OL LA GAIE SCIENCE
non plus sur un théâtre, mais dans votre àme, vous croyez que vous n'éprouveriez pas un plaisir plus vif, une émotion plus forte, un bonheur plus grand?
« Non, c'est impossible ; vous pensez comme moi, je le lis dans vos yeux, et vous êtes convaincus que les jouissances spirituelles de l'àme donnent aux sens mêmes les plaisirs les plus parfaits qu'ils puissent goûter, et qu'elles doivent par conséquent être le premier but de nos vœux, de nos efforts et de nos désirs.
« Vous voyez, mes amis, le but où je voulais vous amener ; et, si vous êtes d'accord avec moi sur les principes que j'ai exposés, vous adopterez la doctrine du vrai plaisir, qui peut seule mener à la sagesse et au bonheur. Ne soyons pas injustes pour les dieux; nous leur devons une éternelle reconnaissance, puisqu'ils ont lié notre naissance au plaisir, notre vie aux jouissances, et notre félicité à la vertu.
« Considérons le monde comme le temple du bonheur. Dans une première enceinte nous entendons des concerts mélodieux ; nous voyons des fleurs charmantes, des fruits délicieux; nous trouvons des tables délicatement servies; l'air est embaumé de parfums ; une foule de jeunes beautés nous invitent à la danse, aux chants, à l'amour ; les gazons nous offrent leur duvet, les arbres leurs ombrages, la vigne son nectar; l'imagination ajoute à toutes ces jouissances tout ce qu'inventent les talents, Tindustrie elles arts.
« Un grand nombre d'hommes s'arrêtent dans ce séjour, et se livrent sans mesure et sans prudence à tous ces plaisirs, qu'ils prennent pour le bien suprême ; bientôt ils s'égarent, s'épuisent, se querellent, se combattent, et sortent malheureux et découragés.
« D'autres, méfiants, sombres, systématiques, orgueilleux ou fanatiques, méprisent tous ces objets séduisants, tous ces riants spectacles; ils s'en éloignent avec ingratitude, oublient que ce sont des présents de la Divinité; ils quittent le temple, et s'enfoncent dans de tristes déserts.
iSlîi LE VRAI PLAISIR.
« Un petit nombre d'hommes plus sensés goûtent en riant, mais avec modération, ces voluptés que le ciel leur envoie pour satisfaire aux besoins de la nature, pour contenter l'utile curiosité de leur esprit; ils en jouissent en admirant la prodigue bonté des dieux, l'harmonie et la variété infinie de leurs ouvrages ; mais ils sont loin de regarder ces voluptés fragiles, ces amusements légers, comme l'essence de leur bonheur et le terme de leur voyage ; leur âme, cherchant d'autres plaisirs, les conduit dans une autre enceinte.
« Là, ils éprouvent des penchants plus forts, de plus profondes émotions; toutes les vertus, toutes les passions viennent à leur rencontre. Une trop grande partie d'entre eux se laisse séduire par la fausse gloire, par l'orgueil, par l'amour de la puissance et des richesses ; l'envie, la haine et la discorde les entraînent; ils sortent égarés, malheureux, et ne peuvent plus jouir des plaisirs mêmes qu'ils avaient goûtés dans la première enceinte ; ils fuient et vont se perdre dans le néant et dans le malheur.
« Les vrais sages, entin, soutenus par leur courage et guidés par les vrais plaisirs, évitent ces passions funestes ; ils acceptent les palmes de la vraie gloire, les dons de la fortune probe, si le hasard la leur présente, et ils se hàlent d'entrer dans le sanctuaire du vrai plaisir : ils y arrivent et y sont reçus par la justice, la tempérance, la modestie, la bienveillance, l'amour légitime, la constante amitié, la sagesse laborieuse et la douce gaîté.
« Tout est simple, noble, naturel, frugal dans ce lieu ; on y respire un air pur, on n'y éprouve que de douces émotions; la santé s'y maintient dans sn force, par la sobriété ; le contentement intérieur y rend l'iiumeur égale et gaie; on y est indulgent, parce qu'on s'y rappelle les obstacles et les diflicultés du voyage, et les erreurs dans lesquelles on est tombé. Les sages ont placé au fond du sanctuaire le plaisir couronné par la vertu, qui lui montre dans le ciel l'image du vrai bonheur.
DE l'amitié. 125
« Ces sages modestes se promènent souvent dans les autres enceintes ; c'est en modérant les désirs qu'ils augmentent le charme des voluptés ; ils jouissent de celles qui leur sont permises, sans y attacher d'autre prix qu'à des amusements utiles autant qu'agréables, et rentrent promptemeni dans l'enceinte sacrée, où ils s'occupent sans cesse à perfectionner leur âme pour augmenter leur bonheur. Ils aiment leurs semblables; ils éclairent ceux qui les suivent, et plaignent ceux qui s'égarent. Voilà les hommes qui, par ma voix, vous invitent à embrasser comme eux la philosophie du plaisir. »
Lorsque Cléon eut fini de parler, nous l'embrassâmes tous deux, et je lui dis : « Vous nous avez convertis, nous sommes vos disciples ; nous apprendrons avec vous la gaie science, la vraie philosophie. Vos plaisirs nous expliquent le secret de vos vertus et de votre bonheur. »
Aristote disait souvent : « 0 mes amis ! il n'y a plus d'amis; » et Caton prétendait « qu'il fallait tant de choses pour faire un ami, que celte rencontre ne se trouvait pas en trois siècles. »
Un jeune soldat persan venait de se couvrir de gloire en gagnant le prix de la course avec un superbe cheval ; Cyrus lui demanda « s'il consentirait à lui céder ce cheval pour son royaume. Non, seigneur, lui répondit le soldat; mais pour un ami véritable, si vous pouvez me le trouver. »
Tout ceci prouve que les anciens croyaient avoir peu d'amis, et qu'ils sentaient le prix et la rareté de l'amitié.
Nous ne sommes assurément pas comme eux ; non-seulement nous avons des amis en foule, et nous en trouvons partout, mais il n'y a pas même de nom plus prodigué, plus prostitué que celui d'ami ; il devient souvent dans notre langue un terme de familiarité ou de mépris. « Mon ami, dit-on à un
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postillon, je te donne un écu si tu me mènes en une heure à Versailles. — Mon ami, dit un passant à un polisson, vous irez au corps-de-garde si vous faites du train. — Mon ami, dit un juge à un fripon, vous êtes acquitté cette fois faute de preuves ; mais, si vous continuez, vous serez pendu. »
Que de méprises sur ce mot d'ami ! combien de maris appellent leur ami l'ami de leur femme ! combien d'amis de la maison répandent dans la maison de discordes et d'inimitiés! combien de gens donnent le titre d'ami aux compagnons de leurs débauches, aux complices de leurs intrigues et aux rivaux de leur ambition ! et ceux mêmes qui ne font pas un usage si bas de cette expression, à quel point étrange ils dénaturent son véritable sens !
N'entendcz-vous pas souvent un homme, pour alïlrmer une nouvelle, dire :« Je la tiens d'un de mes amis que je connais beaucoup? »
Un jour, au Palais-Royal, le chevalier de Coigny avait gagné 1 ,500 louis qu'il tenait dans un chapeau ; quelqu'un s'approche, et lui dit : «Mon cher ami, de grâce, prêtez moi cent louis. — Je le veux bien, mon cher ami, répondit le chevalier, pourvu que vous me disiez comment je m'appelle. » L'autre, demeurant sans réponse à cette question : « Vous voyez bien, mon cher ami, reprit le chevalier, que vous seriez trop embarrassé pour trouver le moyen de me rendre ces cent louis si je vous les prêtais. »
Une dame dit assez ordinairement à son portier : « J'ai la migraine, ne laissez entrer que mes amis. » Et la hste est presque toujours d'une trentaiiie de personnes.
Gomment est-il possible que l'usage se soit établi de profaner ainsi un nom si sacré? Est-ce la politesse qui veut qu'on flatte tout le monde, en honorant de simples liaisons du titre d'amitié?
Est-ce pauvreté de notre langue, et manquc-t-elle de termes pour exprimer les différents degrés de connaissance ou d'estime?
Je ne sais, mais cet abus m'a toujours révolté, peut-être parce qu'il outrage la sainteté d'un sentiment qui est l'objet de mon culte particulier.
Quoique les anciens fussent plus graves que nous, tout me porte à croire qu'ils abusaient encore assez du nom d'amis pour donner lieu à des erreurs, selon moi, très-marquantes; et lorsque Bias, un des sept sages de la Grèce, disait : « Qu'il fallait beaucoup de prudence en amitié, et qu'il était nécessaire d'aimer ses amis comme si on devait les haïr un jour; » il est clair que ce Grec parlait de ces amis de société, de ces compagnons de plaisir, de ces associés d'affaires, dont le moindre accident peut changer le cœur et rompre les liens.
Socrate pensait un peu mieux lorsqu'il répondait à ceux qui trouvaient sa maison trop petite : « Plût à Dieu qu'elle fût toujours pleine de vrais amis ! » Socrate savait que l'on ne pouvait en avoir beaucoup ; c'était approcher de la vérité, mais non pas l'atteindre. L'amitié est un si grand bien, qu'un seul et véritable ami est un trésor inappréciable ; on le cherche toute la vie, et souvent sans pouvoir le trouver.
Comment se fait-il donc que tant de gens croient en avoir plusieurs?
Avouons que tous ceux qui parlent de leurs amis n'en ont jamais eu un véritable. Montaigne avait raison lorsqu'il disait : « C'est un assez grand miracle que de se doubler; n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. » Ils ne savent pas quel accord de sentiment, quelle conformité de caractère, quelle abnégation de soi-même sont nécessaires pour constituer une vraie amitié, pour qu'on puisse dire de son ami, comme Montaigne en parlant de La Boëtie : « Ma volonté fut plongée dans la sienne et la sienne dans la mienne; il y avait si totale union entre nous, qu'on ne pouvait plus distinguer la cousture. Savez-vous pourquoi je l'aimois? parce que c'étoit moi, parce que c'était lui; je me serois plutôt fié de moi à lui qu'à moi-même. »
Une telle amitié peut, elle seule, se peindre; l'esprit ne sau-
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rait ni l'imaginer ni l'imiter ; c'est le mariage des âmes ; c'est plus, c'est mieux que de l'amour : il s'affaiblit par la jouissance, elle s'accroît par le bonheur ; elle est le bonheur luimême et la volupté pure.
Ennius disait que « sans cette amitié il n'y avait point de vie vivante [vita vitalis). » En effet, est-ce vivre que n'avoir pas un être qui s'afflige avec vous, qui jouisse avec vous, qui reçoive tous vos secrets , qui vous confie tous les siens, et qui vous serve de support pour lutter contre les caprices du sort, les vicissitudes de la fortune, et contre les coups inévitables du temps?
Cicéron définit l'amitié tin accord parfait des choses divines et humaines , accompagné de bienveillance et de tendresse. «Parmi les présents, dit-il, que les Dieux ont faits à l'homme, les uns préfèrent les richesses, les autres la santé ; ceux-là les honneurs et la gloire, d'autres les voluptés : tous ces biens sont passagers et périssables : ceux qui placent le souverain bien dans la vertu pensent mieux ; mais la vertu elle-même contient et produit l'amitié, qui ne pourrait exister sans elle. » L'envie flétrit la gloire, l'intrigue enlève les places; un orage politique renverse la fortune, le plus léger accident détruit la santé : l'amitié offre des biens plus solides et plus universels ; on la retrouve partout : nulle part elle n'est étrangère , jamais hors de saison , jamais importune ; elle rend les prospérités plus complètes et les malheurs plus supportables.
Il n'est aucun homme doué d'une âme qui ne sente combien ces éloges de l'amitié sont vrais. Chacun éprouve que l'amitié est le premier besoin du cœur ; personne ne croit jamais pouvoir s'en passer. Scipion pensait que « Timon le misanthrope lui-môme, qui haïssait tous les hommes, devait désirer d'en trouver un qui partageât son opinion et qui pût haïr avec lui.» Architas, de Tarente, croyait « qu'un homme auquel il serait permis de s'élever jusqu'au ciel et de voir tous les chefsd'œuvre de la Divinité, tous les secrets de la nature, s'en-
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nuierait de cette contemplation s'il n'avait pas un ami pour causer avec lui de ces merveilles. » C'est donc un fait incontestable que tout homme honore et cherche l'amitié.
Examinons donc pourquoi ce bien , si universellement désiré, est si rarement obtenu. Ne serait-ce pas, comme l'a dit le philosophe Diderot , « parce que tout le monde veut avoir des amis et que personne ne veut l'être ? »
Pour obtenir ce bonheur que promet l'amitié, il faut le mériter en travaillant à devenir vertueux ; car les anciens ont raison, « sans vertu il ne peut exister d'amitié. »
Que voulez-vous lorsque vous cherchez un ami ? Vous espérez d'abord trouver un homme dont vous puissiez admirer et aimer les bonnes qualités, et dont vous devez partager la bonne ou mauvaise fortune : or, est-il possible d'admirer un homme sans élévation, sans délicatesse? pouvez-vous aimer une personne dépourvue de solidité dans le jugement, de constance dans les affections, de franchise dans l'esprit, d'égahté dans l'humeur?
Vous voulez que votre ami vous garantisse contre vos faiblesses, il faut donc qu'il soit fort ; vous lui confierez des secrets, il faut donc qu'il soit probe, discret et sur.
Voyez, en peu de mots , combien de vertus vous désirez à un homme pour en faire votre ami, et soyez convaincu que cet homme , s'il existe, exigera de vous les mêmes quahtés pour vous accorder son amitié.
On ne peut s'attendre, il est vrai, à trouver toutes les vertus réunies dans une créature humaine ; le vouloir, ce serait faire de l'amitié une chimère; mais il est évident qu'il faut au moins posséder les principales pour être digne d'éprouver et d'inspirer ce sentiment : c'est pour cela qu'un tel bonheur a toujoui-s été si rare, et qu'il faut des siècles pour trouver des Orestes et des Pylades, des Lélius et des Scipions, des Henris IV et des Sullys.
Si vous donniez , au lieu de la vertu , l'intérêt pour base à l'amitié, vous obtiendriez toutes les amitiés vulgaires qui peu-
J28 DE l'amitié.
vent amuser l'esprit, mais qui trompent le cœur et qui ne le remplissent jamais.
C'est avec de tels amis qu'on se trouve en foule dans la bonne fortune, et en solitude dans l'adversité.
Vous n'avez pas même le droit de vous en plaindre. Éliezvous unis par l'intérêt ? l'intérêt a cessé, le contrat est rompu ; l'étiez- vous par les plaisirs? l'âge arrive et le charme cesse: est-ce une amitié de parti? la position change et l'opinion vous divise. La légèreté peut-elle s'appuyer sur la légèreté?
Lucilius écrivait à Sénèque que l'homme chargé de sa lettre était son ami, et il recommandait en même temps de ne pas s'ouvrir à lui sur ses affaires. Sénèque lui répondit : « Mon cher Lucilius , en usant d'une telle réserve avec cet homme, c'est dire dans la même lettre qu'il est votre ami et qu'il ne l'est pas : ainsi le mot d'ami n'est, dans votre bouche, qu'une expression banale, comme le titre d'homme de bien pour les candidats, et celui de citoyen pour le premier venu dont on ne se rappelle pas le nom. » Il disait bien ; c'est étrangement s'abuser que de croire que l'amitié peut exister, et n'être pas accompagnée d'une confiance sans réserve.
En amitié il y a donc deux biens principaux : le premier , c'est d'aimer ; le second, de se confier. Pour jouir de ces deux biens, vous comprenez ce qu'il faut : bonté, pour aimer; estime, pour avoir confiance.
« Je vais, comme disait un ancien, vous donner, pour arriver à ce bonheur suprême, un charme tout puissant, sans filtre et sans magie : travaillez à être content de vous-même , et vous trouverez un ami dont vous serez content; aimez et vous serez aimé. »
Après avoir vu combien on a dénaturé le nom d'ami, après avoir défini la véritable amitié, et cherché les moyens de posséder ce bien si précieux, il est encore une question trèsintéressante à examiner, d'autant qu'elle a été traitée trèsdiversement par les auteurs qui ont le mieux écrit sur l'amitié.
Est-ce chez les hommes ou chez les femmes qu'on peut
DE l'amitié 429
avoir l'espérance de trouver ce sentiment fort et délicat , ce charme de la vie qui console des peines et double le bonheur? S'il suffisait de choisir le sexe le plus sensible pour décider lequel doit être le plus susceptible d'amitié, le doute ne serait pas possible; les femmes ont certainement une sensibilité plus délicate et plus exquise que les hommes : elles n'ont que deux affaires dans le monde, c'est de plaire et d'aimer ; pour elles, les choses ne sont rien, les personnes sont tout ; et leurs opinions mêmes ne sont que la suite de leurs sentiments.
Mais il arrive précisément que, de ces deux occupations de leur vie, l'une nuit souvent à l'autre : le désir constant de plaire les empêche de s'aimer entre elles ; leur perpétuelle rivalité est un obstacle à leur amitié : elles ont des confidentes, mais rarement des amies.
Les hommes ne sont rivaux que dans certaines circonstances; la rivahté des femmes est générale, et presque perpétuelle : aussi, quand l'histoire immortalise tant de mères courageuses, de filles dévouées et d'épouses héroïques, on n'y trouve pas un trait qui célèbre l'amitié de deux femmes. Montaigne avait tort d'en conclure que « les femmes ne pouvaient avoir d'amitié; il prétendait que la nature avait créé ces charmantes fleurs pour le repos, et qu'elle ne les destinait qu'à orner doucement le parterre de la vie ; tandis que les hommes, semblables à des chênes robustes, mais élevés, avaient besoin de s'appuyer l'un sur l'autre, pour résister aux orages qui les battaient sans cesse. »
Notre bon philosophe se trompait. C'est certainement le sexe le plus fort, le plus ambitieux, le plus occupé, qui pourrait se passer le plus aisément d'amitié ; tandis qu'elle est un besoin pour le sexe le plus faible et le plus sensible.
L'amitié d'une femme pour un homme, c'ei-t l'amitié parfaite, c'est le plus doux lien de la vie, le plus désintéressé, le plus exempt de rivalités et d'orages.
Ce que l'amitié exige par-dessus tout, c'est « la fusion de deux volontés en une, qui ne fasse qu'une vie pour deux êtres; »
130 DE l'àmour.
c'est l'abnégation de toute inégalité de rang, de fortune et de talents, c'est le consentement mutuel à efTacer Tinfériorité de son ami, ou à jouir de sa supériorité.
Cet acquiescement à une complète égalité , cet entier abandon d'amour-propre , est une grande difficulté entre deux hommes, une grande impossibilité entre deux femmes , une jouissance réelle et un doux échange plutôt qu'un sacrilice entre un homme et une femme.
Voyez avec quelle délicatesse ce sexe charmant compatit à nos faiblesses , nous révèle nos défauts , devine nos plus secrètes pensées, vole au-devant des plus timides besoins de nos âmes ; et vous direz, comme Thomas et comme moi , que , « s'il est utile d'avoir pour ami un homme pour de grandes occasions, il faut désirer l'amitié d'une femme pour le bonheur de tous les jours. »
Il est difticile de dire quelque chose de nouveau sur ce vieil enfant, le plus ancien des dieux, et le seul peut-être que les révolutions de la terre et les changements opérés dans nos religions n'aient jamais pu priver de ses honneurs divins et de ses autels. Ceux mêmes qui regardaient comme un sacrilège de lui laisser une place parmi les dieux, le mettent au nombre des démons les plus malins et les plus dangereux; et je ne sais s'il s'en rencontre beaucoup qui, sous cette forme même, aient pu se défendre de l'adorer parfois, et de brûler pour lui le môme encens qu'il recevait jadis dans le ciel.
Tout le monde parle de l'amour; il n'est personne qui puisse se vanter de n'avoir pas éprouvé sa puissance, et peu lui ont résisté. Mais s'il est difficile de l'éviter, il l'est encore plus de le peindre et de le bien connaître, et La Fontaine a dit avec raison :
Tout est mystère dans l'amour :
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance ; Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour Que d'épuiser cette science.
Hésiode avait raison de donner à l'amour le titre de créateur. C'est un esprit céleste, un feu divin qui anime toute la nature ; il la fait sortir du chaos, il en dissipe les ténèbres, il en unit les éléments ; attraction pour les parties de la matière, plaisir pour les animaux, sentiment passionné pour l'homme, il attire, approche, enflamme, il vivifie tout, fait connaître les accords, inspire l'harmonie, conserve les. êtres, les reproduit, les multiplie, et semble être à la fois le lien, le charme et l'àme du monde.
Mais cet esprit universel, répandu partout, prend autant de formes diverses que les corps organisés qu'il pénètre; il change d'apparence suivant les lieux qu'il parcourt, les temps qu'il traverse, les cœurs qu'il brûle ; et c'est ce qui rend ce Protée si difficile à saisir et à peindre.
Nous le connaissons tous, non tel qu'il est, mais tel que nous sommes; et nous voyons, non pas lui, mais la forme qu'il prend pour nous plaire, et qu'il juge, d'après nos désirs, la plus propre à nous subjuguer.
L'amour est à tel point notre maître, il nous rappelle si complètement, si exclusivement tout ce qui fait notre bonheur, que nous avons donné son nom à chacune de nos passions, aux plus nobles comme aux plus basses, aux plus mondaines comme aux plus saintes ; ainsi nous sommes tour à tour entraînés par l'amour des plaisirs, par l'amour de la gloire, par l'amour de la fortune; l'amour conjugal, paternel, filial, fra^ ternel, assurent notre félicité; nous nous vantons de notre amour pour le prince et pour la patrie; la vertu nous fait un devoir de l'amour pour notre prochain; enfin c'est l'amour pour Dieu même qui peut seul nous donner l'idée et l'espoir d'un bonheur éternel.
Tous ces amours, si différents entre eux, prouvent seule-
132 DE l'amolr.
ment une grande vérité , c'est que tout esi amour pour l'homme, et qu'il ne vit que pour aimer. Je ne veux vous parler aujourd'hui que du seul amour qui unit les deux moitiés du genre humain, de celui qui soumet la force à l'empire de la grâce et de la beauté.
L'homme est un être composé, un être double, ta la fois intellectuel et matériel ; certaines passions gouvernent nos sens, et d'autres notre âme ; la seule qui s'empare à la fois de notre cœur et de notre corps, c'est l'amour; il enivre nos sens, il attendrit, il brûle nos âmes, il s'empare de toute notre existence. Cependant il ne veut pas constamment, il ne peut pas toujours remporter cette double victoire; souvent il ne fait qu'allumer nos désirs et nous enchaîner dans les bras de la volupté ; plus rarement il se contente de l'union des âmes et des feux d'une tendresse chaste et pure. Ses formes sont si variées, suivant le but qu'il se propose, qu'on peut dire que ce sont différents amours.
Le plus connu, le plus fêté, le moins pur, le plus vulgaire, c'est V amour-plaisir; c'est celui qu'on nous représente enfant, aveugle, armé d'un arc et d'un flambeau; c'est le fils de la beauté, le frère des grâces : célèbre par ses jeux, ses caprices, ses fureurs, son inconstance, ses crimes, c'est lui qui fait payer des instants de volupté par des siècles de malheur; c'est lui qui fait périr Thésée, qui livre Hercule aux flammes, qui arme la Grèce, qui cause la ruine de Troie. Il place des courtisanes sur le trône, il égare les sages de la Grèce, et leur fait outrager la nature. Il érige ta sa mère des autels sous le nom de Vénus facile: il force Antoine ta sacrifier sa gloire, la liberté de Rome, et les richesses de l'Orient, aux baisers de Cléoptàlre; il préside aux orgies sanglantes de Néron ; Messaline lui doit sa honteuse célébrité ; il Ctiche sous ses fleurs et ses guirlandes les poignards de Médicis.
Rien n'est plus séduisant, rien n'est plus terrible que ce dieu. L'espérance le précède, la volupté l'accompagne; mais il est suivi par la jalousie, par la haine ; et la folie, qui la
DE l'amour. 13Ô
guide, le conduit presque toujours dans un lieu aride et désert, où l'on ne rencontre que les tristes regrets, le remords cruel, et l'éternel et pale ennui.
Lorsque cet amour, sans se montrer si redoutable, effleure seulement de jeunes cœurs avec les moins aiguës de ses flèches, il fait craindre des malheurs plus supportables; mais sa flamme vive et légère ne laisse qu'entrevoir le bonheur ; elle s'éteint aussi promptement qu'elle s'allume, et ne se fait pas sentir jusqu'au cœur.
Cet amour ne mérite pas le nom qu'il usurpe : c'est pourtant celui qu'on éprouve le plus généralement, quoiqu'on n'ose pas l'avouer ; et surtout de nos jours, lorsqu'on invoque l'amour, on n'adore que le plaisir.
Il faut laisser aux poètes le soin de peindre cet amour : Ovide, Tibulle, Sapho, Font chanté ; mais il fuirait si l'on voulait lui parler le langage de la raison, son éternelle ennemie : la folle jeunesse ne nous écouterait pas davantage et s'échapperait en riant, avec lui.
- Parlons plutôt du véritable amour, de V amour- sentiment, de ce dieu qui règne à la fois sur les sens et sur l'âme, qui nous élève en nous entraînant, dont le feu nous purifie lorsqu'il nous brûle ; et suivons son char brillant qui nous rapproche des vertus et de la gloire, pour nous conduire au bonheur
Le but de l'amour est d'unir si parfaitement deux êtres, que leur existence est confondue en une seule ; et, si la vie est un bienfait des dieux, l'amour double ce bienfoit pour nous; quand on aime bien, on sent deux âmes ensemble, on goûte également la volupté qu'on donne et celle qu'on reçoit, et on jouit autant du bonheur de la personne aimée que do son propre bonheur : on peut dire ainsi qu'aimer, c'est sentir une double existence et posséder une double vie.
L'union seule des sens n'est qu'une image imparfaite de ce
bonheur; c'est la fille du désir, et le désir est le plus léger des
mours; le plaisir, qu'il cherche, est précisément l'ennemi
134 DE l'amour.
qui le tue, et c'est sous les fleurs mêmes de la jouissance qu'il trouve son tombeau.
Le délire que donne la seule volupté est aussi passager que la beauté qui l'inspire : Ovide lui-même l'a dit, lui qui n*a bien connu et bien chanté que cet amour : « Les violettes et les lis n'ont qu'un temps; la rose tombe et l'épine reste : tel est le sort de la beauté, si l'on n'y joint la sensibilité du cœur et les grâces de l'esprit. »
Tout ce qui est mortel ne peut allumer qu'un feu mortel ; si vous voulez donner l'immortalité à l'amour, que l'âme soit l'objet de son culte, qu'il adore Psyché; alors ses voluptés seront éternelles, et son flambeau ne s'éteindra plus.
Les Grecs, toujours ingénieux, faisaient placer aux noces l'image de Mercure à côté de celle de Vénus, pour montrer qu'il fallait unir l'esprit, le doux langage, à la beauté, afin de rendre son triomphe constant et sa félicité durable.
Lorsqu'on est enflammé par l'âme autant que par les sens, le plaisir n'est plus suivi de lassitude, les intervalles du désir ne sont plus remplis par la langueur, il n'y a pas de vide dans la vie ; aux transports de l'amour se joignent les délices de l'amitié: peines, plaisirs, inquiétudes, espérances, tout est commun ; et deux amants, deux époux unis par ce lien charmant, goûtent doublement les faveurs de la fortune et ne sentent que la moitié de ses coups.
Cet amour , loin d'être aveugle comme l'autre, aperçoit et découvre à chaque instant de nouveaux charmes dans ce qu'il aime ; c'est lui qui dit de Psyché qu'il n'est pas un petit point en elle qui n'ait sa Vénus. Ainsi l'amour qui vient du cœur s'enflamme parle plaisir, s'accroît par le bonheur, et perfectionne ce qu'il admire ; il éternise ce qu'il éprouve et divinise ce qu'il aime.
L'amour des sens ne veut que plaire ot jouir, il no désire plus ce qu'il possède ; son feu meurt si vous ne lui donnez toujours quelque aliment nouveau : vous lui reprochez vainement
son inconstance ; c'est l'agitation seule de ses ailes qui conserve et rallume son flambeau.
Aussi quels moyens prennent ceux qui l'adorent pour en être favorisés? ils soignent leurs figures, ils s'occupent de leur toilette; ils varient sans cesse leurs manières, leur ton, leur langage et leur coquetterie , leur but est de paraître aimables, de multiplier leurs conquêtes, de supplanter leurs rivaux : tout est brillant, léger, fragile, dans ce temple du plaisir ; tout y rapetisse l'homme, tout l'égaré ; il y prend sans cesse l'ombre pour la réalité , la volupté pour le bonheur, et les vices couronnés de fleurs n'y sacrifient d'autres victimes que les vertus.
Lorsqu'on brûle, au contraire, des feux d'un véritable amour, il faut estimer ce qu'on aime, admirer ce qui plaît, rendre son âme digne de ce qu'on adore : nous avons besoin de nous enorgueillir des perfections de celle que nous aimons ; nous voulons que l'objet aimé soit fier de nos vertus, de nos talents, de notre gloire; et nous plaçons notre bonheur si haut, que nous devons nous élever sans cesse pour l'atteindre.
Dans cet amour, c'est la pudeur qui aiguillonne le désir, c'est le combat qui donne du prix à la victoire, c'est le bonheur même qui assure la constance : l'amant heureux jouit de l'âme longtemps après qu'il a vidé la coupe du plaisir des sens. C'est de lui que l'abbé Delille disait si bien :
Mais qui me décrira ces transports ravissants , Ces délices du cœur après celles des sens , Ces doux ressouvenirs et ces tendres pensées, Par qui le cœur jouit des voluptés passées , Et, rempli d'un bonheur qu'il savoure à loisii', Consacre au sentiment le repos du plaisir?
Si cet amour fait les vrais heureux, il fait aussi les héros; il enflamme les grands courages, il produit les belles actions, et porte aux héroïques vertus ; c'est lui qui animait les Arté-
mise, les Arie, les Gornélie, la mère des Gracques, celle de Coriolan, la vertueuse Blanche, la courageuse Marguerite d'Anjou ; et nos anciens preux lui durent leurs exploits, leur bonheur et leur renommée.
Ces deux amours étaient adorés chez les Grecs avec une différence bien remarquable; ï amour- plai sir diXàû un culte public : il semblait chargé de faire les honneurs de la Grèce ; les grands cercles se tenaient chez les courtisanes ; elles brillaient aux yeux, ornaient les spectacles, exerçaient dans les temples le sacerdoce de Vénus : la jeunesse folâtrait chez elles, et sortait de leurs bras pour courir aux armes. Les hommes d'État soumettaient souvent la politique à leurs conseils, et les philosophes mêmes ne dédaignaient pas leur séduisante société.
Ainsi, au premier coup d'œil, l'étranger, arrivant àCorinthe ou dans Athènes, ne voyait partout que le plaisir et ne respirait que la volupté ; mais, s'il cherchait le bonheur, il devait pénétrer dans l'intérieur des maisons et des familles : là, il trouvait d'autres mœurs, d'autres beautés, un autre culte; l'image de la Vénus pudique frappait ses regards; une tortue, placée par Phidias aux pieds de celle déesse, rappelait sans cesse à la beauté le devoir de se défendre, de rester dans ses foyers, et de ne pas prodiguer ses charmes aux regards indiscrets. Tout annonçait le culte de l'amour-seniiment. Ce n'était plus l'éclat trompeur, les conversations bruyantes, les agaceries attrayantes, les caresses perfides de Bacchis, de Lamia, de Phryné, de Laïs ; c'était la pudeur mystérieuse, la tendresse vertueuse, la douce confiance, l'activité adroite et laborieuse; là, enfin, la volupté était sage, le désir modeste, le plaisir constant, et tout était ensemble devoir et bonheur.
Je le dis avec regret, et bien à notre honte, nous croyons à peine , en France, au culte de cet amour pur, à cette félicité intérieure des dames grecques et des matrones romaines. La constance, oubliée avec les anciens temps, nous parait une chimère. Quelle différence des mœurs antiques aux nôtres! Un étranger demandait au Spartiate Gérondas pourquoi il n'y
DE l'amolr. 157
avait pas de loi à Lacédémone contre l'adultère. « Il ne peut être utile de faire une loi semblable, répondit Gérondas, dans un pays où ce crime n'existe pas. = — Mais enfin, si, par hasard, on le commettait, quelle en serait la punition ? »
« Eh bien ! le coupable serait obligé de payer un taureau assez grand pour qu'il pût, du sommet du mont Taygète, boire dans le fleuve Eurotas. — Mais il est impossible, dit l'étranger, de trouver un pareil taureau. — Pas plus, reprit le Lacédémonien, que de trouver un adultère à Sparte. »
Romukis avait publié une loi qui permettait à Rome le divorce. Deux cent trente ans s'écoulèrent sans que personne fit usage de cette loi, et longtemps après tous les Romains se rappelaient et citaient avec mépris le nom de Spurius Carvillius qui divorça le premier. Nous sommes par malheur bien loin de cette antique simplicité. Nous retrouvons rarement des traces de la loyauté chevaleresque en amour, et nous sommes plus occupés des riants objets de nos désirs que des dames de nos pensées.
Tout est, parmi nous, artifice et mélange ; nos courtisanes parlent souvent de sentiments romanesques aux amants trompés, qui, suivant le proverbe grec, « se ruinent en les péchant avec des filets d'or et de pourpre, » tandis que, d'un autre côté, de très-grandes dames n'adorent franchement que le plaisir.
La sensibilité est dans le langage, et la légèreté dans le cœur. Enfin, on jure, sans rougir, un amour éternel à la beauté qu'on séduit aujourd'hui et qu'on veut quitter demain; elle se plaint du parjure, et s'en venge bientôt, en s'exposant, sans regret, à d'autres perfidies.
La dépravation avait fait en France, pendant un temps, de tels progrès, qu'on se vantait de sa honte, qu'on s'enorgueillissait de ses faiblesses. On avait inventé la fatuité du vice; madame la marquise de Lambert cite madame C..., qui disait : « Je veux jouir de la perte de ma ré[iutation. » Aussi lisi.'Z les productions galantes des hommes de ce temps : tout y brille et
rien irémeut. Les efforls de l'art ne prouvent que la stérile frivolité de l'àme : on ne veut que séduire, et l'on n'est plus aimable; le talent même n'a plus rien de naturel, et ne fait plus d'effet ; car il est vrai, comme on l'a très-bien dit, a que rien ne plaît réellement à l'esprit que ce qui a passé par le cœur. » Cependant je serais injuste pour notre siècle si, en avouant qu'il s'éloigne trop de l'âge d'or de l'amour, je disais que la pudeur, la délicatesse, la tendresse véritable sont tout à fait bannies de notre pays; elles y sont rares, mais non pas inconnues, et l'on y voit encore des amants lidèles et des époux heureux. C'est pour eux que j'écris, et c'est à eux que je m'adresse; ils possèdent dans leurs âmes la vraie richesse et le vrai bonheur.
0 vous qui savez aimer, plus votre sentiment est pur, plus vous devez craindre de l'altérer; plus votre félicité est grande, plus vous devez trembler de la perdre ; c'est assez des coups du sort qui vous menacent, évitez ceux que vous pouvez parer : l'amour le plus parfait a toujours ses ennemis, sesécueils et ses dangers.
Fuyez la jalousie; elle offense quand elle est injuste; elle devient inutile dès qu'elle est fondée : ne vous livrez pas non plus à une aveugle sécurité; elle produit la langueur; on se néglige, et, dès qu'on n'est plus aimable, on n'est plus aimé : cherchez toujours à plaire, comme si vous n'étiez pas sur qu'on vous aime.
Soyez sobre dans le bonheur, conservez la pudeur dans le plaisir ; c'est la première des grâces : son voile éveille la curiosité, ses demi-refus aiguillonnent le désir ; on cherche ce qui se cache, on aime à deviner ce qu'on ne voit pas; peut-être celui qui inventa le premier vêtement a inventé l'amour.
Ménagez l'amour-propre de l'objet aimé autant que le vôtre ; la beauté se nourrit d'encens comme les dieux : joignez toute la variété possible des moyens de plaire à la constance des sentiments; suivez enfin le conseil de La Fontaine :
LE l'amour. 139
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
Je voudrais, pour l'honneur de V amour-parfait, qu'il n'eût qu'une seule flèche, et qu'il ne pût nous blesser qu'une fois dans la vie. La bonté du ciel devrait faire vivre deux amants le même nombre d'années, et les faire mourir le même jour, comme Philémon et Baucis. Mais il n'en est pas ainsi; la mort, qui frappe au hasard, sépare souvent les coeurs les plus unis, et son fatal ciseau coupe les plus doux liens. Lorsque le désespoir ne tue pas, il se change en mélancolie ; le malheur s'affaiblit , un doux souvenir vous reste et vous suit comme une ombre triste et légère; mais vous gardez le besoin d'aimer : un cœur sensible ne peut vivre seul et dans le vide : vous aimâtes, donc vous aimerez.
Un premier amour qui nous enflamme dans notre jeunesse, un dernier amour que nous éprouvons dans l'automne de notre vie, sont deux amours bien différents ! Mais quel est le plus fort, le plus heureux, le plus redoutable de ces deux sentiments? Est-ce le premier, est-ce le dernier amour? La question n'est pas facile à décider.
Le premier amour a plus de feux, de fureur, de délire; mais il présente à Tàme je ne sais quoi de vague, d'indéterminé; c'est plus l'amour que l'amante qu'on aime; on adore toutes les femmes dans sa maîtresse ; c'est moins le cœur qui s'épanche, que l'existence entière qu'on veut connaître et dépenser.
On rassemble tous les plaisirs en une seule volupté ; mais la jeunesse voit tant de fleurs sous ses pas, tant de jouissances autour d'elle, que l'amour n'est jamais son unique bien. L'avenir la distrait du présent; elle rencontre mille passions différentes qui partagent ses facultés, et qui la dédommageraient si elle perdait son bonheur.
Le dernier amour brûle de feux plus doux : il éclaire plus qu'il n'échauffe, il a plus de tendresse que de transports ; mais
cette tendresse plus calme est peut-être plus exclusive; elle offre moins de délices, mais elle rencontre moins d'écueils. Ses plaisirs sont moins ardents, mais ils sont les seuls qu'on éprouve ; on y tient d'autant plus que la perte en serait irréparable : c'est la dernière branche dans le naufrage, on s'en saisit pour ne la quitter qu'avec l'existence.
Ainsi ce dernier amour vous enchaîne peut-être plus fortement, quoique plus froidement.
Les grandes folies appartiennent au premier amour, et les grandes faiblesses au dernier; l'un est le complément de la vie, et l'autre en est le reste.
Je ne décide point entre eux ; ce que je sais, c'est que toute àme sensible doit toujours aimer, c'est un besoin qui ne peut mourir qu'avec elle; et je répéterai, comme le poêle romain :
L'amour doit éclairer nos jours à leur déclin ,
Comme il enflammait notre aurore.
Vous n'aimâtes jamais ; aimez, aimez demain ; Si vous avez aimé , demain aimez encore.
Personne n'est assez dépourvu de bon sens et de pudeur pour oser blâmer crûment et sans détour la bonté ; on se montrerait trop méprisable si on refusait son estime à cette vertu , trop insensible si on blâmait la plus aimable des qualités du cœur, et trop ignorant de sa langue, si on dénaturait assez le sens des mots pour prendre en mauvaise part une expression qu'on est forcé d'employer pour désigner tout ce qui est bien, tout ce qui plail, tout ce qui excelle, tout ce qu'on aime.
« Tous les peuples, dit Gicéron , varient dans leurs cultes ; mais est-il un peuple sur la terre qui ne respecte pas la bonté, la douceur, la reconnaissance, et qui n'ait pas en horreur l'orgueil, la méchanceté, l'ingratitude et la cruauté?»
Je conviens que les hommes ne sont pas assez éhontés pour mépriser publiquement un objet si respectable que la bonté ; mais ce qu'ils ne hasardent pas tout haut , ils le disent tout bas : ils font un détour pour l'attaquer, n'osant s'y prendre de front; et, s'ils n'ont pas l'audace de la blâmer, ils n'ont que trop l'adresse de la tourner en ridicule.
La bonté n'est plus à leurs yeux la fille de la justice : c'est le produit de la simplicité, de la faiblesse, de la crainte; et, s'ils n'ont point encore la hardiesse de prendre en mauvaise part l'expression d'homme bon, ils en sont déjà venus au point de rendre ridicule celle de bonhomme ; de sorte que l'usage ne donne plus guère ce nom qu'à celui qu'on croit privé de force, de lumières et d'esprit.
Les méchants ( et le monde en est plein) trouvent au fond de leur cœur que la bonté est duperie; ils sont comme une société de fripons se moquant de l'honnête homme qui joue loyalement avec eux.
« Voyez, se disent-ils à eux-mêmes, avec quel désavantage la bonté parait sur la scène du monde : elle n'écarte jamais la rivalité par l'intrigue ; elle ne calomnie pas pour déplacer ; elle ne se vante ni ne flatte pour arriver ; elle ne se venge point du mal qu'on lui veut, et s'en rapporte à la juslice pour la défendre : de sorte qu'on se compromet en la soutenant, et qu'il n'y a pas de risque à l'attaquer; enfin, elle est déplacée dans un siècle où elle ne peut être que dupe et victime. »
Je suis persuadé que c'est cette fausse idée généralement répandue des désavantages de la bonté , et des succès de la méchanceté , qui rend partout le nombre des bons si rare, et celui des méchants si commun. Chacun vise au bonheur et veut prendre le chemin qu'on dit le plus court pour y arriver : sans cela serait-il croyable que tant de gens renonçassent à une qualité qu'on aime, pour se livrer à un vice qu'on déteste? Le mot de l'énigme est qu'on pense intérieurement qu'il y a plus de profit à être craint qu'à être aimé ; on croit que, sur
le chemin de la fortune et de l'ambition, l'honnête homme est arrêté par la foule , tandis que le méchant la perce : d'où il suit que tout le monde n'aime la bonté que dans les autres. Nous souffrons volontiers qu'un homme fasse devant nous l'éloge de son cœur ; nous ne lui pardonnerions pas de faire celui de son esprit. Duclos en donne la raison.
« Lorsque quelqu'un, dit-il, vante son esprit, il semble faire contre nous un acte d'hostilité , et nous annoncer que nous ne lui en imposerons point par de fausses apparences , qu'elles ne lui cacheront pas nos défauts, qu'il nous jugera avec une justice que nous redoutons : s'il nous persuade, au contraire, de la bonté de son cœur, il nous apprend que nous devons compter sur son indulgence, sur son aveuglement, sur ses services, et que nous pourrons le tromper ou lui nuire impunément. »
Ces observations m'ont conduit à penser que beaucoup de moralistes manquent leur but, en s'efforçant de prouver à leurs disciples qu'il n'est pas de qualité plus aimable que la bonté : c'est perdre son temps que de s'amuser à démontrer une vérité si évidente ; chacun la lit dans son âme : il n'est personne qui ne veuille avoir une bonne femme, un bon mari, un bon père, un bon prince, un bon ami. La difficulté consiste non pas à faire aimer ce qui est bon, mais à faire qu'on veuille être bon soi-même : aussi, ce qu'il serait utile et essentiel de faire sentir à la personne qui vous écoute, c'est qu'il est de son intérêt d'avoir de la bonté , que la méchanceté ne donne que de< succès passagers, apparents, un bonheur fragile et mensonger, et que le seul homme véritablement heureux est l'homme juste et bon.
Je conçois que cette vérité serait regardée au premier coup d'oeil, par l'intérêt personnel , comme un paradoxe, et qu'on lui opposerait sur-le-champ une foule d'exemples pour la repousser. Notre égoïsme n'est, pour l'ordinaire, frappé que de ce qui est extérieur, et on ne peut nier que l'apparence du bonheur n'existe plus souvent pour les méchants que pour
les bons ; mais c'est au fond des choses, et au fond du cœur même , qu'on peut trouver la lumière qui doit dissiper cette erreur.
L'esprit ne se dirige vers le mal que lorsqu'il marche dans l'ombre ; dès qu'il s'éclaire, il tourne vers le bien : un peu de philosophie nous conduit à la vertu.
Voyons donc d'abord le côté brillant de la méchanceté, et l'aspect trompeur sous lequel elle se présente pour faire tant de prosélytes.
Damon est méchant ; la médiocrité le craint, la sottise tremblante le regarde avec admiration comme un homme supérieur; la société , qui désire toujours l'amusement, et qui ne trouve et ne donne souvent que de l'ennui, recherche Damon, le cite comme l'homme le plus aimable, et le proclame l'homme à la mode ; les vieillards l'écoutent, les femmes le cajolent, les jeunes gens l'étudientet l'imitent, ses rivaux s'écartent, et les hommes en place le ménagent et lui accordent des préférences qu'ils ne devraient qu'au mérite et à la modestie.
Voilà, certes, une position qui peut éblouir et qui doit égarer l'opinion.
Cléante, jeune homme modeste et bon, témoin et victime de cet injuste triomphe, rentre chez lui avec humeur; son cœur hésite entre l'indignation et le découragement ; il épanche avec moi les peines de son cœur.
« Voici donc, me dit-il, l'utilité de tous ces beaux principes qu'on nous donne dans notre enfance ! La vertu est repoussée, la bonté est méprisée; on rit de la modestie, et la présomption est encouragée ; l'orgueil est caressé, la méchanceté est récompensée ; on accorde au vice hardi tout ce qu'on refuse au mérite timide. Ah ! je le vois, il faut renoncer à tous ces beaux principes , qui sont aussi étrangers à notre siècle que les habits de François I". Je vis avec des gens corrompus ; je dois m'isoler ou vivre comme eux. L'ancien sage avait raison d'écrire sur la porte d'une salle de festin : Enivrez-vous comme les autres, ou bien retirez-vous d'ici.
« Notre but commun est le bonheur ; il faut, pour y arriver, suivre la roule tracée, et ne plus s'égarer dans celte obscure forêt de vieux préjugés, qui éloigne de tous les lieux habiles et qui ne mène à rien. »
« Calmez-vous, mon cher Cléante, lui dis-je en l'embrassant ; vous avez beaucoup d'imagination et peu d'expérience : guéi'issez-vous d'une erreur qui vous perdrait ; vous ne jugez pas le fond des choses, vous n'en voyez que la surface ; détournez vos yeux de ce théâtre où l'arlifice les séduit, et où tout n'est que preslige ; approchez-vous des coulisses; voyez de près, et dépouillés de leurs illusions , tous ces objets qui trompent votre vue ; ces actrices dont le fard vous déguise les traits fanés ; ces toiles si grossièrement peintes qui se transforment de loin en palais si beaux, en arbres si verts, en ciel si pur, et tous ces vils oripeaux qui vous éblouissent par leur fausse magnificence ; soyez sûr qu'avec un peu de patience et d'observation on parvient promplement à trouver que ce qui excite l'envie dans le monde ne mérite la plupart du temps que notre mépris.
«Vous croyez Damon heureux? Eh bien! je suis resté après vous dans le salon d'où vous êtes sortis tous deux : il est devenu le sujet de la conversation générale ; écoutez et jugez :
« L'une des jeunes dames qui s'étaient le plus occupées de notre homme s'est écriée la première, au moment où la porte s'est refermée : « Damon a certainement beaucoup d'esprit; mais quel odieux usage il en fait! il n'est rien qu'il ne déchire ; il mord en flattant , et il flétrit tout ce qu'il touche.» «De l'esprit? reprend une autre, il en a si vous le voulez ; mais il est si aisé d'en montrer quand on se permet tout ! les défauts sont, par malheur, ce qu'il y a de plus saillant et de plus facile à saisir ; il faut avoir un esprit bien plus fin, plus délicat , pour discerner, pour trouver, pour faire sentir les bonnes qualités qui , de leur nature, sont modestes et cachéos : aussi voit-on toujours la supériorité indulgente et la médiocrité méchante. »
«Vous avez raison , dit un jeune homme ; cependant on ne peut disconvenir que Damon ne soit très-aimable. Il anime tout par ses saillies ; on le craint, mais on le cherche ; la conversation languit sans lui : aussi on l'invite partout ; et vous qui le blâmez, vous ne pouvez vous en passer. »
« Monsieur, dit un vieux chevalier de Saint-Louis, j'espère que ce mauvais exemple ne sera pas contagieux pour vous; vous êtes sûrement trop délicat pour envier le succès d'un homme qu'on méprise et qu'on déteste ; il amuse comme ces valets insolents de comédie qu'on se plaît à voir sur la scène, mais dont personne ne voudrait chez soi. »
« Il me semble , réplique un autre jeune homme, que Damon n'est pas dans ce cas : tout le monde voulait tout à l'heure ici le voir et l'entendre ; nous sommes assurément en excellente compagnie, et il y était très-bien accueilli. » «Eh bien! dit la maîtresse de la maison, j'avoue que nous avons tort : on devrait avoir le courage d'éloigner de pareilles gens, mais on les craint un peu ; on craint beaucoup plus l'ennui : un salon est un petit théâtre, et on y cherche touJDurs le plaisir. Au reste, je suis bien sûre que personne de ceux qui s'amusaient ici des méchancetés de Damon ne le voudrait pour ami, pour époux, pour parent. » A ces mots, une acclamation générale prouva évidemment l'éloignement et le dégoût réel qu'inspire un si méchant caractère.
« Voilà, mon cherCléante, l'effet certain qu'il produit ; ne vous laissez donc pas éblouir par son éclat ; au moment môme où Tesprit l'applaudit, la raison le condamne et le cœur le repousse. »
« Vous me consolez, dit Cléante ; je ne pouvais supporter de voir un pareil homme estimé et chéri; je vois qu'il n'était que fêté, ce qui est encore beaucoup trop à mon avis : car enfin Damon ignore ce que vous avez entendu ; il croit qu'on l'aime parce qu'on le recherche ; il obtient le succès qu'il désire , et il est heureux. »
« D.^lrompfz-vous; Damon sait ce qu'on pense de lui ; il
est trop mécontent de lui-même pour être content des autres : c'est parce qu'il est sur de n'être pas aimé qu'il veut être craint : et, comme le dit Sénèque, « tout ce qui effraie tremble : c'est le sort des tyrans, et le méchant n'est qu'un tyran de société. »
« J'ai près de moi un valet de chambre qui servait Damon et qui l'a quitté : si vous l'écoutiez, vous verriez combien son maître est peu fait pour exciter l'envie. Rentré chez lui, il quitte sa gaité feinte, sa grâce apprêtée ; il n'a pas d'amis; sa famille l'évite; les maîtresses qu'il a trompées et perdues le délestent; ses gens le craignent et le quittent, ou le volent; son humeur est sombre ; son langage est sec et dur ; son sommeil est agité, son àme est un désert aride où ne passe aucun doux souvenir ; et, tourmenté du mal qu'il dit des autres ou qu'il leur fait, il craint sans cesse le mépris qui le poursuit et la vengeance qui l'attend : « caria peine, nous dit Platon, suit toujours de près la méchanceté ; Hésiode croyait même qu'elle naissait avec elle, et ne la quittait jamais. »
« Me voilà, grâce à vous, me répondit mon jeune ami, presque désabusé; je ne crois plus au bonheur d'un méchant lorsqu'il l'est aussi ouvertement que celui dont nous parlions; mais, quand la méchanceté prend des formes plus fines, plus adroites ; quand elle pince au lieu de déchirer; quand elle se contente de jeter adroitement un léger ridicule sur les vertus, au lieu de les calomnier, n'est-il pas possible qu'en faisant presque autant de mal, elle ne parvienne encore à se faire aimer?
« Voyez cotte jeune Cidalise qui loge en face d'ici ; comme elle est légère, brillante, entourée ! quelle grâce dans ses manières! quelle variété dans ses moyens de plaire! quelle vivacité dans ses saillies! Elle rit de tout, et fait rire ceux mêmes dont elle s'amuse. La prude Élianle venait de quitter son vieil amant pour en prendre, dit-on, un autre plus jeune; mais elle cachait celte nouvelle liaison, et voulait qu'on alliibuàt sa rupture à un accès de dévotion. On en parlait à Cidalise,
qui dit : « Oui, je sais qu'ÉIiante s'est dépouillée du vieil homme pour se revêtir du nouveau. » Cette plaisante et maligne citation eut un succès universel. Il échappe à tous moments une foule de traits semblables à Cidalise ; elle n'épargne personne, et personne n'a plus d'amis. »
« Des amis, mon cher Cléante ! dites des spectateurs, des amateurs, comme une jolie actrice, comme une danseuse légère en attire chaque soir; mais ils recommanderrt tous à leurs filles d'éviter un aussi mauvais exemple, et tous citent à son propos ce que M. Walpole disait d'une femme du même genre : « Elle médit gaîment et babille bien ; mais que peuton faire de cela à la maison ? »
« Croyez-moi, les méchants les plus aimables connaissent le plaisir, mais ils ignorent le bonheur. C'est un trésor qui ne tombe jamais que dans les mains de la douceur, de la bienveillance, de l'indulgence et de la bonté.
« Un de nos philosophes a dit : « La bonté est si nécessaire aux hommes, qu'il n'y aurait plus de lien ni de société sans elle, et que, lorsqu'elle n'existe pas, on est encore obhgé d'en emprunter l'apparence, le masque et le langage. »
a On s'arme souvent dans le monde contre la bonté, parce qu'on la confond avec la faiblesse : quelle erreur ! c'est la méchanceté qui est faible, puisqu'elle cède aux passions et à la crainte, qui est la plus basse de toutes.
« La vraie bonté est forte, puisqu'elle dompte la peur, l'envie et la vengeanc3. Lorsque Henri IV relevait Sully de peur qu'on ne crût qu'il lui pardonnait, était-ce faiblesse? C'était grandeur d'âme : le roi se relevait lui-même en relevant son ami.
« Louis XII, en pardonnant les injures faites au duc d'Orléans, était-il faible? Il triomphait d'un juste ressentiment.
« Marc-Aurèle, Titus, Antonin, ont-ils jamais été taxés d'avoir peu de force, parce qu'ils méprisaient les délateurs, et rendaient à Rome, par leur bonté, un repos dont leurs prédécesseurs l'avaient privée par leur méchanceté?
« La bonté, la douceur, loin de s'opposer à la gloire, en sont à la fois la base et l'ornement. On pourrait même dire que, sans elles, on peut acquérir de la célébrité, mais non do la vraie gloire : il est permis de vanter l'habileté de Louis Xf ; mais c'est à des rois comme saint Louis et Louis XII que la palme de la gloire est réservée. Le peuple appelait l'un son père, et n'a trouvé pour l'autre de place digne de lui que dans le ciel.
« Octave était-il grand, était-il fort, était-il heureux, lorsque, esclave de ses passions, il proscrivait ses ennemis? Non, l'époque de sa grandeur, de sa gloire, fut le moment où il eut la force de se vaincre et de pardonner à Cinna. Dès lors il fut Auguste ; il devint bon, on l'aima; les conjurations cessèrent, et tout l'empire jouit d'une profonde paix.
« Cyrus, après tant de siècles, exciterait-il encore l'admiration du monde sans ses vertus, sans sa bonté, qui s'étendait jusqu'au plus pauvre de ses sujets; sans cette bienveillance active qui le portait à vouloir faire du bien aux hommes, même après sa mort?
« Xénophon rapporte « qu'il défendit qu'on l'enfermât dans un cercueil, voulant, disait-il, qu'après avoir été utile à l'humanité pendant sa vie, son corps fût utile à la terre en la fertilisant. »
« Non, la vraie bonté ne peut donner lieu à aucune accusation de faiblesse ou de médiocrité : c'est la méchanceté qui invente ce paradoxe, et c'est la sottise qui le répète. L'élite des grands hommes, des grands esprits, des grands talents, se lève en masse pour le réfuter.
« Le sage Scipion, le vertueux Épaminondas, le loyal Duguesclin, le bon Bayard, le modeste Turenne, nous ont laissé de si grands exemples et de si doux souvenirs, qu'on ne peut prononcer leurs noms sans éprouver tout ce qu'inspire de vénération la vraie bonté.
« Tout porte à croire qu'après la mort les méchants seront punis et les bons récompensés ; mais croyez, mon cher Cléante,
DE LA BOÎÎTÉ. 149
que, dans cette vie même, le supplice du méchant commence, et qu'un de ses tourments est de savoir combien l'homme juste, bon et bienfaisant, éprouve intérieurement de douces et pures jouissances.
« A la représentation d'une pièce d'Eschyle, l'acteur prononçant les vers qui disent «qu'Amphiaraùs était moins jaloux de paraître homme de bien que de l'être en effet, » tous les regards du public se tournèrent à la fois vers Aristide. Quelle jouissance pour cet homme vertueux! quel chagrin pour ses lâches ennemis ! Ils tentèrent en vain de s'en venger par l'ostracisme; ils ne firent qu'augmenter sa gloire.
« L'envie change les biens d'autrui en maux pour ellemême : le méchant souffre toujours , parce qu'il porte les chaînes pesantes de l'envie, de la haine et de la jalousie.
« Henri VIII, cédant à ses transports jaloux, était comme un homme agité des furies; il était malheureux et abhorré.
« Notre bon Henri IV, maîtrisant sa jalousie et jetant une aile de poulet à son rival, qu'il apercevait caché sous le lit de sa maîtresse, jouissait de sa victoire sur lui-même; et en disant : // faut que tout le monde vive, il pouvait ajouter avec vérité : // faut que tout le monde m'aime.
« Voltaire, au milieu de ses triomphes, était tourmenté par la colère ; la piqûre du plus petit insecte excitait sa haine, et cette haine lui attirait une foule de petits ennemis. La bonté pour ses rivaux manquait à son bonheur comme à son génie.
« Le bon La Fontaine, l'aimable et doux abbé Delille jetèrent un moins grand éclat; mais ils vécurent heureux. Ils faisaient aimer à la fois leurs personnes et leur gloire.
« Voltaire lui-même connut ce bonheur en faisant réhabiliter la mémoire de Calas, et en rendant ses paysans heureux ; aussi le doux sentiment qu'il éprouva lui dicta ce vers charmant :
J'ai fait un peu de bien , c'est mon meilleur ouvrage.
« Le méchant n'ignore pas qu'on déteste ses succès et qu'on applaudit à ses revers; il ne peut s'appuyer sur rien pour ré-
sister au malheur ; le vide est autour de lui comme dans son cœur.
« L'homme généreux et bon voit augmenter sa félicité par la part qu'y prennent ses amis ; dans l'infortune il est consolé par eux, et sa conscience le dédommage intérieurement des injustices de la fortune.
« La bienfaisance est la fille de la bonté, les jouissances qu'elle donne sont innombrables: l'ambition, l'avarice, la volupté, nous promettent et nous vendent des ombres de bonheur qui passent comme un éclair; la bienfaisance nous donne des plaisirs réels qui ne s'allèrent jamais, et dont le souvenir seul est encore un bonheur.»
« Oh ! pour le coup, dit vivement Cléante, je vous arrête là. J'adopte du fond du cœur votre opinion sur la bonté; quant à la bienfaisance, je la révère comme une vertu, mais non comme une source de jouissances; car elle fait trop d'ingrats. »
« J'avoue, mon cher Cléante, que l'ingratitude est un vice affreux ; elle peut attrister, mais non décourager la bienfaisance. Apprenez d'abord que, s'il existe des ingrats, c'est souvent par la faute des bienfaiteurs, qui ne songent pas assez qu'il faut respecter et ménager l'infortune, qu'elle est de sa nature délicate et irritable, et qu'on doit éviter de la blesser en la secourant.
« Sénèque disait : « J'aime la bienfaisance quand elle se présente sous les traits de la sensibilité ou du moins sous ceux de la douceur; quand le bienfaiteur ne m'accable pas de sa supériorité; quand, loin de s'élever au-dessus de moi, il descend à mon niveau pour ne me laisser voir que sa bienveillance; quand il paraît plutôt saisir une occasion que soulager un besoin ; mais, lorsque c'est l'orgueil qui fait du bien, il fait prendre le bienfait en aversion. »
« Enfin, mon jeune ami, retenez cette vérité : on trouve encore du bonheur à faire des ingrats, mais il n'y a que du malheur à l'être.
« N'oubliez pas qu'on ne peut être bon sans être indulgent. L'indalgence rend seule la justice aimable, et la vraie bonté est la grâce de la vertu.
« La bienveillance est le plus doux lien des hommes, la religion la nomme charité; c'est par cette vertu qu'elle a conquis l'univers ; les pompes, les trophées, la richesse, la puissance, les voluptés du paganisme, ont disparu à la voix du Dieu bon , qui dit aux hommes : Aimez- vous et pardonnez^ vous. »
La folie avait raison lorsque, par la bouche d'Érasme, elle disait « qu'on ne peut la diviser et la borner, puisqu'elle se trouve partout; ni la définir, parce qu'elle varie sans cesse, et que la meilleure définition n'en donnerait qu'une ombre et qu'une image imparfaite. »
Ce qu'on pourrait dire de mieux pour s'en faire une idée juste, c'est que la folie est le contraire de la sagesse, comme l'erreur est l'opposé de la vérité; maison n'en serait guère plus avancé pour cela, puisque les hommes ne s'accordent point sur ce qu'on doit appeler vérité ou sagesse. Chacun les définit différemment, suivant ses passions, sa religion, sa philosophie ou son opinion politique.
Le brame ne daigne pas manger avec l'adorateur du feu ; le mahométan donne avec mépris le nom de chien au chrétien ; nous appelons les juifs déicides ; ils nous traitent d'idolâtres; le Grec, schismatique à nos yeux, croit que le Romain n'a qu'un culte corrompu ; la tolérance est un crime dans un pays, une vertu dans d'autres ; le républicain s'indigne de la servitude des cours; le royaliste déteste l'esprit niveleur et factieux du républicain, le militaire dédaigne le commerçant; il ne rêve qu'à la gloire, et brave la fortune comme la mort ; le commerçant ne trouve de solide que l'or, et abhorre la folie
guerrière ; l'homme de lettres envie l'éclat et prend en pitié la frivolité des gens du monde, qui, de leur côté, se moquent de la vanité des auteurs, des disputes des savants, de la pédanterie des légistes.
Consultez-vous les philosophes pour mieux connaître la vérité et la sagesse? l'un vous parle de tourbillons, de plein ; l'autre, de vide et d'attraction. Comment vous décider entre la métaphysique de Platon et celle d'Aristote? Seriez-vous dans le dogme avec Zenon, dans le doute avec Carnéade? Adoptez-vous les atomes d'Épicure et l'inaction de sa divinité, l'eau de Thaïes, l'infini de Parménide, les nombres de Pythagore, la sympathie et l'antipathie d'Empédocle? Croirez-vous aux monades de Leibnitz, aux esprits de Swedenborg, à la contemplation intime de Kant, aux visions de Saint-Martin, à l'influence irrésistible des protubéraFices de Gall, à la prévision prophétique des somnambules de Mesmer? Vous contenterezvous de l'adroite doctrine de Molina? Vous soumcltrez-vous à la rigueur subtile de Jansénius? Croirez-vous aux revenants avec la superstition, au néant avec l'athéisme? Direz-vous, avec les stoïciens, que la goutte n'est pas une douleur? Croirez-vous à la volupté d'Épicure, au cynisme de Diogène? ou plutôt ne conviendrez-vous pas, comme Salomon, «que tout est folie dans ce monde?» comme Socrate, «que la seule chose que nous puissions savoir, est que nous ne savons rien? » comme Cicéron, « qu'on ne peut rien imaginer d'extravagant et d'absurde qui n'ait été dit par quelque savant et cru par quelque peuple ; » et enfin ne diriez-vous pas, comme notre naïf et sincère Montaigne : « Ah ! que celui qui fagoterait habilement un amas de toutes les àneries de l'humaine sapience, dirait merveilles ! »
Croyez moi, rangeons-nous à l'avis de ces derniers; et, puisqu'on ne peut éviter avec certitude l'erreur et la folie, choisissons au moins celles qui nous feront du bien, et qui ne peuvent faire de mal à personne. Or, je crois que, dès qu'on connaît son ignorance et sa folie, elles ne sont plus dange-
reuses; cette connaissance tue l'orgueil et fait naître l'indulgence; c'est peut-être le plus grand pas que l'homme puisse faire du côté de la raison. Celte considération est ce qui m'engage à vous prouver que nous avons tous notre coin de folie.
Vous qui me lisez, vous en avez votre part, petite ou grande; et c'est, sans vous offenser, ce que je désire vous persuader, pour votre bien et pour le nôtre.
La pire des folies est celle qui vous porte à croire que vous avez trouvé la sagesse : en effet, un fou, qui se croit sage, méprise ou hait tout ce qui ne pense pas comme lui ; il veut, pour le bien public, forcer son prochain à se soumettre à son opinion ; tout homme qui émet un avis opposé au sien est un ennemi de l'ordre, de l'État et de Dieu : dans sa hautaine folie, dans sa sottise glorieuse, il dit :
Qui méprise Cotin n'estime pas son roi,
Et n'a, selon Cotin, ni dieu, ni foi, ni loi.
Cet orgueil irrite les orgueils contraires; on s'aigrit, on se bat, on s'emprisonne, on se déchire; et ce monde devient un véritable enfer, par l'extravagante prétention de forcer la chose la moins comprimable après l'eau, la pensée.
Voyez au contraire ce qui arriverait s'il nous plaisait de croire, ce qui est assez probable, que cette terre habitée par nous n'est autre chose que les Petites-Maisons de l'univers. Reconnaissant alors notre ignorance et notre folie, comme nous serions tous indulgents les uns pour les autres ! Les fous méchants et furieux seraient les seuls qu'on éviterait ; mais, en les enchaînant, on les plaindrait encore. Quant aux folies vulgaires, chacun rirait de celle d'aulrui, mais avec un petit retour sur soi-même qui empêcherait de mépriser les autres, de peur qu'ils ne nous le rendissent ; et vous verriez la concorde régner partout, parce que personne ne se flatterait d'avoir le privilège de la raison, et le droit de faire adopter sa manière de voir et de sentir.
Puisque tout homme a, selon moi, sa part de folie, j'avoue
la mienne : elle consiste à penser qu'on pourrait amener les hommes à la paix et à la tolérance. Je suis en cela moins exigeant que le divin législateur; il a dit aux hommes: Aimezvous; moi je leur dis : Supportez-vous.
Mais, pour se supporter, je le répète, en dépit de l'orgueil humain, il faut d'abord qu'ils avouent qu'ils sont tous plus ou moins ignorants et fous. On a dit que le doute était le cornmencement de la sagesse; eh bien ! j'adopte cette maxime; et, pour nous accorder, s'il vous en coûte tant d'avouer que vous avez une grande dose d'ignorance et un grain de folie, avant de prêcher et d'affirmer, doutez seulement si vous voyez clairement la vérité ; doutez si vous êtes dans le chemin de la droite raison, et si vous possédez la vraie sagesse : ce doute suffira pour vous rendre plus modestes, plus justes et plus tolérants.
Ce doute salutaire nous garantira encore de beaucoup de prétentions et de faussetés. Nous ne chercherons plus à jouer tant de rôles, n'étant pas bien sûrs de la beauté de celui qui nous tenterait : nous serons plus francs, plus naturels, et par cela même plus aimables.
Nous aurons enfin plus de modération dans nos désirs ; car, ne croyant pas connaître avec certitude ce qui peut faire notre bonheur, nous demanderons aux dieux, comme faisait un philosophe, « non ce qui nous paraît souhaitable, mais ce qu'ils croiront nous être utile. » Et si les doctes du jour se moquent de notre incertitude, de notre simplicité, et du peu de progrès que nous faisons dans la science, nous leur répondrons avec Montaigne « que nous préférons l'ignorance abécédaire qui précède la science, à l'ignorance doctorale qui la suit. «
Et pourquoi serait-il donc si difficile de prouver aux hommes leur ignorance et leur folie? Qu'ils ouvrent les yeux, qu'ils regardent ce qui les entoure, et qu'ils examinent avec un peu de mémoire et de bonne foi, ils seront bientôt de mon avis, et se trouveront le même défaut de lumières et de sagesse que je
DE LÀ FOLIE. dSo
confesse, pour ma part, en toute humilité comme en toute vérité.
Mes chers confrères en imperfection et en inconséquence, je vous interroge, répondez-moi : N'avez-vous jamais flatté le pouvoir, encensé la fortune, dédaigné la pauvreté? Avez-vous toujours agi par conviction et sans passion ? Est-ce l'habit ou le mérite, la richesse ou la vertu qui ont attiré vos égards? Avez-vous toujours dit la vérité à votre ami en faveur, et ne l'avez-vous jamais négligé dans la disgrâce? Avez-vous rendu justice à vos rivaux, et l'envie ne vous a-t-elle jamais irrités contre le succès ou la supériorité d' autrui? N'avez-vous pas imité, quelquefois avec excès, ce que vous blâmiez avec fureur dans un parti contraire? Avez-vous toujours entendu parfaitement les questions que vous tranchiez, et qui divisent le monde depuis deux ou trois mille ans? Vos opinions ontelles toujours été dictées par l'amour du bien public et non par l'intérêt privé? N'est-ce pas la vanité qui a fait combattre les uns pour l'égalité, les autres pour l'hérédité des rangs? Vos femmes politiques n'auraient-elles pas donné souvent des sujets excellents de comédie, d'une part à un nouveau Yadé, de l'autre à un nouveau Molière, toutes les fois qu'elles ont tenu le dé, non pour coudre, mais çouv professer? Est-ce la raison ou la mode qui vous fait juger des réputations? Savez-vous, voulez-vous, comme Anacharsis, régler les premiers rangs selon les vertus, et les derniers selon les vices? N'avez-vous jamais gâté la valeur par des excès et la victoire par des rigueurs? N'avez-vous pas souvent oublié, les uns vos fautes, les autres votre origine? et, dans d'autres genres, n'en vois-je pas parmi vous qui aliènent leurs champs pour acheter des tableaux qui ne sont que des copies, et qu'ils croient des originaux? d'autres qui engagent les bijoux de leurs femmes pour acheter une médaille de l'impudique Fausline ou de l'imbécile empereur Géta, qui faisait servir sur sa table tous ses mets par ordre alphabétique? N'en avons-nous pas vu qui vendaient leurs bois pour acquérir des tuhpes noires ou vertes, et d'autres qui
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mettaient aux oreilles d'une courtisane trompeuse la dot de leurs femmes ou de leurs filles?
Quelles sont ces nombreuses et graves assemblées où règne le plus profond silence, où l'attention fixée ne saurait être détournée par aucun bruit? On y reste la moitié du jour, et toute la nuit, occupé du même sujet. Est-ce une académie de savants, un sénat qui doit nous donner des lois, un conseil de ministres qui va guérir nos maux et fixer nos destinées? Non, c'est une assemblée d'insensés qui font dépendre leur bonheur de l'apparition sur un tapis vert d'une couleur noire ou d'une couleur rouge. N'avez-vous jamais fait partie de ces cercles funestes, et n'y avez-vous pas quelquefois risqué le bien de vos créanciers, le repos de votre famille et votre honneur?
Si vous me répondez avec sincérité à toutes ces questions, vous reconnaîtrez que vous êtes de vrais fous ; je vous embrasserai comme confrère ; et, pour vous consoler de cet aveu qui vous embarrasse, je vous dirai quelques mots en faveur de la folie, car elle est, comme tout ce qui existe dans le monde, mêlée de bien et de mal : elle a ses plaisirs et ses peines, ses avantages comme ses inconvénients ; tout dépend du choix, du genre des folies, et il en est telle qui fait rêver le bonheur, et dont je ne voudrais pas guérir.
Séparons d'abord, avec soin, de la folie, ce qu'on prend mal à propos pour elle, c'est-à-dire l'imbécillité ou la fureur, qui sont deux maladies, et même ces folies cruelles et tyranniques qui portent les hommes à se persécuter, à se mépriser, à s'égorger pour des opinions. Reléguons les unes dans les hôpitaux ; fuyons les autres : il faut abandonner la guérison des premières aux médecins, et celle des seconds au temps.
Ne parlons que de la folie commune : l'amour-propre et la fortune lui ont donné le jour: c'est elle qui excite nos désirs, qui décide nos penchants ; c'est elle qui embellit ou enlaidit, grandit ou rapetisse tout à nos yeux. Sa baguette transforme pour nous le plaisir en bonheur, le hasard en justice, la fa-
veur en mérite, la mode en talent et en beauté, l'espoir en jouissance, la chimère en réalité ; en un mot, c'est la décoratrice, Tenchanteresse et la reine du monde.
Puisque nous sommes tous ses sujets, pourquoi nous révolter contre elle? Elle rit de nos menaces, de nos déclamations, et nous gouverne à sa fantaisie. Au lieu de fronder sa cour, regardons-la comme un grand spectacle que les dieux nous ont donné, et où nous sommes acteurs et spectateurs tour à tour.
Ne prétendez-vous que vous y divertir? Combien de scènes amusantes vous offriront cet ami de la liberté qui déclame au forum contre le despotisme, et qui, bourrant ses gens et grondant sa femme, est un tyran dans sa maison ; cette vieille coquette qui, à force de répéter qu'elle est encore jeune, a fini par se le persuader; ces esprits forts qui se moquent des miracles et qui croient aux tireuses de cartes ; ce philosophe cordonnier qui prêche l'égalité et qui chasse son fils, parce qu'il veut épouser la fille d'un savetier; ce comédien qui est assez fou pour croire jouer un rôle politique, et ce parterre assez puéril pour y prendre garde, et pour juger l'opinion de l'acteur au lieu de son talent; ce médecin qui oublie fort heureusement de tuer ses malades, pour opérer le salut de l'État par un mauvais mémoire diplomatique; enfin, cette petite maîtresse qui se brouille avec sa marchande de modes, parce qu'elles ne sont pas de la même opinion sur le code pénal !
Notre folie est non-seulement divertissante, elle est parfois encore très-utile à ceux qui savent en tirer parti. Admirez avec quelle facilité on nous mène, on nous tourne, on nous retourne, en connaissant notre faible et en touchant à propos notre marotte ! Jamais soldat n'a suivi le commandement avec plus de célérité ; jamais marionnette n'a obéi plus docilement au fil qui la tient suspendue.
Voyez comme la faveur nous attire, comme la disgrâce nous éloigne ; avec quelle agilité nous courons après celui qui nous prête, et nous fuyons celui qui nous emprunte ! Remarquez-
VOUS la fierté qui nous redresse devant la critique, la fausse modestie qui nous courbe devant la louange? Combien nous nous empressons d'offrir nos services au grand qui n'en a pas besoin ; comme nous marchons lentement au secours du faible et du malheureux qui les sollicitent! Quand nous demandons conseil, avec quelle naïveté nous allons au-devant de l'approbation, avec quelle humeur nous tournons le dos à la vérité ! Comme nous vantons les femmes vertueuses, en les évitant; comme nous dénigrons les femmes galantes, en courant après! Quand on parle des défauts d'autrui, que de flambeaux nous prenons pour les éclairer ! quand on veut montrer les nôtres, que dévoiles nous cherchons pour les couvrir! Combien nos scrupules sont inébranlables contre l'ambition des autres ; avec quelle faiblesse ils chancellent au moindre signe que nous font la gloire ou la fortune!
Réfléchissez à toutes nos faiblesses, et vous verrez que tout peuple peut se gouverner avec un fil, si vous y attachez un peu d'espoir de gloire pour les guerriers, de fortune pour les courtisans, de pain pour l'agriculteur, de protection pour le commerce, de considération pDur les lettres et pour les aris, de respect pour la croyance, et de liberté pour les philosophes.
Ainsi, faites une petite provision de feuilles de chêne, de laurier, d'olivier, d'épis, d'écus et de cordons, en y joignant le bandeau de la tolérance, et vous aurez trouvé le secret de gouverner les hommes sans danger, sans obstacle et sans efforts.
Les marottes des hommes de différentes classes d'une nation deviennent ainsi des appuis, lorsqu'on s'en sert habilement; autrement elles peuvent devenir des massues, et l'histoire nous l'a prouvé. On n'a pas méprisé la folie dans tous les temps et dans tous les pays, comme on le fait chez nous aujourd'hui. En France, elle avait, avec les ânes, sa fêle et ses hymnes qu'on célébrait et qu'on chantait dans les temples; la Grèce l'avait sans honte placée au nombre des dieux ; en Turquie et dans tout l'Orient, les fous sont révérés à l'égal des
saints. Cicéron dit «qu'on ne pouvait prophétiser et prononcer des oracles que dans le délire ou dans le sommeil. »
Autrefois on trouvait en Europe, dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune : ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément ; c'est peut-être le danger de ce droit qui en a fait tomber la mode.
On se rappelle que le fameux Triboulet, le même qui proposait son bonnet à Charles-Quint s'il traversait la France, et à François I s'il l'en laissait sortir, étant un jour témoin d'une grande délibération des ministres et des généraux sur les moyens de pénétrer en Italie, s'écria : « Ces messieurs examinent bien tous les moyens d'entrer dans ce pays; mais, par Dieu, je voudrais qu'ils avisassent aussi un peu aux moyens d'en sortir. »
On voyait encore, il y a trente ans, en Russie, quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près d'eux cette sorte de bouffons favoris. Celui du prince Potemkin s'appelait Mosse : il était original, assez instruit , et, au milieu de ses facéties, il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.
Un jour le prince jouait aux échecs avec l'ambassadeur de France, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour ; il était, à cette époque, assez mécontent de la politique du cabinet de Versailles, qui contrariait ses vues; il voulut, pour se divertir, embarrasser l'ambassadeur français; il appela son fou Mosse, et lui dit : « Je voudrais savoir ce que tu penses des nouvelles que nous recevons de Paris ; on y va convoquer les états-généraux du royaume : parle, et dis-nous ce qui en résultera. »
Mosse alors, sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à déclamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité, développant à loisir son indigeste et comique érudition ; confondant les faits, les règnes, les dates, les Albigeois, les protestants, les jansénistes, mais citant des anecdotes vraies, et faisant, de tout son discours, un tableau grotesque etsati-
riqiie qui présentait, en ridicule, notre cour, notre clergé, nos parlements, notre noblesse et notre caractère national ; la conclusion de toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement général, et d'une folie universelle qui gagnerait l'Europe, à moins qu'on ne mît à la tête des affaires des sages comme lui, à la place des fous qui les gouvernaient.
Pendant cette belle sortie contre la France, les assistants regardaient malignement le ministre français, et le prince riait sous cape de l'embarras où il le jetait, en lui faisant entendre tant de sottises contre son pays, ou en le compromettant avec un fou.
L'ambassadeur ne perdit pas la tête, et voulut prendre sa revanche. Il n'ignorait pas à quel point on était alors forcé d'être silencieux et circonspect à Pétersbourg, sur la politique et sur les opérations du gouvernement, qui ne souffrait pas qu'on en parlât. Au lieu do se fâcher contre le harangueur, il lai dit : «■ Mon cher Mosse, vous êtes un savant homme, mais depuis vingt ans vous n'avez pas vu la France, et votre mémoire, bien que prodigieuse, vous trompe, car vous venez de fi\ire un rude mélange d'erreurs et de vérités; mais pourtant votre beau discours me fait croire que vous seriez bien autrement éloquent et intéressant, si vous vouliez nous parler de la Russie, que vous connaissez bien mieux, et de la guerre qu'elle soutient à présent contre la Turquie. » A ces mots, le prince fronça le sourcil et fit au fou un geste menaçant ; mais l'intrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France ; il s'étendit avec complaisance sur les inconvénients de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit-il, d'un gouvernement qui voit SCS affaires en si piteux état, et qui va dépenser tant d'argent et tant d'hommes pour acquérir quelques déserts et gagner la peste? Pourquoi veut-on se ruiner, se saigner à ce point, et armer peut-être toute l'Europe? Vous ne le devinez
pas, je vais vous le dire ; c'est pour amuser un grand prince, ici présent, qui s'ennuie, et pour lui donner le plaisir d'ajouter le grand cordon de Saint-Georges aux trente ou quarante cordons dont il est déjà bariolé, et qui ne lui suffisent pas. » A ce trait, le ministre de France rit aux éclats, les assistants s'étouffent pour ne pas l'imiter, et le prince, furieux, renverse la table et jette les échecs à la tête de Mosse, qui s'enfuit. L'ambassadeur alors représenta au prince qu'ils seraient tous deux moins sages que Mosse s'ils se fâchaient de sa folie, et la soirée se termina, en riant, aussi amicalement qu'elle avait commencé.
Nous sommes convenus à présent, j'espère, premièrement, que nous avons tous, plus ou moins, notre part de folie; secondement,que la folie a son bon comme son mauvais côté, et qu'elle peut être souvent agréable et utile. Maintenant, ce qu'il faut examiner, c'est le moyen de nous délivrer, autant que nous le pouvons, des inconvénients de la folie, et de n'en conserver que les avantages.
Le travail est plus simple qu'il ne le parait au premier coup d'oeil : ne cherchons pas à guérir des folies qui nous trompent en nous caressant, m.ais qui nous plaisent sans nous nuire, et qui nous font rêver le bonheur sans troubler le bonheur d'autrui.
Croyons à la constance de tous nos amis, à la fidélité de nos maîtresses; livrons- nous, en obligeant, à l'espoir delà reconnaissance ; ne doutons pas de la justice de l'opinion publique, en travaillant à la mériter; espérons que la nature nous conservera constamment la force et la santé, ou que le médecin nous les rendra; ne refusons pas la volupté sans excès, et laissons-la nous abuser sur sa durée ; livrons-nous surtout avec confiance à l'étude, aux arts, aux lettres : je sais que les muses, en nous promettant la gloire, ne donnent souvent que le plaisir de l'espérance; mais c'est bien le cas de dire avec Delille :
ProraeUre, c'est donner; espérer, c'est jouir.
Leur bienfait le plus réel est de nous rendre meilleurs et plus heureux.
Voilà les douces folies que nous pouvons, que nous devons garder ;, sans elles , l'existence serait un fardeau ; par elles la vie est un rêve agréable.
Mais fuyons les autres folies qui nous aveuglent, qui nous dépravent, et qui nous font creuser de nos propres mains l'abîme du malheur sous nos pas.
Corrigeons-nous de l'avarice, de l'ambition, de la haine, de l'envie, de l'intempérance, de la colère, de la peur, de l'intolérance ; enfin de toutes ces folles passions qui nous tourmentent et qui nous portent à tourmenter les autres.
Mais, me direz- vous, nous y travaillons. Donnez-nous du temps : moins jeunes, nous serons moins passionnés. Je vous répondrai comme Horace à ce fou qui attendait au bord d'une rivière quetoute cette eau, qui courait, fut écoulée : «Mon ami, qu'espères-tu? cette onde coule et coulera toujours. » L'un de vous me dira peut-être : Prenez un peu de patience, j'ai déjà fait de grands pas, je suis guéri de ma colère ; l'autre, de mon ambition ; d'autres, de telle ou telle erreur. Ne vous endormez pas sur cet oreiller; travaillez toujours, et croyez, comme Horace et comme moi, que nous avons tous tant de folies différentes, qu'en en retranchant une seule, nous ne faisons qu'àter une épine d'un buisson.
Nous avons parlé de l'amour ; parlons d'un autre aveugle, c'est la Fortune. Tout le monde l'adore, et tout le monde s'en plaint. Nous attribuons ses faveurs à notre mérite, nous la rendons coupable de nos fautes, et, comme l'a dit La Fontaine ,
Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la fortune : On a toujours raison, le destin toujours tort.
C'est une question assez difficile de savoir si elle est aussi injuste- qu'on le pense ; et un avocat qui entreprendrait sa défense ne manquerait peut-être pas de moyens pour motiver ses arrêts, et pour justifier sa conduite.
La législation de Sparte devait assurer la gloire militaire de la nation, la prospérité de l'État, la sagesse des rois et la liberté des citoyens. Les premières institutions de Romulus et de Numa pouvaient facilement faire présager la gloire de Rome et sa domination, de même que son accroissement; ses richesses, sa corruption annonçaient sa décadence. Un homme qui aurait vu la cour de Darius et le camp d'Alexandre n'aurait pas eu de peine à prédire la ruine de l'empire persan et les victoires du Macédonien. Le génie de Charlemagne créait sa race ; la faiblesse de son successeur préparait la chute de sa dynastie , la puissance du clergé , et fondait l'anarchie féodale.
Le caractère incertain de Mayenne, les folies de la ligue, le courage et la bonté de Henri IV, laissaient peu de doute sur la chute des ligueurs et sur le triomphe du roi. De nos jours, enfin, l'enthousiasme des Français pour la gloire, pour la liberté, et la division qui régnait entre les cours étrangères, nous promettaient des triom.phes éclatants, comme l'esprit de conquête, poussé à l'excès, fit prédire depuis nos revers.
En observant bien les peuples et les hommes, on voit presque toujours quelques talents, quelques grandes qualités qui causent l'élévation, et quelques fautes qui amènent l'abaissement ; mais l'araour-propre et l'esprit de parti n'en conviennent pas. Si un peuple est démoralisé, il attribue ses malheurs, non à son défaut de vertus, mais à l'incapacité de ses chefs ; et d'un autre côté le gouvernement, qui ne sait pas se concilier l'opinion publique et rendre le peuple heureux, se plaint de l'injustice du sort, de l'ingratitude des sujets. Voyez une armée qui fuit : les soldats accusent l'ineptie des chefs ; le général crie à la trahison.
On ne peut nier pourtant une vérité reconnue : souvent le
destin couronne le crime et fait réussir la sottise, tandis qu'il précipite la vertu et le génie dans l'adversité ; mais, prenons-y bien garde, il y a toujours un peu de notre fait dans ces apparents caprices du sort. A la longue, le gain est pour celui qui joue le mieux ; il perd moins aux mauvaises chances, et gagne plus aux bonnes.
Le philosophe fabuliste vous fait un joli conte lorsqu'il vous présente la Fortune vous attendant près de votre lit. Il est plus vrai lorsqu'il vous dit : « Aide-toi, Dieu t'aidera. » Les Lacédémonicns voulaient qu'on invoquât la fortune en étendant la main ; ils savaient que c'est l'activité qui atteint cette déesse, que le courage la dompte, et que la sagesse la fixe. Le prince Potemkin racontait que son cheval avait été la cause de sa grande fortune. Il servait dans la garde ; il avait dix-huit ans le jour oii se fit la révolution (jui détrôna Pierre III et qui couronna Catherine II. Cette jeune princesse, étant en uniforme, et n'ayant pas de dragonne à son épée, s'adressa par hasard à Potemkin pour lui demander la sienne ; il s'avança et la lui présenta avec grâce et respect : il devait ensuite se retirer; mais son cheval, accoutumé à l'escadron, ne voulut plus quitter celui de l'impératrice près duquel il se trouvait. Il eut beau l'éperonner, le coursier s'obstina ; Catherine rit de l'aventure, et permit au jeune homme de marcher près d'elle ; elle remarqua sa figure qui était belle, son esprit qui parut original et cultivé; elle se prit d'intérêt pour lui, et cet intérêt le conduisit par la suite au commandement des armées, au premier ministère, et lui valut d'immenses richesses.
Voilà certes un vrai coup du sort, un caprice décidé de la fortune ; mais si ce bonheur fût tombé sur un homme sans courage et sans talents, il en aurait peu profité. Un hasard peut vous faire monter sur le char de la fortune ; mais il vous verse ou ne vous mène à rien, si vous ne savez le conduire.
Je sais bien que quelquefois le sort vous fait naître sur un trône, hériter d'une grande richesse, jouir d'une belle ligure
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et d'une bonne santé : j'ai vu de ces prédestinés qui possédaient cette espèce de fortune calme, et, pour ainsi dire, naturelle; ils n'en sentaient pas le prix, parce qu'il ne l'avaient point achetée. En les observant, loin de les envier, je les plaignais, et je disais, comme le philosophe Attalus : « J'aime mieux que la fortune me reçoive dans son camp que dans sa cour. » La jouissance est un fruit qui ne vient que du travail, et, comme dit Montaigne, « c'est le jouir et non le posséder qui rend heureux . »
Les Romains adoraient la Fortune sous divers emblèmes : envoyait dans leurs temples la Fortune d'or, la. Fortune obéissante, la Fortune inopinée, la Fortune retournée, la Fortune gluante, pour marquer combien elle attachait ceux qui parvenaient à l'approcher.
Ce qui n'est pas très-honorable pour Rome, c'est qu'on y érigea des temples à la Fortune, plusieurs siècles avant de penser à en bâtir pour la Vertu et pour V Honneur. Scipion et Marcellus eurent enfin cette gloire tardive. On suit un peu partout cet exemple ; c'est le bonheur qu'on s'empresse d'encenser, et ce n'est que bien tard qu'on rend justice au mérite et à la probité : encore souvent arrive-t-il qu'on laisse cet honorable soin à la postérité.
Une erreur commune est de confondre la fortune avec la gloire. Un hasard heureux peut donner du pouvoir sans mérite et des succès sans talent ; un sot, dans certaines circonstances, peut réussir dans une importante négociation ; un factieux hardi, mais ignorant, peut être porté très-haut par une révolution ; le sort a fait quelquefois gagner une bataille par un général médiocre ; les fautes d'un adversaire, les talents d'un subalterne peuvent tenir lieu parfois d'habileté. Ces hasards donnent un faux éclat, une renommée trompeuse ; mais ce sont des fantômes sans réalité, des ombres qui passent, des colosses aux pieds d'argile, que le moindre accident met en poussière.
La fortune toute seule est un mauvais portrait de la gloire ;
elle reçoit pour un temps les mêmes honneurs, présente les mêmes apparences; mais toute cette peinture s'etface et n'a pas de corps. La fortune nous élève bien en l'air, mais le génie seul nous y soutient.
Les anciens représentaient cette inconstante déesse , tantôt un pied sur une roue, tantôt sur une boule, quelquefois sur un nuage. Un peintre moderne, Essequi, l'avait placée sur une autruche, pour rappeler qu'elle accordait souvent ses faveurs à la sottise. Au reste, lorsqu'elle commet de semblables fautes, nous sommes assez ordinairement ses complices, et nous distribuons nos égards et nos hommages aussi aveuglément qu'elle répand ses dons.
Valère passait pour un homme médiocre en tout point; il était dans un salon comme un meuble ; on ne savait s'il était beau ou laid, bon ou méchant, sot ou bête. On le rencontrait partout sans jamais faire attention à lui; il n'inspirait pas le plus petit intérêt par son assiduité, pas la plus légère humeur par son absence. On ne prenait pas garde à son insignifiante conversation, on ne remarquait point son silence, et on ne connaissait guère de lui que son visage qu'on voyait à tous les spectacles, et son nom qu'on trouvait écrit à toutes les portes. Eh bien, Valère vient d'hériter d'un oncle mort aux Indes; il a épousé une femme dont l'intrigue et la beauté ont fait obtenir à son époux une grande place : voilà Valère riche et puissant ; on l'aborde avec respect, on l'invite avec empressement, on trouve sa physionomie spirituelle. lia cité à propos un vers d'Horace, c'est un homme très-savant; on lui a entondu répéter un article de gazette, croyez-moi, c'est un politique habile ; il a salué cinq ou six jolies femmes et a donné la main à une vieille duchesse, voyez, personne ne fait mieux et plus noblement les honneurs de chez lui ; il parle peu, à la vérité, mais il pense beaucoup ; c'est un homme dÉlat, un homme profond ; enfin on ne tarit pas sur son éloge, et tout le monde, comme la fortune, le porte aux nues. Il est vrai que, peu de temps après, une intrigue lui enlève sa place : adiei^
les louanges et les amis ; son mérite disparaît comme eux ; on ne se borne pas à lui tourner le dos, on le blâme, on le ridiculise, on le déchire ; on exaltait ses talents , on centuple ses fautes, Qton va quelquefois jusqu'à mettre en doute sa probité.
Voilà le monde et son train ! Qu'y faire? s'y attendre, parce qu'on le doit; le supporter, puisqu'il le faut, et en rire, si on le peut.
La philosophie ne serait bonne à rien si elle ne nous apprenait pas à nous soutenir contre les capiices du sort et contre l'injustice des hommes.
Un Grec disait à Denys le jeune, qui venait de perdre son trône : « A quoi vous ont servi les préceptes et les entreliens de Platon? » Il répondit : « A supporter ma chute, mon exil et vos sarcasmes. »
Ce qui fait qu'on trouve si difficile ordinairement de résister aux rigueurs de la fortune , c'est que la plupart des hommes la prennent pour le bonheur. Ce serait, à la vérité, un paradoxe que de soutenir qu'elle est étrangère à notre félicité; elle nous procure certainement beaucoup de jouissances ; mais on a dit avec raison qu'elle vend ce qu'on croit qu'elle donne; on peut assurer même quelle ne fait que prêter ce qu'elle vend. Ainsi, la première chose que doit faire un homme sage en recevant ses dons, c'est de bien se convaincre que ce sont des plaisirs chers et incertains, et que nous ne logeons jamais chez elle qu'en locataire et non en propriétaire.
Voulez- vous savoir combien il en coûte souvent pour être un de ses favoris ! Suivez, observez les courtisans qui forment foule autour de son palais ; ils vous apprendront tous que la fortune suspend sa faveur au bout d'une chaîne, et qu'on ne peut obtenir l'une sans porter l'autre; et, comme le dit La Bruyère : « Chacun d'eux consent à être esclave à la cour, pour dominer dans la province.» Il vous apprend encore que « l'esclave n'a qu'un maître, et que l'ambitieux en a autant qu'il rencontre de gens qui peuvent être utiles à ses vues.»
En effet, l'ambitieux, pour arriver à son but, doit se rendre
168 DE LA FORTOE.
agréable et utile : les courtisans, ainsi qu'un philosophe Fa très-bien remarqué, sont comme le marbre des palais, froids, durs et polis ; ils ne font rien que par intérêt, et, pour ubtenir d'eux ce qu'on souhaile, il faut plaire ai servir; c'est-à-dire, plier son humeur à la leur, s'accommoder à leurs goûts, flatter leurs passions, faire ce qui gêne, louer ce qu'on méprise, dire ce qu'on ne pense pas, sourire à la haine, ménager l'envie, supporter les refus, les dégoûts, et se donner ainsi un tourment qui serait un vrai supplice, si on y avait été condamné, au lieu de s'y être livré volontairement.
Et au bout de toutes ces peines, contre lesquelles on n'est soutenu que par l'espérance, que trouve-t-on, est-ce le bonheur? Non, ce sont des biens dont on se dégoûte promptement, et qui ne servent qu'à en faire désirer d'autres tout aussi chers et tout aussi tiompeurs. On ne jouit pas, on craint de perdre ; on voudrait des amis, on ne rencontre que des flatteurs ou des rivaux; vous obtenez ce que d'autres voulaient, ils vous haïssent; vous manquez votre but, on vous raille ; vous tombez dans la disgrâce, on vous accable et on vous oublie ; et l'ambitieux s'en tire encore à bon marché, s'il n'a sacrifié à ses idoles que son temps et sa santé; et s'il n'a pas à se reprocher quelque saciifice de conscience et d'honneur.
Il existe à la vérité des fortunes qui valent plus qu'elles ne coûtent ; ce sont les fortunes acquises sans intrigues, méritées par de grands talents , ennoblies par les vertus, embellies par la bienfaisance : elles sont rares et pures ; on les possède sans honte, on en jouit sans remords, elles donnent le vrai bonheur ; mais il est évident que ce bonheur n'est dû qu'au mérite, et non à la fortune. Les biens qu'elle accorde, les maux qu'elle fait, sont hors de nous, tandis que c'est en nous qu'existe la source du bonheur et du malheur.
L'àme transforme en bien et en mal tout ce qui l'approche, et souvent elle fait tourner les faveurs delà fortune à notre honte, et ses rigueurs à notre gloire. Ce n'est pas sans de
bonnes raisons et faute de grands exemples qu'on a dit que la prospérité était l'écueil du sage, et que le malheur était son école. Prétendre dégoûter les hommes de la fortune, ce serait folie ; on ne doit avoir qu'un but en en parlant, c'est de la faire connaître telle qu'elle est, et non telle qu'on se la figure. Tout le monde veut plus ou moins avidement boire à sa coupe.
Cherchons seulement un préservatif contre son ivresse, un antidote contre ses poisons.
Commençons par guérir notre aveuglement, pour nous garantir du sien. La plupart des hommes appellent leur fortune, justice, et celle des autres, hasard; la présomption et l'envie sont les résultats de cette erreur. Avez-vous décidé vousmême dans quel lieu, dans quel temps vous deviez naître? quels seraient vos parents, votre éducation ? Avez-vous créé les circonstances dont vous avez profité? Soyez juste, vous serez bientôt modeste, et vous verrez quelle petite part vous pouvez vous attribuer dans le mérite de votre bonne fortune. Combien de fautes n'avez-vous pas commises qui pouvaient vous faire manquer votre but I « Mais nous nous pardonnons bien facilement nos fautes, dit Bossuet, quand la fortune nous les pardonne. » Reconnaissez plutôt ces fautes ; car on les recommence quand on les oublie.
Les grandes fortunes se prennent d'assaut et par surprise ; le sort les dispose, mais le génie seul sait s'en saisir; les petites fortunes se gagnent plus par assiduité. Un homme sans talent, mais qui avait prospéré par sa constante ténacité, demandait un jour à Newton : « Comment ètes-vous parvenu à découvrir le système du monde?» « Comme vous êtes parvenu à faire fortune, répondit le philosophe, en y pensant toute ma vie. »
Lorsque la fortune vous est contraire et vous frappe d'un coup imprévu, voulez-vous n'en être pas accablé? réfléchissez à son inconstance; c'est un remède qu'elle-même vous offre. Souvent le mal qu'elle semble vous faire est un bien qu'elle vous prépare : il faut savoir tirer parti de ses rigueurs comme
de ses faveurs. Charles V a dû probablement sa sagesse aux malheurs qui assiégèrent sa jeunesse; Henri IV aurait été moins grand, moins bon, s'il eût été d'abord moins pauvre et moins persécuté. Sans la défaite de Narva, Pierre le Grand n'aurait peut-être jamais développé ces grands moyens, ces grandes qualités qui le firent vaincre à Pultava ; il n'aurait pas réformé la barbarie des mœurs moscovites, s'il n'avait pas failli en être la victime dans son enfance. De nos jours un général fameux régna en Europe, parce qu'il fut obligé de lever un siège en Syrie ; et les Russes ne sont entrés dans notre capitale, que parce qu'ils avaient eu le malheur de nous voir à Moscou. Enfin on pourrait avancer sans paradoxe que l'habileté trouve parfois, pour l'avenir, plus de profit dans la mauvaise fortune que dans la bonne.
Ne vous aflligez pas si, en visant à une grande fortune, vous n'en avez atteint qu'une médiocre ; jugez-la, non par l'éclat qu'elle vous prête, mais par le bonheur qu'elle vous donne ; vous êtes plus loin du soleil, mais plus loin des tempêtes : c'est en haut que se forment les orages ; vous êtes plus bas, mais à l'ombre et parmi les fleurs : répétez ce que disait Horace à Celsus : « Qu'importe que mon bateau soit petit ou grand, pourvu que j'y sois sûrement et doucement porté? »
Félicitez-vous plutôt d'avoir mérité que d'avoir obtenu les faveurs de la fortune; elle donne plus d'humiliations que de plaisirs à ceux qui reçoivent le prix sans l'avoir gagné. Pourquoi la plupart des parvenus sont-ils si susceptibles? C'est par la même cause qui rend les bossus malins ; ils redoutent la raillerie et s'arment d'avance contre elle.
A la fête d'un village, tout le monde venait avec ferveur se prosterner devant une statue de bois toute neuve qui représentait le saint du lieu. Un seul villageois restait debout; on lui demanda pourquoi il n'adorait pas, comme les autres, l'image du patron : « Bah ! dit-il, il n'y a pas longtemps que je l'ai vue poirier ; car c'est moi qui l'ai sculptée. »
Lorsqu'on veut faire pardonner une rapide élévation, il faut
se montrer à la fois habile et modeste ; le moyen de faire oublier son origine, c'est de prouver qu'on se la rappelle. Suivez la maxime d'un ancien : « Supportez bien votre fortune, si vous voulez qu'on vous supporte. »
Le plus doux spectacle à mes yeux, c'est de voir la modestie unie à la grandeur, la bonté jointe à la puissance, la sagesse alliée à la prospérité : les dieux préfèrent, dit-on, celui de la vertu, luttant contre l'adversité; tous les deux sont aussi rares qu'admirables : si les dieux étaient, comme nous, acteurs au lieu d'être spectateurs, je crois qu'ils préféreraient le premier.
Dans ma jeunesse je fus admis, par hasard, dans la société
de la duchesse F ; c'était une fort jolie femme, elle était
très-riche et jouissait d'un très-grand crédit. Je cherchai longtemps à obtenir ses bonnes grâces, et je fus témoin et victime de l'inégalité de son humeur et de la bizarrerie de ses caprices. Jamais je ne la vis deux jours la même ; tantôt elle était brune et tantôt blonde ; aujourd'hui fîère, hautaine, méchante ; le lendemain douce, engageante et bonne à l'excès. Quelquesuns de ses adorateurs se plaignaient depuis dix ans de sa cruauté; de très-nouveaux venus se vantaient de leur bonheur. Elle recevait souvent, sans choix, tous ceux qui voulaient la visiter, et parfois elle éconduisait, sans motif, des hommes de mérite qui désiraient la connaître . Pendant un temps elle semblait n'aimer que la gloire ; sa maison était pleine de militaires, d'ambassadeurs, de ministres; elle s'amusait à donner des grades, des décorations indistinctement à de vieux officiers, à de jeunes petits-maîtres; peu de temps après, vous la trouviez sans fard, sans luxe, sans toilette, courant les églises, entourée de prêtres, occupée à obtenir un chapeau de cardinal pour un jeune abbé qui faisait des vers à merveille. J'ai vu sa maison se transformer en bureau d'esprit; on y applaudissait Poinsinet et on sifflait La Harpe; on y plaçait Dubelloy à côté de Voltaire. Un jour elle s'amusait à pousser dans les bureaux un ancien laquais, à lui procurer un
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gros emploi dans les finances, et à le faire dîner ensuite avec de grands seigneurs qui lui empruntaient de l'argent et se moquaient de lui. Son plaisir le plus ordinaire était de renverser en un instant, par ses intrigues, les gens dont elle avait, pendant plusieurs années, favorisé l'avancement. Elle riait aux éclats de leur chute, et les déchirait autant qu'elle les avait flattés. Nous étions souvent dégoûtés de ses caprices et révoltés de ses perfidies ; mais elle avait une jeune dame de compagnie, que je vois encore d'ici, presque toujours en robe verte, dont les douces manières, le tendre langage, les regards séduisants et les promesses flatteuses nous retenaient et nous consolaient. Cependant un beau jour, las de son inconstance et de mon esclavage, je rompis ma chaîne et je m'échappai. Depuis ce moment je ne la cherchai plus; mais elle vint elle-même souvent me rendre visite : son empressement augmenta comme mon indifférence ; je la recevais sans transports, je la voyais s'éloigner sans chagrin. Il résulta de cette conduite que nous restâmes tous deux en très-bonne mesure, sans trop grande intimité, sans trop de froideur, et que je trouvai le moyen de conserver une jolie maîtresse, au lieu d'un maître impérieux.
Cette dame ressemble assez à la fortune, et je vous conseille, mes amis, pour votre bonheur, de la traiter comme j'ai traité la duchesse. La Fontaine vous l'a dit avant moi :
Ne cherchez pas cette déesse , Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.
Le malheur est une chose sacrée ; on ne devrait permettre qu'à la bienveillance et à l'amitié d'approcher des malheureux pour adoucir leurs peines ; il faudrait surtout éloigner l'infor-
LE MÀLHEO. 173
tune des regards de l'envie, car le malheur d'autrui est la seule volupté de l'envieux.
Mais, si une tendre compassion doit seule faire entendre sa voix à l'homme qui souffre, il est permis à la philosophie de nous parler d'un ton plus ferme, pour nous armer d'avance contre le malheur, et pour nous préparer à le supporter avec courage. Nos maux ne sont forts que par notre faiblesse ; ils nous accablent lorsqu'ils nous surprennent ; ils nous semblent terribles quand noire imagination les a grossis. La plupart de leurs pointes disparaissent aux yeux du sage qui s'y est préparé, et qui les a mesurées de loin avec le compas de la raison.
Le vrai malheur est aussi rare que le vrai bonheur : tout dans l'homme est imparfait ; il n'y a rien de pur, tout est mêlé d'alliage dans son essence. Le bonheur suprême est audessus de la vie humaine, et le malheur complet f;ii t cesser la vie.
Les deux seuls malheurs véritables que je connaisse sont la perte de l'objet qu'on aime le plus, et la perte du repos de sa conscience. Eh bien ! le ciel a chargé le temps d'adoucir l'une, et le repentir de réparer l'autre.
Le cœur a bien des secrets pour guérir les blessures qu'il reçoit; sa sensibilité même le rend susceptible de beaucoup de consolation ; et, lorsqu'elle ne remplace pas l'affection qu'elle regrette par d'autres sentiments, au bout de quelque temps elle trouve de la douceur dans ses propres larmes, des charmes dans ses regrets, et une sorte de volupté dans ses souvenirs. Sénèque disait avec vérité, quoique avec un peu trop (^'affectation, que « souvent le chagrin devient la volupté lugubre d'une àme infortunée. »
La conscience est moins féconde en ressources; elle ne reçoit que des blessures graves, dont la cicatrice môme est toujours douloureuse : aussi La Bruyère pensait « qu'on a mille remèdes pour consoler un honnête homme et pour adoucir son malheur, mais qu'on n'en trouve pas un pour alléger celui du méchant. »
Cessons donc de parler de ces deux espèces de malheurs, nous n'avons pas le droit de les reprocher aux dieux ; ils nous répondraient, premièrement, que les peines du cœur ont été compensées par de vives jouissances, et que, si une seule personne enlève tout notre bonheur, c'est notre faute d'avoir placé toute notre vie sur un objet mortel, et réuni sur un seul être notre affection, que plusieurs devaient partager selon les lois de la raison et de la nature.
Secondement, ils diraient à l'homme coupable, tourmenté par ses remords et puni par l'opinion et par les lois : « Nous vous avons interdit le crime ; c'était vous défendre le malheur : vous ne pouvez pas plus vous plaindre de vos peines qu'un suicide de sa blessure. »
Parlons de celte foule d'autres malheurs, enfants de l'imagination, et sujets perpétuels des lamentations des hommes : vous verrez bientôt leur peu de réalité, et vous conviendrez peut-être qu'au lieu de les attribuer au ciel et à la nature, nous ne devons en accuser que notre folie ; ce sont des nuages qu'elle a créés, et qu'un seul rayon de sagesse ferait disparaître.
La première, la plus grande et la plus commune de nos folies ; est de vouloir des choses qui se contredisent, de la sensibilité sans douleur, de la lumière sans ombre, un bonheur pur et sans mélange; nous oublions que l'or môme a besoin d'alliage pour nous être de quelque utilité.
On trouve beaucoup de contrariétés sur le chemin de la vie ; mais il «y a deux choses qu'on n'y rencontre presque jamais : c'est le malheur qu'on redoute, et le bonheur qu'on poursuit. On se crée des fantômes qu'on met à la place de l'un, et des chimères qu'on prend pour l'autre.
Lorsque nous désirons sans obtenir, nous sommes contrariés; et, dans notre impatience, nous appelons malheur cette contrariété : ce qui pourrait se nommer un malheur, ce serait l'état d'un homme qui n'aurait pas de désirs; car il n'existerait pas de plaisir ni d'espoir pour lui.
On sait le mot de ce riche gourmand blasé, dont l'estomac était devenu trop insensible pour qu'il éprouvât aucun appétit. Un mendiant le rencontra, et, pour le toucher, lui dit : « Je meurs de faim ! » « L'heureux coquin ! s'écria le vieux podagre ; ah ! que je lui porte envie ! »
A moins d'être ingrat, on doit regarder les désirs comme le plus doux présent du ciel. Si Dieu voulait nous punir de notre injustice, il n'aurait qu'à exaucer tous nos voeux . de manière à ne nous pas laisser le temps de désirer. L'ennui nous dégoûterait bientôt de la vie.
La sage nature nous adonné des désirs simples, bornés, faciles à satisfaire, et qui se renouvellent sans cesse; grâce à elle, notre vie est un mélange continuel de désirs et de plaisirs, d'exercice et de repos ; et nous, insensés que nous sommes, au lieu de jouir de cet admirable tableau, nous nous efforçons de le critiquer, et, en le corrigeant à notre gré, nous le détruirions.
Les ombres nous semblent des taches ; nous voudrions que tout fût lumière, et nous oublions que toutes ces figures qui nous charment, disparaîtraient à nos yeux, si l'ombre ne les faisait plus sortir de la toile.
Nous voudrions n'être pas sensibles à la douleur, et nous ne songeons pas qu'alors nous ne le serions plus au plaisir. Êtres imparfaits et bornés, nous nous plaignons de n'avoir pas un bonheur parfait et sans limites ; nous ressemblons à l'enfant qui pleure, parce que sa main ne peut atteindre le firmament et les astres qui y brillent.
Le plaisir nous paraît une dette dont le Créateur s'acquitte envers nous, et la douleur une injustice qu'il nous fait : en un mot, nous nous disons malheureux, tandis que nous ne sommes que déraisonnables et extravagants.
Au lieu de suivre le conseil d'un ancien, et d'imiter les abeilles qui tirent du miel du thym le plu? sec, nous changeons en fiel toutes les douceurs que la nature a répandues sur notre existence ; nous nous ennuyons de la possession ;
i76 LE MALHEUR.
nous nous impatientons du désir ; nous envions le sort d'autrui, qui nous envie à son tour; et nous sommes tellement entêtés de la chimère du bonheur parfait, que nous le supposons toujours existant dans une position différente delà nôtre : aussi personne n'est content de son état, de sa profession ; et Horace avait raison de dire :
Mécontent de son sort, de désirs tourmenté,
Chacun maudit la place où le sort Ta jeté.
Que n'étais-je marchand! dit un vieux militaire,
Qui va d'un pied boiteux regagner sa chaumière.
Qu'un guerrier est heureux ! s'écrie avec douleur
Le marchand menacé par Neptune en fureur;
II se bat, on le tue, il expire avec gloire ;
On le manque, il triomphe, et chante sa victoire I
Le juge, qu'un client éveille au point du jour,
Soupire après la paix d'un champêtre séjour;
Le fermier, qu'un procès arrache à son asile,
Croit que tous les heureux demeurent à la ville.
Que sais-je ! et qui pourrait nombrer ces mécontents?
Scéva, le grand parleur, y perdrait tout son temps,
Véritablement, tous ces malheurs, dont se plaignent la plupart des hommes, donnaient de justes sujets de rire à Démocrite, et je crois que notre planète est un petit thétàtre où toutes nos folies, en discours et en actions, divertissent fort les dieux ; presque toutes nos demandes et nos requêtes ne pourraient leur être dignement présentées que par Momus.
Je respecte beaucoup la vraie douleur; j'ai éprouvé souvent, en sa présence, ce que disait un philosophe grec : « Il y a une espèce de honte à être heureux h la vue de certaines misères ; » mais, si le vrai malheur est digne de toute notre compassion, au moins la sagesse peut nous permettre de rire de tous ces malheurs factices qu'enfantent notre caprice et notre imagination.
Écoutons cette vieille coquette qui achète son teint, ses charmes et ses dents, et qui se plaint du mauvais goût du
siècle, de la chute de la galanterie et de la froideur de la jeunesse !
Ce provincial, qui n'a jamais lu que ses vieux titres, et qu'on n'a vu combattre que contre les lièvres, comme il es malheureux de voir que la cour l'oublie, le néglige, et ne lui donne ni cordons ni commandements !
Ne sercz-vous pas touché du malheur de ce poëte que l'envie fait siffler, que ses madrigaux n'ont pu placer à l'Académie, et qui éprouve le chagrin d'être dédaigné par ceux qu'il flatte ou qu'il déchire?
N'étes-vous pas ému de pitié pour le sort de cet écrivain qui, depuis vingt ans, critique les talents des auteurs les plus distingués, ou qui dissèque, dans un journal, les discours des plus célèbres orateurs, et qui ne peut obtenir ni une ambassade ni une place au conseil?
Comme la douleur de ce financier est touchante! Il voit un jeune Officier se promener dans la riche voiture qu'il a donnée à une danseuse de l'Opéra. Une vestale si peu chaste, une nymphe de Diane si infidèle, quelle perfidie ! Et sur quoi compter dans ce monde? où trouver la constance et la pudeur?
Voyez ce jeune homme qui s'arrache les cheveux : quelle injustice il vient d'éprouver! Il a perdu au jeu l'argent de ses créanciers, qui ont l'inhumanité de l'envoyer en prison!
Et ce savant dont on respecte l'érudition et les doctes écrits, quel outrage lui fait la frivolité des femmes ! Dix fois il a vu de jeunes beautés préférer la grâce d'un jeune étourdi à son mérite, et des billets doux à ses livres !
Comment ne pas partager le désespoir de cette jolie femme? Elle a supporté avec courage l'absence de son mari et ses blessures; mais un cocher brutal vient de casser la patte de son carlin chéri : manquerez-vous assez de sensibilité pour négliger de la plaindre et de la consoler?
Celte jeune beauté qui s'ennuie de tout, quoiqu'elle ne s'occupe de rien, et qui est consumée de maux de nerfs et de
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vapeurs, bien qu'elle passe les nuits au bal et ses jours dans son lit, n'est-elle pas un exemple déplorable des calamités humaines?
Chez les peuples anciens, et du temps de nos bons aïeux, la bonté passait pour vertu et la sensibilité pour faiblesse; on n'avait pas assez mauvaise idée de son prochain, pour croire qu'un homme pût être indifférent aux chagrins, aux maladies et à la mort de sa femme, de son lils, de son père, de son frère, ou de son ami. Dans la persuasion de celte disposition générale qui nous livre à la douleur, la religion nous commandait la résignation, la philosophie nous conseillait la fermeté : leur but commun était de nous donner cette égalité d'àme qui est la vraie sagesse, et on admirait également l'homme qui résistait à l'ivresse de la prospérité et celui que l'infortune ne pouvait abattre.
Aujourd'hui tout est changé, et il faut qu'on nous suppose un cœur bien dur et bien fermé aux sentiments les plus naturels, puisque, dans le monde, au lieu de nous armer constamment contre notre sensibilité romanesque, et de nous défendre contre cette faiblesse, on en fait une chose rare et estimable, une vertu; on ne la cache plus, on s'en vante; ce n'est pas le plus courageux qu'on admire à présent, c'est le plus sensible devant lequel on s'extasie.
La tristesse devient un ornement de la beauté ; le chagrin, un mérite dans l'esprit; la mélancolie, une grâce, un charme, une perfection dans le caractère. Les yeux qui pleurent sont les seuls qui intéressent ; un auteur n'a plus de génie s'il ne pleure pas, comme Jérémie, sur la destinée, et comme Young, sur les tombeaux.
L'homme qui n'est pas bien malheureux, et qui ne sent pas douloureusement le poids et les amertumes de la vie, est à peine digne de vivre ; il est dur, léger, froid, égoïste ; enfin il n'a pas d'àme : et comme le malheur est devenu un moyen de succès, la mode veut qu'on se pique d'être malheureuxy ou tout prêt à le devenir.
Nos cercles brillants ne sont remplis que de grâces tristes, d'esprits mélancoliques, de beaux jeunes malheureux, de belles infortunées qui, courant les bals, les thés, les spectacles, les promenades et les fêtes, vous parient en dansant, de l'affliction que leur cause la perie d'un ami, vous expriment leur désespoir en chantant, et vous invitent à partager leurs idées mélancoliques sur les peines dont la vie est tissue, sans vous empêcher cependant d'admirer la délicatesse de leur table, la richesse de leurs équipages, la fraîcheur de leurs parures, la vivacité mobile de leur imagination et la grâce voluptueuse de leurs formes.
Le contraste de leurs prétentions au malheur, de leur habitude de légèreté et de leur passion pour le plaisir, est véritablement comique.
Plus leur sensibilité est exagérée et montée sur des échasses, moins elle peut se soutenir ; leurs chutes, pour revenir à tout moment au ton de la nature et même au-dessous, sont ridicules, et, en tout, je ne connais rien de si plaisant que leur malheur.
Il arrive même qu'à force de s'affliger pour des riens, et de se monter sans sujet au diapason du désespoir, celle qui était inconsolable des migraines et des contrariétés de son amie, ne> trouve plus de larmes ni de termes pour pleurer sa mort, et l'oublie promptement pour se livrer aux petits chagrins ordinaires qui ne dérangent pas tant, et qui profilent mieux.
On embarrasserait assez les sensibles du jour, si on leur demandait de réfléchir un peu, déparier de bonne foi, d'expliquer pourquoi ils se plaignent tant de la nature, de la vie et de la destinée humaine. Peut-être découvriraient-ils qu'ils ont bien plus à remercier le ciel qu'à Taccuser, et que, s'ils sont malheureux, c'est parce qu'ils veulent se forger une félicité et des jouissances imaginaires, tandis qu'ils dédaignent un trésor de vraies et naturelles jouissances que les dieux ont mis à leur disposition.
Me direz-vous que la pauvreté est un mal, et que vous en
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souffrez? Je vous répondrai en vous montrant un grand nombre de riches, tristes, inquiets, avides, enviés, tourmentés, ennuyés, blasés, et une foule d'artisans laborieux, sains, contents, et qui font retentir les champs et les guinguettes des accents du bonheur et de la gaité ; ou « des philosophes comme Cratès, qui, n'ayant pour tout bien qu'une méchante cape et une besace, ne fit jamais autre chose, toute sa vie, que jouer et rire, comme s'il eût été de fête. »
Est-ce la servitude que vous ne pouvez supporter? Votre courage peut vous en dédommager et l'ennoblir. Épictète se disait libre dans les fers ; Ésope, esclave, était plus grand et plus heureux que son maître. J'ai vu des nègres courageux, plus gais et plus tranquilles que l'économe barbare qui les maltraitait.
Êtes-vous assez ambitieux pour vous croire dans le malheur, si vous ne commandez pas? Pensez aux soucis du trône, aux inquiétudes des rois. On a dit que les peuples souffraient de toutes leurs fautes ; le poëte aurait pu dire, avec autant de raison, que les rois souffrent de toutes les folies des peuples. Rappelez-vous qu'Agamemnon se plaignait de commander à tant de monde. Vous citerez des monarques dont la fortune a couronné toutes les entreprises et favorisé tous les projets de conquêtes. Souvenez-vous du mot d'Agésilas; on lui vantait le bonheur d'un roi de Perse : « A son âge, dit-il, Priam était heureux, w
C'est une folie d'appeler malheur la privation d'un bien aussi inconstant que la fortune qui le donne. La faveur, la grandeur, le crédit, ne donnent qu'un plaisir réel, celui de faire du bien et des ingrats ; mais La Fontaine disait fort bien :
Ni Tor ni la grandeur ne nous rendent heureux.
On n'en sent, pour l'ordinaire, que le poids quand on les possède, et le regret quand on les perd.
Croyez avec Platon « que la vie est un jeu de dés dont les chances ne sont pas en notre pouvoir, mais que ce qui dépend
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de nous, c'est de recevoir ces chances modérément et de tout disposer de manière qu'elles puissent nous profiter beaucoup, si elles sont bonnes, et nous nuire peu, si elles sont mauvaises. »
Ce qu'on appelle biens et maux vient du sort ; mais le bonheur et le malheur sont en nous, et dépendent de l'opinion que nous attachons aux choses. Tout a plusieurs faces : l'heureux les regarde du bon côté ; le malheureux, du mauvais.
L'homme est si injuste pour la nature, qu'il méprise ses présents, et n'en sent le prix que lorsqu'un accident les lui enlève.
Ce malheureux qui se désole parce qu'il a perdu cent mille francs de rentes, et qu'il ne lui en reste que vingt, qui regrette une charge qu'on lui a ôtée, un crédit qui ne lui attirait que des importuns, des parasites et des ennemis, ne sait pas jouir d'un repas sain et bien apprêté; il est indifférent à la saveur d'un vin vieux et exquis ; la beauté des champs, du ciel, de la verdure, des fleurs, ou des chefs-d'œuvre de l'art, ne réjouit pas ses yeux; il écoule, sans en être ému, la mélodie d'une belle musique ; il ne goûte point la douce chaleur de son feu ; la mollesse de son lit, la commodité de ses meubles, la variété de ses livres, lui sont indifférentes; il n'est pas même consolé par les douces caresses de sa femme, et la joie bruyante de ses enfants l'importune : tous ces trésors sont perdus pour lui.
Eh bien , si tout à coup son estomac se dérange, si sa vue s'éteint, si son oreille s'endurcit, si le sort lui enlève une des personnes de sa famille, comme vous l'entendrez parler avec regret des plaisirs de la table, de la beauté du spectacle de la nature, du charme de la mélodie, du bonheur de voir ce qu'il aime, et de parler à l'objet qu'il a perdu !
Insensé ! tu fais comme l'avare : tu te désespères lorsqu'on te prive des biens qui étaient enfouis chez toi, et dont lu ne tirais aucune utilité! Crois-moi, n'imite cet avare que pour compter, comme lui, à tout moment, tes richesses; mais ne les compte que pour en jouir.
Le duc de ***, resté en France pendant nos orages, avait conservé, par miracle, toute sa fortune, de très-belles terres et un superbe château. Plusieurs de ses amis, ruinés par les lois du temps et de la guerre, étant venus le voir, le félicitaient d'avoir pu sauver tant de richesses, et le trouvaient un peu triste pour tant de bonheur.
Arrivés avec lui au bord d'une pièce d'eau, ils admirèrent la beauté et la grosseur énorme d'un grand nombre de carpes qui venaient manger le pain qu'on leur jetait : « Hélas ! s'écria le duc, en poussant un profond soupir, j'avais soixante carpes de cette beauté; on m'en a volé cinquante, il ne m'en reste plus que dix : voyez, mes amis, les pertes et les malheurs qu'entraîne une révolution ! »
Ce trait de folie, quoique vrai, vous paraît invraisemblable; rentrez en vous-même, et vous verrez que vous attachez mille fois plus de prix aux perles qu'aux jouissances, et que vous ne seriez pas loin de ressembler à ce pacha qui n'avait pas touché une femme de son sérail depuis deux ans, et qui perdit le repos et la raison pour une esclave qu'on lui enleva et qu'il ne put retrouver.
Vous avez vu sans doute, comme moi, plus de veuves désolées que d'épouses bien tendres ; beaucoup de femmes aiment mieux leurs maris après leur mort que pendant leur vie : elles ne savaient pas èlre heureuses de la possession d'un cœur dont la perte devient pour elles un vrai malheur.
Les trois racines les plus communes du malheur des hommes sont l'oubli du présent, l'occupation inquiète de l'avenir, et l'envie qui rend indifférent sur tout ce qu'on possède, tant qu'on voit d'autres hommes en avoir davantage.
On ne veut pas suivre la maxime d'Épicure, qui disait : « Celui qui arrivera le plus joyeusement à demain, esi celui qui y pensera le moins aujourd'hui ; » ou celle d'Arislippe, qui prétendait « qu'en toute infortune, le sage ne doit point s'affliger de ce qui est perdu, mais se réjouir de ce qui est sauvé. »
L'envieux cesserait de se plaindre, s'il savait qu'il y a un
million d'hommes au moins qui envient la position dans laquelle il est, et qu'il croit malheureuse.
Voici, je crois, quelques recettes très-bonnes pour guérir, si vous le voulez, vos maux imaginaires.
Vous est-il advenu quelque disgrâce, quelque défaveur par calomnie et par envie? faites comme Platon, qui regardait la colère du roi Denys contre lui, comme un vent en poupe qui le ramenait à l'étude des lettres et à la philosophie. Avez-vous perdu vos États? voyez combien d'empereurs romains n'ont pas laissé d'empire à leurs fils.
Êtes-vous pauvres? voyez combien Épaminondas, Fabricius, Homère et Delille ont été dignes d'envie !
Votre femme est-elle infidèle ? souvenez-vous qu'Agis n'a pas été moins grand et moins heureux, quoique Alcibiade eût séduit la reine Timéa.
Enfin, pénétrons-nous bien de cette vérité : l'homme est toujours pauvre en pensant à ce qui est au-dessus de lui, et riche, en se comparant à ce qui est au-dessous.
On est malheureux tant qu'on élève trop sa vue et ses désirs : l'esclave est jaloux de l'homme libre; l'homme libre, du citoyen ; le citoyen, du riche ; le riche, des grands ; les grands, des princes ; les princes, des rois ; et les rois, des dieux : ils voudraient pouvoir être immortels comme eux.
Vous vous plaignez tous de vos malheurs ; je peux, si vous m'écoutez, vous en guérir en un clin d'œil : au lieu de regarder en haut, regardez en bas.
L'envie vous quittera, vous ne serez plus malheureux ; et, si vous voulez changer vos malheurs en bonheur vérilable, jouissez du présent, remerciez les dieux au lieu de les accuser, et surtout grandissez et fortifiez voire àme; car il est trèsvrai, comme le dit La Bruyère, « qu'une grande àme est audessus de l'injure, de la douleur, de la moquerie; elle serait invulnérable, si elle ne souffrait quelquefois par la compassion, j»
Si la reconnaissance n'était qu'une vertu, je ne m'étonnerais pas de sa rareté; mais elle est aussi un plaisir, peut-être même l'un des plus doux que l'àme puisse éprouver, et je ne conçois pas comment on peut y être insensible.
Ce plaisir est le seul qui ne soit jamais mêlé de honte ou de regrets; on peut s'y livrer sans crainte, et, comme le dit La Bruyère, « il n'y a guère au monde un^plus bel excès que celui de la reconnaissance. »
Celte vertu en suppose beaucoup d'autres : d'abord la justice qui les produit toutes, et toutes les qualités qui là rendent aimable, la bonté, la modestie, la délicatesse, la sensibilité, la constance. S'il vous est prouvé qu'un homme s'est montré reconnaissant pour son bienfaiteur, vous n'avez guère besoin de lui demander d'autres certificats de moralité.
Gardoz-vous de faire un crime à un homme d'avoir été trop reconnaissant pour votre ennemi : vous lui devez votre estime, et non votre haine ; faites vous-en plutôt un ami, et, si vous pouvez y parvenir, croyez que vous avez trouvé un fidèle gardien et un riche trésor.
L'esprit de parti ne pense pas ainsi : aveugle comme toutes les passions, il méprise dans le parti contraire les vertus qu'il admire dans le sien; l'ingratitude, la délation, la trahison môme, il les honore et les loue quand elles le servent. L'honneur et la justice lui semblent bassesse, lorsqu'ils lui nuisent.
Son inlérôt est la seule règle sur laquelle il mesure le bien et le mal, le vice et la vertu.
L'égoïsme est le plus bas et le plus étroit des esprits de parti : aussi l'égoïste n'est jamais reconnaissant ; il écrit à l'encre le mal qu'on lui cause, et au crayon le bien qu'on lui fait.
DE LA RECOxNXAISSAXCE. 185
Cependant il affecte parfois de la reconnaissance, car celte vertu a, comme les autres, ses hypocrites, mais c'est une reconnaissance d'intérêt, et non de sentiment; elle flatte le bienfaiteur tant qu'elle espère encore quelque nouveau bienfait. 11 y a des reconnaissances affamées qui meurent d'inanition quand on ne leur donne pas toujours.
L'avare et l'ambitieux sont nécessairement ingrats, car ils ne peuvent jamais recevoir autant qu'ils désirent.
Les inconstants sont des ingrats en amour : leur reconnaissance dure tant qu'ils espèrent ; leur ingratitude se montre dès qu'ils ont tout obtenu.
La bienfaisance est plus commune que la reconnaissance, c'est notre orgueil qui en est la cause : celui qui donne, jouit de la supériorité qu'il croit avoir sur celui qui reçoit. L'obligé souffre avec peine celle dépendance ; souvent il la secoue, rompt un lien en croyant briser une chaîne, et s'imagine qu'il est fier lorsqu'il est ingrat.
Aussi, ce qu'on aurait peine à croire, la bienfaisance se crée souvent des ennemis : la vanité cherche des prétextes pour se dispenser de la gratitude ; elle hait presque, pour n'être pas contrainte à aimer.
J'ai connu un homme assez heureux pour avoir obligé beaucoup de gens dans sa vie, peu le lui ont pardonné ; mais, en voulant le priver de sa récompense, leur affection, ils n'ont pu lui enlever la jouissance de leur avoir fait du bien, et elle est si douce qu il recommencerait encore s'il se trouvait en pareille position.
« C'est un grand plaisir, dit La Bruyère, que de rencontrer les yeux de celui à qui on vient de donner. » Aussi, selon moi, puisqu'on acceptant un don, on procure une si vive jouissance au bienfaiteur ; il y a bien aussi quelque générosité à recevoir.
Un cœur noble et reconnaissant sait quel sacrifice il fait en recevant ; il connaît seul l'étendue des devoirs qu'il s'impose ; mais, d'un autre côté, il a un grand avantage sur l'ingrat.
J86 DE LA RtCONNAISSÀNCE.
Sénèque remarque justement que « l'ingrat ne jouit qu'une fois du bienfait, dont l'homme reconnaissant jouit toujours. »
Cicéron, en rappelant cette maxime d'Hésiode, « qu'on doit payer un bienfait avec usure, compare l'àme reconnaissante à une terre fertile qui rapporte plus qu'elle n'a reçu. »
Je crois que l'affection est le plus haut prix dont on puisse payer un bienfait. Aussi c'est à la fois une grande faute et un grand malheur de recevoir des bienfaits de ceux qu'on ne peut ni estimer ni aimer, car on s'est placé par là entre l'ingratitude et la fausseté. L'ingratitude est regardée avec raison par Cicéron « comme le plus odieux des vices; il nuit, dit-il, à tout le monde, car il décourage la générosité ; ainsi les ingrats sont les ennemis de tous les malheureux. »
C'est une niaiserie que de croire à la reconnaissance d'une cour, d'un sénat, d'un peuple; tout être collectif ne peut être reconnaissant ; c'est une vertu individuelle ; le sourd et muet Massieu a fort bien détini la reconnaissance (la mémoire du cœur) ; un être collectif a beaucoup de têtes et point de cœur.
On parle souvent de l'ingratitude des rois; celle des peuples donnerait bien plus ample matière aux déclamations et aux reproches. Aristide, Thémistocle, Socrate, Scipion, et une foule de héros ou de bienfaiteurs des nations, se sont vus sacrifiés par elle.
La multitude, comme l'enfance, aime à briser ses hochets ; étrangère à la modération, l'excès seul lui plait; elle passe tour à tour de l'enthousiasme à la haine; ses idoles d'aujourd'hui seront demain ses victimes. Il est aussi impossible de conserver son affection que de fixer l'inconstance des vents. Elle est d'autant plus effrontée dans ses variations qu'elle est à l'abri de la honte et du reproche; l'individu s'y cache dans la foule qui ne rougit de rien.
La reconnaissance nous touche d'autant plus qu'elle vient de plus haut. Un prince s'élève à nos yeux h mesure qu'il se rapproche davantage de l'humanité, dont les flatteurs l'éloi-
gnent tant qu'ils le peuvent ; rien ne paraît plus admirable qu'un roi reconnaissant : on aime à voir la puissance reconnaître des liens, et la force se soumettre au joug du cœur.
Le fameux Menzikow avait exposé ses jours dans un combat et versé son sang pour défendre la vie de son maître Pierre le Grand. Ce favori joignait à de brillantes qualités de grands défauts ; sa cupidité comme son ambition étaient sans bornes ; il avait détourné h son profit de fortes sommes destinées aux besoins publics. Etant parti de Pétersbourg cà la suite de l'empereur qui se rendait avec une extrême diligence à Astracan dans le dessein de surprendre cette ville et de l'investir, il apprit en route qu'on l'avait dénoncé, et que le monarque était pleinement instruit des vols et des concussions de son ministre. Le silence et l'air sombre du prince, dont il connaissaill'inflexible sévérité, lui annoncent sa disgrâce; il se croit déjà précipité du faite des honneurs dans l'opprobre et dans la misère ; les déserts de la Sibérie, la solitude d'un long exil, la bâche qui menace sa tête, frappent tour à tour son imagination ; son sang s'allume, une fièvre maligne se déclare; il s'arrête dans une misérable chaumière, et y reste trois semaines plongé dans un effrayant délire. Enfin il se réveille et porte autour de la cabane ses regards inquiets; tout parait l'avoir abandonné, un seul homme est près de lui, un seul homme le soigne, une seule voix lui adresse des paroles consolantes : cette voix, c'est celle de son prince ; cet homme, c'est Pierre le Grand.
Cette vue inopinée lui rend la vie et la force; de brûlantes larmes inondent son visage, il tombe aux pieds du monarque qui le relève. «Grand Dieu! s'écrie-t-il, sire, c'est vous! — Oui, depuis trois semaines je n'ai pas quitté ce lit. — Quoi, vous m'aimez encore ! quoi, vous m'avez pardonné! vous n'avez pas prononcé la mort d'un coupable? — Malheureux, dit Pierre en l'embrassant, pouvais-tu croire que j'oublierais que lu m'as sauvé la vie?» Un si noble trait ne rachète-t-il pas tous les défauts reprochés à un empereur qui dut ses vertus à lui
seul, ses vices à son siècle, et sa gloire à son seul génie? Au fond d'une âme vraiment grande, la vertu qu'on est le plus certain de trouver, c'est la reconnaissance.
Ce sentiment et celui de l'amitié furent de tout temps en honneur dans notre patrie. La fraternité d'armes n'était qu'un échange perpétuel de dévouement, de services, de reconnaissance ; la mort seule y mettait fin.
Et, sans prendre ce titre de frères que la distance de rang ne permettait pas, qui jamais en remplit mieux les devoirs que Henri et Sully ! L'un vendait ses terres pour secourir son roi; l'autre sacrifiait à son ami ses flatteurs, ses maîtresses, laissait déchirer par lui un acte arraché à sa faiblesse, et craignait, après une querelle, qu'on ne crût qu'il lui pardonnait.
L'influence qu'on a reproché aux Français de laisser aux femmes, et leur galanterie chevaleresque, viennent d'une longue habitude de reconnaissance pour le sexe qui berce notre enfance, charme nos jeunes ans et console notre vieillesse. Les Gaulois rendaient aux femmes une sorte de culte. Plutarque raconte que, « la Gaule étant déchirée par une guerre civile, et les deux partis étant prêts à s'entreluer, les dames gauloises se jetèrent entre eux, les accordèrent et jugèrent leurs difîérends avec la plus grande équité. »
Lorsqu'Annibal traversa les Gaules, il ordonna de prendre les dames gauloises pour juges, si les Carthaginois avaient quelques plaintes à former contre les Gaulois.
Une mère donne avec le lait à son fils la première leçon de reconnaissance.
L'ingratitude est un vice contre nature, les animaux mêmes sont reconnaissants; le bon La Fontaine, dans ses fables de la Colombe et de la Fourmi, du Rat et du Lion, n'a fait qu'imiter l'histoire. Qui ne sait celle du Lion et de l'esclave romain? L'Éléphant et le Chien nous fourniraient mille traits qui feraient honte aux hommes. Nous portons dans nos âmes l'empreinte des douces vertus qu'y traça la nature, c'est l'orgueil seul qui l'efface.
Comme cet orgueil est universel , rien n'est malheureusement si commun dans le monde que les ingrats. Le fabuliste
l'a dit :
S'il fallait condamner Tous les ingrats qui sont au monde , A qui pourrait-on pardonner?
L'aimable Delille a prononcé un arrêt tout aussi sévère. Dans son indignation poétique il s'écrie :
Mais aux dieux, aux mortels vainement redevables, Que d'âmes sans mémoire, et de cœurs insolvables!
Cet heureux chantre de la nature attribue à la gratitude les premiers hommages rendus au ciel, et c'est sans doute dans son cœur qu'il a trouvé cette pensée simple et touchante :
Oui, la reconnaissance a fait les premiers dieux.
Tout semblerait donc nous porter à la reconnaissance par une pente aussi douce qu'irrésistible, si rien ne s'opposait à ce penchant; mais, il faut le dire, c'est souvent le bienfaiteur lui-même qui change le bienfait en injure et la reconnaissance en fardeau. Il humilie ceux qu'il oblige, il insulte quand il pardonne. Beaucoup de gens donnent, peu savent bien donner, et, comme le dit Charron, la volonté du bienfaiteur touche plus que le bienfait.
C'est le cœur qu'on aime, et non la main. Celui qui ne donne qu'avec la main n'a droit qu'à une modique reconnaissance, et, s'il l'exige, il la détruit : il faut donner gratuitement et rendre avec usure.
Les mcralistes feraient bien de tracer avec quelques détails les devoirs de l'obligé et ceux du bienfaiteur. Il me semble que l'un des premiers est, pour celui qui donne, d'oublier ce qu'il a donné, et, pour celui qui a reçu, de s'en souvenir et de le publier.
Si j'étais artiste, je peindrais la bienfaisance avec un voile comme la pudeur, posant un doigt sur sa bouche comme le
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silence; et la reconnaissance, au contraire, avec une trompette comme la renommée.
Cependant il est quelques occasions où le mystère augmente le mérite de la reconnaissance.
Le pi ince de Nassau avait rendu d'importants services à un Polonais nommé Zabiello, qui l'en payait par le plus tendre dévouement. Un jour à table, en présence d'un grand nombre de convives, le prince, échauffé par le vin et par la dispute, adresse à cet officier un propos offensant, celui-ci garde un profond silence. Quelques jours après, M. de Nassau, frappé de sa tristesse, et se rappelant l'insulte qu'il lui a faite, lui dit : «J'avoue mon tort ; il est trop tard pour le réparer ; votre amitié seule vous empêche de vous venger, je le sais, mais je dois à votre honneur la seule réparation que l'absence des témoins de l'injure rende à présent possible. Battons-nous, il le faut î — J'y consens, répondit froidement le Polonais? » On se rend avec des pistolets au lieu du combat. L'officier était célèbre en Pologne pour son adresse; à trente pas il était sur de mettre une balle dans un écu.
On se place à douze pas de distance ; Zabiello, qui avait le droit de tirer le premier, ajuste longtemps son adversaire; le coup part et ne le touche pas. Le prince surpris jette son arme à terre, court à son ami, prend son second pistolet, l'examine et s'écrie : « Juste ciel! étant manqué, je l'avais pressenti, vos pistolets n'étaient chargés qu'à poudre ! — Ah ! répond Zabiello, pouvaient-ils l'être à balle contre mon bienfaiteur.»
Les deux amis s'embrassent, et M. de Nassau publie partout ce trait de reconnaissance, qui eût été enseveli dans la tombe de Zabiello, si le cœur d'un ami ne l'avait pas deviné.
La reconnaissance est un des plus beaux fruits de l'amitié, ces deux sentiments s'unissent et se confondent: ce qui est plus difficile et plus rare, c'est d'exciter la reconnaissance d'un ennemi ; pour remporter celte victoire, il faut se vaincre soi-même, résister aux passions qui poussent à la vengeance et n'écouter que la générosité qui conseille la clémence-
Le plus sage des hommes , Socrate, disait « que la plus grande habileté d'un roi ne consiste pas à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, mais à forcer, par la reconnaissance, ses ennemis à devenir de bons amis. »
La vraie clémence consiste, non à pardonner, mais à oublier ; il y a des sortes de pardons qui offensent, ils gravent l'injure au lieu de l'effacer, et tuent la reconnaissance en l'exigeant : Montaigne, qui vivait dans un temps de trouble, disait avec son originale franchise :
« La plupart de nos accords dans nos querelles d'aujourd'hui sont honteux et menteurs. Nous ne cherchons qu'à sauver les apparences ; nous trahissons et désavouons nos vraies intentions ; nous plâtrons le fait, je hais les morceaux que la nécessité me taille. »
Il avait raison : la bienveillance est le fonds, l'essence, le mérite du bienfait ; le don ou le pardon n'en sont que l'accessoire et le cadre.
Il en est de même de la reconnaissance, c'est le sentiment, et non les actions, qui la prouve ; on peut donner sans être bienfaisant, et s'acquitter sans être reconnaissant.
La reconnaissance est susceptible parce qu'elle est délicate; elle ne répond qu'à l'estime ; jamais une bienfaisance exercée au hasard et sans choix ne la fait naître.
La bienfaisance banale est comme les courtisanes; on jouit de leurs faveurs en les méprisant.
Ce qui fait le plus d'ingrats, ce sont les bons conseils : ils disent la vérité et choquent les passions ; ce qui excite généralement la reconnaissance, c'est la louange. L'amour-propre le plus fin est toujours dupe de cette fausse monnaie ; elle a un faux semblant d'estime ou d'amitié qui séduit. Un homme d'esprit, à qui on reprochait sa complaisance pour un flatteur, dit naïvement : « Je sais qu'il me trompe, mais il me plaît. »
La plupart des hommes publics se plaignent injustement de l'ingratitude de ceux qu'ils ont obligés. Ils prodiguent ce qui ne leur appartient pas, les trésors de l'État, et ne donnent pas
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ce qui est à eux, leur estime, leur confiance, leur amitié. On paie leur argent avec des remercîments, leurs rubans avec des flatteries, leur fumée avec de l'encens. On se croit quitte envers eux, et l'on a raison.
Il y a bien des gens qui veulent toujours placer leurs bienfaits, comme leurs écus, à trop haut intérêt; aussi éprouventils beaucoup de banqueroutes.
La bienfaisance ne doit pas faire trop attendre le bienfait; et, comme le dit Charron, « il ne faut pas que la reconnaissance le laisse vieillir. »
Voulez-vous remplir facilement tous les devoirs les plus délicats de la bienfaisance et de la reconnaissance, vous avez une règle srtre, claire, courte : elle est écrite dans le plus moral des livres, en un seul mot, aimez.
Dès qu'on aime, on est bon ; dès qu'on est*bon, on veut êlre aimé, et on l'est. Un bienfait intéressé peut vous donner un serviieur; un bienfait gratuit vous donne un ami. Les bienfaits de la puissance sont des chaînes pesantes; ceux de la bonté sont les plus doux des liens.
Depuis nos longues discordes, les hommes ont appris et épuisé tous les moyens de se nuire ; ils semblent avoir oublié tous ceux de se réconcilier, de s'unir, de s'obliger. La haine seule montre de la mémoire; la reconnaissance n'en a plus. Hélas ! nous avons si peu de jours à passer sur la terre, ne es perdons pas à nous haïr.
Montaigne dit que « la mère nourrice de toutes les fausses opinions publiques ou particulières, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soi ; » ainsi la vanité, selon lui , est la cause de toutes les erreurs du genre humain. Je serais de son avis s'il avait moins généralisé sa pensée.
C'est l'amour de soi-même mal entendu qui pourrait, à plus juste litre, être nommé le père nourricier de toutes nos sottises. La vanilé n'en produit qu'une partie. L'amour déréglé de la gloire, de la puissance, de la fortune, de la vengeance, de la volupté, nous conduit à l'erreur, à l'injustice, au vice, et même au crime, en nous offrant de fausses images de bonheur : la vanilé peut n'y entrer pour rien, et beaucoup d'hommes peuvent être injustes, ambitieux, avares et cruels, sans être vains; d'ailleurs, en admettant qu'une grande partie de nos erreurs soit produite par la trop bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, celte opinion, trop llatteuse, peut prendre diverses formes; elle s'appelle tantôt fierté, tantôt orgueil, tantôt vanité, et leurs effets sont si différents qu'on ne peut les confondre.
La fierté vient de l'âme; elle est plus souvent un mérite qu'un défaut : c'est une compagne assez ordinaire des grandes vertus. Elle sied au malheur et relève le courage; elle est ennemiie de toute bassesse; et, si on l'aime rarement, au moins on l'admire presque toujours lorsqu'elle ne se montre ni trop raide ni trop âpre.
On dit à un Spartiate qu'une armée supérieure en nombre va l'attaquer, il répond : « Je ne demande pas combien il y a d'ennemis, mais où ils sont. » Une vraie et louable fierté dicte celte réponse.
Un tyran menace un philosophe de la mort s'il continue à lui résister : « T'ai-je dit, répondit celui-ci, que j'étais immortel? » La réplique est fière et noble.
Le fier sinon, non, des Aragonais , vaut à lui seul toute une constitution.
L'orgueil est loin de ressembler à la fierté, bien que ceux qui en sont entachés , ou leurs llatteurs , veuillent souvent les confondre : la fierté se prise, mais elle se prise ce qu'elle vaut ; l'orgueil aveugle, enivre, et se suppose une grandeur et un mérite démesurés.
L'homme fier estime ses semblables, l'oigueilleux les mé-
prise; l'un ne peut s'abaisser jusqu'à l'envie, l'autre en est dévoré. Un honnête homme peut être fier dans un état médiocre ; il honore son rang, quel qu'il soit, et refuse à son ambition tout moyen qui lui ferait perdre sa propre estime.
L'orgueil ne met pas de bornes à ses désirs; rien n'est trop élevé pour lui, tout obstacle l'indigne : la supériorité même de Dieu le blesse; il le juge, il le nie, et le détrônerait s'il le pouvait : aussi, c'est une idée belle et profonde que d'avoir attribué à l'orgueil la chute de Satan et la perle de l'homme.
Cependant, il faut en convenir, l'orgueil n'exclut pas la science, le talent et le génie; il accompagne souvent les grandes et belles qualités, mais il les gâte et les déforme. Lorsque le philosophe Diogène disait avec complaisance : « Je foule aux pieds les tapis et l'orgueil de Platon , » un sage lui répondit : « Oui, avec plus d'orgueil encore. »
La vanité est l'opposé de la fierté : celle-ci grandit, l'autre rapetisse l'homme; l'une attire l'admiration, et l'autre le ridicule. C'est l'apanage de la médiocrité, le cachet de la sottise ; on pourrait presque dire qu'elle est « le travestissement de la fierté et la parodie de l'orgueil. »
L'orgueil est fondé sur une fausse mesure d'un mérite quelconque, d'une grandeur réelle.
La vanité est une fausse opinion que l'homme prend de qualités dont il est dépourvu, ou de choses qui lui sont absolument étrangères.
L'orgueilleux jouit de l'éclat de son rang, de l'illustration de ses aïeux, de l'étendue de son crédit, de la solidité de sa fortune. L'homme vain jouit d'un titre acheté, de la révérence d'un subalterne, des compliments d'un parasite, de la louange d'une fille qu'il paie et qui le trompe; il se croit de l'esprit , parce qu'il connaît deux hommes de lettres; du crédit, parce qu'il est reçu avec la foule chez un grand : s'il donne un bon dîner, il se croit un Lucullus; s'il obtient un ruban, il se donne pour un favori; et, en redisant ce qu'il a lu dans la praz-ette , il se croit un homme d'État,
L'œil de la vanité est une loupe qui grossit les plus petits objets. L'horizon étroit de l'homme vain est l'univers pour lui; et comme il remplit ce petit cercle, il croit occuper une grande place dans le monde ; tandis que l'homme de mérite sent combien il est peu de chose, au milieu du cercle immense que parcourent ses idées et que mesure son génie,
Le vaniteux est plaisamment égoïste, et pense qu'il n'y a d'important au monde que lui ou ce qui le touche :
Et la vieille badaude, au fond de son quartier, Dans ses voisins badauds voit l'univers entier.
« Un prédicateur de village , qui déclame lourdement pendant trois heures contre les erreurs de Jansénius, se persuade, dit Voltaire, qu'il ressuscite les combats d'Athanase, et que la renommée ne va s'occuper que de lui. »
De tous les flatteurs , notre vanité est celui qui nous trompe le plus constamment ; nous sommes de moitié dans ses efforts, et nous écoutons avec complaisance ses louanges les plus mensongères. Je dis nous, car personne n'est tout à fait exempt de vanité, et, comme le dit un ancien, « celui qui n'en est pas teint en est pour le moins arrosé. »
La vanité pourrait presque dire des plus sages d'entre nous ce que la courtisane Laïs disait des philosophes de son temps : « Je connais leurs beaux livres , leur grande sapience ; mais ce que je sais, c'est que, quelle que soit leur philosophie, ces gens-là frappent aussi souvent à ma porte qu'aucuns autres. »
Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? interrogez les personnes qu'il vous plaira de choisir ; bons ou méchants , beaux ou laids, seigneurs ou manants, riches ou pauvres, spirituels ou bornés, vous n'en trouverez aucun qui consente à se changer en totalité et sans réserve contre un autre.
On voudrait bien la figure de celle-là, l'or de celui-ci , les talents de l'un, la santé de l'autre, mais sans les inconvénients ou les défauts qu'on leur trouve ; chacun voit dans le
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repli de son amour-propre un petit point de mérite ou de bonheur qu'il préfère à tout.
Si cet amour-propre vous répondait tout haut, il vous dirait ; Si je n*ai pas la beauté de Damon, j'ai plus de physionomie : je suis moins blanche que Lise , mais j'ai des dents comme des perles : je suis bossu, il est vrai, j'aimerais mieux la taille de Valère; en revanche, j'ai bien plus d'esprit que lui : Clilandre brille et m'éclipse par ses saillies, il est trèsspirituel, d'accord; cependant il est méchant, et ma bonhomie vaut mieux que son esprit : Arsinoé est plus sage que moi, qu'importe? on m'entoure, et elle est délaissée : Julie reçoit une foule d'hommages , elle plaît généralement ; moi , j'aime mieux un petit cercle d'amis qui estiment mon naturel : Dorval est cité pour son crédit et son éclatante bravoure ; convenez qu'il est un peu intrigant et présomptueux; j'ai plus de prudence et de jugement.
Enfin il n'y a sortes de balivernes que la vanité n'imagine pour atténuer les qualités du prochain, pour grandir celles dont nous nous vantons, pour grossir les défauts d'autrui et pour colorer les nôtres, de façon à nous les faire oublier, ou à nous en consoler par quelque autre petit mérite réel ou supposé que nous ne voudrions pas troquer contre tous les trésors du monde.
Notre vanité est une vanité si ingénieuse, si complaisante, que nous y sommes inséparablement attachés; en revanche, celle des autres nous déplaît excessivement ; et M. de La Rochefoucauld en a trouvé la raison, c'est que la vanité d'autrui blesse la nôtre. Aussi la modestie est la qualité que nous aimons le mieux dans notre prochain ; nous la lui abandonnons avec plaisir, et nous la louons franchement. Nous l'admirons sans l'imiter; et, bien que nous l'aimions généralement, peu de gens se soucient de prendre ce moyen pour se faire aimer.
Madame Geoffrin avait beau donner ce conseil aux jeunes femmes : « Il faut, lorsque vous entrez dans un salon, que votre vanité fasse la révérence à celle des autres, si vous voit-
lez avoir dans le monde quelque succès ; » l'évidence de ce conseil n'en empêchait pas l'inuiililé.
Il n'est pas un officier qui ne remarque avec plaisir le ton modeste et délicat du grand Condé, qui écrivait, je fuyais^ lorsque son armée avait été en fuite, et qui disait, nous battions l'ennemi, lorsqu'il venait de remporter une grande victoire.
Chacun de nos capitaines admire la modestie de M. de Turenne, quand, au milieu de ses triomphes, il avouait « qu'à la guerre, lorsqu'un habile général avait fait les meilleures combinaisons possibles, les trois quarts de l'événement et du succès dépendaient du hasard. »
Et cependant vous les entendez tous se larguer du plus mince exploit, trancher sur les questions les plus épineuses, et dénigrer présomptueusement les calculs et les opérations des guerriers les plus célèbres.
On se dit bien quelquefois qu'il faut être modeste ; mais on affecte alors si gauchement la modestie, qu'on voit bien que c'est une qualité d'emprunt, ou bien une tournure qu'on croit adroite pour faire passer l'éloge qu'on va faire de soi"; et si vous entendez quelqu'un commencer sa phrase par ces mots : Sans vanité, je vous dirai, etc., etc., vous pouvez être sûr qu'il ne la finira pas sans vous donner une preuve de la sienne.
La fausse modestie ajoute toujours aux éloges qu'elle donne aux autres, et aux aveux qu'elle fait de ses défauts, un certain mais qui la caractérise.
Voltaire, dirait-on, avait un grand talent; mais il était superficiel, et voulait embrasser trop de genres différents; l'abbé Delille est un poète charmant, mais trop descriptif; Ducis a du mérite, maisW prend tous ses sujets dans le théâtre anglais, qui ne convient pas à nos mœurs.
Je sais que je suis trop inférieur pour juger la conduite du général un tel ; mais cependant, quand on a fait quinze ans la guerre avec quelque succès, on peut avoir son opinion. Je
sais que je n'ai pas le talent et l'expérience du ministre des finances, maisyci\ assez lu d'écrits sur cette matière pour vous assurer que son opération ne réussira pas. Je suis loin de comparer mon faible talent à celui de Raynouard ; mais, s'il m'en avait cru, il n'y aurait pas tel défaut dans son plan, et sa pièce aurait eu un bien plus grand succès. Madame de *** a de la beauté, je n'ai pas la vanité de m'y comparer; mais, si elle m'écoutait, elle se coifferait plus simplement, serait velue de meilleur goût, et aurait moins d'affectation dans ses manières.
La vraie modestie a, au contraire, un naturel et une bonhomie inimitables. M. de Malesherbes était aussi célèbre par cette vertu que par son savoir et son esprit; mais la beauté de son âme était loin de se peindre sur sa figure : il avait la vue basse et une tournure très-commune. Il arrive un jour à Guingamp, chez son gendre, M. le baron de Montboissier, colonel du régiment d'Orléans-dragons. Celui-ci, après l'avoir embrassé, s'étonne de le voir, contre son usage, sans canne : « C'est le soldat que vous avez à votre porte qui me l'a ôtée, » répond M. de Malesherbes. « Pourquoi vous l'ètes-vous laissé prendre? — Il m'a dit que c'était sa consigne. — Comment! sa consigne? — Oui, elle lui défend, m'a-t-il dit, de laisser entrer avec un bâton les gens de mauvaise mine, et vous voyez bien que je n'ai rien eu à lui répliquer. »
Philopœmen fit à peu près une réponse semblable. Étant entré dans un village avant sa troupe, quelques femmes, qui étaient près d'un puits, le prirent à sa tournure, pour un homme du commun, et lui donnèrent leur cruche à remplir. Quelques officiers, arrivant alors, s'étonnèrent de voir leur général employé à une besogne si peu digne de lui. « Que voulez-vous? leur dit Philopœmen ; je paie ici la peine de ma laideur. »
Il faut convenir que nous sommes quelquefois un peu complices de la sottise que nous reprochons à certaines personnes; et, lorsque la fortune donne à quelqu'un un grand pouvoir ou un grand éclat, nous lui rendons de tels hom-
mages, qu'ils peuvent bien enfler sa vanité : aussi La Bruyère nous conseille o de pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus de naissance, plus de mérite et plus d'esprit. Il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent. »
Il y a des vanités bien moins excusables, parce qu'elles n'ont pas le plus léger fondement, et qu'elles aveuglent totalement l'homme sur son propre compte. Qui n'a pas vu des femmes d'une laideur amère se croyant faites pour charmer; de vieilles femmes faisant les mignardes, et se chamarrant de fleurs et de rubans couleur de rose; des vieillards tout courbés, croyant inspirer des passions; des Pradons s'érigeanten Corneilles, de lourds financiers en petits maîtres, et des sots en hommes de mérite et d'esprit?
Je crois qu'Heraclite pleurait sur les hommes, parce qu'il pensait à leur orgueil ; et que Démocrite en riait, parce qu'il ne songeait qu'à leur vanité.
Quand celte vanité est de bonne foi, elle est véritablement plaisante; car on est moins ridicule par les défauts qu'on a que par les qualités qu'on veut avoir, et le propre de la vanité est de prétendre à celles qui nous manquent le plus.
Et n'est-ce pas un spectacle comique de voir tant de médecins qui se croient de grands politiques, de jeunes militaires qui tranchent sur la législation, de commis qui parlent comme des généraux, et tant d'hommes incapables de tout, et qui prétendent à tout?
Celte vanité est comme la folie : lorsqu'elle est complète et continue, on peut la nommer, ainsi que le dit Érasme, la vraie donneuse de biens; car elle tient l'homme dans une illusion perpétuelle, le flatte, le caresse, le grandit, lui fait un grand mérite du plus petit avantage , une grande jouissance du moindre succès, et lui donne en espérance tout ce qui lui manque en réalité.
Il n'y a pas jusqu'aux défauts mêmes que cette habile enchanteresse ne métamorphose à notre profit; elle change la
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faiblesse en prudence, renlètemenl en fermeté, la rudesse en francliise.
L'homme tolalemcnt pétri de vanité a la béatitude de la sottise ; tout est jouissance pour lui : son cuisinier est le meilleur de Paris, son vin le plus exquis de tous les vins; son cheval est le plus léger; sa maîtresse est la plus belle. Dès qu'une chose est sienne, elle est parfaite ; il se fait honneur même de l'ami de sa femme, « qui est bien tourné, dit-il, et qui a les plus belles dents du monde. »
Tout lui vient à point, rien ne l'inquiète; la fortune n'oserait le maltraiter. M. de M..., ancien évêque, homme de grande naissance, était fort colère : un de ses grandsvicaires lui représentait que ce défaut pouvait le mener en enfer : « Vous vous moquez, répond le prélat; Dieu y regarderait à deux fois avant de damner un homme tel que moi. »
Il n'y a pas de louanges si grosses dont la vanité ne nous fasse avaler au moins la moitié. Montaigne disait avec raison « qu'on ne peut jamais fermer la porte à la flatterie, et qu'on ne fait que l'entre-bàiller. » Dites au plus mince faiseur de madrigaux qu'il sera de l'Académie, à l'auteur de quelques pamphlets qu'on le fera ministre, au plus ennuyeux prédicateur qu'il ne peut manquer d'être évêque, et vous verrez si son 'amour-propre vous démentira.
Poinsinet ne manquait pas d'esprit : il avait été applaudi le même jour sur nos trois grands théâtres ; eh bien, un plaisant parvint à lui persuader que la cour était à tel point charmée de son mérite, qu'on allait lui donner une grande charge, celle de grand écran du roi ; et le pauvre petit homme se grillait les jambes près du feu, pour s'exercer à remplir de bonne grâce sa charge.
La mystification est forte : peu de vaniteux seraient aussi fous et aussi crédules ; mais avec une dose un peu plus petite, un appât un peu plus fin, que de gens en tàteraient, même certains qui font les modeslcs par vanité, « semblables, dit le
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panégyriste de la folie, à ces hommes d'une taille médiocre qui se baissent aux portes de peur de se heurter ! »
Mais, tandis que je m'exerce ainsi sur la vanité des autres, n'en serais-je pas un peu coupable moi-même, si je me flattais d'intéresser le lecteur par un plus long discours? Finissons donc, quand ce ne serait que pour tirer ensuite vanité d'avoir su nous arrêter à temps.
On parle souvent de la conscience; il serait peut-être plus à propos de parler des consciences : car on en voit de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes qualités, de toutes saisons; il en est de sévères, de douces, de flères, de commodes, de clairvoyantes, d'aveugles, de larges, d'étroites, d'impérieuses, de silencieuses; elles varient comme les temps, les lieux, les lois, les intérêls, les circonstances et les partis; elles se ressemblent si peu, qu'on conçoit à peine qu'elles soient de la même famille et qu'elles portent le même nom.
Ce serait une chose assez curieuse que d'écouter les différents langages que tiennent, en s'adressant à l'àme, la conscience d'un conquérant, celle d'un pauvre laboureur, celle d'un trafiquant, d'un avocat, d'une femme à la mode, d'un politique, d'un poëte, d'un homme riche et puissant, et celle enfin d'un pauvre et d'un proscrit. La conscience d'un enfant qui balbutie, celle d'un jeune homme que tout enflamme, celle d'un homme mûr qui raisonne, et la conscience d'un vieillard qui s'éteint, présenteraient aussi des dialogues assez piquants par la variété de leurs tons, de leurs formes et de leurs couleurs.
Mais examinons d'abord la conscience telle que nous la représentent les sages, et telle qu'il serait à désirer qu'elle fût uniformément pour tous les hommes. Cet examen n'est pas
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inutile ; car je crois que cette conscience, peinte par les philosophes, est la vraie, et que, si nous la voyons souvent altérée, défigurée par les passions, par l'ignorance ou par de fausses lumières et de mauvaises lois, elle finit toujours par redevenir ce qu'elle doit être pour assurer le bonheur de l'homme bon et juste, et le malheur du méchant.
La conscience est un juge placé dans l'intérieur de notre être; il éclaiie assez notre àme pour la mettre à portée de distinguer le bien du mal, la vertu du vice, et la vérité de l'erreur.
Le but de toute sagesse est le bonheur de l'àme ; on ne peut l'y conduire qu'en la maintenant dans un étal de juslice, de paix et de calme, au milieu de toutes les agitations du monde et de tous les orages de la vie.
Mais, pour arriver à cet heureux état, elle doit suivre imperturbablement le chemin de la vérité et de la vertu ; les passions le lui font perdre ; la conscience cherche à l'y maintenir ou bien à l'y ramener.
Souvent la passion parle trop haut, et la conscience trop bas et trop tard : voilà le sort de l'homme; sa raison ne sait que conseiller, ses vices savent entraîner ; l'une n'offre que des leçons ou des remèdes, les autres cachent les dangers et ne présentent que des plaisii-s : voilà, non l'excuse, mais la cause de nos erreurs. Ainsi aucun mortel n'y doit totalement échapper, et on peut assurer que celui de nous qui arrive au but n'esl pas précisément le plus sage, mais le moins fou. Aucun n'a suivi, sans déviation, constamment la vraie route, et le plus heureux est celui qui s'est le moins égaré.
Gomment expliquer celle contradiction? Chacun de nous n'a pour but que le bonheur; chacun de nous porte, au dedans de lui, un rayon divin qui l'éclairé, un sage conseiller qui le guide, un juge redoutable qui l'avertit et le menace; et cependant la plupart des hommes sont et demeurent aveugles pour cette lumière, sourds à ses conseils, insensibles ù ses avertissements; et, tournant le dos à la félicité qu'ils sou-
haitent, ils se précipitent dans le malheur qu'ils redoutent.
J'étais plongé dans ces réflexions, et je disais comme Sénèque à Sérénus : « En examinant mon àme, j'y trouve des vices frappants et sensibles, d'autres moins apparents et plus cachés ; quelques-uns ne sont pas continus, mais reviennent par intervalles; je regarde même ceux-ci comme les plus incommodes; ils ressemblent à ces ennemis errants qui épient le moment d'assaillir, avec lesquels on ne peut, ni se tenir en armes comme en temps de guerre, ni jouir de la tranquillité comme pendant la paix. »
Tout à coup mon bon génie (qui, je crois, n'est autre chose que la conscience) m'apparut; il me répéta cette ancienne parole : Connais-toi toi-même, me toucha légèrement les yeux d'une main d'oîi jaillissait une vive lumière, et disparut. Dès ce moment, je vis clairement et sans nuage l'intérieur de mon corps et de mon àme, sous la forme que je vais essayer de vous décrire.
Je me trouvais transporté dans un empire dont tous les habitants étaient vifs, sensibles, irritables, et toujours occupés, dans leur activité continuelle, à chercher le plaisir et à éviter la douleur : c'étaient là leurs seuls dieux, leurs seules idoles.
Le pays me semblait, comme beaucoup d'autres, assez agréable à la vue, bien coupé de canaux qui le fertilisaient, jouissant d'une température douce, chaude, mais un peu trop variée, et continuellement exposé à de fréquents orages, qui souvent le menaçaient d'une prochaine destruction.
Les moeurs de cet État n'étaient pas faciles à peindre ; elles n'étaient ni tout à fait pures ni tout à fait mauvaises; il y avait beaucoup de variété et d'incertitude : de nobles pensées, des désirs trop impétueux, le goût de la volupté, l'amour pour la gloire, l'humanité, l'orgueil, la douceur, la colère, s'y disputaient tour à tour l'empire et y excitaient parfois de grands troubles, d'autant plus que, dans ce singulier pays, il y avait communauté de biens; on n'y connaissait pas de propriétés privées ; et tout se rapportant à la masse, toutes les actions ne
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pouvaient se faire que d'un commun accord, et en vertu d'une volonté générale.
Cinq principaux personnages, qui seuls avaient le droit de communiquer avec les pays étrangers, exerçaient la plus grande inllucnce sur la volonté générale : ils s'appelaient les Sens, et semblaient commander impérieusement; ils paraissaient agir de concert avec de grands seigneurs appelés les Vices, et quelques dames qu'on nommait les Passions, qui écoutaient avidement leurs rapports, et qui souvent étaient portées aux résolulions les plus violentes.
Cependant, parmi ces Passions, il existait beaucoup de diversité : les unes étaient nobles, grandes, Hères, et conseillaient de belles actions ; d'autres, en plus grand nombre, étaient basses, vulgaires, méchantes, et portées naturellement au mal.
Je croyais avec chagrin, au premier coup d'œil, que ce malheureux Éiat était gouverné républicainemcnt, et qu'il serait sans cesse exposé au tumuUe des factions, aux troubles de l'anarchie; mais heureusement une des principales et des plus nobles Passions, celle qui s'occupait sans cesse à calmer les orages, à chercher la paix et le vrai bonheur, m'apprit que l'État était monarchique; qu'il était gouverné par un génie descendu des cieux, condamné, par la volonté divine, à rester plus ou moins d'années, et souvent pi'ès d'un siècle, enfermé dans ce pays pour gouverner des êtres si inféiieurs à son essence ; et que, chargé de leur conduite, de grandes récompenses ou de grandes punitions rallendaient après son exil, et lui seraient distribuées par la Divinité, suivant la manière dont il se serait conduit dans le gouvernement diiricile qui lui était confié.
« Difficile! lui dis-je en l'interrompant : il me semble que ce génie, si supérieur à ceux qu'il commande, ne doit jamais rencontrer d'obstacles à sa volonté; ses sujets ne peuvent pas être assez aveugles pour se comparer à lui, ni assez fous pour lui résister. Ses lois doivent être regardées comme des
oracles, et il ne peut trouver que des esclaves ou des adorateurs. »
« Vous vous trompez étrangement, reprit ma conductrice : ce génie, qu'on nomme ÏAme, n'a pas une besogne si simple que vous l'imaginez. Le même arrêt du cie), qui nous Ta donné, l'oblige, pour assurer notre bonheur et pour augmenter ses peines et son mérite, à participer à toutes nos affections; elle est forcément liée à notre nature matérielle et corrompue, elle souffre de nos maux, elle jouit de nos plaisirs; elle doit, avant de donner ses derniers ordres qui font la volonté générale, écouter la voix des Sens, entendre le cri des Passions, éprouver nos besoins, sentir nos désirs, et délibérer ensuite sur ce qu'elle doit accorder ou refuser, défendre ou permettre. Venez la voir, assistez à son conseil, examinez sa cour; vous la trouverez bien mêlée, je vous en avertis ; car chacun de nous a le droit d'y être admis et de lui parler. »
Cette réponse augmenta ma surprise : je me tus, et suivis mon guide, non sans quelque peine; car certains habitants grossiers voulurent m'arrêter dans un lieu nommé D/aphragme, m'assurant que j'y trouverais la souveraine. D'autres, qui me parurent des fous assez tristes, me dirent : « Vous perdez vos pas, l'Ame n'existe nulle part. » Je leur tournai brusquement le dos, en plaignant leur erreur.
Une petite Passion bien tendre, bien romanesque, me prit ensuite la main , elle me conjurait de ne pas sortir d'un autre endroit nommé Cœur. J'y vis, en effet, une si grande affluence de monde qui y entrait ou en sortait, que, le prenant pour le centre de l'activité du pays, je n'étais pas tenté d'aller plus loin; mais mon guide m'ordonna de poursuivre, et j'obéis.
Nous arrivâmes bientôt dans un pays fort élevé, et auquel aboutissaient des chemins et des canaux de toutes les parties de l'empire. Jamais je ne vis un lieu plus éclairé, et où il fût cependant moins facile de voir distinctement les objets : c'était précisément la foule des lumières qui m'éblouissait; il y en
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avait de toutes sortes, de grandes, de petites, de simples, de coloriées; des feux ardents, des feux follets, des lumières calmes, des éclairs scintillants, des flammes voltigeantes, et, outre cela, une quantité innombrable de Désirs et de Passions, agitant des miroirs et des prismes, qui donnaient à tout, à chaque inslant, des formes et des couleurs nouvelles.
Troublé par cet éclat prodigieux, je ne pus jamais assez distinguer la figure de l'Ame, pour vous la peindre ; je ne vis qu'une forme lumineuse, qui n'avait rien de commun avecles autres êtres qui frappaient mes regards.
Enfin, après beaucoup de peine et d'attention, inon guide, qui me dit s'appeler en grec Amour de la sagesse, me fit apercevoir assez clairement, auprès du siège de l'Ame, deux grandes femmes dont l'air était noble et sévère; elles portaient toutes deux un grand flambeau : une troisième, toute nue. me présentait un miroir presque imperceptible et couvert d'un voile. « Vous voyez, dit-elle, la Raison, la Vertu et la Vérité ; la reine les estime et les craint. »
a Elles me font aussi une sorte de peur, lui dis-je; mais, de l'autre côté, quelle est cette femme charmante, au regard si tendre, au parler si doux, qui s'entretient si familièrement avec la souveraine? je meurs d'envie de l'embrasser. »
« Je le crois bien, reprit mon Mentor en m'arrêtant; c'est la Volupté.
« Vous aimez sa grâce, craignez sa perfidie; vous admirez les roses qui couronnent sa tête, mais regardez à ses pieds. » J'obéis, et je vis avec eCfroi un vaste précipice d'où sortaient de longs gémissements.
Je remarquai ensuite successivement, autour de la reine, la Colère à l'œil ardent et farouche, l'Envie au teint pâle ; elle tenait une coupe de poison qui retombait sur elle, et un poignard qui la blessait toujours elle-même. L'Ambition m'éblouit un moment par sa magnificence et par l'éclat de ses armes ; mais le sang qui les couvrait me fit horreur. L'Avarice me parut à la fois risible et dégoûtante ; elle était couverte de
haillons, maigre, inquiète, et assise sur un monceau d'or, que des enfants s'amusaient à éparpiller derrière elle.
Au pied du trône était une femme qui écrivait sans cesse tout ce qu'elle entendait ; mais un petit vieillard venait, avec sa faulx, déchirer la plus grande partie des feuillets : je reconnus sans peine la Mémoire et le Temps.
Je fus un peu consolé de tout ce qui venait de blesser mes yeux, par la vue de Ja Force soutenant la Bonté ; de la Justice, dont la main ferme effrayait le Vice et rassurait la Vertu ; de la Modération, qui s'opposait avec calme à la course rapide des Désirs effrénés, au choc des Passions ; et de la douce Modestie qui s'occupait dans un coin à parer les Vertus et la Gloire.
Mais, enfin, ce qui frappa le plus mes regards, ce fut une grande femme en robe de magistrat : sa physionomie était à la fois sévère et douce ; tout le monde s'inclinait avec respect devant elle, hors quelques factieux qui s'efforçaient en vain de l'effrayer : elle ne semblait pas plus accessible à ceux qui la flattaient, qu'à ceux qui tentaient de la corrompre ou de la séduire ; elle écoutait avec impartialité toutes les demandes, toutes les plaintes.
Devant elle on voyait une riche couronne d'immortelles; derrière elle était placé un homme noir, hideux et menaçant, qui portait un fouet armé de pointes aiguës.
La reine considérait attentivement ces objets et semblait consulter avec inquiétude cette femme avant de prendre une décision. « Vous voyez, me dit mon guide, le grand juge du pays, c'est la Conscience : notre souveraine la redoute ; elle doit toujours suivre ses avis et s'accorder avec elle ; et si parfois il arrive qu'elles se brouillent et se querellent, la confusion se répand partout, les Passions n'ont plus de frein, les Vices plus de bornes ; l'Ame tombe de son siège, l'État est en proie aux plus grands malheurs, et tout serait perdu, si cet homme noir, que vous regardiez avec frayeur, et qu'on nomme Repentir, ne ramenait l'équilibre et ne rendait l'em-
pire à notre souveraine, après l'avoir châtiée rudement, et sans égard pour son rang et son origine.
« Mais souvent il est arrêté dans ses efforts par celle femme que vous voyez plus loin, dont le visage est toujours le même et sans expression : elle porte une chaîne douce, quoique pesante ; c'est l'Habitude : indifférente au bien comme au mal, un ancien avait raison de dire qu'elle fortifie le Vice comme la Vertu. Son plus grand danger est d'étouffer la voix de la Conscience ; alors nous sommes perdus sans espoir de' retour.
« Vous connaissez à présent le pays, les habitants, la cour, la souveraine, son conseil : approchez-vous et écoutez ; car j'aperçois beaucoup de mouvement, et la reine va sans doute prendre quelque grande décision, et donner des ordres importants. »
J'approchai du trône avec un mélange de crainte et de curiosité.
Bientôt j'entendis l'Ambition qui pressait fièrement la reine de céder à ses désirs, et de consentir à une entreprise qu'elle disait fort utile à l'élévation et cà la prospérité de l'État; elle était appuyée par l'Amour-Propre, qui trouvait beaucoup d'avantages réunis dans le projet : l'Orgueil assurait, d'un ton tranchant, qu'on n'aurait aucun obstacle à redouter ; la Colère rappelait le souvenir de prétendues injures faites à l'État par un souverain étranger, dont l'Envie ne pouvait supporter la puissance ; et l'Avarice promettait tout bas un grand accroissement de richesses pour le pays.
La souveraine me parut écouter ces différentes Passions avec complaisance, et montra quelque froideur mêlée d'impatience, lorsque la Modération et la Prudence se présentèrent pour faire sentir les inconvénients et les dangers de l'entreprise proposée ; mais la Justice et la Raison, se levant gravement à la fois, dirent d'une voix ferme : « L'action à laquelle on veut vous porter est inique, ainsi elle ne peut être utile. »
La reine balançait ; la Conscience s'approcha d'elle, et lui
dit : « Il n'y a pas à hésiter ; vous devez suivre les avis de la Raison et de la Justice; cessez de prêter l'oreille aux Passions perfides, et retenez cette maxime de Confucius : « Voir et écouter les méchants, c'est déjà un commencement de méchanceté. »
A ces mots, il me parut que la lumière qui environnait l'Ame se teignit d'un rouge léger ; et j'entendis la voix harmonieuse de cette reine, qui ordonna à l'Ambition de se taire 'et de ne plus lui parler de son injuste entreprise.
Je vis ensuite la Volupté qui présentait à la souveraine des fleurs et des fruits ; comme elle était accompagnée par THym^en et par la Raison, la Conscience sourit, et l'Ame accepta ses dons. Un moment après, la Volupté revint, précédée par le Vice et par quelques Désirs immodestes; l'Ivresse l'accompagnait ; elle montrait à la reine une riche corbeille, sur laquelle le Mystère, le doigt sur la bouche, jetait un voile épais; l'Ame fut tentée, mais la Vertu repoussa brusquement la corbeille; la Pudeur jeta un cri et se cacha: le Mystère insista doucement; mais la Conscience dit d'un ton sévère, ces paroles d'un ancien : « Songe au remords ! il est comme ce flambeau que je tiens, il dissipe l'ombre dans laquelle le coupable croit s'envelopper. » A sa voix, la Pudeur revint, et la reine commanda sèchement à la Volupté de se retirer.
Enchanté de ce que je venais de voir et d'entendre, je dis à la noble Passion qui me guidait : « Eh bien ! vous le voyez, le gouvernement de cet État n'ofl're pas autant de diflicullés que vous le pensez. Je conviens qu'il existe de dangereuses Passions, des Vices séduisants; mais l'Ame ne doit pas les craindre : elle a, pour s'en défendre, les conseils de la Raison, de la Justice ; les avis de la Modération, de la Pudeur ; les avertissements impérieux de la Conscience, et la crainte du Repentir : avec de tels ministres elle ne peut se tromper, et doit prendre toujours des décisions sages; me voilà bien tranquille sur le bonheur du pays.
«— Vous vous réjouissez tion tôt, me répondit mon srtge
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guide ; vous êtes un peu prompt à vous flatter. Il ne faut rien juger sur un premier aperçu ; ou je me trompe bien, ou celte méchante petite magicienne que je vois venir de loin, doit jeter beaucoup de trouble ici, et peut-être va-l-elle produire quelque scène fâcheuse, et bien différente de celle dont vous venez d'être le témoin. »
« Comment! m'écriai-je, il existe des magiciennes dans ce pays? — Oui reprit ma compagne, il en existe deux : Tune est bonne et très-utile, c'est l'Imagination; elle anime tout, orne tout : je conviens qu'elle n'est pas toujours parfaitement d'accord avec moi et avec la Raison, mais nous lui pardonnons ses écarts, parce qu'elle nous charme et nous embellit. Si clic nous quittait, tout serait désenchanté, et ce monde nous paraîtrait un désert. Quelques esprils secs et chagrins la repoussent; mais nous nous moquons d'eux, et nous la chérissons tous ; la Vérité même lui laisse quelquefois, en riant, le soin de sa parure, et elle n'en est alors que plus aimable.
a Mais sa sœur, qu'on nomme la Folie, est la plus dangereuse magicienne qu'on ait connue : elle se fourre partout, et partout elle est invisible; ceux qu'elle domine le plus ne s'en aperçoivent pas. Celte magicienne est mon ennemie mortelle. Eh bien î c'est souvent sous ma figure et sous mon nom qu'elle fait ses plus noires malices ; elle prend toutes les formes, sait tout déguiser; elle égare l'Ame, étourdit la Raison et trompe même quelciuefois la Conscience. Moi seule, je la connais, je la poursuis ; mais trop souvent je l'attaque sans succès. Je vais, par mon pouvoir, la rendre visible à vos yeux : regardez-la, elle s'avance et se prépare à nous donner de nouvelles preuves de sa méchanceté. »
Étonné de ce que j'apprenais, je tournai mes regards du côté que mon guide m'avait désigné, et je vis une petite femme qui tenait à la main une marotte; un masque couvrait son visage, et son habillement bizarre, fait d'étoffes de toutes couleurs, était garni de grelots qui faisaient un grand bruit à mes oreilles, quoique personne, excepté moi, ne parut l'entendre.
En passant au milieu de la foule, elle toucha légèrement de sa marotte tous ceux qu'elle rencontrait.
A l'instant (ô prodige !) tout changea de figure à mes yeux : l'Ambition se transforma en Gloire, le Vice en Vertu, la Volupté en Bonheur, la Vengeance en Justice, la Sottise en Mérite, le Charlatanisme en Science, la Prodigalité en Bienfaisance, la Témérité en Courage, la Fourberie en Politique, la Lâcheté en Prudence, l'Hypocrisie en Piété.
Dès ce moment ce ne fut plus que désordre et confusion autour du trône ; tous les vices, toutes les Passions funestes étourdirent les oreilles de la souveraine par leurs clameurs, l'éhranlèrent par leurs faux et spécieux discours, la séduisirent par leurs engageantes promesses.
La fausse Gloire l'enivrait d'espérance, la Volupté excitait ses désirs, la Vengeance lui promettait la sécurité, la Fourberie lui offrait les fruits de la prudence ; l'Hypocrisie la tournait du côté de l'enfer, en lui montrant le ciel.
La voix de la Justice et de la Raison était étouffée par leurs cris; la Vertu et la Vérité se voyaient écartées par la Calomnie perfide et par la Raillerie insolente ; enfin la Conscience elle-même, assoupie dans les bras de la Mollesse, qu'elle prenait pour le repos, ne fit entendre que des paroles faibles et languissantes ; cependant elles inspirèrent à l'Ame assez de crainte pour l'arrêter : elle hésitait encore ; mais la Flatterie s'avança tout à coup, en rampant et tenant un encensoir à la main. Celte empoisonneuse des rois enivra d'abord la reine de son encens, et, contrefaisant ensuite, avec un art funeste, la voix de l'opinion publique : « Reine, dit-elle, ne résistez pas plus longtemps : la Gloire et le bonheur vous attendent; obéissez aux vœux de l'empire. »
Alors elle entraîna l'Ame et la porta dans les bras des Plaisirs, des Vices et des Passions qui l'entouraient.
Comment vous décrire les suites de cette déplorable faiblesse? Dès ce moment le désordre régna partout; l'État fut en proie aux convulsions, à l'anarchie ; une flamme dévorante
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consumait tout, épuisait les forces de l'État, desséchait ses canaux et minait son existence; une fièvre contagieuse se répandait jusqu'aux extrémités de l'empire : plus de remède, plus de règle, plus de frein! le délire semblait gouverner ce malheureux pays, et le menaçait d'une entière destruction.
Mon sage Mentor paraissait accablé par le désespoir. «Que devient votre courage? lui dis-je, en le pressant vivement; sauvons-nous, sauvons l'État, je le crois encore possible. J'aperçois dans l'ombre la Conscience qui se réveille ; elle reconnaît la Vérité : je la vois s'approcher de nous , marchons vers elle. — J'attendais ce moment, » me répondit mon guide.
Nous la rejoignîmes; nous avançâmes promptement près de la souveraine : la Vérité découvrit son miroir ; la Conscience appela le Repentir, qui s'empara de l'Ame et la châtia sans pitié. Cette malheureuse reine , en poussant de profonds sanglots, remonta sur le trône; la Folie disparut, chacun reprit sa forme naturelle, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
Transporté de ce nouveau spectacle, fier d'un triomphe que je m'attribuais, oubliant ma compagne, je continuai sans guide ma marche imprudente, et j'osai présomptueusement monter sur les marches du trône, et m'asseoir sur le siège de la Raison, que je croyais remplacer; mais la Vérité m'avertit en souriant que je m'étais trompé , et que j'étais sur celui de la Sottise : de grands et universels éclats de rire accompagnaient ces paroles ; et, pour les appuyer, le Repentir, se levant tout à coup, me lança un coup de fouet si ferme que je tombai sans connaissance.
En rouvrant les yeux, je me trouvai seul et dans mon lit : tout avait disparu ; mais je conserverai toujours la mémoire de ce singulier voyage ; je me rappellerai sans cesse les maux que la Sottise et la Folie font à l'Ame, et je ne perdrai point le souvenir de deux vers d'Horace que mon rude correcteur répéta en me frappant :
DE l'ÉGOÏSME politique. OU ACHÉMÉNIDE ET SADOC. 213
Tout sot devient méchant, tous les méchants sont fous ; Et ceux-ci, mes amis, sont les pires de tous.
DE L'ÉGOISiME POLITIQUE, ou ACHÉMÉNIDE ET SADOC.
Autrefois la Perse, éclairée par Zoroastre, était forte par ses mœurs et célèbre par ses vertus; on voit que je ne parle ni du temps où régnaient les Cambyse, les Arlaxerce et les Darius, ni de celui où l'on vit les successeurs d'Alexandre perdre dans la mollesse orientale tout souvenir de inorale, de civisme et de liberté; à cette époque très-anciefine, dis-je, les mages sans fanatisme cherchaient l'eslime et non l'argent, voulaient répandre les lumières au lieu de les éteindre, éclairaient et ne brûlaient pas, encensaient la Divinité et non la puissance, écartaient la flatterie du palais des rois et n'y introduisaient que la vérité. Le pouvoir des rois, fort étendu pour faire le bien, nul pour faire le mal, se voyait contenu par de fortes institutions, par de sages lois; et toute la jeunesse, élevée durement et soumise à des maîtres sévères, exercée aux plus rudes travaux, nourrie, comme le dit Xénophon, de pain, de lait et de cresson, garantie par une activité continuelle des poisons de la volupté, employait la vigueur de ses premières années à toutes les études qui pouvaient la rendre capable de bien servir la patrie, de la défendre et de la gouverner.
Mais en tout temps, en tous lieux, les hommes, semblables aux fruits de la terre, après s'être lentement perfectionnés, ne jouissent que d'une courte maturité qui précède de bien peu leur décadence et leur corruption. Les peuples ont leur vieillesse et leur fin comme les hommes; la seule différence qui existe entre eux, c'est qu'il n'y a point de moyen de nous en préserver et de nous rappeler à notre printemps, tandis qu'il est possible, quoique difficile, par une forte législation, de rc-
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tarder la décrépitude des États, et peut-être même de leur rendre leur première vigueur.
Le germe des maux qui détruisirent la Perse commençait à se développer; l'orgueil et l'ambition pénétraient dans le sanctuaire des mages ; les grands voulaient que la naissance sutTit, sans talents, pour transmettre leurs dignités à leurs enfants; la flatterie cherchait à tromper les rois ; l'envie, à les irriter contre le mérite ; la jeunesse aimait encore la licence et les lauriers de la guerre, mais elle en redoutait les fatigues; écoutant avec impatience la voix sévère de ses chefs, elle prêtait l'oreille avec complaisance aux perfides avis de quelques efféminés assyriens, et, lasse de ses exercices, soupirait secrètement au récit des voluptés de Babylone.
Les liens du devoir se relâchaient peu à peu, et les mots de patrie et de vertu semblaient déjà surannés. On aimait à les remplacer tout haut par les expressions brillantes d'honneur et de gloire, et tout bas par celles de fortune et de plaisir.
Achéménide, aïeul du grand Cyrus, régnait alors ; ce prince, attaché aux antiques lois, fidèle aux anciennes mœurs, donnait à ses peuples l'exemple de toutes les vertus qu'il désirait leur voir pratiquer; leur bonheur était son seul but ; sévère sans dureté, clément sans faiblesse, généreux sans faste, économe sans avarice, guerrier sans ambition, il ne fondait sa force que sur la justice. Peu occupé de l'éclat des honneurs et des jouissances vulgaires du trône, il ne regardait la royauté que comme la plus pesante des charges, et ne croyait pouvoir la supporter que par le secours de la vertu.
Chaque citoyen, disait- il un jour au grand mageSadoc, n'a que son devoir à remplir, tandis que ceux de tous me sont imposés; chargé des affaires de l'État, étant l'homme de la nation, j'appartiens au peuple, et non le peuple à moi ; je lui dois tous mes soins, tout mon temps; je suis responsable de tout le bien qui lui manquerait ; de tout le mal qui pourrait lui arriver : une heure perdue par moi est un vol luit à ma pa-
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trie ; je dois compte à mon siècle et à la postérité de tous mes instants, et je ne peux jamais oublier que chacune de mes journées est une page de l'histoire de mon pays.
Concevez donc ma juste douleur ; on voit partout en Perse des signes d'affaiblissement et de décadence ; .malgré mes soins, une lente corruption mine ce noble édifice, et m'en fait pressentir la chute.
Les leçons de Zoroastre m'ont bien appris que la vertu est le ciment des États, et qu'ils se dissolvent par les vices. Mais, de grâce, illustre chef des mages, vous qu'une méditation plus libre, plus tranquille, met plus à portée que moi d'approcher de la vérité; vous qui connaissez les armes funestes dont se sert le génie du mal, Arimane, pour nous perdre, et les armes salutaires que le divin Oromase, le génie du bien, nous accorde pour le combattre, éclairez-moi dans mes projets de réforme. Dites quel est de tous les vices le plus général, le plus destructeur, le plus funeste à la force, à la vie, à la prospérité des peuples; et que je sache enfin quel est celui d'où découlent tous les autres, et contre lequel tous nos efforts doivent être dirigés.
Prince, répondit Sadoc, Oromase, le puissant Oromase, répand la sagesse dans votre âme, comme Mithras, le dieu du jour, verse la lumière sur le monde; et, si les rois vos successeurs devaient vous ressembler, il serait inutile que, suivant notre antique usage, un officier de la couronne vînt les réveiller chaque matin, et leur dire : « Levez-vous et songez à bien remplir les fonctions et les devoirs qu'Oromase vous a imposés en vous plaçant sur le trône. »
Aucun des grands mystères de la nature ne vous est inconnu ; vous n'ignorez pas que cet univers est le théâtre où se livre un combat éternel entre l'ombre et la lumière, entre le mal et le bien, entre le vice et la vertu. La vie d'un bon roi est un état de guerre perpétuel contre les vices ; mais il les combat sans fruit, s'il ne dirige pas toutes ses attaques contre celui qui les engendre tous.
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La plupart des principes dcslrucleurs des sociétés sont tellement mêlés avec ceux qui les conservent, qu'il faut beaucoup d'ai't et de prudence pour frapper les uns sans atteindre les autres. En tout, c'est l'excès seul qu'il faut retrancher; il est peu de vertus qui, portées à l'excès, ne deviennent des vices, et il est peu de vices sous lesquels, en retranchant l'exagération, on ne découvre quelque principe de vertu et d'ulililé : ainsi, en outrant les nobles sentiments, la force devient violence ; l'émulation, envie ; la bonté faiblesse; le courage, témérité; l'extrême justice même se change en injustice ; et d'un autre colé, si vous vouliez détruire les passions, au lieu de les modérer, en éteignant tout désir des richesses par haine contre l'avarice, vous étoufferiez toute industrie; en condamnant toute ambition, vous feriez disparaître ce noble désir de gloire qui produit les grandes actions, et peut seul créer les grands hommes et les grands talents.
S'il était possible de proscrire les plaisirs et les voluptés, au lieu d'en tempérer l'ardeur, on briserait les doux liens qui attachent l'homme à la vie; enfin l'orgueil lui-même, attaqué sans ménagement, porterait une mortelle atteinte à cette fierté noble et utile, qui fait sentir à chacun sa dignité, qui repousse la servitude et qui défend la liberté.
Il est donc nécessaire que le législateur, le moraliste et le monarque, cherchant toujours, comme le sage d'une contrée orientale, le célèbre Confutzée, ce juste milieu où réside la vraie sagesse, ne retranchent dans ce mélange des passions humaines que ce qu'elles ont de funeste, et développent au contraire avec soin ce qu'elles offrent d'utile au bonheur des individus et à la prospérité publique.
Mais, si toutes nos qualités sont évidemment mêlées de bien et de mal, il n'en est pas moins vrai qu'il existe un vice, produit fatal du génie d'Arimane, qui donne naissance à tous les autres, et qui empoisonne toutes les vertus. Ce vice destructeur est le vrai talisman du génie du mal; c'est par lui qu'il exerce sa fatale puissance. Ce vice odieux, c'est l'é-
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goïsme ; il renferme le germe de la corruption des hommes et de la mort des peuples.
Le grand secret d'Oromase est de rassembler et d'organiser, pour donner la vie :
Celui d'Arimane est de diviser et de dissoudre, pour donner la mort.
Le génie du bien tend à tout généraliser.
Le génie du mal veut tout individualiser.
L'ordre est le but de l'un , le désordre est celui de l'autre.
L'univers ne se maintient, les mondes n'existent, les êtres organisés ne vivent qu'en vertu d'un seul principe, et par cet accord que le grand Oromase établit entre toutes leurs parties, pour les faire tendre toutes à un centre commun et servir à la même fin.
Nul être ne se détruit qu'au moment où les parties qui le composent, n'agissant plus vers le même but, ne peuvent plus concourir au bien commun, à la conservation de son existence; ainsi la division anéantit tout, les individus se perdent par l'égoïsme moral, et les peuples périssent par l'égoïsme politique.
Tout ce qui est conforme à l'ordre général est vertu ; tout ce qui s'en écarte, tout ce qui veut y nuire est vice : et l'on pourrait établir une échelle morale parfaitement graduée, depuis la plus subhme des vertus jusqu'au plus funeste des vices.
Les unes et les autres s'y trouveraient justement placées selon qu'ils se rapprocheraient ou s'éloigneraient le plus de la pensée créatrice, de la source de tout bien, de l'ordre général en un mot, du puissant Oromase.
Ce génie bienfaisant possède à un degré infini la plus haute des vertus, l'amour universel ; c'est son essence, comme l'égoïsme est celle d'Arimane.
Le premier crée, organise, anime et conserve les mondes et les êtres vivants; il veut le bien de tous : sa divine bienveillance s'étend de l'astre le plus brillant au plus obscur jn-
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secte ; il embrasse tout dans son amour, comme Arimane enveloppe tout dans sa haine.
Quelque infinie que soit la distance qui sépare la terre des des cieux, et les faibles mortels d'un être si puissant, c'est en l'imitant que nous pouvons, sous la conduite des vertus, parcourir les degrés qui élèvent jusqu'à lui.
La première, la plus sublime de ces vertus qui puisse élever notre esprit et enflammer notre àme, c'est l'amour général de l'ordre et de l'humanité ; mais peu d'hommes sont capables d'atteindre à ce degré de perfection presque divine ; aussi le petit nombre qui l'a possédé a reçu, de la reconnaissance des siècles, de justes hommages.
Partout on a regardé comme des demi-dieux ces premiers héros, qui s'exposaient à tous les périls pour purger la terre de monstres et de brigands ; ces sages, qui étudiaient les secrets de la nature pour nourrir les hommes, pour les civiliser, pour les instruire, pour leur apprendre à aimer leurs semblables, à se réunir et à substituer la justice à la force.
Heureux si, fidèles aux anciennes maximes, au lieu de déifier la fortune et la victoire, nous ne placions encore aujourd'hui dans le ciel que la bienveillance et la vertu ; et si nous n'accordions notre encens qu'à ces hommes sages et modestes qui parcourent le monde pour faire et pour propager d'utiles découvertes, pour améliorer le sort de l'humanité, pour rendre plus salubres les lieux où la pitié rassemble les malades indigents, et ceux même où les lois renferment l'erreur et le crime, trop souvent, hélas ! confondus.
Si les mortels, moins imparfaits, eussent été capables de connaître, d'aimer, de pratiquer cette vertu simple et sublime, l'amour général n'aurait fait du genre humain qu'un seul peuple, régi par une seule loi, et la terre n'aurait pas été ensanglantée par la discorde et par la guerre, funestes fléaux qu'entraîne toujours après lui Véuoîame.
Mais Arimane l'a voulu, nous sommes séparés par son influence en diverses nations; chacune d'elles est devenue un être
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organisé, un corps politique ; ce n'est plus que la seconde des vertus qui lui convient et qui lui est indispensable pour en lier toutes les parties, pour les faire travailler toutes à sa conservation, pour assurer sa force, son bonheur el sa vie; cette vertu c'est l'amour de la patrie.
Ce sentiment, qui relativement aux autres peuples est déjà un é^o?:5;me, devient, pour chacun d'eux, la première des vertus.
Tant que ce feu sacré se conserve, une nation est libre, active, puissante ; tous les intérêts privés se fondent dans l'intérêt général ; la loi est soutenue par chaque citoyen, comme la volonté de tous ; l'assentiment général donne des moyens de force sans limites au gouvernement dirigé par l'opinion publique, et l'injustice ne peut ni égarer les princes, ni opprimer les peuples, lorsque l'injustice faite à un seul homme est vivement sentie par tous. L'indépendance générale se trouve alors inviolablement garantie ; et quelle force étrangère oserait y porter atteinte, quand, au moindre signal, elle serait défondue, non-seulement par une armée, mais par tout un peuple.
C'est par ce principe fécond, par cette vertu publique, par cet amour de la patrie, que les Perses, jusqu'à présent heureux, puissants et respectés, ont conservé leur liberté au dedans, leur sûreté au dehors ; c'est par ce lien commun que nous nous sommes trouvés assez forts pour repousser les Scythes, pour résister aux Assyriens, pour vaincre les Mèdes.
Les Hébreux, animés du même sentiment, ont brisé le joug de leurs oppresseurs, se sont civilisés dans les déserts, et ont enfin conquis la Palestine ; ils conserveront longtemps leur gloire et leur indépendance, si leurs lois , trop exclusives, n'excitent pas un jour contre eux, par représailles, la haine de tous les autres peuples.
On voit quelques nations, telles que les Égyptiens et les Indiens, plus soumises à l'influence du mauvais génie, qui, sans être animées par l'amour de la patrie existent, et même jettent passagèrement quelque éclat. Mais leur existence est hu-