‹ Galerie moraleChapitre 19 sur 59 · LAGE MUR · texte numérisé non relu

LAGE MUR

nités de tous les hommes, et soulève d'innombrables légions d'ennemis contre lui.

Comment pourrait-il dans celte lutte espérer d'atteindre à son but; il a contre lui la pente la plus forte de la nature. « Encore que les hommes, dit Bossuet, enflés par la vanité, tâchent de se séparer les uns des autres, il ne laisse pas d'être véritable que la nature les a faits égaux, en les formant tous d'une même boue; quelque inégalité qui paraisse entre les conditions, il ne peut pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, entre pourriture et pourriture, mortalité et mortalité.

« Les hommes combattent autant qu'ils peuvent cette égalité, et tâchent d'emporter le dessus et la préséance par les honneurs, parles charges, par les richesses ou par le crédit : ces choses ont acquis tant d'estime parmi eux, qu'elles leur font oublier cette égalité naturelle. Ils regardent leurs semblables comme s'ils étaient d'un ordre inférieur au leur; mais la nature, pour conserver ses droits, et pour dompter l'arrogance humaine, a voulu imprimer deux marques par lesquelles tous fussent contraints de reconnaître leur égalité, l'une en la naissance, et l'autre en la mort. »

Cet accord de la philosophie et de la religion montre à l'orgueil qu'il doit, pour être satisfait, changer de visée; il ne doit tendre qu'à la seule supériorité légitime, celle du talent et de la vertu. Toute autre est illusoire et opiniâtrement contestée.

La masse des hommes ressemble aux princes ; ils n'estiment que ce qui leur est utile : servez-les donc si vous voulez en être honoré.

L'intérêt bien entendu conduirait aux bonnes et belles actions comme la vertu, mais moins vivement, caria pensée est plus froide que le sentiment.

Ainsi l'intérêt de votre orgueil même vous fera défendre, avec votre épée, avec votre plume, avec votre éloquence, avec tous vous moyens, le territoire, l'honneur et l'indépendance

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de votre pays ; il vous dira qu'étant Français vous participez nécessairement à riiumilialion et à la gloire de ce nom, aux revers, aux succès, à la prospérité ou à l'infortune de la France : ses lauriers vous décorent, ses chaînes vous blessent; mais avec combien plus d'ardeur encore vous jouiriez, vous souffririez, vous combattriez pour elle, si, au lieu de ne suivre que les conseils d'un intérêt bien calculé, vous étiez animé par celte passion, par cette vertu qui fait les grands citoyens, les grands hommes, et qui opère les grands prodiges, enfin par l'amour de la patrie.

« Cet amour, suivant les paroles de iaiyle de Meaux, renterme et réunit en lui tout l'amour qu'on a pour ses amis, pour sa famille et pour soi-même. »

Les Cretois avaient une manière délicate d'exprimer le tendre amour qu'on doit avoir pour la terre natale, pour la mère commune. Plutarque dit qu'ils nommairnt la patrie, mairie.

Et remarquez que cet amour, qui réunit tous les sentiments, renferme aussi toutes les vertus; car, en vous faisant aimer comme frères vos concitoyens, il vous rend justes pour tous. A sa voix, l'intérêt privé s'abaisse devant l'inlérêt général ; les vertus sont sœurs comme les Muses; aimez-en une seule de bonne foi, et vous ne pourrez plus guère être indifférent pour aucune d'elles.

Elles vous apprendront avec Cicéron « que la vie est un concert; pour peu que les cordes d'un instrument ne soient pas d'accord, le vrai musicien s'en aperçoit. Évitons donc avec plus de précision encore toute dissonance dans la vie, puisque l'harmonie des actions est de tout autre importance que celle des sons, »

Les vices, de leur cote, forment une chaîne dont le premier anneau est Xégoisme,

En nous tenant les yeux perpétuellement fixés sur notre propre image, il tord notre esprit, dessèche noire àme, fascine notre vue, égare notre jugement, et, en rapetissant tout notre être, grandit notre ombre, et la rend colossale comme

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elle nous le paraît quand nous tournons le dos au soleil.

L'égoïste, qui s'agite sans cesse dans le cercle le plus étroit, croit en même temps parcourir un horizon immense, et parce qu'il en touche facilement les extrémités, il s'imagine qu'il le remplit.

Lui seul est tout dans le monde, le reste n'est compté pour rien ; tout ce qui convient à ses intérèis, tout ce qui tend à satisfaire ses désirs lui semble légitime ; tout ce qui leur est contraire lui paraît injuste. Il déteste ou méprise les vertus qui le gênent, il n'estime que les vices qui le flattent ; il ne juge du bien ou du mal des choses que par le contentement ou par le chagrin qu'il en éprouve, que par le profit ou par le dommage qu'il en reçoit.

Supposons-le dans une classe inférieure, il sera bas par crainte, fripon par cupidité, adulateur par ambition, envieux par humeur, ingrat par vanité.

Placez-le sur le trône, il verra tout l'État en lui; il sacrifiera la fortune des peuples au luxe de ses courtisans, leur sang à son ambition, le mérite à ses caprices, la pudeur à ses désirs; à ses yeux la vérité paraîtra insolence, l'indépendance crime, la servitude dévouement, la flatterie justice et amour.

Un sage qui lui dirait, comme Bias, que « le plus mauvais des animaux sauvages c'est le tyran, et des animaux privés, le flatteur, » ne lui paraîtrait qu'un fou à enlermer, ou un rebelle à punir.

Comment ne tomberait-il pas dans l'abîme des vices et du mépris, lorsque, placé sur la pente glissante des passions, il se livre sans cesse à tout ce qui lui cède, et ne sait jamais s'appuyer sur ce qui lui résiste?

Voyez, dans les autres conditions et de toutes parts, dans combien de vices et d'erreurs ce misérable égoïsme entraîne les hommes. Celui-là, banquier ou négociant, dans son comptoir ou dans ses bureaux, aveuglé par le désir d'un gain rapide et par la soif des plaisirs qu'il lui promet, oublie que l'économie,

la probité, la prudence, la bonne foi inspirent seules la confiance ; que les mœurs sont la garantie du crédit, et que plus la maison est simple, plus la caisse est riche.

La témérité guide ses entreprises ; la fraude se glisse dans ses transactions ; il joue l'argent des autres pour rehausser ses fonds par la baisse de ceux du public. Ses grands festins, ses fêtes brillantes sont les annonces de sa banqueroute; et, après avoir ruiné ses imprudents amis, emportant avec lui ce qu'il a pu dérober d'or à ses créanciers, il échappe aux lois ; mais il trouve enfin, dans le mépris du monde et dans le tourment de sa conscience, un châtiment inévitable.

Celui-ci, à force de mouvement et d'intrigues, est parvenu à l'honneur de représenter ses concitoyens; il monte à la tribune nationale ; est-ce l'intérêt de sa patrie qui va occuper son zèle et son éloquence? Non, ce sera son intérêt seul ou celui de son parti.

Égaré par l'orgueil, aigri par la vengeance, il attaquera les principes comme erreurs, défendra les préjugés comme principes, décorera de la pourpre de l'honneur la vanité de sa classe, s'efforcera de couvrir la généreuse liberté des couleurs sanglantes du crime ; il prendra les échos d'un petit cercle d'ambitieux pour la voix de l'opinion publique; et, traitant avec mépris la modération de faiblesse, il provoquera témérairement l'indignation générale.

Alors, si l'orage éclate, il se vantera d'avoir prédit les tempêtes qu'il aura excitées, et, en fùt-il écrasé, orgueilleux comme les Titans, vous le verriez encore s'efforcer par de vaines convulsions de soulever les monts entassés sur lui.

Cet autre, regardant toute supériorité comme une injustice, tout ordre comme une gêne, ne voit de liberté que dans la licence, de grandeur que dans les excès; tout renversement est un beau spectacle pour lui, s'il y prend part; il n'aime que le bruit, que le renom, et ne veut que briller, fût-ce même à la lueur d'un incendie.

Un plus grand nombre, occupé du seul désir de leur repos

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et de leur bien-être , sacrifiant leur devoir à leur sûreté, ou même aux plus modiques avantages, laissent docilement diriger leur conscience par le gouvernail de l'autorité : modestes tournesols, ils épient chaque jour le lever du soleil, pour s'incliner respectueusement devant lui, et, si la puissance le désirait, ils écriraient presque tous, sans hésiter, le nom d'Aristide sur la coquille de l'ostracisme.

Entrons dans le temple de Thémis : les passions oserontelles approcher de son auguste sanctuaire? Hélas! si elles n'ont pas l'audace d'en enfoncer les portes, elles ne savent que trop le secret de s'y glisser, et vous les y verrez en foule comme autre part.

On suppose, pour exprimer l'impartialité de la justice, que ses yeux sont couverts d'un bandeau, mais trop souvent c'est la cupidité, par ses honteux présents, l'ambition, par ses flatteuses promesses, l'amitié par ses soins assidus, et l'amour, par ses décevantes caresses, qui se chargent de l'attacher et de l'épaissir.

D'ailleurs ce bandeau n'est jamais hermétiquement fermé; il laisse toujours quelque petite ouverture pour regarder de quel côté est la puissance ; et trop fréquemment on voit ses balances pencher au gré de la capricieuse fortune.

Les orateurs n'échappent pas là plus qu'ailleurs aux séductions de l'orgueil et de l'intérêt ; la preuve c'est qu'aucune cause, tant mauvaise qu'elle soit, ne manque de défenseurs zélés, pourvu qu'elle promette grand profit ou grand éclat.

Cependant le palais et la tribune offrent trop peu de places pour tant de diverses vanités et cupidités ; mais elles sauront bien en trouver autre part ; fiez-vous à l'égoïsme, et regardez combien de plumes agiles il va tailler, et qu'il croira autant de rayons de lumières faits pour éclairer le monde ; c'est surtout dans les temps de troubles qu'elles s'agitent en foule et qu'elles répandent sur nous des flols d'encre et non de lumières. Mais hélas ! combien peu le génie et la raison en trouvent pour propager la justice, la vérité et la modération!

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La plus grande partie se vendent aux passions, qui les paient bien en argent, mais mal en renommée : « L'écrivaillerie, disait Montaigne, semble èlre quelque symptôme d'un siècle débordé. Quant écrivismes-nous tant que depuis que nous sommes en trouble? Quant les Romains tant, que lors de leur ruyne? La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous ; passe encore pour cculx qui n'escrivent que des choses inutiles; car, dans un temps où le méchament faire est si commun, il est comme louable de ne faire qu'inutilement. »

Nous ne finirions pas, si nous suivions les passions dans les obscurs sentiers de la diplomatie. On les y veri'ait occupés sans cesse à métamorphoser l'intrigue en politique, l'intérêt en justice ; à se déguiser elles-mêmes en vertu dans des manifestes, et à placer dans la main des ministres de paix des flambeaux de discordes, au lieu de rameaux d'olivier.

Si nous nous transportions dans les camps, sous les trails de Bellone, nous retrouverions bien rarement quelques trails de Minerve. En admirant la gloire, nous regretterions la sagesse, la tempérance , l'humanité, et nous gémirions de voir entre tant d'Alexandrcs, de Césars, de Charles XII, si peu de Scipions, de Marc-Aurèles, de Bayards et de Catinats.

Enfin dans l'Église même, où doivent se réfugier, à la voix d'un Dieu d'amour, la vérité, l'humilité, la douceur, la tolérance et la charité ; le fanatisme, conduit par l'ignorance, enflammé par l'orgueil, poussé par la cupidité, armé par la haine, ne viendrait que trop souvent attrister nos regards.

Etrange et effroyable passion, qui s'efforce de démolir ellemême ses temples, dans l'espoir de les agrandir, et qui ordonne aux hommes de se haïr et de se persécuter, sous l'empire d'un Dieu qui leur commande de s'entr'aider et de se chérir !

Ah ! que Bossuet a raison de s'écrier « que l'intérêt est puissant et qu'il est hardi , quand il peut se couvrir du prétexte de la religion! cet intérêt et ces passions nous ont

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fait un évangile nouveau que Jésus-C'nrist ne reconnaîtrait plus. »

Espérons que notre voyageur échappera aux pièges et aux poisons de cetégoïsme corrupteur; la sagesse, qui a présidé h son éducation et qui a redressé sa jeunesse, l'a fait entrer dans une route élevée qui le met à l'abri de celte contagion. Vn grand but éloigne des petites vues et des petits moyens : plus le cercle des nobles sentiments s'agrandit, plus celui des passions se rétrécit; dès qu'on a senti la nécessité de sacrifier son intérêt privé à l'intérêt général, dès qu'on est éclairé et animé par l'amour de la patrie, les honteux calculs de l'égoïsme disparaissent; l'idée du bonheur ne se sépare plus de celle de la vertu ; et comme Platon, « on trouverait plus dangereux pour soi de faire une injustice que de la souffrir. »

Guidé par cette lumière qui vient du cœur, et qui dissipe tous les nuages de l'esprit, l'homme, arrivé à la maturité de ses réflexions comme à celle de son âge, se montrera toujours modéré dans ses opinions ainsi que dans ses sentiments, car il sait que la vertu même, portée à l'excès, se change en vice, et qu'il n'existe plus de sagesse, de justice, ni de bonheur, dès qu'on sort des bornes de la modération.

Sa piété sera douce et tolérante; l'homme passionné est toujours aigre et mécontent du ciel, car il n'obtient jamais tout ce qu'il désire ; tandis que le sage satisfait et reconnaissant est comme Montaigne, qui disait avec son originale bonhomie : « Je fais plus souvent les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir. »

Si la fortune l'a peu favorisé, vous le verrez laborieux, actif, joyeux, et regardant sans jalousie, mais avec fierté, l'éclat des riches et des grands, qui envieront plus peut-être son indépendance, que lui leurs chaînes et leur oisiveté.

S'il s'élève, ce sera le mérite qui poussera le char de sa fortune, et l'opinion publique l'aura désigné d'avance pour tous les grades qu'il devra parcourir.

Son élévation n'étourdira pas sa tète, ainsi que le font les

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élévations soudaines, dues aux caprices du sort : il s'est répété souvent d'avance ce que dit Sénèque, « prenez garde que les applaudissements de la multitude ne dérangent l'équilibre de votre âme , que cette pourpre et ces faisceaux ne vous dégoûtent de votre tranquillité ; ne croyez pas que celui à qui on fait place soit plus heureux que ceux que le licteur fait ranger. »

Est-il appelé dans les assemblées publiques, ferme à la fois et sage dans ses principes, les appâts de l'ambition ou l'attrait d'une fausse popularité ne l'en feront point dévier ; il fera tout pour le peuple et rien par le peuple ; il combattra également la licence et la tyrannie.

Le supposez-vous ministre? le seul coup d'État qu'il fera sera celui que lui conseille Sénèque ;«il condamnera ses passions au bannissement. »

Il se défiera surtout de celles de la nuée de parasites qui peuplent les cours, qui ne peuvent vivre que d'abus, et qui ferment les oreilles des princes aux plaintes des opprimés, aux murmures des peuples. On dirait que la puissance, comme la L^lace, refroidit et endurcit tout ce qu'elle touche ; plus on est !(' maitre, dit Massillon, « de s'attirer l'amour et la bienveil- « lance des hommes, moins on en fait cas, et il suffit de pou- « voir tout pour n'être touché de rien. »

Notre sage n'aura pas ce froid orgueil, et, comme le même orateur chrétien, il saura redire aux princes et aux courtisans avec un noble courage, ces paroles qu'on devrait graver sur la porte de tous les palais. « Les grands sont comme le canal do communication et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples; ainsi, ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône. C'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé; en un mot, les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que les liommcs du peuple. »

Sa réputation de science et de probité pourra peut-être le

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