‹ Galerie moraleChapitre 15 sur 59 · XXII NOTICE SLR M. LE COMTE DE SÉGL'R · texte numérisé non relu

XXII NOTICE SLR M. LE COMTE DE SÉGL'R

licate ne se démentit pas un seul jour au milieu des souffrances souvent très-vives qui précédèrent sa fin. Un jour qu'il dictait selon sa coutume, son secrétaire, distrait peut-être, ou entendant mal la voix déjà altérée, lui fit répéter le même mot deux et trois fois; à la troisième, un mouvement de vivacité et d'humeur échappa. La dictée continuant, M. de Ségur eut soin d'adresser à plusieurs reprises la parole au jeune homme, comme pour couvrir ce mouvement involontaire ; mais il put deviner, à l'accent un peu ému des réponses, l'impression pénible qu'il avait causée. La dictée s'achevait et le secrétaire finissait d'écrire, lorsque tout d'un coup il aperçut le vieillard de soixante-dix-huit ans qui s'était levé du canapé où il reposait et qui s'approchait de lui en tâtonnant : « Mon ami, je vous ai fait tout à l'heure de la peine, pardonnez-moi. » Ce furent ses paroles. Le secrétaire, bien digne d'ailleurs d'un tel témoignage, ne put que saisir cette main vénérable qui le cherchait, en la baignant de larmes. Je ne sais si je m'abuse, mais un tel trait bien simple, si on l'omettait quand on en a connaissance, ferait faute au portrait du moraliste, et l'on n'aurait pas tout entier devant les yeux l'auteur dp. l'essai sur la Bienveillance.

Sainte-Bèuvê.

i5 mai 1843.

C'est pour les hommes heureux, riches et puissants, que j'ai composé cette Ga/er/e, bien que je sache qu'ils sont ordinairement, de tous les lecteui'S, les moins disposés à recevoir des conseils et à entendre des vérités.

Plutarque disait fort à propos que « c'est principalement à ceux qui ont la fortune à leur commandement, que les amis parlant librement sont nécessaires; il en est peu qui en félicité retiennent le bon sens : la plupart ont besoin de sagesse empruntée et de raison venant d'ailleurs, pour les abaisser et affermir quand ils sont enflés ou ébranlés par les faveurs de la fortune : car, lorsque cette fortune vient à ôter la grandeur et l'autorité , alors les affaires mêmes apportent avec elles un châtiment accompagné de repentance, et pourtant n'est-il lors point besoin d'amis qui remontrent librement : il faut des secours aux malheureux et des conseils aux heureux, tandis qu'ordinairement on s'empresse de porter des secours aux puissants et des reproches aux infortunés. » Mais comment se faire entendre par ceux qui nous écoutent de si haut et de si loin? Quand la fortune ne les entoure que de visages riants, lorsque la flatterie caresse leurs vices et leurs faiblesses, la pauvre vérité ne sera-t-elle pas repoussée par eux, si elle veut leur adresser des paroles sévères, et leur montrer au moins un miroir trop fidèle?

On a toujours cru , avec raison , qu'il lui fallait un peu d'adresse pour s'introduire; elle a même usé parfois, avec succès, de déguisements pour se faire accueillir, et c'est sous le voile de la fable qu'elle a le mieux réussi.

Esope était plus écouté à la cour de Crésus que Solon : un séna-

teur apaisa par une fable la sédition du peuple romain, que n'avaient pu réprimer la sagesse et l'autorité des consuls; et les courtisans de Louis XIV se laissaient plus corriger par les apologues de La Fontaine, par les fictions comiques de Molière, et par les tableaux piquants de La Bruyère, que par les pensées sublimes et profondes de Pascal.

Tout écrivain moral doit donc se résoudre, s'il veut être lu, à déguiser ou au moins à parer la vérité : quand on se borne à la faire respecter, on lui rend un faible service; l'essentiel est de la faire aimer, c'est le vrai moyen d'étendre son empire. On demandait à un Lacédémonien comment il faisait pour élever ses enfants : « Je fais en sorte , répondit-il, que les choses bonnes et honnêtes leur plaisent. »

Le mol de philosophie, même lorsqu'il est traduit, semble de sa nature un peu effrayant; l'amour de la sagesse a je ne sais quoi d'austère qui effarouche la faiblesse humaine ; j'aurais voulu qu'on l'appelât Vétude du vrai bonheur, et ce nom aurait été juste; car il n'est pas si difficile qu'on le croirait de prouver que, hors de la vertu et de la modération, il ne peut exister ni liberté ni bonheur.

L'âme malade est malheureuse comme le corps lorsqu'il est malsain ; les passions sont les maladies de l'âme ; sa santé, c'est la raison.

Il est fâcheux qu'en général la plupart des écrivains, et surtout les poètes, aient rendu les passions si séduisantes et la raison si ennuyeuse ; le sage Montaigne s'en affligeait : « Les plus illustres moralistes, disait-il, sans en excepter Cicéron, nous ennuient par leurs définitions, par leurs dissertations; ce qu'il y a dans la sagesse de vif et de moelleux, est étouffé par leurs longueries d'apprêts; j'aime mieux les livres qui usent des sciences que ceux qui les dressent. Sénèque me paraît plus propre qu'un autre écrivain à notre état trouble et malade ; vous diriez souvent qu'il nous peint, et qu'il nous pince. »

Sur ce dernier point, je ne pense pas comme Montaigne : Sénèque est précisément au nombre de ces moralistes qui font plus admirer qu'aimer la raison; il parle plus de l'esprit que du cœur, et place la vertu si haut qu'on désespère de l'atteindre; il instruit, mais n'entraîne pas. J'aime bien mieux suivre Montaigne lui-même.

Loin de me prêcher avec morgue, Montaigne descend à mon niveau : bon, naïf, joyeux, varié, il se promène et cause familièrement

avec moi ; il m'éclaire sur toutes les erreurs , sur toutes les faiblesses de mon âme , en me confiant les défauts et les secrets de la sienne : il se vante sans orgueil, se confesse sans humilité ; ses préceptes sont des saillies, ses leçons des portraits.

Il parcourt tout le monde ancien pour s'instruire , tout le monde moderne pour s'amuser : abeille diligente, il recueille et s'approprie le miel des écrivains de tous les temps et de tous les pays.

Ses nombreuses citations sont instructives sans être pédantes; elles appuient les leçons qu'il donne, et nous disposent à les mieux recevoir par la force des exemples et par l'autorilé des grands noms dont il s'étaie.

Les lecteurs de notre temps ressemblent à ceux du sien ; ils trouvent qu'il est trop familier à leurs contemporains de les vouloir morigéner, et n'écoutent avec respect une semonce que lorsqu'elle leur est faite par la bouche de quelque fameux personnage d'un autre siècle. On n'a de reconnaissance que pour les leçons des morts; ils corrigent sans humilier : tel se fâcherait d'une vérité dite par un ami, qui en profite s'il la trouve dans Horace ou dans La Bruyère.

Nos amours-propres sont tout aussi chatouilleux que celui de Louis XIV, qui, après avoir entendu un prédicateur lui adresser, du haut de la chaire, des vérités trop directes, lui dit : a Monsieur, je veux bien prendre ma part d'un sermon, mais je a'aime pas qu'on me la fasse. »

Usons donc de grands ménagements pour ne point froisser des fiertés si délicates, pour ne point blesser des oreilles si sensibles ; surtout efforçons-nous de parer la raison, et de la rendre piquante, agréable et variée. Nos disciples nous écouteront s'ils nous aiment , et nos juges ne seront point sévères si nous les faisons sourire.

Mais, me dira-t-on, après Érasme, Montaigne et La Bruyère, est-il nécessaire, est-il possible d'écrire pour corriger les mœurs? est-il raisonnable d'espérer quelque récolte profitable en glanant dans un champ où ils ont si richement moissonné '

Ce doute m'a longtemps arrêté ; mais j'ai pensé que la gloire de ces grands écrivains devait plutôt exciter l'émulation que porter au découragement, que d'ailleurs il s'agit moins ici d'un but glorieux que d'une intention louable, et que, si le sort ne nous donne pas le talent qui rend célèbre, il dépend presque toujours de nous de fairo un travail qui nous rende utiles.

Étudier les hommes pour se connaîae soi-même, et les peindre avec fidélité, porter quelque attaque aux vices, quelque secours aux vertus, c'est toujours, à mon sens, rendre ser\ice à l'humanité.

La vraie philosophie ne tend qu'à nous rendre meilleurs , plus justes, plus indulgents, plus modérés; à dévoiler la turpitude des vices, le ridicule des en^eurs, le péril des faiblesses, le malheur de l'égoïsme. Qviand j'entends la frivolité déclamer dans le monde contre cette philosophie , je m'en étonne et dis comme Cicéron : a Je voudrais bien savoir ce que peuvent estimer ceux qui la méprisent. » Je sais qu'au fond l'esprit de l'homme se ressemble dans tous les temps, et qu'un philosophe du dix-neuvième siècle qui voudra le peindre, lui trouvera le même orgueil, la même inconstance, la même cupidité que les sages de tous les siècles ont reprochés au leur ; mais, si les vices des hommes restent à peu près toujours les mêmes, leurs formes varient sans cesse : ils sont, suivant les âges des peuples, plus grossiers ou plus délicals, plus hypocrites ou plus effrontés, plus dominants ou plus comprimés ; ils ont , pour ainsi dire , selon les circonstances, différents costumes, différentes couleure et différents langages.

Il est même des temps où l'exemple, la mode, l'esprit de parti en transfonnent quelques-uns en apparentes vertus : il en est d'autres qui, frappés par le ridicule , semblent disparaître momentanément. Par exemple, quoique la vanité et le libertinage régnent toujours dans le monde, on n'y rencontre presque plus de ces personnages qui servaient de modèles aux auteurs du Glorieux et de l'Homme à bonnes fortunes. *

Les caractères restent; leur apparence seule est changée. Les loi.-t et surtout les coutumes forcent l'intérêt personnel à porter différents voiles, à prendre différents masques, à changer de ruses, de marche et de but ; par conséquent le moraliste est un peintre auquel lo monde donne toujours des sujets de tableaux variés à l'infini.

Il serait presque nécessaire d'en composer une galerie nouvelle pour chaque siècle; sans cela, comment attaquer avec fruit nos erreurs, nos vices, nos ridicules? Ils ne se reconnaîtraient plus dans les peintures ancieimcs , sous des costumes et des vêtements étrangers.

Quoiqu'on n'aime pas les leçons, on en sent le besoin, et tellement que les plus brillants écrivains n'oblienncnl que des succès

AVANT- PROPOS. a

éphémères, si quelques grains de morale ne donnent pas un poids nécessaire, un lest utile à leurs feuilles légères : on écoute avec un plaisir fugitif ce qui ne s'adresse qu'aux sens ; on ne grave dans sa mémoire que ce qui parle à Tàme. Horace n'aurait peut-être pas traversé tant de siècles s'il n'avait chanté que le plaisir.

Je dis plus : on ne peut exceller en rien, même en poésie, si l'on n'a bien étudié l'homme et la nature. Quelques étincelles d'imagination font briller le talent; mais le flambeau du génie ne s'allume jamais qu'aux rayons de la vérité, et dans ses productions les plus légères on peut recormaître cette flamme qui vient du ciel.

Parmi nos poètes modernes , celui qui passe pour avoir consacré sa lyre exclusivement à l'amour, le tendre Pétrarque, n'avait point séparé le culte des muses de celui de la sagesse; quel philosophe aurait mieux parlé que lui aux ambitieux, lorsqu'il leur dit : « Viser à la puissance pour vivre en assurance et en repos , c'est se porter sur une haute montagne pour éviter les vents et la foudre ! »

11 exigeait une morale pure , non-seulement dans les écrits, mais dans le caractère de l'écrivain. « Quelles que soient les belles paroles, disait-il, d'un homme faux et vicieux, je ne les estime pas plus qu'un poison emmiellé, que le fard d'une couitisane , que la richesse d'un avare, et que la force d'un frénétique. »

Au milieu du siècle de la féodalité , il osait déclarer « que nul homme ne peut naître gentilhomme , mais qu'il doit le devenir par ses talents et par ses bonnes quahtés. Le seul avantage de la noblesse, ajoutait-il, c'est de ne pas manquer d'exemples dans sa maison, et d'être dans la nécessité de les imiter, dans la crainte de ne pas être reconnu pour légitime héritier. En regardant la noblesse sous tout autre rapport, je l'appelle nn mal éclatant. »

Le poète Pétrarque s'exprimait avec cette franchise , et les nobles preux de ce temps aimaient Pétrarque.

Il fut aussi le ftivori de plusieurs princes, de plusieurs souverains, et voici cependant une des vérités qu'il leur disait : « Si tu es vrai roi, rien ne t'est moins propre que la sévérité, ni rien plus propre que la clémence. Plût à Dieu que la nature eut ôté l'aiguillon aux rois des hommes, comme à ceux des abeilles! mais elle a voulu donner un exemple à un animal libre, sans lui ôter la liberté : c'est à moi à t'exhorter à ce à quoi elle ne te force pas. Regarde ce petit mais divin animal , et, au lieu de mettre Taiguillon dans la plaie ,

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mets bas l'aiguillon avant la blessure ; le premier tient du peuple , le second n'appartient qu'aux rois; autrement, comme tu ne saurais être roi sans justice, tu ne peux l'être sans clémence. »

Ne ferait-on pas encore bien aujourd'hui de répéter aux hommes qui fondent plus leur amour pour la liberté sur des principes politiques que sur des principes moraux, et sur les institutions que sur les mœurs, ces paroles du même poète : « Ce n'est pas la fortune, ce n'est pas même la loi qui nous fait libres, c'est la vertu. Si tu as delà justice, du courage et de l'innocence, tu jouis de la liberté. Si tu as beaucoup de vices, tu as beaucoup de maîtres. >

Et ne croyez pas que, parlant si hardiment aux autres, il se parlât plus mollement à lui-même; enflammé par l'amour, il n'était point aveuglé par lui, et c'était de la bouche du plus passionné des amants que sortaient ces paroles philosophiques : t Ne me dis pas que tu ne peux pas cesser d'aimer, parce que tu ne peux t'en empêcher. Crois-moi, tu le pourrais si tu le voulais efficacement; et tu le voudras peut-être lorsque tu y penseras le moins. Le mal qui te tourmente est d'une telle nature, qu'il prend son remède du temps, ayant refusé de le prendre de la vertu.

« Réjouis-toi tant que tu le voudras maintenant ; je sais que tu t'en affligeras un jour; tu ris dans ton songe , mais tu pleureras à ton réveil. »

Je n'ai cité ces pensées peu connues de Pétrarque, que pour prouver l'alliance nécessaire du talent et de la morale. Employons donc tous nos moyens, à quelque degré que la nature nous les ait départis, pour étudier l'homme et pour le peindre. C'est par le tableau de nos mœurs, c'est à la vue de nos portraits que nous pouvons nous rapprocher du bien, nous éloigner du mal, nous enflammer pour la vertu, nous efliayer de nos vices, nous corriger de nos folies en nous en moquant, et suivre le conseil du sage Marc-Aurèle, qui nous dit : Sois droit ou redressé.

Malheureusement, au commencement d'un siècle qui a déjà vu tant de passions déchaînées, tant d'intérêts froissés, tant de catastrophes et de bouleversements, le désordre des mœurs, le choc et l'égarement des opinions, les plaies de l'esprit public que blesse continuellement l'esprit de parti et que l'égoïsme cherche sans cesse à étouffer, offrent des sujets de tableaux trop sombres, trop tristes et trop décourageants; l'auleur, en prenant sa plume, le peintre en

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saisissant son pinceau, est tenté de dire comme le bon La Fontaine * Je suis au milieu des hommes enfiévrés de l'esprit de parti, ainsi que la perdrix au milieu des coqs furieux.

D'abord elle en fut affligée; Mais sitôt qu'elle eut vu celte troupe enragée S'entre-batlre elle-même et se percer les flancs , Elle se consola : « Ce sont leurs mœurs, dit-elle; « Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens.

M Jupiter, sur un seul modèle,

« N a pas formé tous les esprits; « Il est des naturels de coqs et de perdrix : «< S'il dépendait de moi, je passerais ma vie

« En plus honnête compagnie. »

Résignons-nous donc comme elle, et même rassurons-nous ; si les passions s'agitent, la raison veille ; l'esprit de parti lutte vainement contre l'esprit national ; c'est la vague qui se brise impuissamrnent contre le roc. L'exagération n'a qu'un succès passager, la modération devient un sentiment général, parce que le besoin du repos est universel; mais l'égoïsme est le premier et le plus opiniâtre de nos maux : c'est la maladie des vieux peuples. Il ne peut cOmprendivcet excellent mot d'un ancien : (c Ce qui n'est pas utile à l'essaim ne peut être utile à l'abeille. »

Attaquons ce Protée sous toutes ses formes , poursuivons-le sous tous ses déguisements , et frappons-le surtout par le ridicule ; car c'est toujours, en France, l'arme la plus sûre et la plus redoutée.

Éloignons de notre palette les couleurs sombres de la haine, de la crainte et de la tristesse ; l'espérance, la vérité, l'amour de la paix et de la liberté nous en offrent de plus douces et de plus riantes.

En présentant à nos contemporains des tableaux de mœurs, nous voulons les réunir et non les diviser, les calmer et non les aigrir. La sagesse qui tlxit rougir éloigne; celle qui fait sourire rapproche : d'ailleurs, qui oserait se croire, dans un pareil temps, assez privilégié par la raison pour censurer les autres sans se comprendre lui-même dans la censure? Personne ne doit dire aujourd'hui : Je vous pardonne, mais pardonnons-nous ; je vous corrige, mais corrigeonsnous. Aussi je ne dis point, riez de vos erreurs, mais rions des nôtres. C'est dans cet esprit que j'ai formé cette Galerie; mes vœux seront satisfaits si le lecteur la parcourt sans fatigue, s'y arrête sans ennui, et n'en sort qu'avec le dessein d'y revenir.

■mTg*-g-S-

l'enfance, la jeunesse, l'âge mur.

le dernier age.

La vie de l'homme est un voyage dans un monde qui lui est totalement inconnu lorsqu'il y arrive : il est chargé par Ja nature de la modifier et de l'embellir ; destiné à y paraître peu d'instants, il s'y plaît et s'y attache comme s'il devait y rester toujours.

C'est un pays d'illusions qu'il p'rend pour des vérités ; il n'y voit point les objets comme ils sont, mais comme il les sent.

Après une course dont la durée est incertaine et ne peut jamais être longue, après beaucoup de fatigues, d'ennui, de douleur, et quelques instants d'intérêt, de plaisir, d'ivresse, il quitte pour jamais cette île flottante au milieu des airs, et se jette dans un abîme sans bornes, pour y recommencer peutêtre d'autres voyages, et parcourir d'autres globes qui n'ont probablement rien de semblable à celui où il a vécu.

Comme on croit cependant qu'il doit rendre compte au Créateur des mondes de l'apparition qu'il a faite sur celui-ci, il est de notre intérêt d'examiner ce qu'il y fait, ce qu'il devrait y faire pour rendre à la fois ce passage plus doux et ce compte moins pénible.

Semblable au paladin du Tasse qui porte ses pas dans une forêt enchantée, l'homme, armé de courage par le ciel, trouve

à chaque instant sur la terre des ennemis à combattre et des pièges à éviter ; mille prestiges séduisants l'éloignent de sa route.

Les plaisirs sous mille formes attrayantes l'entourent, le pressent, Tenlrainent dans des précipices par une pente fleurie, sur laquelle la vertu fait souvent de vains efforts pour l'arrêter.

Une foule innombrable de feux follets trompe sa vue, et l'empêche de distinguer la lueur salutan^e du flambeau de la raison; le bonheur est le but auquel il veut atteindre; à chaque pas, sous mille aspects divers, des fantômes légers le séduisent, l'effraient, l'égarent, précipitent sa course et triompheni, en riant, de sa chute.

Deux génies bienfaisants, la religion et la philosophie, cherchent constamment à redresser sa marche en lui montrant la route lumineuse qui conduit au repos sur ce globe et à la félicité dans les sphères célestes; il est éloigné d'eux par des spectres trompeurs qui prennent leur apparence, leur langage, et ce n'est souvent qu'à la tin de sa marche pénible qu'il voit ses illusions se dissiper, ses prestiges s'évanouir, lorsqu'accablé de fatigues et d'années, son corps courbé vers la terre ne peut plus lever les yeux pour fixer celte vérité sévère qui lui ordonne de s'embarquer.

On peut distinguer quatre époques différentes dans ce voyage si court et si périlleux : chacune d'elles a ses plaisirs, ses douleurs, ses dangers ; elles offrent toutes à ses regards le monde, le bonheur, la vérité sous des points de vue différents, car à ses yeux tout parait toujours changer sur ce globe qui tourne sans cesse.

Suivons-le dans ces quatre parties de son voyage, et puisse un rayon de sagesse descendre sur nous pour lui servir de fanal et pour l'éclairer.

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