DE L*ÉGOÏSME POLITIQUE
miliaiite, malheureuse et incerlaine. Ce n'est pas l'esprit public; c'est l'esprit de classes, de castes et de corps qui les anime.
Ces classes privilégiées, qui prétendent soutenir le gouvernement parce qu'elles l'entourent, le minent réellement en le séparant du peuple ; et ce peuple, qui devait chérir la force d'un trône protecteur, ne sent plus que son poids qui l'écrase. Une telle nation est un corps politique mal organisé, faible et souffrant, dont quelques membres seulement montrent une vigueur acquise aux dépens de la force générale, et comme tous n'y prennent point de part à la vie commune, un tel État souffre tant qu'il existe, et succombe au premier orage, victime de Yégoïsme actif de l'esprit de corps, et de Véyuïsme passif du peuple mécontent et malheureux.
Quand la chute progressive de l'esprit public, chez un peuple, a éteint l'amour de la patrie, ce peuple peut traîner encore sa triste existence tant que l'esprit de famille y conserve quelque moralité; mais, lorsqu'on en est là ; il est bien ditïicile que Véyoïsme le plus absolu ne vienne pas étouffer ces faibles restes des sentiments généreux. Dès que l'État a perdu son ciment, il ne peut plus se soutenir : les familles isolées ne peuvent se défendre : elles tombent dans la servitude qui avilit tout ; et là où cesse la vertu publique, on ne voit bientôt plus de vertus privées.
Lorsqu'on est enfin descendu à ce dernier degré de corruption, où il n'existe plus d'amour universel, d'amour de la patrie, d'intérêt public, d'esprit de corps, ni même d'esprit de famille, le triomphe du mauvais génie est complet; l'égoïsme politique a divisé tout ce que le génie du bien avait uni.
Le prince, livré aux voluptés, entouré de vices qui l'entraînent, ne trouve plus de vertus qui l'arrêtent cl qui le défendent; rien ne lui résiste, mais rien ne le soutient ; il inspire et répand la crainte ; le palais qui le renferme devient une forteresse contre le peuple, une prison pour le monarque. Ses ministres le trompent pour s'enrichir ; ils sacrifient leurs devoirs à leurs places; les juges vendent leurs arrêts, les prc-
ou ACHÉMÉNIBE ET SADOC. 221
très leurs oracles ; le guerrier cherche le pillage et fuit le péril ; le négociant sans foi perd son crédit pour hâter sa fortune; le peuple opprimé méprise les lois qui ne le protègent plus; indifférent pour une patrie qui ne lui garantit aucun droit, la révolte le voit ardent à la favoriser. L'invasion étrangère le trouve froid pour la repousser ; peu lui importe de changer de joug : chaque individu, regardant tout lien comme une chaîne, vit presque seul dans son cercle étroit, sa personne est pour lui l'univers ; il ne songe qu'à se soustraire aux charges communes, à profiter du désordre général; le malheur d'un autre homme lui est étranger ; il ne défendrait pas son voisin, son parent, et ne serait défendu par personne. Son âme est une solitude que n'habite aucune vertu, et, lorsqu'il termine sa triste carrière, aucun doux souvenir ne le console, aucun espoir ne rassure son cœur, aucune main amie ne ferme sa paupière.
Telle est la vie, telle est la mort des égoïstes', et le peuple déplorable dont ils font partie, après avoir langui dans un honteux esclavage, ou se dissout par l'anarchie, ou tombe sans défense sous le joug d'un maître étranger.
Voilà, prince, les terribles effets de l'égoïsme! vous voyez que ce vice, le plus funeste de tous, est le monstre destructeur contre lequel vous devez diriger toutes vos forces.
Heureusement nous sommes encore loin de craindre son triomphe. Végoïsme ne laisse percer au milieu de nous que quelques germes, faibles dans leur naissance, mais qu'il faut se hâter d'étouffer. Arimane se sert de l'intérêt privé pour nous détruire, saisissons cette arme même pour nous sauver ; tournez-la contre lui, et que tous les intérêts privés soient réunis par vous, et forcés de concourir à l'intérêt général.
Vous en avez les moyens : les faveurs, les rigueurs, l'honneur et le blâme émanent du trône ; un prince habile peut ce qu'il veut ; mais il doit répandre la lumière au lieu de la craindre, et regarder l'esprit public, non comme un écueil, mais comme un appui.
Imitez ces sages de l'Occident, ce Lycurgue dont les lois durables viennent de donner une telle force à l'amour de la liberté, qu'il l'a rendu capable de triompher de tous les sentiments de la nature ; ce Numa qui, dans l'Italie, par l'inspiration d'une nymphe, a fondé sur l'amour de la patrie, de la justice et de la gloire, la puissance nouvelle d'un peuple qui deviendra peut-être un jour le maître du monde.
Grand roi ! je vous le dis au nom d"Oromase, vous possédez une arme toute-puissante, c'est l'opinion ; dirigez-la vers un but glorieux, fortifiez l'esprit public par votre exemple, protégez la liberté, honorez tous ceux qui se montrent enflammés de l'amour de la patrie, et flétrissez l'éfjoïsme. Mais, je le répète, htàtez-vous, et n'oubliez pas le précepte de Zoroastre qui nous dit :
Fais le bien, la vie est courte
Achéménide suivit les conseils de Sadoc ; l'opinion publique encouragée régénéra les mœurs, raffermit la liberté, fortifia le trône et déshonora Vegoïsme. Les Perses virent chaque jour croître leur puissance ; et le grand Cyrus, à la tète d'un peuple libre, devint le maître et le législateur de l'Asie.
Le génie fonde des empires, l'esprit public les conserve, l'é' goisme les détruit.
Un jour, en me promenant et en rêvant, je trouvai sur mon chemin la Vérité ; cette Vérité que nous cherchons sans cesse, et qui nous fuit toujours ; cette Vérité qui, à plus juste titre que la fantastique nymphe de la Caroléide, pourrait dire qu'elle est partout et nulle part.
En effet, son nom est sur toutes les lèvres; mais, si tant de cœurs et d'esprits prétendent ê're ses temples, il faut convenir que, semblables aux temples du paganisme, on n'y voit pour
la plupart du temps, à la place de la véritable divinité, que les idoles des faux dieux et les passions déifiées.
Et quel moyen de croire que les hommes, qui vantent le plus la Vérité, l'aient jamais connue? Écoutez-les, et vous verrez qu'ils en font tous des portraits si différents, si opposés, qu'on ne peut apercevoir aucune ressemblance entre eux. Chacun a consulté ses goûts et suivi son imagination pour la peindre ; mais personne encore, que je sache, n'a pu la dessiner d'après nature.
Je ne serai ni plus heureux ni plus hardi ; car l'apparition dont je me vante a été si courte qu'il ne m'en reste qu'une idée fugitive ; il me serait impossible de vous la retracer fidèlement.
Lorsque je me vante cependant d'avoir aperçu la Vérité, n'allez pas me taxer d'un ridicule orgueil. Ce n'est ni à mes longs travaux, ni à ma science très-bornée, ni à mes faibles talents que je dois cette singulière rencontre ; elle est l'unique effet du hasard : ce qui doit peu vous étonner, puisque c'est à lui qu'on doit presque toujours les plus heureuses découvertes.
Je réfléchissais précisément alors au malheur que nous éprouvons dans ce monde où nous sommes sans cesse entourés d'illusions séduisantes et funestes, et dans lequel nous courons constamment après la Vérité sans pouvoir jamais l'atteindre. Si, de ce moment, comme pour me démentir, elle m'est apparue, c'est peut-être par esprit de contradiction : ce qui ne me semble pas tout à fait improbable, puisqu'on la dit du sexe féminin.
Mais, me dira-t-on, si vous ne l'avez jamais vue, à quels traits, à quel signe avez-vous pu la reconnaître? Quand il s'agit de la Vérité, les questions abondent, je le sais; mais les réponses sont difliciles. Quoi qu'il en soit, voici la mienne.
Ce n'est point parce qu'elle était demi-nue que j'ai reconnu cette divinité ; il m'eût été trop facile de faire, à cet égard, une lourde méprise, et de la confondre avec nos jolies danseuses
de ropéra, ou même avec nos femmes à la mode. Ce n'est pas même à son air, à la fois pieux et philosophique, que je l'ai distinguée ; il y a tant de pédantes et d'hypocrites, que j'aurais encore pu m'y méprendre.
Elle me surprit d'abord par son air calme comme l'innocence, froid comme la raison, grave comme la philosophie, doux comme la piété, modeste comme la tolérance. Nos élégantes l'auraient trouvée gauche et provinciale ; nos exagérés de toutes les couleurs' la prendraient pour une étrangère, et ne comprendraient rien à ses manières ni à son langage.
Dans le moment où je la vis, un colporteur passait auprès de nous, il criait et annonçait une de ces feuilles venimeuses, dans lesquelles, sous l'apparence d'un zèle ardent pour la religion, pour le roi, pour la Charte, le sec égoïsme, l'orgueil déchu , l'ambition hypocrite , déchirent périodiquement la France, la peignent comme un foyer de corruption, comme un repaire de brigands, dénigrent nos talents, rabaissent nos exploits, calomnient nos mœurs, tachent nos palmes, flétrissent nos lauriers, méditent des vengeances, prédisent des catastrophes, dénoncent leurs compatiiotes, admirent, implorent les étrangers, et se vantent en même temps d'être de vieux, de purs et de bons Français.
A leur nom seul l'inconnue rougit de honte et de colère. V Ah ! dit-elle, malgré leur amour prétendu pour tout ce qui est antique, je ne reconnais en eux ni l'urbanilé française, ni la bonhomie gauloise, et je ne vois surtout en eux rien de franc. »
Ces parolos, prononcées sévèrement, me plurent et m'enhardirent. Je l'abordai et tâchai de lui tourner, avec galanterie, un compliment ; mais, poussé par ce maudit amour-propre, qui nous fait faire tant de faux pas, je me vantai malheureureusement d'avoir, dans plusieurs écrits, émis une opinion semblable à la sienne contre l'esprit de parti. Je ne tardai pas à m'en repentir : elle rabaissa promptement mon orgueil, en me faisant remarquer dans mes ouvrages tant de défauts,
de négligences et d'erreurs, que je demeurai confondu ; mes yeux se dessillèrent, et je reconnus enfin la Vérité.
Cependant, comme sa lumière me blessait un peu, je fis ce que nous faisons toujours en pareil cas, et j'osai me venger de ses utiles leçons par d'injustes reproches.
« Déesse, lui dis-je, il faut convenir que vous êtes une étrange personne! Vous êtes destinée à gouverner le monde, et vous y laissez presque toujours régner l'erreur; vos principes cèdent la victoire aux passions ; nous vous appelons à notre secours, et vous nous fuyez. Partout le, mensonge prend impunément votre apparence et votre rôle. Vous deviez éclairer la terre, et vous vous cachez dans un trou ; pourquoi semblez-vous redouter ainsi vos adversaires? Ils ne pourraient soutenir vos regards. Croyez-moi, quittez votre solilude; jamais ermite ne fut utile à personne. Venez, montrez-vous à vos ennemis ; ils seront à l'instant éblouis , terrassés et vaincus.
— Insensé, me répondit-elle, tu te crois plus clairvoyant que les autres, et tu es aveugle comme eux. Les hommes sont tous des ingrats ; ils se plaignent sans cesse de mon absence, et je ne les quitte pas un moment ; ils ressemblent à des fous qui fermeraient leurs volets, et soutiendraient ensuite que le soleil a cessé d'éclairer la terre. Je leur ai dit autrefois , avec raison, « qu'ils ont tous des yeux pour ne point voir, et des « oreilles pour ne point entendre. »
« Vos passions sont hors et autour de vous : moi, je suis et reste dedans : l'erreur assiège vos sens; moi, je m'adresse à votre âme. Ce n'est pas au loin et dans une solitude que vous devez me chercher ; vous me trouverez au fond de votre cœur, au sein de votre conscience. Repassez de bonne foi votre vie ; vous verrez que vous n'avez jamais rien fait de bien sans mon avis, et rien de mal qu'en négligeant mes conseils.
« Je me montre aux princes dans tous les tableaux de l'histoire ; je leur prouve que tout pouvoir qui veut se mettre audessus de la justice et des lois, est d'autant plus incertain,
d'autant plus chancelant, qu'il paraît absolu. C'est un colosse sans base; sa force apparente fait son danger: il ne peut se soutenir que par la crainte, et tout ce qui se fait craindre tremble. Le récit des règnes despotiques n'est qu'une longue suite de massacres, de proscriptions, de chutes et de révolutions.
« Je répète à ces princes qu'on les trompe en leur faisant regarder comme un appui une oligarchie qui les a si longtemps rivalises, combattus, qu'ils ont eu tant de peine à soumettre, et qui, en les entourant d'hommages, de délations et de flatteries, n'a qu'un seul objet, le partage de leurs richesses et de leur pouvoir.
« On ne les égare pas moins en leur présentant comme écueil le peuple, dont le seul intérêt est de se voir gouverné par la justice, et non par la faveur et parle caprice.
« La liberté, dont on fait un épouvantail aux monarques, peut seule cependant leur donner, ainsi qu'à leurs sujets, bonheur et sécurité. Je leur en fais voir l'exemple dans une île voisine : les droits de tous les hommes y sont sacrés ; la liberté y rèp^ne ; elle y environne le trône du plus noble éclat, et en éloigne constamment les orages, qui n'y menacent jamais que les ministres.
« Je ne parle pas moins hautement aux hommes religieux : je dis aux prêtres que les temps d'ignorance, de superstition, de fanatisme, sont passés; que la lumière a déchiré les voiles du charlatanisme : qu'il faut revenir à moi seule qui suis la force réelle de la religion, et qu'on m'outrage, ainsi qu'elle, lorsqu'on emploie, pour nous propager, la violence au lieu de la douceur, l'orgueil au lieu de l'humilité, l'intolérance et la haine à la place de la charité.
« Nous désavouons toutes deux ces hommes qui courent répandre la discorde, quand ils devraient prêcher l'union ; qui scandalisent notre raison par leurs momeries. et qui profanent la chaire en y déclamant sur la politique, lorsque leur devoir est de n'y parler que de la morale.
« Le plus grand mal que l'on puisse faire à moi et à la religion, c'est d'agir de sorte qu'on nous craigne et qu'on cesse de nous aimer.
« Les fiers partisans de l'oligarchie ne peuvent pas davantage me reprocher mon silence : je choque continuellement leurs superbes oreilles par mes graves leçons. Je leur redis jusqu'à satiété que leurs prestiges sont tombés comme leurs antiques forteresses; des plumes savantes ont émoussé leurs vieux glaives ; leurs parchemins ont disparu sous la masse d'une foule de livres modernes. Le mérite personnel est devenu le seul titre respectable aux yeux des hommes, et la loi a proclamé cette égalité, qu'avant elle la religion prêchait.
« Par quelle fatalité, leur dis-je, faibles et désarmés, persistez-vous dans un orgueil injuste, qui vous attire la haine du vulgaire et la pitié des sages ? Vous cherchez des prééminences à la place des droits perdus : méritez-les par des talents, par des services. Vous ne pouvez plus rien tenir que du roi, du peuple et de l'opinion : cessez donc de fronder ce roi, d'injurier ce peuple et de choquer cette opinion; ou craignez, en continuant de dénigrer, de troubler, de calomnier la France, qu'elle ne reconnaisse plus en vous des Français. De longs malheurs vous ont aigris, je vous plains ; mais croyez que la haine, le dédain et la vengeance, aggravent tout et ne consolent de rien.
a Le peuple prétend, dites-vous, que je me cache dans une retraite ignorée, et pourtant jamais je n'employai plus de moyens, plus d'organes, plus de voix pour me faire connaître par lui.
« Je le blâme, tantôt de sa mobilité, tantôt de son ardeur imprudente, tantôt de son insouciance. Je lui reproche ses égarements passés; je lui rappelle ses devoirs autant que ses droits; je lui garantis la possession de ces mêmes droits, s'il sait en user, les soutemir et ne jamais en abuser.
« Je lui défends de blâmer, de haïr en masse, d'accuser des classes entières des erreurs de quelques individus ; je lui
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recommande de ne jamais confondre, dans sa haine et dans son amour, le despotisme avec la monarchie, la licence avec la liberté; enfin je l'avertis perpétuellement que « cette liberté « se perd plus souvent par ses excès que par ses ennemis. » Après ces mots la Vérité se lut.
« C'est fort bien parlé et surtout fort bien pensé, déesse, lui répondis-je avec respect, quoique dans votre discours je remarque un peu de lieux commui.s et de redites ; mais vous êtes aussi vieille que le monde, et, à votre âge, on aime à se répéter. Cependant accordez-moi la faveur de m'apprendrc quelque chose de neuf; indiquez-moi sous quels traits vous aimez à paraître, et comment je pourrais vous retrouver.,
— Pauvre esprit, me répliqua la Vérité, tu me vois tous les jours; reconnais en moi l'opinion publique. En vain l'esprit de parti nie mon existence, -ma force, mes progrès ; je lui réponds comme ce philosophe au pyrrhonien qui niait le mouvement, je marche devant lui. »