‹ Galerie morale et politiqueChapitre 9 sur 27 · DES CARICATURES · texte numérisé non relu

DES CARICATURES

Il n'est rien de plus amusant que les caricatures pour ceux qui les regardent, pourvu qu'elles ne les regardent pas. Par elles le boulevard attire la foule; c'est le salon de tous les musards français et étrangers , et dans les grandes villes , quelles que soient les circonstances et les opinions, le parti des musards est toujours le plus nombreux.

L'étalage des caricatures est un vrai spectacle g^r^^^w y chacun vient voir ces pantomimes immobiles, ces comédies à tiroir où Momus, imitant le jeu muet , mais expressif, que Thalie emploie souvent , laisse au spectateur le soin et le plaisir du dialogue. Les caricatures , ainsi que la comédie , corrigent les mœurs en riant.

Comme le mot caricature y eut dire charge , tout ce qui est chargé et exagéré est de son domaine ; domaine vaste , puisqu'il n'a de limites que celles du ridicule. Vous savez qu'on abuse de tout , même des charges ; ce fait est prouvé dans les cours comme aux boulevards.

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Aussi nous avons vu le crayon et le burin , parfois plus immoraux que le brodequin comi- <jue , braver la décence , faire rougir la pudeur , parodier la vertu, insulter au malheur.

Les artistes caricaturiens se sont trop souvent montrés bas courtisans de la puissance et de la fortune ; ils ont battu plus d'une fois les gens à terre , et plus d'une fois on aurait pu , si leurs noms et leurs figures avaient été aussi connus et aussi publîcs que leurs ouvrages , les punir avec leur propre férule , et les représenter très-ressemblans sous la forme du Caméléon ou sous celle du Janus à double visage.

Je laisse de coté les caricatures qui ne ridiculisent que la mode : la mode est une puissance très-populaire ; elle ne s'effarouche ni des propos ni des regards indiscrets ; et , semblable à certaines jeunes femmes , il lui est égal qu'on dise du bien ou du mal d'elle , pourvu qu'on en parle ; qu'on l'estime ou qu'on la blâme , pourvu qu'on la regarde et qu'on la suive.

Comme beaucoup de coquettes , elle craindrait plutôt trop de respect que trop de timidité ; les neutres sont ses ennemis ; elle n'aime guère que ceux qui l'attaquent.

Les caricatures qui cherchent à jeter du ridicule sur les étrangers devraient être défendues

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par l'urbanité française } elles sont injustes et inhospitalières, oj^sëes, en morale , aux liens dont le ciel veut unir tous les honrunes , en philosophie, à la raison qui doit combattre tous les préjugés. Cette grossièreté au milieu d'un peuple poli devrait être réprimée : ceux qui se la permettent n'ont d'excuse que le droit de représailles ; mais doit-on imiter ce qu'on blâme , et copier les artistes du Mob de Londres ? Est-ce un bon moyen d'attaquer l'anglomanie ou de se venger des épigrammes gravées dont on tapisse les rues de Londres contre les Français ?

Cette pensée de Marc-Aurèle vaut mieux qu'une caricature: J^eux-tute venger de celui qui t'offense ? prowe que tu ne lui ressembles pas.

Les caricatures qui attaquent les défauts personnels sont de véritables injures ; on ne les suj^rte pas dans la conversation , et je ne sais pourquoi on les pardonne au crayon et au burin. C'est une méchanceté sans esprit ^ et dont la plus grande partie du genre humain est intéressée à proscrire l'usage , car la grâce et la beauté sont encore, plus que la vertu et la bonté, en minorité sur la terre. D'ailleurs il ne serait piquant de tourner en ridicule le dé-*

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îmt physique d'un personnage , que lorequ'il a quelque analogie avec son défaut moral. Il est permis de ril^d'un pédant presque aveugle qui veut montrer le chemin aux autres , d'un boiteux qui ne marche jamais droit en affaires , d'un bossu qui a l'esprit .de travers.

Récenmaent on a vu^ la foule s'empresser autour de caricatures nonîbrçuses et variées (i) , dont le but était de draper des jeunes gens qu'on accusait de vouloir sortir de leur état. Quel était le but de ces plaisanteries ? de ramener l'inégalité proscrite par les lois. Ce serait une chimère ridicule et presque coupable de détruire l'esprit militaire qui doit animer pour la défense de la patrie et du roi toutes les classes de citoyens. Les artistes en sont incapables , car je les crois tous animés de ces nobles sentimens. Leur unique objet était donc de ridiculiser des moustaches et des éperons convenables seulement aux militaires , et non celui de dénigrer une profession honorable , utile, Fune des mamelles de la France , comme le disait Sully , et d'où il est sorti aussi souvent du sang pour la gloire de la patrie que du lait

(i) Caricatures de M. Kalicot et de M»l« Perkale.

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pour sa prospérité. Artistes , souvenez-vous que , s'il faut respecter l'honneur des Français, on doit aussi ménager leur amour-propre qui est l'image inséparable et comme l'ombre de cet honneur.

Mais enfin, me dira-t-on , faites grâce à la galté française ; elle est nationale conunc l'honneur. Nous devons aimer, combattre çt rire , parce que nous sommes Français ; nous rions de tout, même de nos malheurs ; rire est un besoin pour nous. Mazarin aurait craint de nous voir cesser de payer , si nous avions cessé de chanter et dé rire. Ainsi prenez votre parti , il nous faut des caricatures; elles donnent de la vogue aux artistes, de l'argent aux étaleurs et du plaisir aux passans : laissez-nous les donc.

Je le veux bien; mais les vices , les ridicules de caractère , l'intrigue , la jalousie, la cupidité , la sottise , la fourberie, la vanité ne vous offrent-elles pas un champ assez vaste, assez fertile ? Ne craignez pas que nous cessions en ce genre d'offrir une riche matière à vos crayons. Vous ne dessinez que des parades; je vous propose de graver des comédies , et , pour vous prouver que je ne suis pas difficile , je vous dirai que j'ai ri franchement de votre Solliciteur concave et de votre Solliciteur convexe . Je pour-

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raïs en citer plusieurs autres, mais je ne veux pas faire ici une revue de caricatures. Tombez donc sur les flatteurs , les importuns , les exagérés , les vindicatifs, les délateurs , les aveugles moraux , les oiseaux de nuit politiques, et voua ferez du bien en riant.

Telles étaient les réflexions que je faisais l'autre jour en musardant avec un de mes amis. « Monsieur , me dit alors un jeune artiste qui m'écoutaît avec attention, vos conseils sont bons , mais un peu dangereux; en les suivant , nous nous ferions une légion d'ennemis , et notre musée des rues, puisqu'il vous plaît de le nommer ainsi , serait bientôt considéré par beaucoup de gens comme une galerie de portraits, n

Rassurez-y ous , lui répondis- je , personne ne voudra s'y reconnaître ; et vos caricatures , ainsi que la comédie , seront un miroir magique où chacun ne verra que son voisin.

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