L AGE MUR
faire appeler au sacerdoce de la justice. Dès qu'il préside un de nos tribunaux, l'inirigue se déconcerte, l'innocence se rassure, la vérité se montre, le vice même rougit et se cache ; tel on vit autrefois le vertueux Caton inspirer tant de respect, que le peuple romain n'osa point, pendant tout le temps de son édilité, demander la célébration des jeux floraux, où, suivant l'usage, les courtisanes dansaient toutes nues.
Pénétré de l'importance et pour ainsi dire de la sainteté de ses devoirs, protecteur intrépide de l'innocence, redoutable vengeur de l'iniquité, toujours armé pour faire triompher la justice, il nous donne ce grand spectacle que le chancelier d'Aguesseau trouve digne des regards de la justice même : « celui de l'homme de bien, accompagné de ses seules vertus, aux prises avec l'homme puissant soutenu de ce que la faveur peut avoir de plus redoutable. Ah ! qu'il est beau, dit le même orateur, de convaincre la fortune d'impuissance, de lui faire avouer que le cœur du magistrat est affranchi de sa domination! Et si elle ose l'en punir, quel est l'homme de bien qui ne porte envie à une si heureuse disgrâce, et qui ne soit prêt à l'acheter au prix de la plus haute fortune ! »
Suivez-le donc avec confiance dans sa noble marche, vous le verrez, ainsi que l'Hôpital, combattre sans effroi les fureurs d'une ligue orgueilleuse ; comme Mole, braver seul le délire d'une multitude soulevée ; comme Malsherbes, protéger la liberté des consciences contre le fanatisme, celle de la pensée contre le despotisme, le patrimoine des pauvres contre la fiscalité, l'indépendance des tribunaux contre les ministres. Il sera le défenseur du peuple contre un trône puissant; mais, si ce trône était lui-même ébranlé, au moment où tout l'abandonnerait, il s'élancerait encore seul avec courage pour le soutenir, et trouverait sur l'échafaud même la gloire et l'immortalité.
Toutes les fois que cet orateur parait à la tribune, soit qu'il défende la justice ; soit qu'il parle des grands intérêts de son pays, savez-vous pourquoi son éloquence vous agile, vous
louche, vous transporte, vous entraîne et retentit jusqu'au fond de votre cœur? C'est qu'elle prend sa force; non dans le feu de son imagination, mais dans les élans de son âme ; cette éloquence est claire comme la vérité, droite comme la raison, ferme comme la sagesse, ardente comme l'amour de la patrie qui l'inspire. « Tel était, dit encore d'Aguesseau, l'orateur athénien; les foudres, les éclairs qui font trembler les rois sur leur trône sont formés dans une région supérieure; c'est dans le sein de la sagesse qu'il avait puisé cette politique hardie et généreuse, cette liberté constante et intrépide, cet amour invincible de la patrie ; c'est dans l'étude de la morale qu'il avait reçu des mains de la raison môme cet empire absolu, cette puissance souveraine sur l'àme de ses auditeurs. 11 a fallu un Platon pour former un Démos- Ihènes. »
Supposons-nous au contraire que notre voyageur est entraîné par le sort dans les hasards de la guerre, il en envisagera les périls sans crainte, et en regardera les cruautés avec horreur. Le vaincu cessera d'être son ennemi, et sa modestie comme celle de Catinat rehaussera sa gloire.
S'il succombe, les étrangers comme ses concitoyens élèveront, ainsi qu'à Marceau, un monument à sa mémoire; s'il entre dans une ville prise d'assaut, montrant aux habitants éplorés son glaive sanglant, il leur dira, comme Pierre le Grand à Narva : « Celte épée n'est point teinte de votre sang, mais du sang de quelques-uns de mes soldats furieux ; je l'ai répandu pour sauver le vôtre. »
Après la victoire, après le triomphe, nous le verrons cacher son éclat, et sans doute par là même l'accroître, ainsi que Cincinnatus et Washington.
Il chérira cette retraite; après avoir joui de la célébrité, le sage veut du repos, comme on a besoin de l'ombre quand on est las de l'éclat du soleil ; et ne craignez pas que; l'ennui attriste cette retraite; l'étude y fera son charme et sa ressource. L'étude chasse l'ennui, distrait le chagrin, étourdit ladouleur;
l'âge mur. G1
elle anime et peuple la solitude. Scipion l'Africain disait « que jamais il n'était moins oisif que dans le repos, et moins seul que dans la solitude. »
Là, vous lui trouverez une simplicité de mœurs, un oubli des grandeurs, un dédain pour la magnificence, qui ne pourraient étonner que la vanité citadine ; elle cherche ses jouissances hors d'elle ; le sage ne trouve les siennes qu'en lui. Sénèque dit avec raison « que c'est pour les autres et non pour soi qu'on aime le luxe et l'ambition ; on ne se revêt de pourpre que pour se montrer : personne ne mangerait seul dans de la vaisselle d'or. Il faut à ces folies des témoins et des admirateurs. Elles veulent un théâtre; les cacher, c'est les guérir. »
Notre voyageur possède des biens plus réels ; il jouit de plaisirs plus vrais. Il est père, et se console de la rapidité de la marche du temps en se voyant revivre dans ses enfants. Cette galerie vivante lui rappelle lespremièresjournéesdeson voyage; elle reproduit à ses yeux les jolies vues de son enfance et les riants tableaux de sa jeunesse.
Il pourrait encore, il est vrai, dans l'espace qui lui reste à parcourir, éprouver d'autres traverses ; mais, si un heureux ménage lui a donné et conservé la paix de l'intérieur, ne redoutez plus pour lui les caprices du sort; son bonheur est à l'abri des coups de la fortune.
Une femme douce, courageuse, sensible, constante, remplira trop son cœur pour y laisser de place au chagrin.
Que lui importerait la perte de ses biens, quand il possède ce trésor? sa maison n'est-elle pas assez grande, tant qu'elle y attire le respect; assez riche, tant que sa présence la décore? Une cabane habitée par la vertu est mieux qu'un palais, elle devient un temple.
Si on lui enlevait une grande place, à peine s'en apercevraitil, puisqu'il occupe la meilleure et la première dans le cœur de ce qu'il aime.
Si on ne le sépare point d'elle, le bannissement même ne
6i2 LES QUATRE AGES DE LA VIE.
pourrait être pour lui un exil entier, car en elle il voit rimage de sa patrie.
Par elle l'ordre règne dans ses foyers, comme la tranquillité dans son âme.
Si l'injustice et l'ingratitude l'irritent ou le chagrinent, par une caresse elleTapaise, par un sourire elle le console.
Son suffrage est pour lui la gloire, elle est aussi sa conscience ; il se croit bon quand il l'attendrit, grand lorsqu'elle l'admire.
Elle sent tout ce que les philosophes de tous les temps n'ont fait que penser; aussi est-elle à ses yeux la raison vivante et la sagesse en action.
Modeste comme la violette, elle fuit l'éclat et répand dans l'ombre autour d'elle un parfum de vertu et de bonheur.
Travaux, peines, plaisirs, opinion, sentiments, pensées, tout est commun entre eux ; et comme ce qu'elle dit n'exprime jamais que ce qu'elle sent, il lit d'avance son idée dans son geste, dans son regard ; il peut lui appliquer ce que l'on disait de Pompée dans sa jeunesse, « sa voix parle avant qu'elle ait parlé. »
Devient-il malade? le double baume de l'amour et de l'amitié se répand sur ses maux ; mille soins délicats et touchants éloignent l'inquiétude, réveillent l'espérance ; la douleur même sourit à la tendresse et connaît encore le plaisir.
Si une noble pauvreté lui rend le travail nécessaire, si les fatigues de la guerre ou du cabinet ont épuisé sa force, affaibli sa santé, elle allège le fardeau en le partageant.
Ah ! qu'en telle compagnie le voyage de la vie semble doux et court! il y trouve toujours à la fois, comme dans les lies fortunées, des boutons, des fleurs et des fruits. Son été a conservé les charmes de son printemps, et la vieillesse s'approche de lui sans qu'il la voie venir. Que pourrait-il espérer de mieux dans l'éternel séjour? il a trouvé le ciel sur la terre.
Le célèbre voyageur Volney parcourait tristement, en Asie, la vaste solitude où brillait autrefois la populeuse et magnifique cité de Palmire. Un soii', s'avançant jusqu'à la vallée des sépulcres, il était monté sur des hauteurs qui la bordent, et d'où l'œil domine à la fois l'ensemble des ruines et l'immensité du désert.
« Le soleil, dit-il, venait de se coucher; un bandeau rougeàtre marquait encore sa trace à l'horizon lointain des monts de la Syrie : la pleine lune, à l'orient, s'élevait, sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l'Euphrate. Le ciel était pur, l'air calme et serein ; l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres, la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée. Les pâtres avaient retiré leurs chameaux. L'œil n'apercevait plus aucun mouvement sur la plains monotone et grisâtre. Un vaste silence régnait sur le désert ; seulement, à de longs intervalles, on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals. L'ombre croissait, et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs.
« Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L'aspect d'une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées; je m'assis sur le tronc d'une colonne, et là, le coude appuyé sur le genou, la tète soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde. »
Telle est aussi la profonde impression que produit sur notre âme l'aspect des débris de l'homme, et telle est la
longue rêverie où nous jette la contemplation de sa vieillesse.
Mais les ruines nous offrent des spectacles divers qui excitent en nous des idées souvent très-opposées entre elles. On regarde avec indifférence les décombres d'une masure, et avec respect les vieux restes d'un noble monument : la vieillesse qui termine une vie obscure ne nous inspire que de la pitié; celle qui couronne une vie utile, vertueuse, illustre, nous commande la vénération.
Le songe de l'existence s'évanouit ; le drame est à son dénoûment. L'heure des illusions s'est écoulée, celle de la justice sonne, car cette justice n'attend pas la mort, comme on le croit, pour rendre son arrêt. Nos souvenirs le prononcent d'avance en son nom, et déjà donnent à notre vieillesse les tourments du Tartare ou les plaisirs de l'Elysée.
L'homme est parvenu à ce dernier âge, où il ne peut plus briller d'un autre éclat que de celui de sa gloire, où il ne peut plus avoir d'autre parure que sa vertu.
A cette fleur qui parfumait l'air et charmait la vue, à ce jeune arbrisseau qu'entouraient des danses folâtres et légères, à cet arbre majestueux dont l'ombrage frais servait d'asile aux oiseaux et aux bergers, a succédé le triste aspect d'un chêne noueux, courbé par le temps, fendu par l'orage et dépouillé de feuilles; son vieux tronc est couvert d'une mousse sèche ; ses branches arides, qui ne poussent plus de rejetons, exposées sans défense à la fureur des vents, ne brillent plus à nos regards que par le pâle éclat de la neige qui les tapisse, et des glaçons que l'hiver y tient suspendus.
Tel l'homme se montre à nous dans la dernière saison de sa vie, à cette triste époque qui, selon Montaigne, « attache encore plus de rides à l'esprit qu'au visage, et qui nous fait passer des passions ardentes aux passions frileuses. »
Ce moment, où nous sentons déjà le vent des ailes de la mort, inspire quelquefois aux âmes les plus fortes des idées presque décourageantes : on s'étonne de lire dans Bossuet ces paroles : « Ma vie est de quatre-vingts ans, tout au plus; pre-
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nons-en cent. Qu'il y a eu de lemps où je n'étais pas! qu'il y en aura où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abimc des ans, je ne suis rien, ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n'avait-on que fiiire de m.oi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée quand je serais demeuré derrière le théâtre. »
Quelques rapports observés entre le commencement et la fin de la vie, entre l'enfant et le vieillard, ont fait donner à la vieillesse le nom de seconde enfance; mais hélas! qu'elle est différente de la première! et, si elle en montre la faiblesse, combien elle est éloignée d'en avoir les charmes !
L'une est le crépuscule du matin ; sa vapeur, qui donne à tous les objets des formes vagues et confuses, s'éclaircit, se dissipe, se colore à chaque minute; l'autre, au contraire, est le crépuscule du soir, il voit à tout moment un voile sombre s'étendre sur toute la nature, l'attrister et l'anéantir; l'un annonce le jour et l'autre les ténèbres ; l'un ouvre les portes de la vie et l'autre celles de la mort.
Supposez ces deux enfances également protégées, également entourées de tendresse et de s'oins; l'une voit à ses côtés l'espérance, et l'autre la crainte ; les amis, les parents, qui soutiennent le faible enfant, ressemblent aux architectes occupés à élever un édifice élégant et noble; les appuis du vieillard sont des ouvriers qui s'efforcent d'étayer un bâtiment que le temps fait écrouler.
L'enfant vous cherche, vous appelle, vous attire; sa chaleur, sa tendresse expansive, l'unissent à tout ce qui l'entoure. Le vieillard glacé se retire et s'isole; exclusivement occupé des sensations pénibles de son existence, il voit et entend à peine ceux dont il va se séparer; à chaque minute le cercle de ses sentiments se rétrécit comme celui de ses idées.
Dans l'enfance, tout le monde se donne à nous; dans la jeunesse, nous nous donnons aux autres ; dans la vieillesse, nous nous reployons sur nous-mêmes.
Le vieillard frivole et vicieux est celui qui ressemble le plus à l'enfant ; mais c'est un enfant disgracieux ; son l;abil bégaie, sa légèreté radote, son sourire grimace; el, ne pouvant refaire les folies et les étourderies de sa jeunesse, il les remâche et les raconte pesamment.
Sur ces rides, où l'on devrait voir avec respect les leçons de l'expérience gravées, on ne reconnait que la sotlise et le vice qui ont pris leur pli.
La raison seule conviendrait à la vieillesse, mais, lorsque par malheur elle conserve quelques passions, ces passions la rendent odieuse ou ridicule ; on s'intéresse à celles de la jeunesse, on les admire même quelquefois, parce qu'elles viennent de sa force ; on méprise celle des vieillards, parce qu'elles ne prouvent que la faiblesse.
Tout le monde est d'accord pour mépriser un vieux fat, pour rire d'un vieillard amoureux ; mais, quoiqu'on haïsse les avares, on excuse plutôt ce vice dans la vieillesse que dans la jeunesse, et cependant il me semble qu'on devrait le trouver plus absurde chez le vieillard ; une sorte de prudence outrée pourrait porter la jeunesse au désir d'amasser, elle espère un long avenir, tandis que l'amour de thésauriser est une pure sotlise chez un vieillard, car il amasse ce qu'il ne pourra ni dépenser ni garder.
L'amour de l'argent est pourtant le dernier des amours qui s'envole, c'est aussi celui qui ferme le plus nos yeux à la vérité ; il nous empêche de voir que la richesse nous donne sans trêve deux tourments : le désir de l'augmenter et la crainte de la perdre. La fausse considération qu'elle attire trompe notre amour-propre et nous laisse ignorer que l'homme de bien n'est pas celui qui en a, mais celui qui en fait.
Aussi vous voyez la plus grande partie des vieillards adorant dans l'or l'image trompeuse de toutes les grandeurs et de tous les plaisirs , le saisir encore à deux mains et s'y cramponner au moment où il faut tout quitter; et, quand la vie même leur échappe , on dirait qu'ils ne veulent pas lâcher
prise à la fortune : ils sont loin de penser comme le bon La Fontaine :
Je voudrais (dit-il) qu'à cet âge On sortît de la vie, ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet, Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard ! vois ces jeunes mourir.
Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant et quelquefois cruelles : J'ai beau te le crier, mon zèle est indiscret; Le plus semblable aux morts, meurt le plus à regret.
Mais à tous les vieillards vulgaires que j'ai voulu peindre, qui n'ont été qu'un poids inutile sur la terre, et qui ne savent pas mourir parce qu'ils n'ont pas su vivre, on serait tenté d'adresser ces mots sévères d'Horace : « Si tu ne sais pas vivre au gré de la vertu, fais place à d'autres.
Labruyère prétend que pour la plupart des hommes, il n'y a dans l'existence que trois événements : naître, vivre et mourir. Ils ne se sentent pas naitre, ils oublient de vivre, et ils souffrent à mourir.
On ne peut concevoir d'état plus déplorable au monde que la vieillesse de l'homme qui a mal vécu; le présent le tourmente, le passé l'importune, l'avenir l'effraie : cette vieillesse est pire que la boîte de Pandore, car elle renferme tous les maux et ne conserve pas l'espérance.
Tous ces hommes qui regrettent tant la vie, parce qu'ils ont oublié d'en jouir, ont vécu dans une oisiveté peu différente de la végétation ; ils ressemblent, au dire de Plutarque, « à cet Epiménide qui, s'étant allé coucher jeune, se réveilla vieillard cinquante ans après. »
Le voyageur que nous avons suivi avec intérêt dans sa longue course ne sera pas comme eux ; il n'a point perdu son temps sur la terre, il a combattu, vaincu ses passions; écartant le voile des illusions, il a vu la vérité; après de courtes
erreurs dans sa recherche de la félicité, il s'est dit, comme le poëte romain :
Hélas, que nous prenons une peine inutile!
Sur les mers, sur la terre, on cherche le bonheur :
Le bonheur est partout, aux champs, comme à la ville;
Il faut, pour le trouver, trouver la paix du cœur.
Celte paix, il en jouit; ses devoirs ont réglé ses plaisirs; ses travaux ont fertilisé les lieux de son passage : sa modération a désarmé ses ennemis; ils lui ont pardonné sa justice et sa sagesse.
En s'avançant au terme de sa carrière, il entend de loin la douce voix de la reconnaissance qui l'encourage, et qui lui promet à la fois bonheur dans le ciel et souvenir sur la terre.
Ne craignons point que son dernier âge démente et déshonore les autres époques de sa vie ; la bienfaisance ainsi que les autres vertus ne vieillissent jamais ; elles s'améliorent avec l'âge et deviennent des habitudes; le bien qu'il faisait par ses actions, il le fera par ses conseils. Le désir d'être utile à ses semblables survit aux autres désirs : « Jamais, dit Plutarque, abeille par vieillesse ne devient frelon. »
La philosophie convient à tous les âges : l'enfance l'étudié, la jeunesse s'y exerce, la vieillesse l'enseigne.
Cette vieillesse, si hideuse aux regards de beaucoup d'autres qui l'ont atteinte sans s'en douter, n'est pour lui qu'un port tranquille où, se trouvant à l'abri des orages et des périls, il aime à se rappeler ceux du voyage.
L'homme qui regrette le temps perdu ou qui se repent du temps mal employé, redoute sa propre mémoire : une àme tranquille peut seule se plaire à relire sa vie.
La durée de celte vie se compte réellement, non par le nombre des années, mais par celui des pensées et des actions; Sénèque remarque justement « que beaucoup d'hommes , quoique vieux, ont peu vécu. »
La science allonge notre vie, elle y ajoute les siècles passés, et nous y fait vivre avec les hommes qui les ont illustrés; elle étend aussi beaucoup le nombre de nos amis; notre voyageur compte parmi les siens Socrate, Platon, Xénophon, Cicéron, Sénèque, Horace, Montaigne, Érasme, Pascal, -La Bruyère, Montesquieu, Fénelon, Bossuet, et tant d'autres sages dont les entretiens et les secours ne lui manqueront jamais ; le temps n'a détruit que leur corps, leur esprit vit toujours ; Cicéron l'a dit et l'a prouvé, « la vie des morts consiste dans le souvenir des vivants. »
Et pourquoi notre sage se plaindrait-il plus dans sa route du dernier relais que des premiers ! sa marche serait-elle plus pénible? Au contraire, elle devient dans la vieillesse plus facile qu'à tout autre âge ; nous n'avons plus qu'à descendre, nous sommes sur une pente oi^i tout nous pousse et rien ne nous arrête.
Pleurera-t-il la perte des plaisirs de sa jeunesse?il en est pour tous les âges, comme des fruits pour toutes les saisons ; et le temps, ne faisant que seconder la sagesse, n'a retranché de ses plaisirs que leur excès. D'ailleurs le temps, plus habile que bien des philosophes, affaiblit le désir avant de toucher au plaisir; et les insensés peuvent seuls regretter ce qu'ils ne désirent plus.
L'éloignement du fracas du monde et du tourbillon des cours ne peut être pour lui un sujet de tristesse ; la voix de la raison, l'amour de l'étude, le besoin du repos, n'ont pas attendu la vieillesse pour lui conseiller la retraite; il a quitté sagement le monde avant que le monde ne le quittât, et parla il n'a fait qu'échanger la servitude contre l'indépendance.
Cependant, comme la tempérance a conservé sa santé, et comme elle le paie de ses sacrifices en lui donnant une vieillesse verte et vigoureuse, si le besoin de la gloire, si l'amour de la patrie fait battre toujours vivement son cœur, une foule d'exemples lui rappellent qu'il peut encore ne point renoncer aux jouissances de ces nobles passions.
L'octogénaire Solon dictait ses lois aux Athéniens, et trouvait dans son grand âge même de nouveaux motifs de courage pour lutter contre la tyrannie.
Nestor était plus écouté par les Grecs que le jeune Achille. Le vieux Gaton balançait la fortune de César : près de mourir, son âme conservait l'indomptable vigueur que Rome avait perdue.
La vieillesse de Fabius fit reculer la jeunesse d'Annibal. Villars, peu de temps avant de descendre dans le tombeau, releva la France qui succombait sous les coups de l'étranger. A près de cent ans, Sophocle et Voltaire recevaient, au bruit des acclamations du peuple, la palme décernée à leur génie.
Simonide obtint aux jeux publics une couronne à quatrevingts ans.
Enfin Xénophon disait du roi Agésilas : « Quelle jeunesse est plus gaillarde que n'était sa vieillesse? Qui fut jamais, en sa plus grande fleur et vigueur, plus formidable aux ennemis que fut Agésilaus, étant tout au bout de son âge.
« De la mort de qui desmainèrent oncques les ennemis plus grande joye, qu'ils firent de celle d'Agésilaus, encore qu'il fust vieil quand il mourut?
« Qui était celui qui assurait les alliés et confédérés, sinon Agésilaus, combien qu'il fust déjà sur le bord de la fosse?
« Quel jeune homme regrcllèrent oncques les siens plus amèrement que lui mort, quelque vieil qu'il fust?»
Une heureuse vieillesse est le fruit d'une sage jeunesse. L'une a préparé à l'autre de nobles voluptés : toutes celles que la décence et la vertu ne condamnent pas lui sont soumises et permises.
Le vieillard jouit, comme le jeune homme, du spectacle du monde; il n'y est plus comme acteur, mais comme spectateur. « Et si l'on sent mieux aux premiers rangs, dit Cicéron, le plaisir du théâtre, on le goûte cependant encore aux derniers rangs. »
La vraie sagesse n'est point austère ; l'ami de l'humanité ne tombera jamais dans une sombre misanthropie : la mémoire du bien qu'on a fait rafraîchit le sang et calme l'âme: le vieillard qui a été utile aux hommes ne s'éloigne jamais entièrement d'eux, et trouve dans son cœur les maximes qu'une muse tendre et brillante dictait au chantre de l'imagination.
Il cherche à consoler par un doux souvenir Et la douleur présente, et les maux à venir; Et même lorsqu'il touche à l'extrême vieillesse , Quelque ombre de bonheur charme encor sa faiblesse : Du festin de la vie, où l'admirent les dieux. Avant goûté longtemps les mets délicieux , Convive satisfait, sans regret, sans envie, S'il ne vit pas, du moins il assiste à la vie.
Il existe deux genres de gaîté : l'une est vive, légère, étourdie, bruyante, emportée, c'est celle de la jeunesse; elle fatigue par ses éclats, et, commue un feu d'artifice, elle laisse après elle, dans l'âme, quelque chose de silencieux et de triste ; l'autre est plus calme, plus douce, plus constante, c'est une illumination qui chasse les ombres de la nuit et qui nous réjouit en nous éclairant.
Cette gaîté est un charme particulier aux vieillards bons, aimables, instruits, vertueux, indulgents : on croit voir en elle le sourire d'une bienveillante expérience et d'une conscience satisfaite.
Aussi tous les jeunes gens quittaient, dit-on, le théâtre, les jeux, les afïciires, pour chercher la conversation instructive et enjouée de Socrate. Et qui n'aimerait mieux à présent même les joyeux entretiens du philosophe Montaigne que la gaité licencieuse d'une jeunesse frivole? on voit que dans sa vieillesse la raison ne lui dictait encore ses préceptes qu'en riant. « A mesure, disait-il, que la possession de la vie est plus courte, je veux la rendre plus vive, plus pleine, plus profonde; je veux arrêter la légèreté de sa fuite par la promptitude de ma saisie : il faut secourir la vieillesse, il faut l'étayer. Je m'aide de tout,
lît LES QUATRE AGES BÉ LA ME.
et la sagesse et la folie auront assez affaire à m'aider par oflîce alternatif dans ce dernier âge. »
Une belle vieillesse fait encore mieux quelquefois que de couronner une belle vie : souvent elle en a expié et réparé une mauvaise ; comme on voit des monuments devenir plus vénérables dans leur vieillesse, tandis que d'autres se dégradent par le temps.
Si la sombre tyrannie de Tibère déshonora dans Caprée, par ses vices et par ses cruautés, les exploits et la renommée de sa jeunesse, la sagesse et la douceur d'Auguste avaient fait oublier les fureurs d'Octave : on détestait le jeune triumvir, on chérit, on pleura le vieil empereur.
La philosophie du vieillard Dioclélien dans sa retraite lui rendit la gloire que son despotisme et ses persécutions avaient souillée; et, plus illustre au bord du tombeau que sur le trône, ce fut lorsque sa vieillesse lui fit quitter le sceptre du monde qu'il se montra plus digne de le porter.
On dit en vain qu'il ne faut pas juger sur les apparences: la laideur ou la beauté de notre âme se peignent presque toujours sur nos traits : jamais physionomie basse ne cacha derrière elle un esprit noble ; jamais la franchise n'eut un regard oblique et incertain ; jamais conscience troublée ne se couvrit d'un maintien calme et serein.
L'habitude du vice empreint une sorte de flétrissure sur le visage d'un vieillard. La nature ne se reconnaît plus sur la figure du méchant. Elle ne nous montre qu'un masque, on n'y voit que l'affeclalion et l'apprêt d'un artifice impuissant ; l'hypocrisie s'y montre au lieu de la bonté, la froideur à la place du calme ; et lorsqu'il veut paraître tranquille, l'effort qu'il fait sur lui-même ne lui donne qu'une impassibilité apparente et semblable à celle de la mort.
Regardez au contmire le voyageur que nous avons accompagné jusqu'à présent sur la route tracée par la sagesse ; tout est vénérable, noble, paisible dans sa chevelure, dans .sa barbe blanche, dans la douce gravité de son maintien, dans la bien-
veillance de son regard, dans la sérénité de son front large et dégarni, où la vertu semble avoir gravé ses maximes.
Une belle vieillesse, loin d'inspirer de l'effroi et d'exciter le dégoût, attire si bien l'amour et commande tellement le respect, que l'imagination religieuse des hommes l'a prise pour modèle lorsqu'elle a voulu représenter l'Éternel.
Partout où la corruption des mœurs n'a point dégradé et faussé les esprits, la vieillesse est en honneur ; la première idée des peuples a été de confier aux vieillards le soin de les gouverner : pendant plusieurs siècles les anciens d'Israël gouvernèrent le peuple hébreu.
Le mot de vénérable ne peut se séparer dans notre esprit de celui de patriarche.
Le nom de sénateur rappelle le privilège naturel accordé par les Romains à la vieillesse.
Toute la jeunesse grecque, si passionnée pour la liberté et l'égalité, se levait respectueusement à la vue d'un vieillard.
Mais nulle part le grand àgc ne jouissait de plus de considération que dans Sparte, tant que la vertu y laissa régner les lois de Lycurgue. Aussi Lysander disait « qu'il n'y a lieu au monde auquel il fit si bon vieillir qu'à Lacédémone. »
Mais, me répondra-t-on, si cette vieillesse, dont vous faites l'apologie, a ses douceurs comme ses peines, ses plaisirs comme ses douleurs, convenez au moins que son terme est effrayant; c'est la limite de la vie, la rive de l'Achéron, le triste vestibule de la mort.
Écoutez notre voyageur; arrivé au bout de sa carrière, prêt à toucher le but qu'il n'a jamais perdu de vue, il ta vous répondre et vous rassurer.
« A quoi servirait en effet, dit-il, la science de bien vivre, la plus importante et la plus difficile de toutes, si elle n'apprenait à bien mourir?
« Il n'est point d'objet si effrayant qu'on ne puisse envisager sans crainte quand on s'est familiarisé avec lui ; plus on s'occupe do la mort, moins on la redoute; il faut, comme
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Montaigne, « lui ùler son estrangelé et la domestiquer à « force d'y penseï'. »
« Si la vie est un bien, la mort est son fruit; si la vie est un mal, la mort est son terme.
« 11 aurait pu nous en coûter, si au milieu de notre voyage il avait fallu quitter brusquement un séjour paré de toutes les illusions, de toutes les joies, de toutes les Heurs de notre jeunesse, mais la sage nature, qui malgré nos plaintes et nos criailleries a réglé noire marche beaucoup mieux que nous n'aurions pu le faire nous-mêmes, a voulu que la vieillesse en nous délabrant démeublàt peu à peu notre logis, pour le faire quitter à notre àme avec moins de regret.
« Plus notre route a été longue, plus la lassitude est grande, et pour dire vrai, à certaine époque la mort n'est qu'un repos désirable.
« Notre corps même, fatigué, se courbant de plus en plus vers la terre, semble l'inviter doucement à le recevoir.
« Un rideau qui affaiblit notre vue nous annonce, comme l'ombre croissante de la nuit, qu'il est temps de nous endormir.
« Notre âme, il est vrai, peut concevoir quelque crainte du nouveau voyage qu'elle va faire dans un monde inconnu ; mais tout dépend pour elle des préparatifs qu'elle a faits avant de s'embarquer.
« Si elle n'apporte pour bagage que des titres vains, des dignités trompeuses, de mensongères richesses, je conviens qu'elle perd tout en mourant, et que de tels effets ne sont point reçus avec nous sur la barque de l'inexorable Garon.
« De tout cela, on ne laisse et on n'emporte rien avec soi ; la gloire et la vertu sont les seuls biens qui survivent à nos dépouilles mortelles ; comme ils tiennent à l'àme et non au corps, ils voyagent avec elle, et en même temps ils lui conservent, dans ce monde qu'elle quitte, une vie impérissable.
€ Cicéron vous l'a dit avant moi, « l'homme vicieux perd
« tout avec la vie, l'homme de bien sait qu'il lui reste sa fi vertu et sa gloire qui ne peuvent mourir. »
« L'homme sensible et bon, dont les jours n'ont point eu d'éclat, ne laisse point de triomphes, de statues, de palmes pour rappeler son passage sur la terre, mais l'amitié conserve son souvenir. Des regrets sincères, un deuil constant prolongent sa vie dans les cœurs qu'il chérissait; et si ses paroles et ses bienfaits ne font plus d'heureux, sa mémoire et son exemple font encore du bien.
« L'arbre, planté sur une tombe par un ami qui l'arrose de ses larmes, est peut-être plus cher aux morts qu'un vain laurier. Horace nous le dit :
11 faudra bientôt disparaître , Cher Posthume, et le noir cyprès, Des beaux arbres qui t'ont vu naître, Reste seul fidèle à jamais Au passager qui fut son maître.
« Je voudrais pouvoir vous donner autant de motifs de consolation pour supporter la peine la plus réelle attachée à la vieillesse, celle de voir chaque année tomber autour de soi tous les objets qu'on aime. Nous souffrons plus de les voir nous quitter que nous ne souffririons en les quittant nous-mêmes; l'un et l'autre chagrin serait pourtant insupportable, si on croyait que cet adieu est éternel , que l'âme périt avec le corps , et que de la vie on passe au néant.
« Mais deux sentiments innés dans l'homme doivent éloigner de lui la funeste possibilité de cette destruction totale, et pour exprimer cette conviction intime, empruntant une voix plus habile et plus éloquente que la mienne, je vous répéterai ces paroles de Cicéron : « Par un sentiment que je ne « puis définir, mon àme, prenant l'essor vers la postérité, « semble n'envisager dans la mort que le commencement de « la vie. S'il était faux que nos âmes fussent immortelles,
« les plus belles et les plus grandes ne tendraient pas à l'im- « mortalité.
« L'espoir de rejoindre les êtres chéris qu'on a perdus adouci cit pour la vieillesse l'approche de la mort, et la mélamor- « phose presque en plaisir.
« Ah! quel heureux jour que celui où, m'élevant au- « dessus de la foule rampante des mortels, je m'envolerai « dans la demeure divine des âmes! J'irai joindre non-seulc- « ment les hommes illustres dont nous faisions tout à l'heure « l'éloge, mais encore, mon cher Caton, ce fils si tendre, cet « homme si accompli; j'ai fait pour lui ce que la nature « semblait l'avoir destiné à faire pour moi : j'ai mis son « corps sur le bûcher, mais son àme attachée à la mienne, « tournant ses regards de mon côté, n'a fait que me devan- « cer dans ces lieux où il comprenait que j'irais bienlôt le « rejoindre.
« Si j'ai montré de la constance dans cette perte, ce n'é- « tait pas que j'y fusse insensible; mais je me suis consolé « dans la pensée que nous n'étions pas séparés pour long- « temps. »
Pourquoi les hommes suivent-ils, pourarriverau bonheur, tant de fausses routes qui les égarent, puisqu'ils savent presque tous qu'il n'existe qu'un seul chemin qui y conduise?
La philosophie, comme la religion, leur apprend qu'on ne peut être heureux que par la vertu, ils la repoussent; par la modération, ils la dédaignent; par la justice, ils la craignent; par l'amour du prochain, et ils ne songent qu'à se détruire.
Aucun ne nie la vérité des principes, personne ne les suit. Cette inconséquence ne vient-elle pas du peu d'accord qui
QL ESTIONS. '"
existe enU'e les paroles eL les pensées? et d'Alemberl ii'avaitil pas trouvé le mot de cette énigme, lorsqu'il disait que « si le genre humain était livré à des discordes éternelles, c'était faute de bonnes définitions ? »
En effet, si les hommes convenaient tous d'une juste définition des mots âme, liberté, justice, honneur, devoirs, droits et bonheur, ils auraient détruit la plupart des causes qui les divisent et qui les égarent. Mais ce grammairien pacificateur n'a pas encore existé, et, en l'attendant, on disputera, on pillera et on s'égorgera longtemps.
Pourquoi l'honneur varie-t-il selon les temps, les pays et les formes du gouvernement? ne serait-ce pas plutôt un sentiment qu'un principe? et ne pourrait-on pas dire qu'il est à la vertu ce que l'équité est à la justice? mais on ne s'accorde jamais et nulle part sur le vrai sens des mots vertu et justice : comment s'accorderait- on davantage sur l'honneur?
La vertu du chrétien abhorre la vengeance; la vertu du guerrier ne peut supporter l'outrage. L'honneur de l'un est de rendre le bien pour le mal ; l'honneur de l'autre consiste à tuer son ami pour un mot.
Dans certains pays, on manque à l'honneur si l'on ne paie pas en vingt-quatre heures, à un escroc, une dette contractée au jeu ; et, sans manquer à l'honneur, on peut faire languir pendant vingt ans d'honnêtes créanciers.
Comment entendre dans ce même pays l'honneur des femmes qui consiste à ne pas violer leur fui, et celui des hommes qui mettent leur gloire à enlever l'honneur des femmes?
Pourquoi un homme est-il perdu d'honneur en manquant au rendez- vous sur le pré, tandis qu'il peut, sans ternir cet honneur, manquer au serment qu'il a fait à l'autel?
Comment l'esprit de parti permettrait- il de s'accorder sur le véritable honneur?
Tout est juste pour servir la bonne cause, dit chaque parti.
L'ami de la liberté pense que Thonneur lui ordonne de tout sacrifier, biens, repos et vie, pour assurer l'indépendance de
son pays et le défendre de l'influence et des armes de l'étranger ; son adversaire trouve que l'honneur lui permet de combattre même avec l'étranger pour la cause sacrée qu'il défend, et qu'il croit inséparable de celle de son pays.
Comment terminer ces contradictions déplorables? en plaignant les hommes, en les éclairant, et en les amenant à la tolérance par la connaissance de leurs erreurs mutuelles.
Tout le monde convient qu'il faut renoncer au bonheur, si on ne sait pas mettre de la modération dans ses désirs ; mais comment entendre cette modération ?
Le nécessaire et le superflu sont des mots relatifs, et que chacun traduit suivant ses goûts et sa position.
Le superflu d'un grand, d'un prince, au quinzième siècle, n'est que le nécessaire pour un bourgeois de nos jours.
Pourquoi les voleurs de grands chemins sont-ils si peu nombreux dans tous les pays civilisés? C'est qu'on les punit et qu'on les méprise.
Pourquoi, dans l'histoire des hommes chargés de gouverner les peuples, trouve-t-on tant de conquérants? C'est qu'ils sont encensés et presque adorés par leurs victimes, et couronnés de fleurs immortelles par les historiens. Comment résister au double attrait de la puissance pendant sa vie, et de la célébrité après sa mort?
Les peuples ont presque toujours été coupables des maux qu'ils souffrent, et, comme les sauvages, ils divinisent ce qu'ils craignent ; ils dédaignent la vertu pacifique qui ferait leur bonheur, et ils encensent le luxe qui les ruine, la puissance qui les écrase, et le génie guerrier qui les détruit.
Pourquoi les courtisans et les gens de lettres disent-ils sans cesse du mal les uns des autres^ Ne serait-ce pas par vanité?
Les uns ne peuvent supporter la supériorité du rang, et les autres celle de l'esprit. La plupart devraient se rendre plus de justice, car ils usent des mêmes moyens; et pour s'avancer, les uns sur le Parnasse, et les autres cà la cour, ils ne cessent de flatter leurs protecteurs et de déchirer leurs rivaux.
QLESTIOîsS. 79
Pourquoi les femmes sont-elles si passionnées dans les querelles de parti? C'est parce qu'elles n'entendent rien aux systèmes, aux institutions, et qu'elles n'y voient que des hommes.
Pourquoi, depuis vingt-cinq ans, les Français n'ont-ils jamais été libres? Ne serait-ce pas parce qu'ils ont plus de vanité que de fierté, et qu'ils ont mieux défendu l'égalité que la liberté.
Le vicomte de Ségur disait : « Youlez-vous savoir ce que c'est qu'une révolution? l'explication se trouve dans ce peu de mots : Otez-vous de là, que je m'y mette. Il avait raison.
Pourquoi dispute-t-on? est-ce pour savoir comment on sera gouverné? Non ; mais pour décider qui gouvernera.
Comment empêcher la décadence de nos thécàtres? L'illusion cause seule le plaisir qu'on y cherche, et les journalistes travaillent chaque jour à détruire cette illusion par leurs éternelles dissertations sur toutes les pièces anciennes et modernes.
Le jeune homme qui a lu leurs feuilles va le soir à la comédie; il ne voit pas le lieu de la scène, mais l'ouvrage du décorateur ; il ne regarde plus le personnage, mais l'acteur qu'on a le matin flatté ou critiqué : ce n'est pas le langage de la passion qu'il écoute, c'est la déclamation qu'il juge.
Quels ressorts voulez-vous qu'un auteur emploie pour faire verser des larmes, ou pour surprendre un sourire à des spectateurs si froids et si dépouillés d'illusion?
Un marchand d'esclaves inspirerait-il à un pacha c ^ vives émotions, s'il lui faisait présenter par un chirurgien la description anatomique des beautés qu'il doit offrir à ses regards ?
Pourquoi vous étonnez- vous du succès des mélodrames? vos feuilletons les dédaignent; ils échappent cà votre scalpel, et le peuple qui y accourt ne lit pas de journaux, et sait encore pleurer et rire, parce qu'on lui laisse ses illusions.
Pourquoi partagerait-on les craintes des alarmistes?
L'u France on ne doit désespérer de lien, le passé nous répond de l'avenir.
Nous avons vu ce beau royaume envahi par les Sarrasins, conquis par les Anglais, déchiré par les discordes civiles, presque détruit par les guerres de religion.
La France s'est relevée de toutes ses chutes, et a réparé en peu de temps toutes les pertes causées ou par ses propres fureurs ou par celles de ses ennemis.
« Le peuple français, disait Voltaire, ressemble aux abeilles; on leur prend leur miel et leur cire, et le moment d'après elles travaillent à en faire d'autres. »
Pourquoi la France se lirera-t-elle de la détresse où elle se trouve? Parce que la nation est active, industrieuse : souvent réduite aux extrémités depuis qu'elle existe, elle s'est pourtant soutenue, quelques ellbrts qu'on ait faits pour l'écraser.
Elle se relèvera tant qu'elle conservera ses lumières et son activité. La flamme et le fer la blessent, mais ne peuvent la détruire. Tant qu'elle verra clair, elle marchera.
Pourquoi la sottise ne serait-elle pas intolérante? Elle ne voit les choses que de profil ; ce qui surprend , c'est de rencontrer des gens d'esprit intolérants, eux qui voient toutes les aces d'un objet.
Pourquoi juge-t-on si mal les actions d'autrui? C'est qu'on regarde de sa place, au lieu de se mettre à la place de la personne qu'on juge.
Que de gens ne blâmeraient pas ce qu'ils voient faire, s'ils voulaient se lappeler quelquefois ce qu'ils ont fait!
Pourquoi l'homme méfiant est-il rarement bon et honnête ? C'est qu'on ne prête aux autriîs que ce qu'on possède; on imagine trouver dans leur cœur ce qui se passe dans le sien.
Celui qui prévoit si facilement les crimes ne serait peut-être pas fort loin d'en commettre.
Peudecliicancurs croient à la franchise; peu de femmes galantes à la sagesse; peu de tyrans à la vertu.
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Voulez-vous savoir les quahlés qui niar.queiit a un lionuiie? Examinez celles dont il se vante.
Si on suivait la sage maxime du duc de Penthièvre, on ne disputerait pas tant sur les questions qui ont le plus divisé les esprits dans ce siècle. Ce bon prince disait « qu'il faudrait sans cesse parler aux rois des droits des peuples, et aux peuples des droits des rois ; ce serait le seul moyen de rendre les sujets soumis et les rois populaires. »
Tciut le monde se vante dans ce siècle de lumières, de ne plus croire à la magie ; cependant jamais les tireuses de cartes et les diseuses de bonne aventure n'eurent plus de chalands, de succès et de profit, et je crois que peu de sorcières de Thessalie ont eu de plus nobles visites et de plus magnifiques présents que la célèbre mademoiselle Le Normantn'en a reçu de nos jours.
La crédulité est une faiblesse attachée à notre nature; elle ne meurt jamais, et ne fait seulement que changer, suivant le temps, de forme, d'objet et de langage.
J'ai connu des esprits forts qui ne voulaient rion entreprendre d'important le vendredi ; j'ai vu une grande souveraine et un des plus grands généraux du monde maîtrisés par une aversion pour les habits de deuil qu'ils ne pouvaient vaincre ni déguiser.
Un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle croyait aux pressentiments, ne doutait pas des prédictions faites à sa femme; il disait qu'il avait été averti du danger de celle qu'il aimait, en voyant un jour son portrait brisé, et il restait persuadé qu'elle l'avait garanti d'un attentat contre ses jours, qu'une inspiration secrète lui avait fait pressentir.
Le philosophe Brutns ne doutait pas de la réalité de l'apparition du spectre qui lui annonçait, un an d'avance, sa défaite à Philippes et sa mort.
Le sage Cicéron, qui se moquait de ses collègues les Augures (tout en disant qu'il ne concevait pas que ces prêtres pussent se regarder sans rire), croyait aux songes, et érigeait un temple à sa fille Tullie.
Ce n'est point parmi les plus ignorants que la pierre philosophale, l'or potable et la foi aux prédictions des somnambules trouvent des partisans et des sectateurs; nous sommes tous, quoi qu'en dise notre orgueil, esclaves de notre imagination, de nos craintes, de nos désirs, « qui nous rendent de glace pour la vérité, et de feu pour les mensonges. »
Eh ! comment fuirions-nous des erreurs qui nous sont si chères? comment trouverait-on quelque difticulté à tromper les hommes, puisqu'ils aiment tout ce qui les trompe? La vérité reste au fond de son puits; elle sait trop que son éclat blesserait nos yeux en voulant les éclairer; l'illusion la remplace, et règne au milieu de nous.
Celle puissante magicienne nous gouverne éternellement ; la raison veut en vain briser sa baguette : la séduisante enchanteresse, entourée de plaisirs, de ris et de jeux, prend mille formes différentes pour nous charmer.
Sous les traits de la joie, elle environne de fleurs notre berceau ; bientôt c'est le plaisir, paré de roses et de myrtes, qui nous couvre de ses guirlandes ; quelque temps après c'est la gloire, ornée de lauriers, qui nous attelle à son char; enfin, sous les couleurs consolantes de l'espérance, elle cache à la vieillesse le triste aspect de son tombeau, lui montre les secrets d'Esculape, les trésors de Plutus, et l'entretienl même encore, dans les bosquets de l'Elysée, de ses plaisirs passés, de ses anciens exploits et de ses tendres amours.
L'illusion est la reine du monde.
Je vais vous prouver d'abord qu'on ne peut se soustraire à
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son pouvoir ; nous verrons ensuite quels sont les moyens les plus sûrs pour vivre heureux sous sa puissance.
On a dit que l'homme était un petit monde, et il est certain que l'enfant est un petit homme. Si vous voulez suivre l'oracle de la sagesse qui nous a donné ce précepte, « connais-toi toimême, >i étudiez l'enfance ; vous y verrez votre portrait en miniature et votre histoire en abrégé.
Regardons cet enfant qui bat du tambour, qui traîne un long sabre de bois, qui porte un casque de papier sur la tète ; comme il est fier, comme il se fait grand, comme son œil menace ! Il se croit soldat, grenadier, général ; et, monté sur les chaises, sur les écrans qu'il a renversés, il lui semble qu'il triomphe de ses ennemis vaincus. L'instant d'après il s'agenouille et chante en ouvrant le premier livre venu ; c'est un prêtre qui dit la messe, c'est un évêque en mitre qui olTicie. Tout à coup une petite société lui arrive; une jeune demoiselle est assise sur une chaise dont le dossier est à terre; deux ficelles sont attachées aux bâtons; un enfant s'y attelle; l'autre les suit ; un troisième fait claquer son fouet : voilà mes bambins devenus de riches personnages ! Admirez leur équipage qui court, tourne à grand bruit! On s'arrête, on fait des visites, on singe tous les propos de salon, les galanteries du chevalier, les minauderies de la marquise. Bientôt un autre enfant parait en robe de chambre et voûté : c'est un vieillard cassé ; il tousse et se plaint des hommes et du temps. Un autre espiègle arrive en perruque : c'est un docteur; il tàte le pouls, dit des fariboles, reçoit de l'argent, et part : les voilà tous à rire. On apporte des bonbons : la petite fille les partage inégalement; la jalousie s'allume, la haine éclate, la guerre se déclare, on se bat, on se renverse, les jeux s'envolent. Les précepteurs arrivent, grondent, menacent et dispersent la bande naguère joyeuse, à présent chagrine, qui boude, pleure un moment, promet d'être sage, et se livre l'instant d'après à son aimable et bruyante folie.
Vous avez souri en voyant ce spectacle enfantin, et c'était
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VOUS qu'un jOuaiL ! Ne vous ètes-vous pas lecuiuiu? ii'avtzvous pas senti que, pour vous donner les mêmes illusions, le temps qui vous a grandi sans vous avoir changé, n'a fait que vous offrir un théâtre un peu plus haut, des décorations mieux peintes, des costumes plus soignés? Avez -vous ouhlié votre orgueil et vos chimères, quand vous avez porté votre première épaulette, soutenu votre première thèse, remporté un premier prix? lorsque vous avez fait voire entrée dans le monde, hasardé une première déclaration ? lorsque, pour la première fois, un rival a contrarié vos désirs? Avez- vous perdu le souvenir de vos premiers projets, de vos premières amours, de vos premiers combats, de la sévérité de vos amis qui vous faisaient rougir de vos erreurs?
Ah! si vous n'avez pas oublié vos folies, vos regrets, vos rechutes, convenez que l'illusion ne vous gouverne pas moins que ces enfants dont vous riiez tout à l'heure, que les grelots de votre jeunesse res.^emblcnt aux hochets de votre enfiince, et qu'il n'y a pas trop de dislance entre l'enfant qui menace et frappe le mur contre lequel il s'est heurté, et le puissant roi Xercès qui fait fouetter la mer, qui envoie un cartel au mont Athos, et le grand Cyrus qui perd plusieurs mois à détourner une rivière pour la punir de s'être opposée à son passage.
Eh ! qui pourrait s'affranchir de toute illusion ? la vie en est composée. Mallebranche et d'autres philosophes ont cru que cette vie elle-même était un songe ; comment éviter toutes les erreurs morales qui nous égarent, lorsque nous sommes trompés même par nos sensations?
Le bâton que vous plongez perpendiculairement dans l'eau vous parait réellement brisé ; une tour carrée, de loin, nous semble ronde ; la couleur que nous attribuons aux objeîs dépend de la liqueur plus ou moins épaisse qui existe dans nos yeux ; le moindre accident qui les altère change ces couleurs pour nous ; nous ne connaissons pas avec plus de certitude la grandeur, la distance des corps. Le soleil et la lune ne nous
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paraisseiil pas occuper un espace plus large que nolrechambre; au bord de l'horizon, la voùle du ciel nous semble s'abaisser jusqu'à terre ; il faut que le tact, la réflexion, l'expérience, redressent toutes les fausses idées que nous donneraient ces apparences trompeuses ; et rien ne nous prouve complètement que cette rectification soit parfaite. La chaleur et le froid varient pour tous les hommes, selon le plus ou moins de finesse de leurs organes ; et il résulte de toutes ces différences que le plaisir et la douleur, effets immédiats de ces sensations, sont éprouvés par tous les hommes à des degrés variables à l'infini.
Cependant tous nos goûts, nos sentiments, nos passions dépendent de l'idée que nous nous faisons de la douleur et du plaisir. Ce qui donne à l'un la fièvre du désir, effleure à peine les sens de l'autre ; l'objet qui vous inspire une forte terreur, je le regarde avec indifférence ; j'écoute avec délire des sons mélodieux dont vous ne sentez pas l'harmonie. Vous êtes entraîné loin du monde matériel par vos impressions morales, par la vivacité de votre imagination ; je suis dominé entièrement par des objets qui charment mes yeux, mes oreilles, et qui pénètrent, par tous mes sens, jusqu'au fond démon cœur.
Le bien, le mal, la folie, la sagesse, le bonheur, le malheui-, se présentent à nous sous des formes opposées, et qui n'ont presque rien de commun entre elles.
Archimède, passionné pour la vérité, s'occupe à résoudre un problème de géométrie au milieu d'une ville prise d'assaut ; Caton, un poignard à la main, ne songe qu'à la liberté de Rome et à l'immortalité de l'àme ; Antoine sacrifie sa gloire et l'empire du monde pour chercher en Egypte un dernier soupir de volupté sur les lèvres de Cléopàtre; Brutus immole son fils et la nature pour affianchir sa patrie du pouvoir de Tarquin; le bonheur n'existe, pour Apicius, pour Lucullus, que dans les délices de la table ; les plaisirs ne sont rien pour Socrate, il ne trouve sa félicité que dans l'étude de la sagesse ; et le jeune Alcibiade rit de ses leçons dans les bras d'Aspasie.
Croyez- VOUS, en effet, que ce grave philosophe qui n'est pas ému parles grâces des nymphes les plus élégantes, et que ne dégoûtent pas la laideur et la méchanceté de sa femme, puisse aisément guérir de son erreur ce jeune voluptueux qu'embrase un regard d'Aspasie, qui frémit au bruit léger de ses pas, qui palpite à son approche, dont le sang bouillonne au son de sa voix , qui donnerait sa vie pour respirer un instant l'air embaumé par son haleine? Lui prouvera-t-il enfin que ce qu'il voit est un prestige, que ce qu'il entend est un rêve, que ce qu'il éprouve est un mensonge?
Non, la nature nous a doués de h'cnsibilité et d'imagination à des doses si différentes, que la vérité, la réalité ne sont jamais les mêmes pour nous. L'événement qui afflige l'un enivre l'autre de bonheur, et peut être indifférent à un troisième.
Sophocle et Denys le Tyran moururent de joie d'un triomphe tragique ; Juventius Talva eut la même fin, en apprenant les honneurs que le sénat lui avait décernés; Léon X expira en recevant la nouvelle de la prise de Milan. On a vu des condamnés mourir de saisissement en apprenant que leur grâce était accordée.
Ainsi, la peur et la joie ont souvent un effet aussi réel, aussi puissant que la foudre. On souffre, on jouit, non par ce qui existe, mais par ce qui nous parait exister; l'imagination donne une réalité à l'ombre, un corps au fantôme; le monde est pour nous la forêt enchantée d'Armide, et noas y sommes sans cesse attirés, repoussés, égarés par des prestiges qui trompent à la fois notre esprit, notre cœur et nos sens, et que le temps seul nous apprend à distinguer de la vérité.
Il est donc prouvé que nous naissons, que nous vivons, que nous mourons sous l'empire de l'illusion, et que rien ne peut nous dérober à son pouvoir. Cette certitude ne doit pourtant pas nous décourager; car, s'il était possible d'être totalement privé d'illusions, il vaudrait peut-être mieux être privé d'existence ; l'univers serait décoloré pour nous, l'amour perdrait tous ses charmes, la beauté sa ceinture, la gloire ses lauriers ;
les poètes briseraient leur lyre, la jeunesse quitterait ses armes et perdrait ses chimères ; la triste vieillesse serait privée de consolation : le passé, le présent, l'avenir, confondus ensemble, seraient à jamais dépouillés d'espoir et de souvenir, et le vide du néant ne serait pas plus affreux que ce monde désenchanté. Notre imagination, présent des dieux, fut chargée par eux de l'embellir ; respectons sa puissance, et gardons-nous de détruire sa douce magie.
Mais, me dira-t-on, céderez-vous un empire absolu, despor lique, à l'imagination, et ne laisserez- vous rien à la raison? Celle-ci n'a-t-elle pas aussi une source divine, ne sera-t-elle plus chargée de diriger nos pas, d'éclairer nos désirs, de calmer nos passions? Voulez-vous éteindre son flambeau? et parce qu'elle ne peut pas découvrir la vérité tout entière, ne cherchera- t-elle plus à soulever son voile sacré?
S"il existe des prestiges, il existe aussi des réalités ; la bonté, l'amitié , l'amour pour nos enfants, pour notre femme, pour notre patrie, seront-ils confondus par vous avec les désirs désordonnés, les passions coupables, l'ambition effrénée, la haine funeste, la vengeance aveugle, l'avarice sordide ; et ne ferez-vous aucune différence entre les crimes et les vertus, les erreurs et les vérités, les muses et les furies?
Non, certainement, je ne veux pas vous livrer aux caprices despotiques de cette folle déité ; je me soumets à son règne, et non pas à sa tyrannie. Si je ne crois pas possible de secouer le joug de l'imagination, si ce projet même me parait aussi insensé que funeste, je suis encore plus loin de vouloir détrôner la raison. Heureux les hommes assez bien organisés, assez sages pour concilier ces deux divinités, et pour vivre sous leur double empire !
L'imagination sans frein nous égare ; elle nous conduit au crime comme au malheur. La froide raison sans illusion, en analysant tout, dessèche tout ; elle désenchante la terre et dépeuple le ciel même. En voulant détruire la passion, elle éteint le sentiment, elle anéantit même les vertus qui viennent
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du cœur; ut comme elle ne peut jamais alleindre la vérité qu'elle poursuit, elle finit par tout mettre en problème, et elle jette dans un doute désolant qui n'est que le vide pour l'esprit et le néant pour l'àme.
Suivons donc à la fois, mes amis, le culte de l'imaginalion et celui de la raison : que les principes de l'une soient animés, embellis par les charmes de l'autre; que nos passions, semblables aux beautés célèbres d'Athènes, écoutent comme elles les leçons de la sagesse, et que, d'un autre côlé, nos philosophes respectent Vorade, et n'oublient pas de sacrifier aux grâces.
L'imagination ressemble à la religion des Perses, elle nous gouverne par une foule de bons et de mauvais génies qui sont à ses ordres. Ces génies, ce n'est autre chose que les douces illusions, ei ]es illusions ïunesXes. Donnez à voti'e raison le soin de choisir pour vous celles qu'il faut éviter et celles que vous pouvez suivre ; qu'elle borne là son pouvoir, elle aura fait assez pour votre bonheur.
Je ne veux pas qu'elle repousse le flambeau de l'amour, mais je veux qu'elle éteigne celui de la jalousie et de la haine; elle doit permetlre au sage Ulysse les transports d'un vertueux amour, les délices d'un chasle hymen ; elle aurait dû préserver Paris des charmes d'Hélène', et lui peindre d'avance une guerre de dix ans, la famille de Priam expirante et Troie embrasée. Je reconnais ses conseils, lorsque chez les Samnites elle fait de la beauté le prix du courage et de la vertu.
Le jeune guerrier qui la consulte repousse les images sanglantes des dévastateurs de la terre, des Attila, dosTamerlan, des César, des Alexandre ; il ne prend pour modèles que les Gustave, les Bayard, les Épaminondas, les Turenne. Il ne veut pas que sa renommée annonce un deuil général, que ses souvenirs soient des remords. Il sait, comme le dit Tacite, qu'il n'y a de désirable que les louanges des hommes louables ; et la glou'e n'aurait plus de charmes à ses yeux si elle se montrait à lui séparée de la justice et de l'humanité.
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Le poêle est, je le sais, rarement docile aux lois de la raison : tout ce qui le refroidit, l'éteint; tout ce qui l'arrête, le tue. Mais, bien que Platon ait dit qu'un homme sage heurte « en vain à la porte des Muses, » je crois encore que la douce lumière de la raison peut éclairer le cœur du poëte sans glacer son imagination. Elle sait que le Parnasse est élevé, et que, selon la pensée d'un ancien, « notre àme ne saurait de son siège atteindre si haut; il faut qu'elle le quitte, s'élance, et, prenant le frein aux dénis, qu'elle emporte et ravisse son homme si loin, qu'après il s'étonne lui-même de son fait. » Mais, si la raison ne veut pas arrêter son essor, elle peut au moins le diriger vers la vertu, l'empêcher de prostiluer sa plume à la flatterie ou à la satire, défendre à ses pinceaux toute image qui pourrait effaroucher les grâces et faire rougir la pudeur. Elle doit préserver son cœur de l'envie, cette hideuse passion, dont le fiel gâte tout le miel de la vie; elle peut enfin se servir du talent pour la défense de l'opprimé et pour la consolation du malheur.
Consacrer le génie à la morale, c'est lui assurer une couronne immortelle; c'est l'asseoir à côté du vertueux Virgile, du tendre Racine et du bon La Fontaine.
La raison ne cherchera pas davantage à priver un monarque puissant des illusions de la gloire ; elle ne le dépouillera d'aucun des attributs de sa grandeur, mais elle lui fera plus désirer l'amour que l'admiration ; elle saura présenter à son imagination les trésors de la paix et les fléaux de la guerre ; elle lui montrera la rigueur, la cruauté accompagnée de craintes, suivie de remords et de séditions; tandis que la clémence, entourée de bénédictions et d'hommages, charmera son cœur et ses regards par l'image du bonheur public, et de cette adoration de la postérité qui divinise Henri IV et Titus.
Le vieillard viendra-t-il enfin la consulter? elle combattra les illusions de la crainte par celles de l'espérance, le consolera de la terre qu'il quitte, par le ciel qui l'attend ; et, attentive à
surveiller sa mémoire même, elle adoucira les regrets du mal qu'il a pu faire, par le doux souvenir du bien qu'il a fait pendant sa vie.
C'est ainsi qu'on peut, je crois, trouver le bonheur sous le règne irrésistible des illusions ; il faut seulement que le char de l'imagination soit doucement dirigé par la raison, mais par une raison sensible dont le siège soit dans le cœur; car l'homme ne peut être heureux que lorsque le cœur gouverne l'esprit.
Ce traité d'alliance entre la raison et l'imagination seraitil lui-même une illusion ? je ne sais ; mais, au reste, ce serait la plus heureuse de toutes. Tout le monde en conviendra, hors certains fous enfiévrés de leurs passions, qui m'écouteront avec indifférence, traiteront ma philosophie de chimère, et riront de ma bonhomie : qu'y faire? Ces gens-làsont comme ce villageois qui assistait à un sermon que tout l'auditoire, excepté lui, écoutait en versant des larmes; et comme son voisin lui demandait pourquoi il était le seul qui ne pleurât pas, il répondit : « Monsieur, c'est que je ne suis pas de la paroisse. »