‹ Galerie moraleChapitre 18 sur 59 · L AGE MIR · texte numérisé non relu

L AGE MIR

pérons qu'elle le maintiendra dans le droit chemin où elle est parvenue à le ramener.

Sa voix à présent doit être plus haute et plus forte, car elle doit avoir à combattre des passions plus profondes, des vices plus robustes : avant il ne lui fallait, pour ainsi dire, que de la patience et de l'adresse pour faire tomber le masque des faux plaisirs que le dégoût suit si promptement, et pour déchirer le voile de tant d'illusions qui disparaissent d'elles-mêmes dès qu'on en approche; mais aujourd'hui, elle doit lutter contre deux colosses, vrais tyrans des hommes, Y orgueil et Vintérét.

L'orgueil, surtout, est d'autant plus difticile à vaincre qu'il impose à l'esprit par sa grandeur; il se fait prendre pour l'élévation d'àme ; il s'associe même quelquefois à plusieurs vertus qu'il trompe, en se présentant à elles sous les traits d'une noble fierté; son principe même, comme celui de beaucoup d'erreurs, est un bon germe ; c'est son excès qui le transforme en vice.

En naissant, il n'était peut-être qu'un juste sentiment de nos forces, un désir de renommée, un besoin de gloire. En grandissant, il s'est revêtu d'injustice, de dédain, d'envie, et, comme beaucoup de princes, en le flattant, on l'a poussé à la tyrannie.

Si la sagesse l'attaquait violemment, elle briserait ses armes contre lui : cet orgueil est le roi du monde, il faut que la vérité s'approche de lui avec ménagement.

Faites en sorte, et vous le pouvez, qu'il se combatte luimôme; paraissez ne lui montrer qu'un chemin plus court pour arriver à son but. Ce qu'il veut surtout est l'admiration ; montrez-lui qu'il est au milieu de rivaux qui la lui disputent, que l'envie élèvera entre lui et cette admiration unebarrière insurmontable, tandis que la modestie la ferait tomber.

Mille exemples vous aideront à lui apprendre que cette modestie est le vrai passeport de la gloire.

Bientôt cet orgueil, modéré par son intérêt môme, vous

servira d'outils pour abattre beaucoup de vices, et entre autres la cupidité et la crainte.

Il verra, comme Cicéron, que, « l'admiration se portant toujours sur les qualités qu'on acquiert avec peine et sur les actions qu'il est difficile d'imiter, on admire surtout celui qui méprise les richesses; vous voulez, lui dira-t-il, mériter l'admiration , bravez donc les ennemis auxquels cèdent presque tous les autres hommes, la pauvreté, la douleur et la mort.»

Il est étonnant que nous sachions si peu comment mériter l'estime des autres, puisque nous savons si bien à qui nous devons donner la nôtre.

Tout ce que vous craignez c'est le mépris; ne commettez donc aucune action honteuse, môme pour votre utilité ; croyez l'oraleur romain, une longue expérience lui avait appris cette vérité , « l'utilité et la honte ne peuvent se trouver ensemble.»

Votre fierté ne doit pas même vous permettre le moindie flottement entre ce qui est digne de louange et ce qui peut mériter le blâme. Le ;nème philosophe vous apprend « que l'incertitude entre le vice et la vertu est déjà criminelle, et par conséquent honteuse. »

Vous aspirez à la considération ; il en est beaucoup d'apparentes et de trompeuses, il n'en est qu'une réelle ; les honneurs, les dignités, la fortune vous donnent de l'entourage et de l'éclat ; mais, si un vrai mérite ne les accompagne pas, ou si une insolente vanité les gâte, l'hommage rendu dans le salon se change au dehors en mépris; on rit d'un homme élevé sans vertu, décoré sans mérite, comme d'un diamant faux magnifiquement monté.

Aussi Caton disait : « J'aime mieux qu'on demande pourquoi on n'a pas dressé de statue à Caton, que pourquoi on lui en adressé. »

Ce qui parait le plus choquer l'orgueil, c'est l'égalité; et c'est précisément ce qui le rend à la fois si ridicule et si haïssable ; il révolte, par ses superbes et injustes dédains, les va-

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