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DE LA MODE ET DES COUTUMES

Il existe une souveraine dont les ordres les plus gênants n'éprouvent jamais d'opposition ; nul ne réclame contre ses décrets ; ses fantaisies sont des lois révérées, ses caprices sont des oracles; elle change à son gré les mœurs; elle se moque des convenances, et fait ployer la sévère raison sous la marotte de la folie. Elle règle le bien et le mal, fait et défait les réputations, donne de la beauté aux laides, de l'esprit aux sots, de la science aux charlatans, et résiste impunément aux remontrances de la justice, aux conseils de la sagesse et aux préceptes même de la religion.

Cette roijne et grande empérière du monde, comme dit Montaigne, c'est la Mode (on l'appelait autrefois Coutume) ; son séjour de prédilection est la France, la capitale de son empire est Paris. Son unique but est de plaire, son essence est le changement; elle récompense par des applaudissements et punit par le ridicule : voilà son unique force et ses seules armes ; mais rien n'y résiste. C'est ce que Voltaire peignit si bien dans ces quatre vers :

Il est une déesse inconstante, incommode , Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements, Qui paraît, fuit, revient, et naît dans tous les temps; Protée était son père , et son nom c'est la Mode.

Cette déesse est une ennemie constante et presque toujours victorieuse de la raison. Celle-ci dit aux hommes : « Faites ce que vous devez faire; » la Mode, au contraire, leur donne cet ordre formel : « Faites ce que les autres font. » Il n'est pas besoin de prouver que c'est le précepte de la Mode qu'on suit toujours.

Ce qui doit étonner dans celte soumission universelle, c'est qu'elle parait évidemment aller contre son but. En efTet, le désir des favoris de la Mode, c'est de briller et de plaire ; or, on n'obtient de brillants succès qu'en se distinguant. Ainsi, n'est-ce pas le plus mauvais moyen à prendre pour se distinguer et pour briller, que de faire ce que font les autres, de se vêtir comme la foule, de parler comme tous les gens qu'on rencontre , de ne soutenir que l'opinion reçue, et de se conduire comme tout le monde?

Ce raisonnement semble fort, et peu susceptible d'objection. Eh bien, essayez de l'employer, il ne produira pas le moindre effet ; on ne peut raisonner dès qu'il est question de modes ou de passions; si on raisonnait un instant, leur charme cesserait, et leur empire serait détruit.

Nous devons moins désirer qu'un autre peuple de secouer le joug de cette divinité capricieuse ; nous changeons si sou-

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