'une part et loin de leur palais, des amis trop ardens de la liberté et du repos privé semblent vouloir que les princes soient, comme les dieux d'£picare,sansjnouvement et sans action, de l'autre , ceux qui les entourent demandent qu'ils aient toujoui^ à la main le glaive comme Mars , et la foudre comme Jupiter.

Loin d'envier le sort du chef d'un peuple , je me sens toujours porté à le plaindre, convaincu de la vérité du dire de cet ancien, que celui qui connaîtrait bien le fardeau d^un

DU REPOS. 5lJ

sceptre, ne se baisserait pas pour le ramasser. Je ne comprends pas comment leur raison peut résister à la contradiction perpétuelle des divers langages qu'on leur tient : quelquesuns, pour leiur plaire, risquent, par leur flatterie, de les faire tomber dans l'ivresse et l'incurie les plus dangereuses. Ils les exaltent , les élèvent au-dessus des plus grands hommes de tous les temps , et cherchent à leur persuader qu'ils sont l'objet de l'admiration et de l'affection universelle. Eu vérité > il y aurait de quoi faire tourner la tête au plus sage , et il est bien nécessaire à tous les hommes puissans de se rappeler ces paroles très-raisonnables écrites par le panégyriste de la folie : Qui peut se vanter y dit-il, des éloges qu'il reçoit y quand Homère a chanté les grenouilles et les rats ; Virgile y le moucheron; Glaucus ^ V injustice; le philosophe Favorin y la fièvre quarte; Sé^ nèquey t empereur Claude , et Lucien^ Vdne.

Un autre moyen, bien plus funeste, que prennent les courtisans pour plaire aux princes, c'est, en aflectant un zèle inquiet et ardent pour leur repos y de leur persuader qu'ils courent de grands périls , que de toutes parts il se forme des trames contre eux , et qu'une grande rigueur peut seule affermir leur pouvoir.

5l8 DU REPOS.

Par-là ils les précipitent dans de fausses mesures , changent l'afiection des peuples en crainte , et font naître , par la multiplicité des mécontentemens , des dangers réels à la place de périls apparens.

Us se gardent bien de leur dire qu'un monarque devrait toujours penser qu'il n'est pas une de ses journées qui ne devienne une page d'histoire, que chacun de ses sujets est un témoin inévitable de sa conduite, et que, sur leur témoignage, la postérité rendra son arrêt inexorable. Par de telles vérités ils craindraient de troubler le repos du prince , quoique ce fut le vrai moyen d'assurer ce repos pour le présent comme pour l'avenir.

Ces mêmes flatteurs ne songent pas plus à donner aux rois des nuits tranquilles que des jours heureux. Chacun sait qu'il n'y a point de nuit plus tourmentante que celle qui suit le jour où l«on s'est vengé, et qu'il n'en est pas de plus douce que celle qui succède au jour où l'on a pardonné. Mais ces flatteurs trouvent bien plus leur intérêt à pousser qu'à retenir la colère : aussi les voit-on s'irriter contre tout homme généreux qui ose parler de clémence aux rois.

Ils sont bien loin de voir cette vertu du

même œil que V aigle de Me aux, La clémence , dit Bossuet, est la gloire d'un règne. La vie est si malheureuse d'elle-même , quil ne faut pas y s'Use peut y laisser passer^ dans t accablement des jours si briefs. La mortalité nous rend faibles ^ et, dans cette fragilité , on fait aisément des fautes ; il faut donc se porter à l'indulgence y et excuser les faiblesses du genre humain.

Si ces conseillers funestes qui excitent l'autorité à la rigueur sqnt de bonne foi , c'est une bien fausse idée du repos qui les trompe. La plupart raisonnent ainsi : (f Faites-vous crainn dre , les peuples seront en repos , et le vôtre )) ne sera point troublé. » Machiavel, trop souvent leur oracle , ne s'égarait pas à ce point ; il dit quelque part : Là ou les peuples sont contens, les conspirations sont impossibles. Rien n'est durable comme le repos dont l'affection est la base ; rien n'est précaire comme le repos commandé par la crainte.

Quand un pouvoir trop rigoureux croit avoir éteint le feu , il n'a fait que le couvrir ; que d'hommes, dans tous les siècles, ont pris le repos forcé de la liberté pour sa mort I Plus le sommeil des peuples paraît profond, plus on doit craindre l'agitation de leur réveil. Si ce

320 DU KEPOS.

repos trop absolu se prolongeait , activité , industrie ^ prospérité, force nationale, tout s'engourdirait , et le chef de l'État , sans force contre les dangers extérieurs , perdrait bientôt lui-même son repos comme sa sûreté.

La Bruyère l'a dit , quand le peuple est en agitation^ on ne comprend pas par où le calme peut rentrer; et , quand il est paisible y on ne voit pas par où le calme peut en sortir. Aussi ce que la modération doit conseiller pour le repos général , c'est de maintenir les peuples dans un doux mais vif mouvement , mitoyen entre la violence et la langueur; il ne se trouve que dans la vraie liberté : c'est ce mouvement dont voulait parler Platon , en disant que les essaims d^ abeilles qui résonnent le plus et qui font le plus de bruit ^ sont les plus fructueux et les plus sains.

Ce qui éloigne le plus, dans l'intérieur comme à l'extérieur , l'espoir du repos pour les gouvememens et pour les peuples , ce n'est pas tant l'humeur trop remuante des uns , et la sévérité trop active des autres , que le manque de bonne foi ; car il est évident que cette bonne foi est la seule planche solide sur laquelle , dans toutes les conditions , on puisse se reposer. Dès qu'elle disparaît, les hommes

suas i^ui crftigftent tout et sacciodient à tonkt } ce qw e&t oca^ronapu ne tardeipas à toïùr J^Tp *et le prenuer trait de la corruption des mœurs. y auÎYaid; Mootai^e, eu h biamisse^ ment de .lavemté» Pindare dit que la/rancbise est le commencement d'mne grande vertu. Ce* tait la firemière qualiië que Platon demandait au igouvemc^osieiit id'fune i:épublk|pe. Memtiry dit un ancâen^ c'est montrer qu*on ^fnéprise Dieu et {fuou craint les hommes.

Je sais bien qu'en politique <ml ^décore sou^ Tent la itrcmiperîe kIu aiom tde finesse; mais^ au yrai^ la finesse n'est autre «dbase que la petite moimaie de la faussée.

Pour ma part , j'ai toujours <^ru mardber plus directement à mon repos en profitsoit des discours de l'inimitié ipii me moatrait mes fautes 9 qu'ien ime laissant égaorer par les l<manges flatteuses qui me les cachaient : la flatterie nous laisse i^jorpreadve y la «alyeillanee w>us avertit.

Xia .plus «ftile vérité qu'on puisse àhe aux jboQtimes pwJSMns pour assurer leur repos ^ se trouFe dans ces paroles de Hutarque : Ze principal avantage de la justice et de la bonne f^,âfest de rendre la force imaUe.

i^'errturJia plus icommune ^ celle qui nuk

le plus à notre repos ^ est une erreur qui m'étonne toujours à tel point, que j'ai peine à la. distinguer de la folie. On conçoit qu'un homme , embarqué sur un vaisseau , cherche , malgré la fureur des vents, l'agitation des flots et. les secousses du roulis et an tangage y à s'asseoir, à se coucher, à se tenir le plus commodément possible, et à jouir ainsi de la seule espèce de repos et de bien - être que lui permettent les événemens de la navigation et les caprices des élémens. Mais pourrait-on comprendre celui qui, dans une telle position, voudrait absolument jouir sur un navire d'un repos aussi stable, d'une immobilité aussi parfaite que dans un logement bâti sur la terre ferme? Et ne serait-il pas insensé, s'il se plai-r gnait sans cesse.de voir dans sa marche les vents et la température changer continuellement?

La vie humaine n'est qu'un point imperceptible dans l'espace et dans le temps. Le tem^ y cette image mobile de fimmobile éternité^ crée , renouvelle et détruit tout. C'est un tableau motivant dont les scènes variées se déroulent à nos yeux et changent sans cesse.

La vie de l'homme le mieux traité par la -nature dure à peine un siècle; et l'on Sait avec

<juelle rapidité' ce siècle s'écoule* Supposez, dans la même famille, quai^ante centenaires seulement qui se soient succédés, et. voyez, depuis les querelles de Mariifô et de Sylla jusqu'à l'époque moderne de la république, de l'empire et de la restauration, combien ce peu d'hommes auront vu 'briller, disparaître et s'élever de royaumes, de républiques, d'institutions et de cultes diflFérens; combien de fois, en naviguant sur cet océan des âges, ils auront vu de révolutions dans les mœurs ,^ de tempêtes, de naufrages , de destructions, de mondes nouveaux; et ensuite abstenez -vous de rire, si vous le pouvez, en écoutant ces pig-r mées oi^ueilleux qui croient la nature bouleversée parce que le temps, dans son vol rapide, froisse de son aile de précaires grandeurs et des biens fragiles ; parce que son flambeau éclaire ce qui était dans- l'ombre ; et parce qu'enfin la roue de la fortune , qui ne s'arrête jamais , élève ce qui était en bas et abaisse ce qui était élevé.

Au lieu de se soumettre à la nécessité, de vivre selon le temps , de chercher, ainsi que la sagesse le veut , à maintenir leur âme dans un état de calme, et de voguer doucement au gré

Page 1