OL LA GAIE SCIE>CE
L'un de mes deux amis, Damon, était un fameux épicurien qui riait de tout, ne craignait ni la mort ni l'avenir, et dont toute la vie était consacrée aux jouissances que lui prodiguaient une bonne santé, une joyeuse humeur, une belle figure, un esprit aimable et une grande fortune. L'autre, que je nommerai Cléon , était un homme mûr, renommé par ses exploits, célèbre par son génie, considéré par ses vertus, sévère pour lui, indulgent pour les autres; sa modestie prouvait et faisait pardonner sa supériorité ; il avait la conduite d'un philosophe et le langage d'un homme du monde; parlant bien de tous les systèmes, il n'en professait aucun; à sa simplicité on l'aurait cru pauvre, le bien qu'il faisait apprenait seul qu'il était riche ; sa conversation était vive et gaie, son caractère doux et égal ; respecté par ses inférieurs, aimé par ses égaux, adoré dans son intérieur, les plaisirs embellissaient sa vie, les vertus habitaient son cœur, et tout ce qui l'approchait se croyait de son âge et de sa famille.
Dans ma position, que la maligne joie de Damon rendait un peu embarrassante, Cléon ne manqua pas de venir à mon secours. « Vous croyez trop tôt triompher, dit-il à Damon ; votre terrain n'est pas aussi avantageux que vous le pensez; notre ami ne sera pas battu si facilement, et c'est souvent en approchant des voluptés qu'on trouve de plus fortes armes contre elles. »
«Je suis charmé, répondit Damon, qu'au moins une fois vous conveniez que la volupté peut être utile au sage; il est vrai qu'à présent vous croyez m'accorder peu, puisque vous trouvez que, plus on la connaît, plus on trouve de raisons pour aimer la sagesse : mais n'importe, je prends acte de votre concession ; laissons le sage s'approcher de la volupté, et vous verrez s'il s'en dégoûtera si facilement, ou s'il ne s'y attachera pas constamment, comme au seul bien réel que l'homme puisse souhaiter pendant sa vie.
« Notre ami vient de lui rendre un léger hommage : je le
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prie de nous dire avec franchise s'il est aussi ferme dans son système rigide qu'il l'était avant ce ^.etil écart, et s'il continue à me trouver absurde quand je déclare que le bonheur suprême n'est autre chose que la volupté. »
« Non-seulement, lui dis-je alors, mon ivresse passagère n'a pas change mon opinion, mais je vous assure même qu'elle m'y affermit ; c'est un faux pas qui ne fait que m'avertir de marcher avec plus de précaution et de fermeté dans le chemin de la sagesse; et je plains votre aveuglement, si, en connaissant ce plaisir, vous le prenez pour le bonheur. Comment, en effet, regarder une volupté si courte comme un objet digne de notre àme et comme le but de notre vie? Sénèque avait bien raison de dire que le '-erme de cette volupté est la jouissance même, et que son commencement est son premier pas vers sa fin.
« Ce que je dis de cette volupté je le dis de toutes les voluptés des sens ; quand on les désire, elles tourmentent, quand on en jouit elles troublent la raison ; elles sont accompagnées d'inquiétudes et suivies de regrets et d'ennui.
«Si elles n'étendent pas leur empire jusqu'au cœur, on s'en lasse, on s'en dégoûte, on se blase ; et si Tàme s'abaisse assez pour s'y attacher, elle se dégrade et devient une esclave du corps; non-seulement une esclave vile, mais malheureuse; car elle tremble continuellement de perdre un bien fragile et léger que mille accidents peuvent briser ou enlever, et dont le temps finit toujours par amener la perte.
« Pouvez-vous attacher quelque prix à un bonheur toujours prêt à vous échapper par l'inconstance, par la rivalité, par la pauvreté, par la maladie et la mort !
« L'amour, le vin, la bonne chère, les concerts, les parfums, peuvent-ils vous conserver quelque félicité, lorsque la vieillesse aura glacé vos sens, émoussé votre palais, endurci votre oreille, et que, vous rendant insensibles à tous ces vains fantômes, objets de votre culte, vous n'aurez que des désirs sans facultés et des regrets sans espoir?
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« Vous VOUS aperceviez trop tard que, semblable à Ixion, votre volupté n'est qu'un nuage, et, au milieu des images de vos plaisirs, vous éprouverez le triste sort de Tantale.
« Ah! croyez-moi, Damon, votre félicité n'est qu'une illusion qui vous éloignera de la vérité. Ce qui ne frappe que les sens n'a rien que de méprisable; notre vie est dans notre àme, et, comme il n'y a de plaisir vrai que ce qui la rend heureuse, et de douleur réelle que ce qui la fait souffrir, je ne connais d'autre malheur que le crime ou le vice, et d'autre bien .suprême que la vertu.
« Tout le reste est mensonge ou prestige, et dépend de l'imagination. Les stoïciens nomment l'opinion la reine du monde; ils disent vrai, pour tout ce qui touche les sens; le plaisir n'est rien pour le sage qui le dédaigne ; la douleur n'est rien pour l'homme courageux qui la méprise; la mort même change de formes pour nous selon notre volonté. Néron la redoute, Socrate la supporte, Caton la désire.
« Si notre àme blesse la vertu, elle souffre sans remède; si elle se conforme à l'ordre, à la loi des dieux, elle jouit d'une félicité que rien de matériel ne peut troubler. »
« Oh! pour le coup, reprit Damon, vous me permettrez de vous dire que rien n'est plus dépourvu de raison que tous ces superbes raisonnements de vos stoïciens; ils traitent de chimérique ce qu'on voit de plus réel, de plus corporel, de plus matériel, le plaisir que je sens, la douleur que j'éprouve; et ils ne trouvent de vrai que ce fantôme créé par leur imagination, cette vertu qui, de leur aveu même, est impassible, ne sait ni jouir ni souffrir, et qui fait consister sa perfection à se rendre automate, à dédaigner le plaisir et à mépriser la douleur.
« Il faudrait, mon cher, pour que votre opinion fût soutenable, que le ciel eût totalement séparé votre àme de votre corps; mais elle y est si bien liée, et même assujettie, que vous n'avez pas une perception, pas une idée qui ne vous vienne par vos sens.
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« Votre esprit n'est occupé qu'A juger les rapports qui existent entre vos sensations, et sa seule action consiste à déterminer celles qui sont agréables ou déplaisantes, bonnes ou mauvaises, pour que votre volonté vous liisse chercher les unes ou éviter les autres.
« Votre métaphysique est subtile, mais fausse : vous ne faites pas une action, un geste, un pas, vous ne jetez pas un cri, vous ne poussez pas un soupir, qui ne démentent évidemment vos orgueilleux principes.
« Me direz-vous que vous aimez autant la fièvre que la santé, la bise que le zéphir, le vinaigre que le vin? N'évitezvous pas le fer qui vous menace, le soleil qui vous brûle, le froid qui vous glace? Coucherez-vous indifféremment dans une maison ou à la belle étoile, sur la terre ou sur la plume? Seriez-vous aussi gai dans une prison que dans un palais? Un pain noir, un vieux fromage vous satisferont-ils autant qu'un repas apprêté par Robert? Enfin, vous reprocheriez-vous l'égarement où vient de vous jeter la belle Adèle, si vous lui aviez vu une peau ridée, un teint livide, des dents noires et des yeux éraillés?
« Vous avez beau vous débattre, vous êtes, malgré vous, esclave du plaisir et adorateur de la volupté.
« La vieillesse, dites-vous, éteint les désirs, et le plaisir n'est plus pour elle qu'un objet de tourment et de regret; ainsi on doit mépriser le plaisir. Il faudrait donc aussi détester la vie, parce qu'elle doit un jour finir par la mort; et d'ailleurs le souvenir n'est-il pas un plaisir?
«La bonne nature prive-t-elle la vieillesse absolument de toute volupté? N'a-t-elle pas le vin, le jeu, la table, la musique même, bien qu'elle y soit moins sensible? N'a-t-on pas vu Anacréon couronné de myrte, de lierre et de roses au bout d'un siècle? Le maréchal de Richelieu avait-il quitté le rôle d'Alcibiade à quatre-vingts ans? Au même âge, le prince de Ligne ne rappelait-il pas les douces folies du chevalier de Grammonl? L'abbé Morellel, encore plus vieux, ne tient-il
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pas bien sa place à table comme à l'Académie, et ne l'entendez-vous pas chanter les plaisirs, les arts et l'amitié?
« Non, la nature n'est point marâtre ; elle nous soigne tant que nous vivons, et, jusqu'au dernier soupir, elle nous donne un mélange de plaisir et de douleur, dans lequel le plaisir domine assez pour nous attacher à l'existence, et pour nous en faire souhaiter la durée.
« Mais la vertu elle-même que vous prônez, vous ne l'aimez qu'à proportion de la volupté qu'elle vous promet.
«La bravoure garantit vos jours; la tempérance prolonge votre santé et vos jouissances; la probité vous met à l'abri des prisons et des supplices; la générosité vous paie par des services et par la reconnaissance ; la gloire vous promet des honneurs, des appuis, des richesses, des moyens de vous procurer tous les plaisirs et de vous délendre de toutes les douleurs.
« Ainsi nous ne vous défendons pas d'aimer la vertu ; nous ne serions plus des sages, si nous en étions les ennemis. Notre maitre Épicure a dit lui-même qu'on ne pouvait pas vivre joyeusement, si l'on ne vivait honnêtement.
« Mais nous voulons que vous ne la considériez que comme le moyen d'arriver à une volupté sensuelle, plus complète et plus durable ; je veux que vous conveniez que le souverain bien est celte volupté sensuelle que la vertu doit favoriser et non combattre.
« Le vrai but du sage doit être de multiplier le plus possible ses plaisirs, et d'éviter ou d'alléger, autant qu'il le peut, la douleur. Un ancien l'a dit : « L'àme se tait quand rien ne parle aux sens. » Ainsi ne nous mettons pas en peine de ce rare silence des sens; ce n'est qu'un sommeil, une privation d'existence; quand une douleur s'adresse à eux, échapponslui si nous le pouvons, et, si cela est impossible, accoutumonsnous à ne pas la craindre, en retenant celte vérité consolante : « Si la douleur est longue, elle est légère; si elle est violenle, elle est courte. »
« Habituons-nous d'avance à penser que la mort met fin à la douleur, qu'elle n'est qu'un changement d'existence qui ne donne que le repos. Ne craignons pas lavenir : ou les dieux, comme dit Épicure, ne se mêlent pas de nous, et alors nous ne pouvons redouter leur colère ; ou ils continuent à nous gouverner, et leur bonté ne peut pas nous préparer, dans une autre vie, des douleurs sans mélange de plaisirs. Leur bonté présente garantit leur bonté éternelle.
« Ainsi, débarrassé de toute crainte, vous serez délivré du poison qui trouble le plus fréquemment le bonheur des hommes.
« Quant aux plaisirs, goùtons-les, cherchons-les, comme un présent des cieux; mais jouissons-en sans excès, pour ne les pas changer en douleur ; varions-les sans cesse pour éviter l'ennui; inventons-en tous les jours de nouveaux.
« Moi, j'approuve fort ce roi des Assyriens qui faisait proposer par des hérauts, à son de trompe, un prix pour celui qui trouverait une nouvelle sorte de volupté. Et, certes, l'invention d'un nouveau plaisir serait bien plus précieuse à mes yeux que l'invention meurtrière de la poudre : la première mériterait récompense et gloire, et l'autre une malédiction éternelle.
« Rangez-vous donc à mon opinion : quittez votre triste manteau qui ne couvre que des paradoxes ; couronnez-vous de roses comme nous ; vous vivrez heureux, délivré de la crainte qu'inspirent au vulgaire la mort, la douleur et les dieux, et vous jouirez du bien suprême, la volupté, dont la vraie sagesse est inséparable. »
Je voulais répondre; maisCléon, prenant la parole, nous dit: « Vous êtes trop éloignés pour vous entendre, et vous avez tous deux trop dépassé la vérité en sens opposé pour vous rencontrer dans ce juste milieu où elle se trouve : l'un ne pense qu'à l'esprit, et l'autre à la matière; l'un se crée une vertu si parfaite, si désintéressée et placée si haut, qu'il faut le suivre dans les nuages pour l'atteindre; l'autre se forge
ou LÀ GAIE SCIE>TE. Hl
un bonheur si bas, que Tàme doit tomber pour en jouir.
« Damon appuie son bien suprême sur des plaisirs si fragiles, que le moindre choc peut briser l'édifice de sa félicité, et notre ami élève le sien en l'air sans lui donner aucun soutien.
« Je vais vous combattre tous deux, et essayer de vous prouver que vous tournez l'un et l'autre le dos au bonheur : l'un, en le faisant étranger à l'àme; et l'autre, en le rendant impossible.
« Je commence par attaquer le plus sévère de mes antagonistes, celui dont les principes paraissent les plus fermes ; et j'aurais quelque répugnance à le combattre, puisqu'il fonde sa doctrine sur le respect des dieux et sur l'amour de la vertu, si je n'étais pas convaincu que son système donne une fausse idée des vertus et des dieux : or, aucune erreur ne peut être utile ; elle devient même d'autant plus dangereuse, que l'objet sur lequel elle tombe est plus important.
« Que faites-vous, en effet, mon cher philosophe, en plaçant le bonheur suprême dans la vertu, à l'exclusion de tout intérêt personnel, de tout plaisir, de toute volupté, et en voulant qu'on adore les dieux sans leur rien demander, et sans jouir des biens qu'ils vous ont donnés? Vous composez si métaphysiquement votre bien suprême, et vous le placez si haut, que vous dégoûteriez les hommes de le chercher, et qu'ils s'éloigneraient de la vertu, parce qu'ils perdraient l'espoir d'en approcher.
« La rigueur de vos maximes a fait plus de prosélytes à Épicure que son éloquence : il m'offre des plaisirs palpables; vous me présentez un bien-être imaginaire, fondé sur une parfaite impassibilité; et, quand je suis déchiré par une douleur aiguë, vous me déclarez que je ne suis pas digne d'être heureux si je ne suis que résigné, et si je ne soutiens pas avec vous que la douleur n'est pas un mal.
« Votre prétendue sagesse est une triste folie, puisqu'elle renverse les perceptions et les idées les plus évidentes ; on peut
l'accuser même d'ingratitude, parce qu'elle rend l'homme indifférent pour les présents que lui fit le ciel, et qu'elle ferme ses yeux aux tableaux riants, et ses oreilles aux doux concerts que lui offre la nature.
« Elle compromettrait son existence même, s'il pouvait vaincre, comme il le veut, et mépriser cette sensibilité qui conserve notre vie par la crainte salutaire de la douleur, et qui nous engage, par la voix des plaisirs, à revivre dans nos enfants.
« Enfin, ce rude et désastreux système prive l'amour de ses charmes, l'amitié de ses douceurs, la gloire de son enthousiasme ; et le mortel aveugle qui voudrait suivre ses principes dans toute la rigueur de leurs conséquences, serait le plus infortuné des hommes ; car il ne jouirait de rien el s'ennuierait de tout, ou se mépriserait lui-même, s'il évitait la douleur et cédait aux plaisirs.
« Vous en êtes vous-même une preuve, mon pauvre ami ; vos efforts pour vous élever dans l'empyrée sont inutiles; vous tenez, malgré vous, trop fortement à celte terre que vous dédaignez ; vous la foulez aux pieds, mais elle vous porte et vous attire; vous soupirez après un souverain bien qui échappe à votre vue, parce qu'il est tout idéal; vous vous reprochez les plaisirs qui vous entraînent: vous empoisonnez leurs jouissances par des regrets; vous cédez à la souffrance que vous niez ; et vous vous trouvez dans un état de gêne el d'ennui continuel, parce que vous vous obslincz à séparer ce que le ciel a joint indissolublement, votre corps et votre âme. « Ainsi, vous vous trouvez trop au-dessus du plaisir pour le goûter, trop au-dessous de vos principes pour les suivre. Qu'avez-vous à me répondre, et croyez-vous encore qu'oD puisse trouver le souverain bien dans la vertu, à l'exclusion de toute volupté? »
N'ayant rien à dire, je me tus ; Cléon avait lu l'exacte vérité dans mon cœur. « Il est clair que je triomphe, s'écria Damon ; Épicure, Aristippe n'auraient pas mieux parié. »
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« Attendez, dit Cléon, ne chantez pas victoire ; je laisse notre ami rêver, et je viens à vous.
« Vous venez déjà de l'entendre, Damon, je ne suis pas l'ennemi du plaisir, et je pense qu'il vient du ciel comme nous; mais je prétends que vous l'avilissez vous-même, en l'enfermant dans les étroites limites de nos sens, et qu'après l'avoir ainsi dégradé, vous tombez dans la plus étrange méprise, en voulant nous le faire prendre pour le souverain bien et le parfait bonheur.
« Aimez le plaisir, j'y consens; mais appréciez-le bien, car il faut connaître ce qu'on aime. Vous abjurez d'abord les plaisirs trompeurs ou coupables, et dont l'excès ou l'illégitimité vous préparent des souffrances, des châtiments ou des remords; de votre aveu, toute douleur est à craindre; il faut donc fuir tout plaisir qui peut la donner, et dire avec La
Fontaine :
Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre î
« Parlons donc des plaisirs sensuels qui ne peuvent nuire ni à vous ni à autrui; ce sont les seules fleurs qu'un vrai sage puisse se permettre de cueillir.
« Si vous adoptez ce principe, voilà déjà une foule de désirs réprimés et de plaisirs bannis : êles-vous assez certain de la réaUté, de la durée de ceux qui restent, pour en faire quelque chose de plus qu'un amusement, et voudrcz-vous fonder votre bonheur sur cette base légère ?
« Pouvez -vous d'ailleurs en faire un système général, lorsque tous les hommes diffèrent d'opinion sur ce qu'on peut appeler plaisir?
«L'ambre choquerait l'odorat d'un Hotlentot; la graisse dont il se frotte soulèverait votre cœur; les savants accords de l'Italie feraient dormir les Chinois, dont la musique bruyante étourdirait vos oreilles délicates ; les mets recherchés qui aiguillonnent votre appétit, ne tentent pas le cultivateur frugal.
« Combien de gens n'avez-vous pas vus qui ne peuvent supporter ni le vin ni les liqueurs? Le peintre Nicias, plus occupé de son art que de sa table, demandait à ses esclaves s'il avait dîné.
« Le roi des Scythes, Athéas, ayant entendu le célèbre joueur de flûte Isménias, qu'il avait fait prisonnier, dit qu'il préférait à cette musique le hennissement de son cheval.
o Un Lacédémonien, assistant au spectacle d'Athènes, étonné du travail que tant d'hommes s'imposaient pour un jeu, disait que c'était un plaisir acheté mille fois trop cher.
« Non^seulement on n'est pas d'accord sur la réalité, sur l'intensité des plaisirs, mais ceux mêmes qui les goûtent le plus s'en lassent, et veulent sans cesse les varier et en trouver de nouveaux. La beauté verserait-elle tant de larmes, et l'amour connaitrait-il l'inconstance, si l'on ne se blasait pas promptement sur le plus vif de tous les plaisirs?
« Nous sommes donc forcés, par l'imperfection des voluptés, à en chercher, à en imaginer d'autres. Alors ne voyezvous pas l'épuisement des fortunes, les progrès du luxe, les raffinements de la mollesse, la corruption du goût et des mœurs ?
« Forcés de réveiller nos désirs, pour saisir un bonheur qui nous échappe, rien ne nous coûte, aucun sacrifice ne nous arrête; l'amour devient, comme l'appelait Platon, «n en^repreneur de toutes choses.
« Le proverbe grec se vérifie : « La bourse des amoureux n'est plus fermée qu'avec une feuille de porreau. »
« Pour entasser des plaisirs il faut conquérir des richesses. Aussi Cratès s'écriait, en prévoyant les suites funestes du luxe : « Garde-toi de nous jeter dans la sédition civile, en ajoutant « un plat à la lentille! »
« Et on voyait à Thèbes une colonne brisée sur laquelle on avait gravé des malédictions contre le roi Menés, qui avait introduit le luxe et les voluptés en Egypte.
« De bonne foi, peut-oii fonder le souverain bien sur des
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plaisirs qui causent tant d'ennuis lorsqu'ils sont bornés, et tant de maux et de désordres si on les multiplie?
« Avouez donc, mon cherDamon, une erreur qui vous plaît, mais que vous ne pouvez soutenir ; et convenez qu'Aristippe, dont vous suivez imprudemment les leçons, ne mérite pas le nom de sage quand il place le bongeur sur les ailes de ces volages plaisirs.
« Votre premier maître, Épicure, n'ignorait aucune de ces vérités ; il savait que le désir satisfait se change en dégoût, et le désir réprimé, en douleur ; aussi son vrai système était rigoureux dans la pratique, quoiqu'il parût relâché dans sa théorie.
« 11 voulait qu'on travaillât sans cesse à diminuer ses désirs et ses besoins, à vivre de peu, à se contenter de tout, à se mettre ainsi à l'abri de l'ennui, du dégoût, du repentir. Il plaçait bien le bonheur dans la volupté ; mais ce qu'il appelait volupté était l'état d'indifférence où l'homme se trouve, lorsqu'il est, à la fois, sans plaisir et sans douleur.
« Ainsi il conduisait son sage par une route plus fleurie, et par des préceptes plus riants et plus doux, à la même impassibilité que vous reprochez aux stoïciens. Elle était même plus complète, puisqu'il prolongeait notre indiflérence dans l'avenir en nous ôtant toute crainte des dieux.
« Vous serez forcé de convenir que j'ai fidèlement développé sa doctrine: qu'en dites-vous, Damon? Nous vanterez-vous encore ce bien suprême, cet état d'inertie des sens, de sommeil de l'àme, et nous ferez-vous croire que cette félicité insensible et passive est le vrai bonheur?
a Je suppose même qu'on adoptât cette étrange définition du souverain bien : voici la conséquence que nous serions contraints d'en tirer; c'est que l'homme, pour être heureux, doit cesser de vivre.
« Car, si le bonheur consiste uniquement dans la privation des souffrances, notre vie étant un mélange continuel de plaisir et de douleur, le vrai bonheur est incompatible avec
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l'existence, et le philosophe indien avait alors raison de dire : « Il vaut mieux être en repos qu'en mouvement; il vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis, et dormir que veiller; enfin la mort, plus douce que le sommeil, est préférable à tout. »
« Voyez à quelle funeste conclusion nous mène votre déplorable système ! »
« Je l'avoue, répondit Damon, vous nous avez vaincus tous deux ; mais n'est-ce pas une triste victoire, puisqu'elle détruit nos illusions sans les remplacer? Vous ne trouvez le bonheur ni dans la sublime vertu de Zenon, ni dans la séduisante volupté d'Aristippe, ni dans la tranquille inaction et la paisible privation de douleur d'Épicure : nous devons donc renoncer à être heureux; et le souverain bien, digne objet des vœux de la sagesse et des études de la philosophie, ne se trouve nulle part, et n'est qu'une chimère? »
« Rassurez-vous, reprit Cléon ; mon intention n'est pas de vous faire renoncer au bonheur ; je veux, au contraire, vous y conduire; et savez-vous quels sont mes deux guides? Je vais vous surprendre, ce sera le plaisir et la vertu réunis. Leur séparation cause toutes nos peines, leur réunion peut seule faire notre félicité. Vos philosophes les regardent comme incompatibles, et moi, je les crois tellement inséparables, que je ne conçois pas qu'on puisse être heureux par un plaisir sans vertu, ni par une vertu sans plaisir.
« Je vous parle de bonheur et non de souverain bien. Cette dernière expression est trop forte pour l'homme ; il est imparfait, et ne peut jouir sur la terre d'une félicité parfaite; il ne la trouverait que dans le ciel, en s'unissant à la source divine de toute perfection. On ne peut dans cette vie, composée d'esprit et de matière, embrasser qu'une image de ce bonheur parfait ; mais il faut que cette image soit au moins ressemblante. C'est donc en soumettant nos sens à notre âme et le plaisir à la vertu , que nous pouvons imiter cette sublime alliance que nous devons espérer, et approcher de
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la vraie félicité autant que le comporte l'humaine faiblesse.
« La nature a tout disposé pour faciliter cette union désirable ; il est inconcevable que nos passions et nos erreurs nous aveuglent assez pour ne pas être frappés d'une vérité si évidente; moi-même je l'ai trop longtemps méconnue. Un vrai sage m'a ouvert les yeux, et je veux, comme lui, vous initier à ce doux mystère qui doit vous conduire à la vertu sur les pas du plaisir.
« Le principe fondamental sur lequel repose notre doctrine est celui-ci : premièrement, il n'est pas un vrai plaisir pour les sens qui ne fasse sentir à l'àme une douce émotion ; l'àme est également sensible aux douleurs du corps.
« Secondement, toute vertu, en donnant à l'àme une jouissance qui lui est propre, donne aussi une émotion agréable et du plaisir à nos sens ; et la souffrance que l'àme reçoit par le vice, par le crime, par les passions funestes, se communique également à nos sens.
« Troisièmement, le bonheur consiste dans l'état de plaisir de l'àme et du corps, et dans l'absence de la douleur pour tous deux.
« Quatrièmement, la sagesse a pour but de chercher le vrai plaisir, d'éviter ou d'alléger la douleur, et de rendre le bienêtre de l'àme et du corps aussi parlait et aussi constant que le permet l'humaine nature.
« Cinquièmement, lorsque le plaisir ne s'accorde pas avec la vertu, la douleur est plus forte que la jouissance ; et lorsque la vertu est unie au plaisir, la jouissance l'emporte sur la douleur.
« Sixièmement, la vraie philosophie, que l'appelle la. gaie science, nous donne les règles à suivre pour distinguer la vérité de l'erreur, les vraies voluptés des jouissances trompeuses, les penchants dangereux des penchants utiles. Elle nous conduit, par la sagesse, au vrai plaisir, c'est-à-dire, au bien-être de l'àme et du corps.
« Après la discussion qui vient d'avoir lieu entre nous, peu
de mois me suffiront pour vous prouver la vérité de ce qui peut vous paraître encore douteux dans cette doctrine. D'abord, je n'ai pas besoin de vous répéter tout ce que les moralistes, et votre Épicure lui-même, vous ont dit de la satiété et de la souffrance que donne au corps le plaisir pris avec excès, ou contraire aux lois et à l'honneur.
« Vous conviendrez facilement que la satiété des sens donne à l'àme de l'ennui; que, si le corps est malade d'excès, l'àme s'inquiète et se tourmente; et qu'enfin, si la volupté illicite vous fait éprouver la rigueur des lois et de l'opinion, l'àme est triste, confuse et souffrante.
« Ainsi, je crois que nous sommes déjà d'accord sur les premiers principes que j'ai exposés, et dont la conséquence vous conduit à reconnaître la nécessité de ne goûter que des plaisirs permis, et d'en jouir avec modération et tempérance.
« Venons à ce qui concerne l'àme ; car c'est là que gît la difficulté, et c'est le sujet sur lequel mon opinion diffère le plus des vôtres.
« L'àme a des plaisirs qui lui sont propres, et, comme ceux du corps, ils sont bons ou mauvais, utiles ou dangereux, honnêtes ou vicieux.
« Si elle trouve des jouissances dans la justice, le courage, la générosité, la clémence, la franchise, la bonté, l'amour légitime et l'amitié, elle en éprouve aussi par l'orgueil, la colère, la vengeance, l'avarice, et par l'amour le plus coupable.
« Je ne ferais que copier les écrits des sages de toutes les sectes, si je m'attachais longuement à vous prouver que les jouissances vertueuses de l'àme sont pures, délicieuses, exemptes de toutes craintes, et n'ont d'autre mélange de douleur que celui du léger effort qu'elle doit faire et répéter, pour résister aux penchants funestes; effort qui se paie de luimême par l'estime des autres et de soi, et par l'espoir fondé de devenir digne de s'allier un jour à la source divine du bonheur suprême.
« Il est encore plus évident pour vous que l'àme, loin d'être
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heureuse en cédant aux penchants coupables dont j'ai fait tout à l'heure l'énumération, est punie de ces dangereux plaisirs, par la honte, par le blâme, par l'inimitié, par l'humiliation qu'entraîne la fausseté, et par les tourments inévitables que donnent le repentir et la crainte des vengeances humaines et célestes.
« Auisi on est forcé de convenir que l'àme, pour l'intérêt de son bonheur présent et à venir, ne doit se hvrer qu'aux plaisirs qu'approuve la vertu, et qu'elle doit éviter ceux qui sont incompatibles avec la sagesse.
« Mais je vais plus loin, et je crois pouvoir vous démontrer que l'àme, qui s'écarte de la vertu, communique aux sens ses douleurs, et prive le corps de tout vrai plaisir.
« Vous savez déjà que l'àme, affranchie des règles de la tempérance, pousse le corps aux excès; et vous êtes convenus que les plaisirs désordonnés faisaient éprouver au corps plus de peines que de voluptés, et lui donnaient de longues douleurs pour de courts plaisirs ; mais, en ne considérant même que les erreurs de l'âme qui vous semblent avoir moins de rapports avec les sens, voyez quels funestes effets elles produisent sur eux.
« Regardez ce tyran cruel qui, dans son lit, voit des ombres et leurs vengeurs, des complots et des poignards ; cet autre que l'ivresse a rendu furieux ; cet ambitieux que l'envie maigrit et dévore ; cet avare qui jaunit de privations, près d'un trésor qu'il tremble de perdre ; ce débauché qui se glisse dans l'ombre, qui fuit les regards de la vertu, les pleurs de l'innocence et la sévérité des lois ; ce fourbe et ce lâche qui frémissent au moindre mot, et redoutent à chaque instant la main qui les démasque et la parole qui les insulte. Considérez leur agitation, leur trouble, leur rougeur, leur tremblement, leur pâleur, et vous serez convaincus que la douleur de ràmc coule dans toutes les veines du corps, s'imprime dans tous ses nerfs, se grave sur tous ses muscles.
« Il ne me reste plus à présent qu'à vous faire connaître
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une autre vérité, selon moi, tout aussi évidente; c'est que le plaisir de l'àme se fait sentir par le corps, et lui donne même des plaisirs nouveaux.
« En suivant la même méthode, j'éviterai les longueurs, et je ne m'attacherai pas à vous rappeler que l'àme vertueuse, en forçant le corps à la tempérance, lui paie les privations légères qu'elle lui impose, par des plaisirs réels et constants; elle le met à l'abri des maladies et de la satiété; elle aiguillonne ses appétits, elle augmente ses forces, elle calme ses agitations, elle l'exempte de toute crainte.
« Vous croirez moins facilement peut-être que les jouissances purement spirituelles de l'àme se communiquent aux sens, et que le courage, la justice, la générosité, la bienveillance, fassent goûter au corps quelques plaisirs, et même des plaisirs plus doux que ceux qu'il se donne lui-même?
« C'est ici que les stoïciens m'attendent; ils vont me demander si je crois que Régulus trouvait du plaisir dans les supplices de Carthage, et d'Assas sous les baïonnetles des Prussiens... Je répondrai, sans hésiter, que rien n'est plus vrai.
« Eh quoi ! lorsqu'au spectacle vous assistez à une action qui n'est qu'un jeu, à des catastrophes qui ne sont que des fictions, ne sentez-vous pas couler de douces larmes, n'éprouvez-vous pas l'enthousiasme sublime qu'inspirent le courage bravant la mort et la tyrannie, le dévouement se condamnant à tous les sacrifices, la vertu triomphant de la passion, la clémence surmontant la colère, et forçant la haine à l'admiration? Et, lorsqu'on vous raconte un trait de piété filiale, d'héroïsme maternel, de bienfaisance modeste et cachée, ne sentez-vous pas un doux saisissement, une volupté délicieuse? Le battement de votre cœur, la couleur de votre teint, l'humidité de vos paupières, n'attestent-ils pas le plaisir que vous éprouvez? Et quand, au lieu d'une fiction, c'est une réalité; quand vous n'êtes plus le spectateur, mais l'auteur même et le héros ; lorsque la vertu brille de tout son éclat,