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L'AGE MUR

L'enfance n'est qu'un faible crépuscule où l'on voit encore le jour combattre contre la nuit. Tout étonne l'esprit de l'enfant voyageur entrant dans le monde; tout lui semble incertain, vague et confus : on dirait qu'il se trouve alors dans une sorte de rêve entre le sommeil et le réveil.

Les objets, enveloppés d'un nuage, se montrent cà ses regards comme de légers fantômes, et passent comme des ombres.

L'aurore de la vie arrive ensuite ; l'univers doucement éclairé ne frappe la jeunesse que par ses tendres et vives couleurs. On dirait que le ciel réfléchit l'éclat de la fleur vermeille et humide de rosée ; l'air nous rafraîchit à la fois et nous parfume ; l'astre du jour nous éclaire sans nous éblouir, nous échauffe sans nous brûler ; des rideaux de verdure adoucissent ses rayons, et parent voluptueusement les prés, les champs et les bois : c'est l'heure des illusions.

Tout sur la terre ressemble au commencement d'un jour de fête; mais l'homme, comme le char de la lumière, pour-

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suit sa course; le soleil du haut des cieux répand partout la teinte ardente de Télé ; l'homme et la nature sont arrivés à la maturité de leur âge. Cérès et Pomone montent sur le trône de Flore, et la raison austère se saisit à son tour du sceptre de rimaginalion.

Une sagesse tendre et vigilante avait soigneusement garanti la plante naissante, faible et fleurie, de la violence des vents, de la fureur des eaux; depuis elle s'était occupée avec le même soin à élayer, à protéger le jeune et vert arbrisseau, à émonder les branches superllues qui s'opposaient à sa croissance ; une greffe habile et prévoyante l'avait préparé à porter des fruits délicieux ; mais que peut cette sagesse à présent pour sa conservation ? c'est aujourd'hui l'arbre tout entier.

Ses racines sont profondes, son écorce est dure; sa direction semble invariable ; s'il se courbe, qui pourra le redresser? Plus sa tète élevée approche des nues, plus elle est exposée aux orages ; qui saura l'en garantir?

Tout l'homme est changé. Sa chevelure noire, sa barbe épaisse, ses traits prononcés, son teint rembruni vous annoncent le complément de sa force. La beauté mâle succède aux grâces; la gravité à la légèreté; le calcul du bonheur au besoin des plaisirs : il se contentait de briller, il veut éclairer ; tout à l'heure il ne se croyait fait que pour jouir, il se sent né pour commander. Son génie audacieux mesure le ciel et la terre; il voudrait pénétrer les secrets de l'un, et donner des lois à l'autre.

L'ambition remplace l'amour, et l'orgueil la vanité ; ses désirs ont moins de vivacité, ses passions plus de force; c'est l'âge des grandes entreprises, des grandes renommées, des grands crimes, des grandes vertus. L'abbé Delillc peint ainsi l'homme arrivé au midi de sa journée :

L'âge niùr, ù son tour, solstice de la vie , S'iuiète, et sur lui-même un instant se replie; Ll tantôt en arrière, et tantôt devant soi, be tourne sans regret, ou marche sans effroi.

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Ce n'est plus l'iiomme en fleurs, nous faisant des promesses ; C'est l'homme en plein rapport, déployant ses richesses; Ses esprits ont calmé leurs bouillons trop ardents; Sa prudence est active, et ses transports prudents; Ses conseils sont nos biens ^ sa sagesse est la nôtre; La moitié de sa vie est la leçon de l'autre ; Et, sur le temps passé mesurant l'avenir, Prévoir, pour sa raison , n'est que se souvenir.

Dans celte troisième époque du voyage de Thomme sur la terre, la raison devrait toujours lui servir de guide ; mais hélas ! la folie ne prend que trop souvent sa place ; pour l'égarer elle ne fait que changer de formes ; elle a quitté les hochels futiles de l'enfance; elle s'est dépouillée des atours frivoles de la jeunesse, et marche fièrement devant lui, rouverte d'or, bardée de plaques, de cordons, revêtue de pourpre ou d'hermine, et couronnée de palmes ou de lauriers.

Sa marotte magique fascine les yeux du voyageur ; elle lui cache avec soin les courtes limites de son intelligence, les bornes étroites de sa vie : elle sait trop avec quelle promptitude il reviendrait à la sagesse, s'il pensait à l'inanité des choses humaines, à la brièveté de l'existence et au but éternel où doit tendre la vie.

Mais, en adressant à cette folie de justes reproches, on lui doit aussi quelques grâces. L'agitation et le bruit perpétuel de ses grelots réveillent l'homme, et ne lui permettent pas de s'endormir un instant dans les bras de la paresse. Qui pourrait décrire les effets divers et innombrables de l'étonnante activité qu'elle lui donne î La terre, métamorphosée par elle, nous offre le plus magnifique spectacle. Ah! qu'il serait divin s'il était autant réglé que varié ; par elle l'herbe se change en moisson, les torrents en canaux, les rochers en palais, les métaux en glaives, en couronnes, en charrues, les forêts en vaisseaux. « Comment pourrais-je, dit Bossuet, vous rapporter une telle variété de coutumes et d'inclinations? Contemplons les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. 0

Dieu éternel, quel tracas, quel mélange de choses, quelle étrange confusion ! je jette les yeux sur les villes, et je ne sais où arrêter la vue, tant j'y vois de diversité.

« La guerre, le cabinet, le gouvernement, la judicature et les lettres, le trafic et l'agriculture, en combien d'ouvrages divers ont-ils divisé les esprits?

« Celui-ci s'échauffe dans un bureau, cet autre songe aux affaires publiques ; les autres, dans leurs boutiques, débitent plus de mensonges que de marchandises : je ne puis considérer sans étonnement tant d'arts et tant de métiers avec leurs ouvrages divers, et cette quantité innombrable de machines et d'instruments que l'on emploie en tant de manières. Cette diversité confond mon esprit; si l'expérience ne me la faisait voir, il me serait impossible d'imaginer que l'invention humaine fût si abondante.

« D'autre part, je regarde que la campagne n'est pas moins occupée ; personne n'y est de loisir : chacun y est en action et en exercice; qui à bâtir, qui à faire remuer la terre, qui à l'agriculture, qui dans les jardms ; celui-ci y travaille pour l'ornement et pour les délices, celui-là pour la nécessité ou pour le ménage.

« La mer même, que la nature semblait n'avoir destinée que pour être l'empire des vents et la demeure des poissons, la mer est habitée par les hommes. La terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errants, qui, sans autre rempart qu'un bois fragile, osent se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des éléments. Et là que ne vois -je pas! que de divers spectacles, que de durs exercices! il n'y a point de lieu où paraissen-t davantage l'audace tout ensemble et l'industrie de l'esprit humain. »

Que fera le voyageur que nous suivons au milieu de ce tourbillon étrange? quel essor va-t-il prendre? dans quelle route va-t-il s'élancer?

L'un l'appelle aux tempêtes de la guerre, aux jeux de la

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chasse, qui en est l'image; l'autre veut que, coulant une vie paisible, il jouisse du monde comme d'un spectacle.

Celui-là l'entraine aux chances hasardeuses de la fortune; il confie son honneur aux spéculations de la bourse, et ses biens aux caprices de l'Océan.

Celui-ci l'attire dans le dédale de la cour, et lui Aiit consumer son temps à briguer des humiliations et des faveurs.

S'occupera-t-il péniblement à thésauriser ou joyeusement à dépenser? se laissera-l-il emporter par de violents amours, par des haines cruelles? Peut-être emploiera-t-il ses jours et ses nuits à mériter au barreau, à la tribune, au théâtre, les applaudissements d'un peuple ingrat, inconstant et malin.

Ou le verrons-nous, au contraire, enfoncé dans ia retraite, faisant de vains efforts pour déchirer le voile de la vérité, s'égarer dans un autre labyrinthe, celui d'une métaphysique obscure?

Consacrera-t-il toutes ses forces à la passion de deviner la nature comme philosophe, ou de l'imiter comm.e artiste? et qui pourrait prédire le choix qu'il fera? Bossuet le dit encore, « Chacun veut être fol à sa fantaisie; les inclinations sont plus dissemblables que les visages, et la mer n'a pas plus de vagues quand elle est agitée par les vents, qu'il ne nait de pensées différentes de cet abîme sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l'homme. »

Si nous parlions d'un de ces hommes vulgaires qui font foule dans la caravane humaine, dont l'enfance s'est écoulée sans étude, et la jeunesse sans passion, qui marchent en troupeau, sans trop s'inquiéter de savoir qui les guide et où ils vont; tournant en aveugles dans le cercle étroit de Tintcrèt et du besoin, et paraissant, dit un ancien, « n'être venus sur la terre que pour y faire nombre, » on ne pouriait attendre que du hasard ce choix de leur direction et de leur destinée; semblables à ces terrains incultes dont le laboureur ne règle pas ia fécondité, ils ne doivent qu'aux caprices du vent les di-

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verses semences qu'ils reçoivent, et les plantes variées qu'ils produisent.

Peut-être, au reste, sont-ils plus clignes d'envie que de pitié ; s'ils ne gravissent pas les hauteurs de la vie, ils en éprouvent aussi rarement les grands orages ; ils marchent à l'ombre, mais doucement ; leurs mœurs suivent les lois; leur sort dépend de leurs guides, et, au terme du voyage, ce sont les pasleurs des peuples qui sont chargés de la pesante responsabilité de leur conduite et de leur bonheur.

En effet, tout ce qui est vulgaire dans les diverses classes de la société, et il en est autant dans les cours que dans les villes et dans les villages, tout ce vulgaire, dis-je, est de sa nature imitateur; il est ce qu'on lui montre, il marche où on le pousse; c'est ce qui fait dans les monarchies que l'exemple des princes est si contagieux pour la multitude ; aussi Frédéric le Grand disait :

L'exemple d'un nionan]ue ordonne et se foit suivre ; Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre ; Lorsque Louis le Grand brûla d'un tendre amour, Paris devint Cytlière et tout suivit la cour. Quand il devint dévot, ardent à la prière, Le lâche courtisan marmotta son bréviaire.

Mais l'enfance du voyageur que nous suivons a été cultivée; il est homme par son caractère, par son indépendance; il est homme, parce qu'il veut, pai^ce qu'il agit; nous l'avons vu naguère, avec inquiétude, entraîné par le torrent des plaisirs, livré à la fougue des passions; le drame de sa vie fixe notre intérêt; il nous a inspiré de justes craintes; mais rassuronsnous : Thémistocle disait avec raison « que les plus rebours et les plus farouches poulains sont ceux qui à la fin deviennent les meilleurs chevaux, quand ils sont domptés, faits et dressés ainsi comme il appartient. »

Vous l'avez vu, il est vrai, assiégé par les passions; mais vous savez qu'il est accompagné, surveillé par lasagessc : es-

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