DE L'ESPRIT DE PARTI
L'esprit de parti est l'esprit de ceux qui en ont peu. Rien n'est plus difficile à guérir ; c'est un mal qui plaît au malade ; il lui épargne beaucoup d'embarras, car il dispense de réflexion pour examiner et de vertu pour agir.
L'homme de parti ne sent pas le besoin de méditer pour
100 ' l'esprit de parti.
choisir ; il voil tous les objets de profil et sous une seule face. Quiconque sert ses passions est plein de mérite; qui lui nuit est rempli de défauts et de vices. Aveugle à la lumière, sourd à la raison, il juge tout par son intérêt; c'est la base de sa morale et la seule règle qu'il connaisse pour mesurer les hommes et les actions.
Lorsqu'il dit, « Un tel pense bien, » il entend que c'est un homme de son parti. « Il pense mal, » veut dire dans sa langue qu'il n'est pas de sa faction.
La délation, l'espionnage, la vengeance sont, à ses yeux, des crimes dans tout autre parti, et des vertus pour servir le sien.
L'envahissement de tous les emplois est, selon lui, une nécessité ; car le parti qu'il cherche toujours à confondre avec le gouvernement, ne peut être servi que par des hommes fidèles et dévoués, et il ne reconnaît comme tels que ses amis.
Tout ce qui n'est pas fanatique lui paraît hérétique; il excommunierait volontiers les trois quarts d'une nation pour l'épurer.
Son véritable intérêt serait bien d'employer d'adroits missionnaires pour se faire des partisans, mais sa frénésie l'en empêche ; il ressemble au maniaque qui a peur de tout et qui voit un ennemi dans son ombre.
Son parti est une armée qui ne veut pas de recrues ; aussi elle s'atténue par ses épurations, comme elle s'épuise par ses excès.
On ne plaît à l'esprit de parti que par l'exagération ; le moyen d'y primer est de se montrer plus fou que les autres : la modération y produit le même effet que l'eau sur les malades atlaqués de la rage, et toute tolérance y passe pour trahison. Aussi les exclusifs de tous les partis voient diminuer tous les jours leur troupe par leurs soupçons; ils se réduisent bientôt à une poignée, et finalement à une pincée de factieux, qui se fond au premier rayon de la justice. Leur pouvoir passager se brise comme le crayon qu'un enfant amincit