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DE L'OPINION PUBLIQUE

Les sages ont dit que Vopvu'on est la reine du monde ; mais beaucoup de gens, qui les lisent peu ou qui les entendent mal, nient cette vérité. Si le jour les blessait, ils nieraient le jour.

Vopinion, selon eux, n'épouvante que le faible; elle obéit aux forts. Aussi insensés que ces pyrrhoniens qui niaient le mouvement, il faut se contenter de marcher devant eux pour leur répondre, et c'est ce que le temps et l'esprit public font à leur grand déplaisir.

Si cependant ils voulaient consulter le passé, ils seraient un peu moins aveugles sur le présent, un peu plus clairvoyants sur l'avenir.

Remontant aux temps antiques, qu'ils regardent l'Egypte ! Pharaon, ses mages, ses ministres, ses trésors, ses innom-

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brables armées; tout cède à l'opinion publique d'un peuple étranger et captif qui veut être libre, et à Y opinion publique de son propre peuple qui croit ces étrangers favorisés par le ciel.

Ces mêmes Juifs, i^roscrits depuis par Vopinion générale, n'ont jamais pu se relever ; et leur propre opinion, bravant le mépris et tous les genres de tyrannie, n'a jamais voulu se soumettre.

A la voix du roi des rois, tout l'Orient se lève, s'arme, marche et se précipite sur une petite contrée, pauvre, divisée, faible et peu populeuse ; mais l'amour de la liberté y grave cette opinion généreuse : a II faut mourir ou rester libres. » Trois cents guerriers donnent un héroïque exemple; le chêne est renversé par le roseau, le colosse de la monarchie des Perses s'écroule; trois millions de soldats sont vaincus et dispersés par une poignée de héros ; et le roi des rois fuit en traversant l'Hellespont sur un faible bateau, débris honteux de sa flotte superbe.

Dans un autre temps Vopinion change; la cupidité, la jalousie, remplacent l'amour de la patrie sur cette terre classique de la liberté, et un faible roi de ]\Iacédoine donne des fers à la Grèce.

Rome compte une longue suite de rois habiles et belliqueux, aucun parti ne conteste et n'attaque leur puissance fondée sur la loi et sur Vopinion. Tarquin, par un crime, change cette opinion; il imprime pendant plusieurs siècles, dans le cœur des Romains, une haine implacable contre la royauté.

Une autre opinion s'établit, c'est que la bourgade de Rome doit vaincre et dominer l'univers. Les villes voisines sont successivement vaincues : Carlhage, malgré ses trésors, ses flottes et le génie d'Annibal , est détruite; la Grèce est soumise; l'Asie et l'Egypte sont conquises; la Gaule, malgré sa farouche vaillance, est subjuguée : Rome devient la maîtresse du monde.

L'orgueil de la gloire militaire l'emporte malheureusement

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sur l'amour de la liberté; V opinion change, la toge obéit aux armes , la tyrannie commence , et les soldats disposent du sceptre.

En Palestine, douze hommes ignorants enseignent un nouveau culte, qui promet à la vertu des récompenses, et aux crimes des châtiments éternels : ils appellent les esclaves à une vertueuse indépendance, les citoyens à l'égalité. La religion qu'ils annoncent est austère, effrayante, impose les plus rigoureuses privations, ordonne de braver les plus grands périls, rabaisse la grandeur, ruine l'opulence, brise le prisme de la gloire, éteint le flambeau de l'amour, et, dans l'attente du ciel qu'elle promet, n'offre en compensation sur la terre que des jeûnes, des larmes, des fers et des supplices : toutes les puissances de la terre, toutes les passions s'arment contre cette nouvelle opinion; mais elle s'étend, s'accroît, s'affermit, triomphe de tous les obstacles, méprise les richesses, brave les échafauds, renverse les autels, détruit les coutumes, et s'assied sur le trône du monde.

Une autre opinion prend naissance dans le Nord ; le colosse Romain, l'objet de la terreur universelle, n'inspire pilus que le mépris, et les peuples sauvages de l'Europe renversent en peu d'années cet empire que n'avaient pu ébranler le génie d'Annibal, les forces de la Grèce, la fureur des Gaulois, l'opiniâtre habileté de Mithridate, et les innombrables armées d'Antiochus.

Un voile de ténèbres couvre le monde ; la tyrannie sacerdotale et la tyrannie féodale régnent sans opposition, et se déchirent mutuellement dans celte obscurité. Tout à coup le fanatisme égare et enflamme Vopinion publique ; en vain la prudence, l'intérêt personnel, l'expérience et tous les sentiments de la nature réunis veulent s'opposer à ce torrent ; au nom de Vopinion tout cède, et l'Occident tout entier se précipite sur l'Orient, dans l'unique dessein de planter une croix et de conquérir un tombeau.

Le peu de guerriers échappés à la mort, qui survivent à

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cette entreprise téméraire, rapportent de Constantinople en Europe quelques rayons des lumières antiques.

Le jour renaît dans l'Occident : à sa lueur, la vérité, la liberté cherchent leurs anciens titres; la barbarie se dissipe ; la civilisation recommence ; les arts se raniment ; la tyrannie féodale et sacerdotale s'ébranle ; les hommes reconnaissent leurs droits et les réclament : une opinion nouvelle, éclairée par les écrits de tous les temps, et qu'une heureuse découverte multiplie et répand dans l'univers, crée, pour ainsi dire, un nouveau monde.

Cette opinion change les lois, les intérêts, les positions, les mœurs; en vain l'autorité, le clergé, la magistrature, la noblesse, résistent : une voix universelle éclate, et dit : Nous ne voulons plus d'arbitraire, nous ne voulons plus de privilèges, nous ne voulons que des lois égales pour tous et consenties par nous.

Nous voulons que des représentants expriment notre volonté et nous garantissent de la tyrannie, qu'un corps de grands propriétaires nous garantisse de la démagogie ; nous voulons qu'un roi héréditaire et inviolable nous garantisse de l'anarchie.

Nous voulons l'égalité devant la loi, la liberté de nos pensées, de nos personnes, de nos biens; nous voulons que le règne des préjugés finisse et que celui des principes commence.

Telle est aujourd'hui Vopinion générale, progressive, forte, irrésistible, qu'on ne peut plus ni tromper, ni anéantir; la sottise et la folie conspirent encore seules pour la combattre. Chaque démarche agrandit l'abime qu'elles creusent sous leurs pas. Puissent-elles se convaincre enfin que, lorsqu'il existe une opinion publique, fondée sur la vérité, sur la justice et sur la raison, il y a gloire et bonheur pour ceux qui la suivent, honte et ruine pour ceux qui l'attaquent.

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