‹ Galerie moraleChapitre 27 sur 59 · LE VRAI PLAISIR OL LA GAIE SCIENCE · texte numérisé non relu

LE VRAI PLAISIR OL LA GAIE SCIENCE

toujours en le taillant, et qui se rompt dès qu'un veut s'en servir.

Tous les partis ardents ont éprouvé ce sort, sans que l'expérience de leurs chutes en ait préservé leurs successeurs. Ces insensés ont une maladie d'imagination qui serait risible, si souvent elle n'était pas tragiquement dangereuse pour ceux qui les approchent. Comme ils repoussent et blessent la raison qui veut les calmer, on les fuit, et ils éprouvent tôt ou tard la punition de l'égoïsme, l'isolement.

L'esprit de parti connaît si bien sa propre difformité, qu'il se montre toujours, pour dominer, sous le masque du patriotisme ou du royalisme;

Mais son règne est fini dès qu'il est reconnu.

LE VRAI PLAISIR, ou LA GAIE SCIENCE.

Tous les hommes se servent des mêmes mots, mais ils y attachent des idées différentes. Leurs bouches parlent la même langue; il n'en est pas ainsi de leurs cœurs, de leurs esprits, ni môme de leurs sens; chacun a son idiome particulier; ce qui est vérité pour l'un, est erreur pour l'autre. Nous ne sommes même pas d'accord sur le sens qu'on doit attacher aux mots douleur et plaisir, ces deux sources uniques de nos penchants et de nos aversions ; il est passé en proverbe de dire « qu'on ne peut disputer ni des goù(3 ni des couleurs ; » la conséquence de cet aveu devrait être une grande tolérance, une indulgence générale.

En effet, puisqu'on sent qu'il est impossible de disputer avec utilité sur ce qui est bon ou mauvais, comment espérer plus de fruit de la dispute, quand elle a pour objet de décider ce qui est bien ou mal?

Puisque notre ignorance nous prescrit un doute sage et mo-

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(leste, causons pour nous éclairer, mais soyons indulf]:ents et toléranis : rintolérance aigrit el divise; elle irrite et blesse; jamais elle n"a fortifié une vérité ni afTaibli une erreur.

Il existe même bien des opinions qui régnent tant qu'on les attaque, qui tombent dès qu'on n'en parle plus ; elles perdent le prix qu'on y attachait, le plaisir de la résistance.

Tant que j'ai cru qu'il était possible de tirer la vérité du lieu où elle se tient cachée, elde la faire reconnaître et adorer sur la terre, tant que la jeunesse présomptueuse m'a persuadé que j'avais vu clairement cette mystérieuse divinité, j'ai été dogmatiste, tranchant et intolérant comme tant d'autres; je ne sentais que du mépris et de la pitié pour ceux qui n'entendaient pas comme moi les mots justice, gloire, honneur, liberté, devoir, patrie et bonheur.

Disci[tle ardent des stoïciens, n'estimant que les biens qui dépendent deTàme, indifférent pour ceux dont le sort dispose, opiniâtre dans mes principes, sec dans ma doctrine, le système des partisans du plaisir el de la volupté me faisait horreur ; je haïssais presque également la franchise d'Aristippe, qui n'adorait que les plaisirs des sens, et la subtilité d'Épicure, qui voulait changer les vertus en volupté. Tous ces moralistes relâchés me paraissaient, comme le dit Cicéron, « ravaler l'homme au rang des bctes. »

Fier d'une opinion qui m'exagérait mes forces et ma supériorité, je n'avais pas d'amis, ]nirce que personne ne me semblait digne de l'clre ; je m'éloignais du bonheur réel, en en cherchant un chimérique; tout m'ennuyait dans le monde, parce que tout m'y semblait frivole ou corrompu ; et ma vanité même me rendait triste, parce que la faiblesse humaine me faisait parfois céder à des pensées incompatibles avec la perfection morale ta laquelle je visais.

Quoique je fusse naturellement bon et sensible, je me refusais aux jouissances que donnent les sentiments les plus naturels. J'avais toujours devant les yeux la crainte de m'attacher trop fortement à des biens périssables ; je suivais la

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maxime d'Épictète, qui dit : « Lorsque vous possédez un pot déterre, songez qu'il est Iragile; si vous aimez un fils, un frère, pensez qu'ils sont mortels; si la mort vous les enlève, au lieu de vous désespérer, croyez, non que vous les avez perdus, mais que vous les avez rendus. »

Je n'osais me plaindre au médecin d'une douleur, parce qu'elle n'est pas un mal. Je me refusais à la joie d'un succès obtenu à l'armée, au théâtre, à la tribune, au plaisir même d'avoir fait du bien, parce que Zenon, Cicéron, Sénèque, voulaient qu'on aimât le glorieux et l'honnête pour la vertu même, et non ])Our les éloges et l'honneur qu'on en \ ouvait tirer; enfin, à force de chercher le souverain bien, je m'étais rendu souverainement malheureux; et, à force de vouloir être sage, j'étais devenu véritablement fou.

Mais savez-vous quel a été l'ami qui m'a tiré de ce précipice, le philosophe qui m'a délivré de cet esclavage? J'ose à peine vous l'avouer : eh bien î c'est le plaisir.

Comme je lui dois le vrai bonheur, et que je le crois la vraie sagesse, il pourrait vous rendre le même service, et il serait mal à moi de vous priver d'un si grand bien, si je peux vous en faire jouir.

Mais ne vous effrayez pas des mots plaisir et volupté; ne croyez pas que je veuille vous faire sacrifier aux idoles : peutêtre reconnaîlrez-vous bientôt que ces maîtres si doux ont aussi leur sévérité; ne jugez pas leurs mystères par leurs noms, et leurs principes par leur parure ; ne détournez pas vos regards de leurs couronnes de fleurs; je vous promets en revanche que vous ne leur verrez pas le manteau cynique ; pardonnez-leur de s'occuper un peu de ce corps misérable si décrié par les philosophes, vous ne les verrez pas négliger l'àme et ses jouissances.

Écoutez leur langage sans prévention ; discutez doucement et gaîment leurs raisons, mais ne disputons pas ; car le plaisir fuit dès qu'on se querelle. Si du choc des opinions il sort quelque lumière, c'est ce qu'il cherche pour mieux suivre la

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route du lionlieur; mais, si l'on en lire du feu, il s'éloigne, car il craint la douleur.

Une grande preuve de la fausseté du système des philosophes rigoristes, des stoïciens, c'est l'impossibilité où ils se trouvent de conformer constamment leur conduite à leurs principes, d'agir comme ils parlent, et de pratiquer ce qu'ils commandent.

Écoutez-les, ils sont impassibles ; voyez-les, la contradiction excite leur colère, la goutte leur arrache des soupirs, la beauté enflamme leurs sens, et la sagesse de Socrate vient échouer contre un sourire d'Aspasie.

Entraîné par une semblable faiblesse, je sortais un jour de la maison d'une aimable et célèbre actrice ; l'amour de la poésie m'y avait conduit, un autre amour m'y surprit ; le talent m'avait attiré, la grâce m'avait séduit, la volupté m'avait retenu ; j'étais honteux de ma défaite et humilié de mon bonheur : jugez combien ma confusion redoubla, lorsque je me vis abordé par deux de mes amis, devant lesquels j'avais fait souvent étalage des principes de mon austère et orgueilleuse philosophie!

Ils me plaisantèrent agréablement sur le chemin fleuri que suivait ma sagesse, et me prièrent de leur dire si je venais de convertir une si jolie pécheresse, ou s'ils voyaient en moi un nouveau prosélyte de la volupté.

« Je suis homme, leur répondis-je assez gauchement, rien d'humain ne m'est étranger : le plaisir est une fleur que le sage cueille sur son chemin, mais il sait qu'un jour la voit naître et mourir ; il n'oublie pas qu'Épicure lui-même ne compare les voluptés qu'aux bouffées légères d'un vent doux et gracieux.

«Certainement on ferait mieux d'être exempt de faiblesses; mais on n'est vraiment dans l'erreur que si l'on érige ses faiblesses en principes; on n'est aveugle que lorsqu'on prend le plaisir pour le bonheur, et lors [u'on place le souverain bien autre part que dans la vertu. »

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