L'ENFANCE
L'enfance est, comme le dit le chantre de l'imagination, La vie encor naissante et l'âme encore en fleur.
L'homme est ou se croit le maître de la terre ; mais qui pourrait prédire cette grandeur dans sa première enfance, et deviner ce trône dans son berceau !
L'homme enfant, jeté par le ciel sur la terre, s'y montre d'abord nu, faible, sans armes, sans intelligence; son premier cri est un gémissement, son premier accent est une plainte, sa première sensation est une douleur.
Tout ce qui l'entoure le frappe à la fois : il ne peut rien distinguer ; les rayons du soleil blessent ses yeux pour l'éclairer. Mille sons qui heurtent son oreille ne sont pour lui qu'un bruit confus ; ses pieds ne peuvent le porter, ses mains ne savent rien saisir, sa peau délicate ne sent l'approche des objets extérieursquepar le choc douloureux qu'ils lui font éprouver. L'air même qui l'enveloppe, et qu'il respire, le pénètre d'un froid glacial.
Tel paraît cet être si faible aujourd'hui et demain si orgueilleux.
Sorti naguère d'une existence dont il n'a pas le plus léger souvenir, il est lancé sans défense au milieu des tourbillons d'un monde qui ne lui semble d'abord qu'un brouillard épais, qu'une mer orageuse et glacée où gronde une horrible tempête ; alors pour lui tout est chaos. Mais il porte en son sein une flamme élhérée, un esprit céleste; bientôt cet esprit, perçant les voiles qui l'entourent, les nuages qui l'environnent, va dérouler à ses regards les merveilles d'un monde organisé.
Le besoin est son premier guide, il s'attache au sein maternel ; là il a puisé la vie, là il cherche et trouve le premier
moyen de la conserver. Mais pendant longtemps son âme paraît encore endormie; c'est matériellement qu'il souffre ou qu'il jouit.
Ses sensations ne sont ni complètes, ni comparées, ni jugées par son intelligence ; ses organes sont des instruments dont il ignore l'usage.
M. de Buffon remarque que ce n'est qu'au bout de quarante jours que l'enfant voit distinctement, rit et pleure. Une caresse de sa mère est son premier plaisir; l'éloignement de cette mère est son premier chagrin. La reconnaissance et l'amour filial sont ses premiers sentiments, et il commence alors véritablement à vivre, « car il aime et veut être aimé. »
Dès que le jeune voyageur a percé les ténèbres, a débrouillé le chaos qui lui cachait ce monde nouveau qu'il vient habiter-, tout le charme, tout l'élonne, tout le ravit; une foule innombrable de vives sensations, de doux plaisirs, pénètrent dans son àme par les cinq portes que le ciel a placées artistement autour d'elle pour les y conduire.
Tout est découverte pour lui, chaque essai de ses forces lui donne une jouissance : l'univers en mouvement étale à ses yeux surpris le mélange des couleurs les plus riches et les plus variées.
L'action des corps qui s'agitent et se rencontrent, frappe son oreille d'une harmonie composée de mille tons différents.
L'air embaumé par les fleurs porte à son jeune cerveau l'encens de leurs parfums.
Le tissu léger qui tapisse ses lèvres et l'intérieur de sa bouche, lui fait goûter, par les premiers aliments qu'on lui présente, une saveur pareille à celle de ce nectar et de cette ambroisie dont les dieux, dit-on, se nourrissent.
Tout son corps délicat, doué d'un tact fin et léger, sent délicieusement la mollesse des langes qui l'entourent; de la plume qui le porte, qui le réchauffe; et les caresses d'une tendre mère font éprouver à tout son être la i)lus pure des voluptés.
Enfin, enivré de tant de sensations nouvelles, déjà fatigué
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de son bonheur, sa vie a besoin de trêve, et la nature lui fait trouver une autre félicité dans une cessation apparente d'existence, dans le doux repos du sommeil.
11 se réveille : tour à tour on l'entend crier, on le voit sourire; il a connu le plaisir, il a senti la douleur; il va constamment chercher l'un, fuir l'autre; c'est déjà rhomm.e presque tout entier, car, sans s'en douter, il a connu tout le secret de la vie.
. Bienlôt il étudie les lois de l'équilibre, il se traîne, il se lève, il chancelle, il trébuche, il se redresse, il marche, il saute, il court, il mesure, il connaît les distances ; il cherche, il atteint ce qu'il désire. Le toucher corrige Terreur de sa vue et lui révèle les formes des corps ; il distingue leur mollesse, leur dureté ; tous ses jeux sont d'activés et de profondes éludes. Chacun de ses mouvements est un effort ulile, chacun de ses pas est un progrès.
Son geste d'abord, sa voix ensuite indique ses besoins, ses désirs ; peu à peu il imàte ce qu'il entend, il articule, enfin la parole s'échappe de ses lèvres ; cette parole mère des talents, des arts et des sciences, cette parole qui lie tous les hommes entre eux, et qui commande à la nature en donnant des ailes à la pensée.
Les premiers mots qu'il prononce sont ceux de père et de mère... mots charmants qui expriment, qui inspirent le plus pur amour; ces premiers accents paient le sein maternel de toutes ses douleurs, et font naître dans le cœur d'un père les plus vives et les plus joyeuses espérances. Ah ! que l'enfant alors a d'attraits pour tout ce qui reçoit ainsi les prémices de son àme.
Ce qui nous frappe au premier regard dans l'enfance, c'est sa faiblesse ; elle nous inspire une tendre pitié. Eh bien ! cette faiblesse fait toute sa force ; elle lui donne sur ce qui l'entoure un empire que l'ambition des hommes voudrait vainement obtenir.
La nature a doué cette faiblesse d'un charme séduisant,
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d'une grâce irrésistible ; l'enfant porte sur son front ingénu l'empreinte de la candeur, delà tendresse, de la confiance, de la vérité, de toutes les qualités qui attirent et quiattachentlecœur.
Sans défiance, sans soupçon, sans détour, sa parole est le portrait fidèle de sa pensée, ses accents ont quelque chose de tendre et de céleste ; tous ses mouvements sans gêne, sans apprèls, ont une grâce que l'art ne saurait imiter.
Son sourire vous déride, ses larmes vous touchent, ses prières vous commandent.
La douce magie de cet âge aimable, de ce printemps d'existence, de cette aurore de la vie, a tant de pouvoir sur notre imagination, qu'elle peint sous ses traits tout ce qui lui rappelle la pureté, la grâce et le bonheur.
Si nous voulons nous faire une image de ce mes.-'ager du printemps, de ce vent gracieux qui se parfume en caressant des fleurs, nous nous le représentons sous la forme d'un enfiml ailé, et mille zéphirs légers parcourent alors les airs en voltigeant.
Les âmes tendres et pieuses qui cherchent dans le ciel une douce protection, invoquent la médiation des enfants célestes, et le ciel retentit de la voix harmonieuse des anges.
Nous leur créons même une image sur la terre, et l'homme faible ou coupable espère apaiser la Divinité, lorsqu'en entrant dans les temples il entend les doux concerts de ces chœurs d'enfants vêtus de lin, dont la voix innocente et argentine porte ses prières jusqu'au trône de l'Éternel.
Et, quand les mortels, occupés d'autres pensées, veulent peindre ce sentiment doux et impérieux, qui peuple et qui gouverne le monde, qui inspire tant de grandes actions et tant de crimes, qui donne à l'âme tant de force et tant de ftiiblesse, qui console de tant de chagrins, qui promet tant de bonheur et qui cause tant de peines, que font-ils? ils créent un dieu enfant, maître du ciel et de la terre, ils le représentent ailé, aveugle, armé, le sourire sur les lèvres, la malice dans les yeux, nourri par la beauté, bercé par les grâces. Ainsi cet amour si puissant, qui fut, qui est ou qui sera iwtre maître^
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ne se montre à notre imagination que revêtu et paré des charmes de l'enfance.
Et quel cœur assez pur pourrait conserver sa force contre les pleurs ou contre le sourire de l'innocence !
Les plus grands hommes ont reconnu son aimable ascendant. Le roi de la sévère Lacédémone, Agésilas, n'était point honteux qu'on le surprit à cheval sur un bâton, et jouant avec ses enfants.
Le bon Henri se glorifiait d'un pareil jeu, et disait à un ambassadeur qui le voyait porter son jeune fils sur ses épaules : « Ceci ne doit pas vous surprendre si vous êtes père. » Thémistocle disait, en montrant son enfant : « Voilà le plus puissant des Grecs; Athènes commande à la Grèce, je commande aux Athéniens, ma femme me commande et cet enfant la gouverne. »
Est-il rien de plus heureux que ce premier âge. La tendre enfance, entourée d'appuis, de caresses, de bienveillance, ne connaît ni le soupçon, ni la haine, ni l'ingratitude, ni l'envie , elle ne voit autour d'elle qu'intérêt et qu'amitié ; l'entrée de sa vie est semée de fleurs, chacun s'empresse d'en écarter les épines; elle ignore le joug des lois, les caprices de la fortune, la honte de la pauvreté, le prix de l'or, les querelles d'opinions, l'ambition du pouvoir, l'humiliation de la dépendance, l'orgueil des rangs, les horreurs de la mort, l'incertitude de l'avenir : tout brille à ses regards de joie et d'espérance, et, lorsque tous les hommes ont rêvé un âge d'or, ils se souvenaient sans doute des jours si doux et si courts de leur première enfance.
Mais le bonheur humain n'est qu'un éclair, il semble ne briller que pour annoncer l'orage. L'enfant grandit et ne peut rester l'enfant de la nature; la société le réclame, il doit devenir homme, et déjà l'homme qui s'annonce en lui, exige qu'on éclaire ses jeunes vertus, qu'on corrige ses vices naissants; ce jeune sauvageon doit être cultivé, on émonde ses fleurs po.ur qu'il donne des fruits.
Adieu l'âge d'or ! adieu le paradis terrestre ! les songes du berceau s'évanouissent ; d'autres illusions commencent ; l'enfant va connaitre des devoirs, des leçons, des lois, des peines, des châtiments, des maîtres, et peut-être même des tyrans, car les pédants sont ceux de l'enfance.
« L'enfant, dit Plutarque, est formé par la nature, par la raison, par l'exercice. La nature donne le fond, la raison les préceptes, l'exercice la pratique, de même qu'il faut au blé bonne terre, grain choisi et laboureur entendu. »
L'éducation ne peut que modifier la nature, mais cette modification ressemble souvent à un changement total, et ce n'est pas sans sujet qu'on a nommé l'habitude qui en est le fruit, une seconde nature.
Il est aussi rare de trouver un bon instituteur pour conduire les enfants, qu'un bon prince pour gouverner les hommes.
On cherche plutôt des savants que des sages, et pourtant, comme l'enfant est imitateur, l'exemple fait plus que la leçon. La cire molle est susceptible de toutes les impressions produites par ce qui la touche; l'enfance, plus flexible encore, prend toutes les formes des objets qui frappent ses regards.
Souvent les talents et l'esprit sont tardifs ; mais le caractère est presque toujours précoce, et c'est en ce sens qu'on appelle avec raison l'enfant lui petit homme. Il annonce de bonne heure nonce qu'il saura, mais ce qu'il fera.
Le jeune Cyrus donnait des leçons de tempérance et de gravité à son oncle le roi desMèdes. Le jeune Achille, à la vue d'une épée, jetant son déguisement féminin, montrait aux Grecs le vainqueur d'Hector. Quand Rome tremblait devant Sylla, César enfant, demandait à son gouverneur un glaive pour tuer le tyran. Duguesclin battait, commandait, dominait ses compagnons d'étude. Henri, au sortir du berceau, riait, buvait, se battait, et déjà savait se faire aimer et craindre.
Il est difficile de deviner dans la société des hommes leurs différents caractères ; ils portent tant de masques ; les enfants,
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au contraire, sont sans voile et nous montrent à nu leurs r-elils vices et leurs petites vertus ; c'est là, dit l'abbé DeJille,
C'est là que Thomme est lai,, que nul art ne déguise De ses premiers penchants la naïve franchise. L'un, docile et traitable après le châtiment, Laisse apaiser d'un mot son court ressentiment. Il essuie en riant une dernière larme ; Un affront l'iritait, un souris le désarme. Et de son cœur facile obtient un prompt retour. L'autre, ferme en sa haine, ainsi qu'en son amour, Tient baissé vers la terre un œil triste et farouche , Prières, doux propos, présents, rien ne les touche; Il repousse les dons d'une odieuse main , Et garde obstinément un silence mutin.
Tel, décelant déjà son âme magnanime, Jadis Caton, enfant, fut un boudeur sublime.
Heureux celui qui, loin d'être chargé de défricher un terrain ingrat, ne cultive que le sol doux et fécond de l'âme d'un enfant bien né ; selon Plutarque ce mot bien né a deux sens, la vanité entend par là, né de parents nobles, et la raison l'explique ainsi, né de parents honnêtes. Ce même Plutarque me semble trop sévère lorsqu'il dit autre part : « que les vices et la bassesse d'un père et d'une mère se transmettent à l'enfant. » Les races des hommes ne sont pas distinctes comme celles des animaux, et quoique l'exemple soit contagieux, il effraie aussi souvent qu'il séduit. Je conviens, avec Racine, que « le crime d'une mère est un pesant fardeau ; » mais si l'exemple est toujours une leçon, cette leçon est aussi fréquemment utile que nuisible, tout dépend de la direction qu'on donne au sentiment qu'elle produit. Ce qui arrive même le plus ordinairement, c'est que l'enfant, frappé des défauts de son père, tombe dans le défaut opposé. Le fils d'un avare est prodigue; celui d'un cagot, incrédule; la tille d'une femme trop galante est quelquefois disposée à la pruderie; les héritiers des conquérants portent souvent l'amour de la paix jus-
qu'à la faiblesse ; et c'est moins comme père que comme instituteur, que le vicieux ou le méchant devient dangereux pour l'enfance.
On cite la parole de Diogène, qui dit à un jeune homme débauché : « Mon ami, ton père t'a engendré étant ivre. » Ce propos du Cynique n'est que plaisant, il Serait trop décourageant s'il était juste. A quoi servirait de s'occuper d'éducation, si les vertus et les vices se transmettaient avec le sang et se donnaient par héritage?
L'histoire prouve le contraire, on n'y voit point de lignées de héros, ni de gens de bien, ni de méchants. On y trouve au contraire à chaque page des Commode, succédant aux Marc- Aurèle ; des Domitien, aux Vespasien ; des Charles YUI, aux Louis XI, et, si vous en exceptez Alexandre le Grand et Théodose, vous voyez peu de rois célèbres dont les pères aient inscrit leurs noms dans les fastes de la gloire.
Les héros sont comme les grands fleuves, leur source est petite, ils grandissent en marchant.
C'est l'éducation, et non la naissance, qui fait tout. L'homme est créé par son père, il est formé par son instituteur; l'un nous fait nailre, et l'autre nous façonne.
Aussi, malgré la grande habileté et la grande renommée de son père, le conquérant de l'Asie avouait qu'il devait plus à Aristote qu'à Philippe.
Les hommes qui de tout temps ont disputé sur tout, sans s'accorder sur rien, ne se sont pas encore mieux entendus sur la meilleure méthode d'éducation que sur le meilleur système de gouvernement; sur les matières les plus importantes, le monde, quoique bien vieux, en est encore aux essais.
Les pauvres enfants ont, comme les malades, à craindre une foule de charlatans qui font sur eux l'expérience de leurs systèmes. Lt en cela comme en toute autre chose, le grand défaut qui paraît inhérent à la nature humaine, est d'aimer ce qui est tranchant, de donner dans les extrêmes, de se plaire dans l'excès, et de fuir celte modération et ce
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juste milieu, où se trouvent cependant la vérité, la justice et la sagesse.
Entrez dans ce logis, vous y voyez l'enfance contrainte, triste, opprimée par un sévère précepteur; l'orgueil et l'humeur rident son front, son regard menace, sa voix gronde, sa main est armée de férule et de verges ; loin de penser comme Sénèque « qu'on ne doit pas violenter la nature, et qu'il faut proportionner le travail, non aux forces, mais à la faiblesse de l'enfant , » il hérisse son jeune cerveau de mots barbares, charge sa mémoire de sons qu'il ne comprend pas, son esprit de paroles, au lieu d'idées; de maximes, au lieu de sentiments ; il punit la fatigue comme paresse, prescrit le silence dans le repos, la gêne dans l'amusement; châtie comme crime le moindre murmure, et, marchant à rebours de son but, vrai tyran de l'innocence, grave dans cette jeune âme, en traits ineffaçables, l'effroi des leçons, la haine du travail et un penchant invincible pour la dissipation.
Dans cette autre maison, une femme commande : son amour, comme presque tous les amours, est aveugle ; son enfant est son idole; soumise à tous ses petits caprices, elle craint pour lui le péril d'une lutte, les dangers d'une course, la fatigue du travail, l'ennui de l'étude ; les variations même de l'air l'épouvantent, elle gâte son humeur par sa complaisance, énerve son corps par ses précautions : avant d'apprendre à penser, il décide et juge; avant de savoir obéir, il commande ; ce jeune maître insensé gronde et gourmande les domestiques; son gouverneur, salarié et tremblant, n'ose le contrarier; la crainte d'un jeune délateur lui impose silence. Il loue servilement les défauts qu'il devrait corriger, et partage en soupirant la molle oisiveté de l'enfant gâté dont il subit la fantasque tyrannie.
Ailleurs, vous croyez entrer dans un monastère, il n'y manque à l'enfance que la discipline et le cilice, et à cet âge tendre où le ciel n'exige rien de l'homme que la reconnaissance, au lieu de faire connaître à l'enfant un Dieu de paix et
d'amour, on l'e/Traie d'une Divinité vengeresse ; on le fatigue par des prières, on le contrarie par des jeûnes, on l'ennuie par des sermons ; enfin on lui fait craindre ce qu'on devrait lui faire aimer.
Dans cet autre endroit, au contraire, on ne le forme qu'à la grâce; on ne l'occupe que de parures, il ne lit que pour s'amuser, son travail est d'apprendre à plaire, son étude est dans le salon, son école au théâtre, le bal est le champ de ses exercices; jamais on ne prit tant de soin pour former Périclès à l'éloquence, Platon à la sagesse, que pour mouler ce jeune Sybarite à la mollesse et à la fatuité.
Ici, le système de l'éducation publique domine exclusivement, et comme Lycurgue viola les lois de la nature, en ôtant les enfants à leurs parents pour les donner à l'État, quelques hommes inflexibles dans leurs opinions voudraient priver un père du droit le plus doux quand il peut l'exercer, celui de former à la verlu l'être auquel il a donné la naissance, et de répandre la lumière dans l'esprit de l'enfant qui lui doit le jour.
D'autres, gouvernés par des préjugés gothiques et par un orgueil incurable, craignent que le rejeton de leur noble race ne se ternisse en se frottant aux plébéiens : l'éducation privée leur paraît la seule propre à maintenir dans leur élève la dignité de sa race et la pureté de ses opinions; les écoles publiques se présentent à leur imagination avec tous les périls des doctrines libérales ; il peut y entendre les mots dangereux de patrie, de liberté, d'égalité ; les leçons et l'exemple pourraient l'y corrompre, en lui apprenant que les principes éclairent, que les préjugés égarent, que les peuples ont des droits, les princes des devoirs ; que le mérite vaut mieux que la naissance, et que la noblesse, ne faisant que mettre l'homme en lumière, est une décoration qui rend la verlu plus éclatante et le vice plus scandaleux.
En effet, tout ne serait-il pas perdu, si par malheur, dans ces écoles qui ressemblent à de petites républiques, le noble élève entendait répéter autour de lui ce mot de Montaigne, qui
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cependant était gentilhomme, et je crois même du bon vieux temps : « Un jeune enfant qui ne souhaite pas la gloire, qui ne préfère pas la science aux puérils amusements, et qui n'attache pas plus de prix à un combat qu'à un bal, fùt-i! fils de duc, faites-le pâtissier dans quelque bonne ville, car il faut colloquer les enfants, non selon les facultés de leurs pères, mais selon celles de leur âme. »
Au reste, quelque méthode qu'on adopte, il faut toujours en venir à ce point, c'est qu'on doit apprendre à l'enfant voyageur l'histoire, les lois, les règles, les mœurs, les usages du monde qu'il habite, afin qu'il puisse éprouver le plus de bonheur et le moins de peine possible sur la terre qui le porte, eî dans l'autre séjour qui l'attend.
L'éducation qui forme son caractère, l'instruction qui éclaire son esprit, varient suivant les diverses positions dans lesquelles le hasard de la naissance et la fortune l'ont placé. Mais, dans toutes, il est un but commun qu'on ne doit jamais perdre de vue, c'est de le rendre juste et bon.
Chaque condition de la vie humaine exige différents degrés de lumière, mais la morale est également nécessaire à tous. Les fils du roi, du laboureur, du guerrier, du marchand, des grands et des petits, des riches et des pauvres, doivent également savoir que, malgré tous les paradoxes de l'erreur, le vice conduit au malheur, la vertu à la félicité; car une loi éternelle qui maintient Tordre de l'univers, veut que les mondes n'existent, ne marchent et ne se conservent qu'en s'attirant, et les hommes en s'aimant.
Nous tendons constamment tous à chercher le bien-être, à fuir le mal-être ; mais, dans les plaisirs que l'injustice et le vice nous donnent aux dépens d'autrui , il n'est point de vrai bonheur. On tombe dans le désordre, qui est la douleur et la mort morale, dès qu'on fait aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils nous fissent.
Tout vice porte sa peine, toute vertu sa récompense; l'un produit haine et mépris, l'autre, estime et amour.
Quand la vertu, la bcDnté, la sagesse ne seraient pas de grands devoirs, elles seraient encore de bons calculs, car le mal est inséparable de l'erreur, comme le bien de la vérité.
L'égoïste est un triste fou, qui se trompe; il s'isole, se prive d'appui, et s'égare, sans compagnon, sans guide, dans le labyrinthe de la vie.
L'éternel précepteur des hommes, le teinps, ne prouve que trop ces vérités ; il ne moissonne que trop vite les faux plaisirs d'un moment, payés par un long malheur; mais il ne faut pas attendre ses lentes leçons , c'est à la raison à faire d'avance son ouvrage.
Ce qui fait que chez nous , trop souvent, les moralistes ne jettent que de la semence perdue, c'est qu'ils donnent leurs vérités comme de dures règles, comme de froids préceptes, comme d'impérieux devoirs, au lieu de les présenter au jeune voyageur qui s'avance sur la terre, comme les seuls moyens d'y trouver bon gite et bon visage d'hôte, comme la seule monnaie avec laquelle on puisse acheter le vrai plaisir et le vrai bonheur.
Dans cette étude du cœur humain , comme dans celle des sciences et des lettres, n'oubliez pas la délicatesse de l'enfiint, qui ne peut suivre vos grandes enjambées qu'à pas courts et précipités, comme Ascagne suivait Énée en sortant de Troie.
Développez et n'usez pas sa force ; ne mettez pas cette plante en serre chaude, elle ne vous donnerait que des fruits imparfaits et sans saveur; croyez Confucius; il vous dit de laisser k la jeune fleur le temps de s'épanouir, et de ne la pas flétrir pour toujours , en l'échaufTiinl imprudemment dans votre sein.
Il étudie vos leçons; vous, étudiez son caractère; vous y découvrirez les germes de tous les sentiments honnêtes, profitez-en ; Sénèque vous avertit avec raison, « que les bons avis développent ces germes heureux, comme un souffle léger étend les feux d'une étincelle. »
Vous trouverez un auxiliaire dont l'aide ne vous manquerez
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jamais ; c'est ce sentiment, source de grands biens et de grands maux, c'est l'amour-propre, le plus puissant, le plus utile, le plus dangereux des ressorts moraux ; il marche dans l'enfant plus vite que ses années, et croit plus rapidement que son corps.
Mais nul amour n'a plus besoin d'être contenu et dirigé; il parait, suivant le conducteur, ou comme le rayon qui éclaire, ou comme la foudre qui consume.
Làchez-Iui la bride lorsqu'il s'exerce sur les qualités du cœur et de l'esprit ; mais retenez-le avec prudence lorsqu'il se tourne sur les avantages corporels. Préservez l'enfant de ce fol orgueil qu'inspire la beauté : cette beauté que Platon appelle un privilège de nature, et Socrate, plus sagement, une courte tyrannie.
Si vous le voyez prêt à tirer trop de vanité de ses jeunes talents, songez à lui en montrer les inconvénients à côté de l'utilité ; faites-lui remarquer, avec le philosophe chinois, que le talent de la parole « fait perdre au perroquet sa liberté ; qu'on ouvre Thuitre pour en tirer des perles ; et qu'on chasse l'éléphant pour lui arracher son ivoire. »
En Tempêchant de s'emporter sous l'afguillon de l'amourpropre, ne le laissez pas s'endormir sous les rideaux de la paresse ; apprenez-lui que dans son voyage il ne peut rien acquérir sans peine, même la vertu.
Le travail est sa destinée, et, comme le dit Phocylide, « le laborieux paie sa vie, le paresseux la vole. »
Vous avez à combattre des adversaires adroits et puissants. L'enfant, semblable déjà à un jeune roi, entouré de courtisans trompeurs, se voit environné de vices séduisants et flatteurs, qui lui tendent tous différents pièges, qui lui offrent tous de dangereux appâts.
Il faut que la vertu leur oppose aussi quelques promesses et quelque pro/?^ Sénèque observe très-justement « qu'il n'y a point de vice qui n'offre un salaire; l'avarice fait briller l'argent ; la paresse attire en montrant le repos ; la débauche promet le plaisir; l'ambition le pouvoir; ne veuillez donc pas
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que la justice et la vérité prétendent être servies gratuitement, et, pour faire aimer chaque vertu, prouvez qu'elle paie aussi une solde et donne une récompense. »
Vous direz vrai, et votre élève sui^Ta la prudence, pour trouver la sûreté; la justice, pour obtenir l'estime; le courage, pour mériter la louange ; la tempérance, pour prolonger le plaisir, pour conserver la santé ; la bonté, pour attirer l'amour.
L'homme, destiné à créer, commence par imiter; craignez que cette imitation ne devienne trop habitude : celui qui traduit toujours n'est jamais traduit.
Montaigne a raison : « Qui suit toujours un autre, ne cherche rien, et ne trouve rien. Ce n'est pas tout qu'il apprenne vos préceptes, il faut qu'il sache se les approprier ; les abeilles pillotent de çà de là les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout leur. Ce n'est plus thym ni marjolaine. »
Il faut faire aimer le précepte et le précepteur ; on ne relient à soi que ce qu'on a reçu avec plaisir. On n'écoute docilement que celui qui amuse et n'etTraie pas; sur un jeune cœur élastique quoique faible, la rigueur rebondit et manque son coup. La douceur seule y pénètre.
Comme Montaigne, « je n'aimerois à grossir ce cœur que d'ingénuité et de franchise, et je n'ai guère vu d'autre efl'et aux verges, sinon de rendre les âmes plus lâches, ou plus malicieusement opiniâtres; on doit ensucrer les viandes salubres à l'cnlant, et enliéler celles qui lui sont nuisibles. »
Ce qui est diflicile à l'homme, et cependant bien nécessaire, c'est de se rabaisser à la taille de son élève ; peu savent imiter le prophète, qui se raccourcissait à la mesure de l'enfant pour lui rendre la chaleur et la vie.
On a fait de nos jours une découverte qui sera presque aussi grande en ses effets que celle de l'imprimerie ; c'est la découverte de y enseignement mutuel : les enfants se servent de maîtres les uns aux autres.
Ces naissantes intelligences connaissent chacune naturelle-
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ment leur portée. Elles expliquent la leçon comme elles l'ont conçue; elles font facilement comprendre ce qu'elles ont compris ; elles connaissent mieux que les grandes personnes les petites issues par lesquelles la pensée peut entrer dans leur cerveau.
L'enfance a son langage propre, que l'âge mùr oublie ; tout est clair et rapide dans cet échange de lumières. L'émulation y est sans cesse entretenue, excitée, sans pouvoir se changer en envie, car là, rien n'est arbitraire, on est jugé par ses pairs. La supériorité ou rinfériorité sont évidentes ; la prééminence est décidée et assignée par les petits rivaux qui se la disputent : les petites dignités de ce jeune État sont de courte durée, chacun y parvient tour à tour, et l'espérance y entretient le coi]rage.
Le travail y présente l'intérêt d'une lutte, l'activité d'une course, le charme d'un spectacle, et l'étude y devient un jeu.
Il n'est pas étonnant de voir le fanatisme et le despotisme tonner contre ces établissements, que tout sage gouvernement protège. La lumière s'y répand trop vite, et certaines gens ont tant d'intérêt à prolonger la nuit ! l'orgueil et l'ignorance ne conservent leur empire que dans les ténèbres , les hommes ne se laissent plus traîner à leur suite, dès qu'ils voient assez clair pour connaître leurs droits, leurs devoir.-, leurs vrais intérêts , et pour distinguer les chaînes avec lesquelles on les conduisait si facilement à la faveur de l'obscurité.
Grâce à la marche du siècle et aux progrès de la raison, l'enfant qui commence son voyage ne gémit plus emmaillotté dans les liens qui s'opposaient à sa force et à sa croissance ; on n'entoure plus son berceau de fables absurdes, de fantômes trompeurs, de spectres effrayants; les instrumenis do torture, le fouet, la férule, les verges, le martinet n'énervent plus son àme en flagellant son corps. Il n'enfonce plus ses pas timides dans la poussière des bancs de l'école, on ne l'égaré plus dans le dédale érudit d'Aristote, dans les fausses
voies des catégories, dans le labyrinthe des subtilités scolastiques et sorbonniques. Le chemin de l'étude s'ofl're à lui aplani, éclairé. La douce et lumineuse morale de Fénelon dirige le gouvernement des enfants, comme le génie de Montesquieu celui des hommes.
En arrivant aux limites qui séparent l'enfance de la jeunesse, l'adolescent n'a point perdu ses premières journées, son travail n'a point excédé ses forces; ses plaisirs n"ont point amolli son âme ; les préjugés n'ont point rétréci son esprit ; son instruction n'est point, comme ci-devant, une ignorance acquise.
Il a appris des choses et non des mots ; on a gravé des principes dans sa pensée, des faits dans sa mémoire, des sentiments dans son cœur.
Il sait que son bonheur ne peut exister que dans l'accomplissement de ses devoirs. Il sait que la Divinité doit trouver en lui une créature reconnaissante, les hommes un frère, le gouvernement un sujet soumis, mais libre ; la patrie un défenseur courageux, un citoyen utile.
Il va continuer sa marche dans cette route étroite que lui trace la justice entre les excès : il n'ignore pas que chaque vertu est un milieu entre deux vices; la piété entre la superstition et l'incrédulité; la prudence comme le courage, entre la peur et la témérité ; la liberté, entre la servitude et la licence; la justice, entre la ligueur et la faiblesse.
Le bonheur est au bout de ce chemin ; les abîmes du malheur en bordent les deux côtés; les passions, comme des sirènes, l'y attirent sans cesse. Elles parlent bien haut, et la raison, qui lui con.seille comme à Ulysse de se boucher les oreilles pour ne les pas entendre, parle toujours nn peu bas, et souvent un peu tard.
Puisse le jeune voyageur, que nous allons suivre dans celle seconde époque de sa vie, être doué de la vertu qui seule protège toutes les autres, de la force; l'esprit ne fait que montrer la route, c'est le caractère qui la suit; les passions sont des
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tyrans, et pour résister à ceux-là, comme aux autres, le vouloir n'est rien sans la fermeté.
Plutarque dit « que les peuples d'Asie n'étaient depuis si longtemps soumis au despotisme, que parce qu'ils ne savaient pas bien prononcer cette seule syllabe : non. »
L'enfance s'est écoulée doucement à l'ombre de ses premiers appuis, semblable à un ruisseau faible encore qui se promène mollement au milieu d'une prairie émailiée de fleurs. Peu à peu il s'est grossi des sources abondantes que la nature et l'éducation ont versées dans son sein. Mais ses eaux ont été constamment dirigées et contenues par des barrières placées avec prudence, entretenues avec une vigilante activité ; enûn le moment arrive où il sort de ses limites ; il va se précipiter sur la terre comme un torrent.
Les premiers obstacles qu'il rencontre, les premiers écueils qui veulent l'arrêter ne font qu'accélérer sa course : son sort dépend de la direction que lui donnent mille accidents divers.
Entraînant sur son passage, il peut se perdre dans les marais fangeux, dans les cavernes profondes, ou dans les sables arides qui sont sur sa route; heureux si, rencontrant une pente plus douce et la protection d'arbres salutaires, ou de bords élevés et conservateurs, il ralentit et règle sa marche! alors ce torrent dévastateur devient un fleuve tranquille et fertilisant, qui poursuit paisiblement son cours, jusqu'au moment oia il se mêle et se confond avec les eaux de l'immense Océan.
Telle est l'image de la jeunesse. L'enfant n'est plus ; il cesse de se voir renfermé sous l'abri prolecteur de la maison paternelle, il aperçoit un monde vaste et nouveau. Dégagé de ses
liens, le jeune homme s'élance avec ardeur dans ce monde, où l'attendent tant de plaisirs et tant de chagrins.
« C'est alors, dit Lacépède, que les passions commencent à exercer sur lui leur empire orageux ; c'est alors que les désirs régnent sans opposition sur son àme, rien ne la remue faiblement comme dans son enfance, tout la secoue violemment. Le jeune homme ne vit que d'élans et de transports. »
Jusque-là, entouré d'amis et de défenseurs, il n'avait point aperçu de péril, il n'avait presque point connu de résistance. Maintenant, fier de ses forces qui croissent et se développent sans cesse, plein d'une vie presque surabondante, ses facultés lui semblent sans bornes comme ses désirs.
Dédaignant tout obstacle , méprisant tout danger, presque honteux des liens qui avaient retenu son enfance; impatient de jouir de sa liberté, il écarte tout souvenir de son ancien esclavage ; semblable au jeune Ascagne , aucun espace ne lui parait assez vaste , aucun coursier assez rapide ; aucune entreprise assez hardie ; il bondit en triomphe sur la terre qu'il parcourt à son gré.
La délicatesse, les grâces, la candeur de l'enfance ont disparu ; la force est empreinte dans ses muscles ; le feu circule dans son sang ; la fierté règne dans ses regards; il se plaît à soulever de lourds fardeaux, à franchir de larges fossés, à gravir des rocs escarpés ; il poursuit le cerf agile, le lièvre timide, le sanglier féroce.
Sans avoir encore à combattre d'ennemis, il saisit, il agite ses armes ; ses vagues désirs sont sans but, ses travaux sans règle; mais la difficulté le tente, le péril l'attire; chaque essai de sa vigueur lui parait un triomphe : ce n'est plus l'amour enfant, couché sur des tleurs au milieu des ris et des jeux; c'est Achille brûlant de renverser Troie, c'est Hercule impatient de dompter des monstres.
Moment d'ivresse ! époque enchantée ! âge des prestiges ! tous les biens, tous les avantages, tous les cliarmos de la vie
s'offrent à la fois ta nos regards ; ils s'emparent de nos sens, de notre esprit, de notre cœur; ils offrent à l'imagination une félicité sans bornes, un avenir sans terme.
Les désirs, les plaisirs, se pressant en foule devant nous, dérobent à nos yeux les regrets, les repentirs et les chagrins qui les suivent.
Tout sourit dans la nature au jeune homme qui apparaît sur la terre : enivré de son existence, il comprend à peine qu'on puisse s'affliger et mourir.
Dans sa vague ardeur, voulant essayer à la fois toutes les jouissances de la vie, son désir inquiet n'a rien de fixe ; il embrasse tout sans rien étreindre, jouit de tout sans rien goûter; et, léger comme la nymphe que peint Virgile, ses pas rapides glissent sur Therbe et sur les fleurs sans les courber.
Il n'emploie pas ses forces, il les prodigue; s'il joue, ce n'est point l'argent, c'est l'émotion qu'il cherche; s'il se livre au plaisir, ce n'est point l'amante, c'est l'amour qu'il aime ; s'il combat, ce n'est point l'ennemi, c'est le danger qu'il poursuit : on dirait qu'il a hâte de dépenser sa vie.
Rêve trop court! heures d'illusions! l'éclair passe moins vite que vous! le temps du péril approche, le moment des mécomptes arrive ; bientôt Narcisse voit qu'il n'adore qu'une vaine image; Tantale qu'il poursuit une onde qui s'échappe; Ixion, qu'il n'embrasse qu'une nuée.
Le jeune homme, naguère si vif, si joyeux, si ardent, devient triste, pensif, languissant; tout a frappé, fatigué ses sens; rien encore n'a pénétré son cœur et satisfait son àme : tout au dehors est encore plein de charmes, mais le vide est au dedans de lui.
Son indépendance le fatigue; il tourne avec regret ses regards sur cet esclavage de l'enfance, sur ces douces chaînes qu'il avait rompues avec tant d'impatience. Là il était le centre des affections, il se voyait protégé, environné d'êtres aimanls; ici quelle différence, il est abandonné à lui-même, entouré d'indifférents, de rivaux, ou d'ennemis.
Autrefois ses prerr.iers succès étaient un triomphe de famille; aujourd'hui tous ses compagnons lui disputent le prix de la heauté, de la force, de l'adresse, des talents, du courage ; ils sont envieux de ses plaisirs, froids pour ses chagrins, ils s'irritent de ses avantages, et rient de ses revers.
Il ne tarde pas à s'apercevoir que beaucoup de caresses sont des trahisons, beaucoup de louanges, des pièges; que plusieurs visages ne sont que des masques; que la plupart des promesses sont des mensonges, et qu'ainsi que le dit un ancien, « on amuse les hommes avec des serments, comme les enfants avec des osselets. »
Une surprise encore plus triste vient ajouter aux peines de son âme, au trouble de son esprit; les leçons du monde lui semblent en contradiction perpétuelle avec celles qu'il a reçues de ses maîtres.
Ils lui ont toujours représenté le bonheur suivant la sagesse, le malheur attaché à la folie, la vertu couronnée d'estime, le vice puni par le mépris; il voit au contraire à chaque pas l'orgueil dominant, la modestie délaissée, la méchanceté triomphante, la bonté ridiculisée, la folie en honneur, la sagesse exilée avec la justice et la vérité, et la fortune ouvrant à l'intrigue, à la sottise, à la friponnerie, l'entrée de son temple, dont le mérite assiège vainement la porte.
Le jeune voyageur tombe alors dans un doute funeste ; il craint que ses guides ne l'aient égaré dans ce monde inconnu; il ne voit pas que ces triomphes de l'erreur, que ces malheurs de la vertu ne sont qu'apparents. Il apprendra plus tard que le temps et l'opinion remettent tout dans l'ordre, et font justice à tous, tandis qu'au dedans de chacun la conscience exerce cette justice avec plus de promptitude et de sévérité.
Cependant lorsqu'il flotte d;ms cette incertitude, cherchant au hasard une lumière et un appui, mille passions l'attendent et dressent sur son passage mille pièges dangereux : hélas ! il en est peu qui leur échappent et qui résistent à leur voix séduisante.
L'un, entraîné parla vanité, corrompu par la flatterie, rougit de ses anciens principes, fait parade de ses vices, s'enorgueillit de sa frivolité, et, devenant un héros et un esclave de la mode, passe, tombe et disparaît comme les atours et les hochets de cette fantasque divinité.
L'autre, croyant que l'or gouverne le monde, suit en aveugle le char de la fortune, et perd au jeu ses biens et sa réputation.
Celui-là, ne voyant de bonheur que dans la puissance, se soumet aux chaînes de l'ambition ; entre dans le sentier tortueux de l'intrigue, s'abaisse pour se grandir, rampe pour s'élever, perd sa vie en tourments honteux, et trouve, au bout d'une longue marche, une vaine fumée et une lourde chute.
Un plus grand nombre, épris des voluptés, courent en riant à une vieillesse prématurée, paient de courts plaisirs par de longs remords, et au lieu du bonheur qu'ils cherchaient, ne trouvent, dans les corbeilles de fleurs et de fruits qui les entourent, que l'aspic de Cléopâtre.
Ils sentent trop tard combien Plutarque avait raison de « dire que le vice est un parfait ouvrier de malheur. Les autres tyrans, ajoute-t-il, paient des bourreaux, inventent des fers chauds, des tenailles, des tortures. Mais le vice, sans aide et sans appareil d'oulils, sitôt qu'il s'attache à l'àme, la brise, l'accable et la ruine; il remplit l'homme de douleurs, de lamentations, de rancunes, de regrets et de repentance. »
Quand même, échappant au naufrage et n'ayant cédé que peu de temps au courant des passions, on parvient à les bannir de son àme, on en souffre encore longuement. On s'aperçoit, dit madame de Lambert, « qu'elles y ont demeuré ; elles y font payer chèrement leur séjour. »
Le terrain où l'erreur vous conduit est bourbeux; on y entre facilement, on en sort avec peine. Horace vous le rappelle :
Trop faible pour sortir de la fange du vice ,
Vous dégagez un pied, mais soudain l'autre glisse.
Et c'est bien pis, lorsque la passion vous a conduit jusqu'au crime; le même Horace prononce cet arrêt juste et sévère :
La laine ne blanchit jamais
Dès que la pourpre la colore.
De même , quand un crime a terni la vertu , Elle ne rénaît point dans un cœur corrompu.
Heureux celui que le tourbillon du monde n'a point assez étourdi peur le détourner du premier chemin qu'on lui a tracé ! heureux, lorsque son âme pure conserve l'empreinte des principes que la prudence d'un père, la tendresse d'une mère, la prévoyance d'un sage instituteur y ont gravés, comme un vase précieux retient l'odeur du nectar dont on l'a rempli !
Mais ce bonheur est rare; un jeune esprit est trop ouvert aux plaisirs pour garder les souvenirs de la sagesse. Cette voix lointaine est bien faible pour le retenir sur une pente rapide ; le sentiment seul peut l'y arrêter. C'est le secours qu'il veut, c'est le soutien qu'il cherche, c'est le besoin de son àme.
Mais là se trouve encore le péril à côté du salut, le poison à côté du remède, l'amour et l'amitié s'offrent à lui pour le sauver ou pour le perdre ; ici tout dépend du choix , mais le danger devient extrême ; ce n'est plus les sens et l'imagination seulement, c'est l'àme qu'on va éclairer ou séduire : tous les traits, tous les coups porteront au cœur.
Dans ce moment où l'àme, lasse d'être libre, veut se soumettre, où le plus grand besoin du cœur est de se donner, l'amour, avec un trait semblable à une baguette magique, change tout à nos regards, tout autre prestige disparait ; les désirs remplacent les projets, les sentiments les idées ; il s'empare de notre imagination comme de nos sens; il n'est plus pour nous d'autre gloire que de plaire, d'autre bonheur que d'aimer.
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L'amour nous fait un monde nouveau, peuplé de deux personnes ; un seul être est pour nous l'univers : nous ne prisons que pour lui notre fortune» nos talents, nos vertus mêmes; on ne croit avoir d'autre mérite que celui qui lui plaît ; le temps nous semble se traîner dans son absence ; il vole quand nous sommes près de lui ; on éprouve ce que dit madame de Lambert, « qu'on a trop peu de toutes ses heures pour les donner à ce qu'on aime. »
Et quel est l'objet qui change ainsi soudain toute l'existence du jeune voyageur? Quel génie a subjugué sa volonté, adouci sa fierté, désarmé sa force, triomphé de son indépendance? Est-ce un être plus éclairé, plus intelligent, plus vertueux, plus puissant que lui? Non, c'est presque un enfant, c'est une jeune femme.
Elle n'a d'armes que ses regards, de force que sa grâce, mais elle est belle, et la jeunesse croit trouver toutes les per fections là où elle voit la beauté.
La sagesse même cède en rougissant à son empire, et il échappe au sage La Bruyère de s'écrier « qu'un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et que Lharmonie la plus douce est le son de la voix de celle qu'on aime.
C'en est fait, la vérité s'est voilée, la raison a disparu ; la gloire même a cédé. Renaud est aux pieds d'Armide.
Cet enchantement est court comme toute autre ivresse, et le réveil en est plus triste, car ce n'est pas le corps, c'est Tàme qu'il rend malade. La gloire et la vertu ne viennent pas toujours vous apporter, comme à Renaud, un miroir salutaire. Mais le temps ne se charge que trop de cet office.
Bientôt le jeune homme, rassasié de voluptés, cherche un autre charme et ne le trouve pas ; il se donne, et on ne fait que se prêter à lui; il avait besoin de confiance, il ne rencontre que de la légèreté ; il aimait exclusivement et ne voit qu'un objet qui veut plaire à tous. 11 espérait un guide, un appui, et n'aperçoit qu'un maître capricieux ; il croyait admirer l'élévation d'âme, et c'est un orgueil puéril qui l'a subjugué.
Il découvre trop tard qu'il a pris le plaisir pour le bonheur; dès qu'il est soumis, sa conquête ne satisfait plus la mobile vanité de son vainqueur; on désire de nouveaux sujets, on lui donne des rivaux ; l'île enchantée disparait, l'antre des enfers la remplace; une furie en sort couronnée de serpents, armée d'un poignard ; c'est la sœur de la pâle mort, c'est la mère de la haine et de la vengeance; c'est la hideuse jalousie.
Le jeune voyageur ne ressemble plus alors à Renaud, c'est Alcide consumé par la robe de Nessus; égaré, furieux, il ne songe plus qu'à punir l'ingrate, qu'à se venger de l'infidèle; il blasphème contre son idole, il s'élance pour la renverser.
Une foule joyeuse d'anciens compagnons de ses plaisirs, comme lui souvent trahis, mais avant lui détrompés, l'entrahient en riant loin du crime qu'il méditait: «La raison, lui disent-ils, aurait détruit la jalousie si elle était injuste ; le mépris doit la guérir puisqu'elle est fondée.
« Crois nos conseils ; toutes les femmes sont légères et perfides; venge-toi d'elles en les imitant : mille plaisirs réels vont te payer la perle d'un bonheur idéal.
« Ne cherche plus la félicité dans cette île d'amour, où la beauté ne fait que des esclaves et des dupes, romps pour toujours ces dangereux filets : la chasse, le vin, le jeu et mille voluptés t'appellent, elles t'attendent : apprends par notre exemple que tout l'art de vivre consiste dans l'art de jouir. Ne prends donc pour maître qu'Épicure, et pour Dieu que la volupté. »
A l'âge des entraînements, on est aussi facilement dupe de la fausse amitié que du faux amour; on se défie de celui qui vous arrête, on se confie à celui qui vous pousse sur le chemin doux et glissant des plaisirs, et tandis qu'on n'a que des complices, on se croit des amis.
Voilà le jeune voyageur de nouveau métamorphosé; c'est Alcibiade remplissant Athènes du bruit de ses brillantes folies, chercha., la gloire dans les excès, le bonheur dans les égarements, surpassant les courtisans en perfidie, les plus hardis
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sophistes en audace, les plus riches citoyens en luxe, les plus intrépides buveurs en orgies, les plus aventureux soldats en témérité.
La fortune n'est ni plus sincère ni plus constante que Venus; son jeune favori éprouve bientôt ses rigueurs ; ses amis s'éloignent, sa cour disparaît; la multitude cesse de l'admirer; les éclatantes illusions qui enivraient et remplissaient son àme se dissipent comme une vapeur légère, et n'y laissent qu'un vide sombre et douloureux.
L'ambition le trahit comme l'amour et la fortune ; il est accusé par ceux qu'il avait servis, dominé par des rivaux qu'il méprisait, le peuple qui l'idolâtrait l'exile. Il va peut-être dans son courroux, imitant son séduisant m.odôle, oublier le plus saint de ses devoirs, combattre sa patrie ingrate et s'avilir pour se venger.
Heureux s'il rencontre enfin un ami à la fois sage et indulgent comme Socrate ! Si dans son naufrage il s'attache à celte branche d'olivier, elle peut encore le sauver et ramener la paix dans son cœur.
Appelé par la voix ferme et consolante de cet ami, il s'arrête, l'écoute, le suit, et croit entendre retentir de nouveau dans son âme ces accents paternels dont ses longues erreurs, ses passions violentes, ses bruyants plaisirs avaient presque effacé la trace.
Son ami, sans l'effrayer, est pour lui comme une glace fidèle ; il lui fait voir sans voile sa propre image ; le jeune homme se regarde avec honte, et il a fait déjà le premier pas vers la sagesse, dès qu'il a reconnu sa folie.
Nouveau Télémaque, il se laisse timidement guider par Mentor.
Cependant ce jeune homme naguère si bouillant se montre lent, froid, mélancolique, circons[iect; son amitié a l'air de la crainte, il n'ose lever ses regards sur la vertu, et quand son sage ami est devant lui, on dirait qu'il est en fiice de sa conscience !
Son guide l'encourage et le fortifie. « Ne rougissez pas de votre tristesse, lui dit-il, elle est à la fois de bon augure et de bon exemple ; elle annonce une heureuse métamorphose en vous, et en produira peut-être de pareilles chez d'autres : ce qui empêche le mieux d'imiter ceux qui se sont laissés séduire par la folie, ou entraîner par le vice, c'est de les voir; car ils sont presque toujours mécontents de leur sort.
« Les maladies du corps ont au moins un avantage, elles nous forcent au repos; celles de l'àme, au contraire, nous ôtent toute tranquillité.
« Nous allons commencer la guerre contre vos passions ; mais, avant de vous y engager, sachez bien que cette guerre doit être perpétuelle ; si en combattant les vices vous leur accordez quelque trêve, vous serez battu par eux, ils sont toujours sous les armes.
« Commençons par attaquer la plus triste erreur, celle qui vous tourmente le plus; c'est la haine que vous inspirent des jaloux, des rivaux, des ingrats : d'abord vous conviendrez qu'il est douteux que celte haine fasse à votre ennemi le mal que vous lui souhaitez. Ce qui est seulement certain, c'est le mal qu'elle fait à vous-même.
« Je vous dirai bien plus, et je vous apprendrai avec Plularque, « que les ennemis ont leur utiUté; ils vous monti'cnt « vos fautes ; ils vous disent des vérités ; ce sont des maîtres « qu'on ne paie pas. » Si vous avez quelques imperlections cachées, l'envie les éclairera; elle n'en laissera aucune dans l'ombre; elle vous rendra un éminent service, en vous prouvant que, pour forcer les autres à vous accorder leur estime, vous devez d'abord mériter la vôtre. Xénophon disait que les bons ménagers font profit de tout, de leurs ennemis comme de leurs amis. »
« Moi je dis plus, c'est que ces ennemis peuvent faire jouir votre amour-propre du plus grand plaisir qu'on puisse lui donner. Pardonnez à ceux qui vous haïssent ; rendez-leur le bien pour le mal ; montrez leur injustice en prouvant vos ver-
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tus; forcez-les ainsi à Tadmiration, à la reconnaissance, et vous aurez remporté le plus beau triomphe qu'une âme généreuse puisse souhaiter. »
Le jeune homme écoute avec autant de surprise que de plaisir cet avis si nouveau pour lui ; on est toujours las de haïr : son ami dégage son came d'un lourd fardeau. Tout germe de méchanceté s'éloigne avec la haine, et tout sentiment de bonté revient dès qu'on aime ses semblables.
Celui qui a rencontré un véritable ami a trouvé un rare trésor ; il devient bientôt riche de vertus; avec son aide, commence cette seconde éducation qui grave ce que la première n'avait que dessiné.
Fort de cet appui, il tourne ses regards en arrière, réfléchit sur sa vie, si follement écoulée, et passe en revue les divers prestiges qui l'avaient séduit.
Hérodote lui peint sa jeunesse « quittant avec la robe de l'enfance toutes craintes salutaires, ainsi que les femmes en dépouillant leurs tuniques dépouillent la honte. »
Il sent qu'il existe une peur utile, la peur des reproches, et que celle-là doit toujours se conserver. Elle rend prudent contre les séductions et hardi contre le danger.
Éclairé par de sages entreliens, par de solides et intéressantes lectures, il revoit avec dégoût ses anciens compagnons de débauche ; leurs couronnes de fleurs, de pampres, de lierre, ne le charment plus. Il ne se lai>:se plus étourdir par leurs chansons bachiques et joyeuses ; il se souvient des indiscrétions, des folies, des querelles qui suivent l'ivresse ; il comprend ce qui avait déterminé Pittacus à punir doublement les fautes commises par un homme ivre; il sent la justesse do cette réponse d'un roi de Sparte, auquel on demandait pourquoi les Spartiates ne buvaient pas de vin : « C'est afin, ditil , que les autres ne délibèrent de nous , mais nous des autres. »
Pour l'éprouver, son ami le rapproche des filets qu'on lui a autrefois tendus, et où il est si souvent tombé : à la porte de
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l'un de ces temples de la fortune, ou plutôt de Vinfortune, de l'une de ces maisons de jeu où l'avarice expose sur une carte légère, au soufUe du sort, l'honneur, le bonheur el la vie, il frémit envoyant la honte, les remords, le désespoir empreints sur les traits des victimes de cette funeste passion.
« Eh bien! lui dit son mentor, Erasme, qui s'est amusé à parer l'austère sagesse des atours de la folie, avait-il tort de comparer une maison de jeu à cet écueil nommé Malée qu'on trouvait sur les côtes de Laconie, écueil si dangereux qu'il avait donné lieu à ce proverbe : « Quand tu navigues devant Malée, dis adieu à ta fortune et cà ta famille. » Mais cette malheureuse passion esl si violente qu'elle résiste souvent à tous les conseils de la philosophie, et même à ceux d'une cruelle expérience. Aucune n'a fait verser plus de larmes dans les familles; on se souvient de la touchante leçon qu'une femme sensible sut donner avec autant de grâce que de délicatesse à son mari, possédé de Tamour du jeu.
La marquise de la V*** avait deux filles charmantes ; leur père imprudent exposait chaque jour aux chances du sort leur dot, leur avenir. Dans ce temps où il était devenu impossible de porter sur soi assez d'or pour payer ses pertes, l'usage s'était établi de jouer avec des fiches ; chaque joueur avait les siennes.
Le jour de l'an, la marquise offre en silence, pour étrennes à son époux, une boite de fiches; il l'ouvre, la vide, et voit au fond les portraits de ses deux enfants ! Cette muette et pathétique éloquence retentit au fond de son cœur. Il versa des larmes, et s'arrêta, dit-on, sur le précipice où il était près d'engloutir les plus chers objets de sa tendresse.
Il semblait plus difficile pour le jeune voyageur de s'éloigner des égarements où l'avait jeté son amour-propre. « Cet amour-propre, au dire d'Érasme, est le frère de la folie; elle le prône et le recommande à la dévotion de tous ses adorateurs; en vivant, leur dit-elle, sous sa protection, vous êtes charmés de votre mérite, vous êtes ravis de vos belles
qualités, et dès lors vous avez le bonheur d'être parvenus à la plus haute folie ; avec la flatterie vous ne cajolez que les autres , mais par l'amour - propre vous vous cajolez vousmêmes. »
Ce qui guérira le plus promptement notre jeune homme de la tatuitc, ce sera la rencontre d'un fat; il comprendra bientôt la vérité du portrait qu'en fait La Bruyère. « Le fat, dit-il, est entre l'impertinent et le sot, il est composé de l'un et de l'autre. »
Le roi d'Ithaque, quoique inspiré par Minerve, ne put garantir tous ses compagnons de la séduction des sirènes, ni des pièges de Circé; le mentor du jeune voyageur craint encore pour lui les artifices de la coquetterie et la magie delà beauté ; il se trompe ; l'humiliation d'avoir été dupe, l'indignation de s'être vu sacrifié, ont déchiré les voiles de l'illusion ; l'ivresse des sens passe vite quand elle n'a pas gagné le cœur.
Le faux amour n'est point immortel comme le véritable. Son flambeau s'éteint avec celui du désir ; nous oublions ses trompeuses douceurs, et nous ne gardons que le souvenir des chagrins cruels qu'il nous a causés.
« Ne redoutez plus pour moi la volupté, dit le jeune homme à son ami ; avant de vous entendre j'étais guéri ; avant de lire Charron, j'avais trop éprouvé « que cette volupté est à fois « violente et pipperesse : plus elle nous mignarde, plus dé- « fions-nous-en ; car elle nous veut embrasser pour nous « eslrangler, elle nous appastc de miel, pour nous saouler de « fiel. »
« Défendez-moi plutôt contre l'ambition, je sons qu'un fol amour de gloire fait encore baitre fortement mon cœur. Je puis sans peine renoncer à tous les plaisirs qui consument le temps d'une jeunesse insensée ; mais je ne puis renoncer au désir, à l'espoir de briller parmi mes concitoyens, et de rendre mon nom célèbre ; la raison me dit vainement que c'est encore une illusion qui me séduit, que c'est toujours l'amour-propre qui
iO LïïS QUATRE AGES DE LA VIE.
m'égare, que, si la fatuité est l'orgueil rapetissé, l'ambition n'est que de la vanité grandie.
« Tout mon sang bouillonne à la vue d'un guerrier couronné du laurier de la victoire, et de l'orateur qui remporte la palme de l'éloquence. »
« Je me garderai bien, répond son ami, de détruire en vous ce germe heureux, cet aiguillon utile de tous les beaux talents, de toutes les bonnes et grandes actions, je n'arrêterai point voire marche, je ne ferai que la modérer. Visez au but le plus élevé, j'y consens ; mais comme on l'atteint rarement, sachez vous contenter d'en approcher.
« Au lieu de satisfaire un vain désir, remplissez un devoir, combattez pour défendre votre pays; parlez, écrivez pour servir, pour éclairer vos concitoyens. On n'est pas certain d'être grand, on est toujours sur d'être utile.
M La moitié de ce que vous souhaitez dépend de vous : la bonne renommée vient de la vertu, et la gloire de la fortune ; visez à l'une comme but, et à l'autre comme chance.
« Conservez sous l'armure du soldat les qualités qu'on chérit dans le citoyen : la douceur, la modestie, la générosité, la tempérance. Selon les différents modèles qu'il suit, le guerrier devient le fléau ou l'honneur de l'humanité.
« Les armes de l'éloquence exigent la même sagesse, la même 'probité dans leur emploi. Cette éloquence a ses dangers comme son utilité; tout dépend de l'usage qu'on en fait ; c'est le bouclier de l'innocence, l'épée du courage, ou le poignard de la calomnie.
« A la tribune comme dans les camps, soyez l'homme de votre patrie, et ne devenez celui d'aucun parti ; l'esprit de parti n'est qu'un égoïsme un peu étendu ; il rapetisse les pensées, fausse les idées, corrompt les sentiments, et met les intérêts à la place des vertus; il enfante les discordes, rompt les liens des peuples, et cause même le malheur des individus, en chassant de leur cœur la modération et la bienveillance, hors desquelles il ne peut exister ni vraie sagesse ni vrai bonheur.
LA JtUNtSSE. Ai
« Mais l'homme souvent n'évite un excès que pour se jeter dans l'autre ; en cherchant la modération, n'allez pas tomber dans la faiblesse ; avec la force vous n'aurez que vos propres défauts; la faiblesse vous donnera ceux de tout ce qui vous entoure.
« Je n'approuve pas non plus celte aversion excessive que vous montrez à présent contre tous les plaisirs. L'austérité n'est pas la sagesse. Les voluptés ressemblent aux maîtresses; tant qu'on en parle avec trop de dépit, on sent encore leur joug, et l'on est plus près que l'on ne pense de s'y rattacher.
« C'est, dit Charron, une opinion malade, fantasque et dé- « naturée, que rejeter et condamner généralement tous dé- « sirs et plaisirs. Dieu est le créateur et l'auteur des plaisirs ; « ce qu'il faut seulement, c'est apprendre à s'y bien porter, et « ouïr les leçons de sagesse là-dessus. »
« Il a raison ; vouloir vivre sans désirer ni jouir, c'est confondre l'idée de la vie avec celle de la mort. Ce qui est nécessaire, c'est de proportionner les souhaits à ses facultés.
« Les désirs modérés donnent les grands contentements. L'excès seul en tout porte dommage ; la fortune', dit Horace,
. . . Est comme un vêtement , Qui trop grand embarrasse, et trop petit nous blesse.
« Évitez un écueil commun, tachez que vos fautes passées ne vous rendent pas injuste ; et comme l'ingratitude ne doit pas vous dégoûter de la bienfaisance, ni vous empêcher de croire aux cœurs reconnaissants, vous ne devez pas vous persuader que l'amitié n'existe point parce que de faux amis vous ont trompé, et qu'il n'est pas de femmes sages et constantes, parce que vous avez été dupe de quelques coquettes.
« Ne vous faites point ermite par humeur contre le monde où vous vous êtes égaré; ne fermez pas votre cœur parce qu'il a été blessé.
« Irez-vous, par exemple, imiter la folie qu'Érasme fait parler, quand elle appelle le mariiigc « un licou qui attache
l'homme au chagrin ? » En ce cas nous nous séparerions, et je vous dirais un triste adieu, car le mariage est précisément le port où je voulais vous conduire ; c'est là seulement, si vous choisissez bien cet asile, que vous trouverez le bonheur tranquille, et que vous serez à l'abri des orages de la vie.
« Vous n'avez connu que la moitié de l'existence quand vous avez vécu seul ; doublez-vous pour la sentir tout entière, et connaissez enfin les charmes d'un sentiment pur, qui a tout le feu de l'amour et toute la sagesse de l'amitié.
« C'est alors que vous serez vraiment sage; l'intérêt de cette nouvelle moitié de vous-même se joindra au vôtre pour régler vos désirs, pour vaincre vos passions, et vous éprouverez que la persuasion du cœur est bien au-dessus de celle de l'esprit. »
A ces mots le jeune voyageur, ému jusqu'au fond de l'âme, sent que c'est la sagesse même qui lui parle ; elle éclaircil tous ses doutes, dissipe toutes ses craintes, répond à tous ses vœux, à tous les besoins de son cœur. Il suit sans hésiter sa voix, il a secoué le joug de la vanité, ce tyran ridicule et impérieux qui nous assujettit à toutes sortes de contraintes, et qui, selon Montaigne, « nous rend vains aux dépens de nos aises. »
Il s'est affranchi des tourments de la haine, de la honte, de la jalousie. Les coupables voluptés ont perdu sur lui leur empire, il ne sera plus l'esclave ni l'ennemi des autres passions.
A chacun des biens et des avantages de la vie, sa raison n'attachera plus que leur juste prix; il sait, comme Plutarque, « que la noblesse est un beau bien, mais c'est celui de nos ancêtres plutôt que le nôtre; la richesse est une chose précieuse qui dépend non de nous, mais de la fortune; la gloire est vénérable, mais incertaine; la beauté désirable, mais de peu do durée; la sanlé, un grand bien Hicile à perdre; la force, peu de chose quand on la compare à celle des taureaux et des lions. Science et sagesse, seules qualités divines el immortelles en nous. Aussi, quand Démétrius, après le saccage de Mégare, demanda à Stilipon le Mégarien s'il avait beaucoup
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perdu au pillage, — Non, répond celui-ci ; car la guerre ne saurait piller la vertu. »
Plein de ces préceptes, pénétré de ces vérités, le jeune voyageur poursuivra probablement son chemin sans trop s'égarer, car il est sur la route des devoirs ; il choisira pour compagne une femme digne de lui ; tous deux cueilleront doucement les dernières fleurs de la jeunesse, et il partagera avec elle les plaisirs, les travaux, les périls de la troisième époque de son voyage.
Dans son enfance il avait appris les fables de la vie; dans sa jeunesse il en a parcouru le roman ; dans son âge mùr il va en connaître l'histoire.