SUR M. LE COMTE DE SÉGUR. XXI
« un peu altéré ce bonheur ; ma reconnaissance pour mon guide, « pour mon bienfaiteur, m'eût pesé, si je n'avais pu la lui faire con- « naître... »
Rentré à la Chambre des pairs au moment où M. Decazes usait de sa faveur pour ramener du moins quelque conciliation entre tant de violences contradictoires, M. de Ségur passa les onze dernières années de sa vie dans un loisir occupé, dans les travaux ou les délassements littéraires, entremêlés aux devoirs politiques que les circonstances d'alors imposaient à tous les hommes d'un libéralisme éclairé. Le succès de ses Mémoires fut grand et dut le tenter à une continuation que tous désiraient : ce fut peut-être bon goût à lui de laisser les lecteurs sur ce regret et d'en rester pour son compte aux années brillantes et sans mélange. Ce fut à coup sur une noble action que de se refuser à quelques instances plus pressantes ; le hbraireéditeur ne lui demandait qu'un quatrième volume qu'il aurait intitulé : Empire. La somme qu'il offrait était telle que le permettaient alors les ressources opulentes de la librairie et le concert merveilleux de l'intérêt public : trente billets de 1,0 00 fr. le jour de la remise du manuscrit. M, de Ségur n'hésita point un moment : « Je dois tout à « l'empereur, disait-il dans l'intimité; quoique je n'aie que du bien « personnel à en dire, il y aurait des faits toutefois qui seraient iné- « vitables ; il y en aurait d'autres qui seraient mal interprétés, et qui (' pourraient actuellement servir d'arme à ses ennemis et tourner a contre sa mémoire. — Oh! plus tard, je ne dis pas. »
M. de Ségur mourut^ au lendemain du triomphe de juillet. Quinze jours auparavant, un matin, sur son canapé, quatre vieillards étaient assis, lui, le général La Fayette, le général Mathieu Dumas et M. de Barbé-Marbois ; le plus jeune des quatre était septuagénaire ; ils causaient ensemble de la situation politique et de leurs craintes, des révolutions qu'ils avaient vues et de celles qu'ils présageaient encore.. C'était un spectacle touchant et inexprimable pour qui l'a pu surprendre, que cet entretien prudent, fin et doux, que ces vieillesses amies dont l'une allait être bien jeune encore, et dont aucune n'était lassée.
Mais j'aime mieux finir sur un trait plus humble, plus assorti à la morale familière dont M. de Ségur n'était îin si fidèle et si persuasif organe que parce qu'il la pratiqua. Sa bonté de cœur attentive et dé-
• Le 27 août i8ju.