DE L'INTÉRÊT ET DES OPINIONS
Un ancien a dit que le doute était le commencement de la sagesse ; d'autres même ont prétendu que ce doute en était le résultat, et que sur les objets les plus importants de nos recherches, après de longues études, ce qu'on sait le mieux, c'est qu'on ne sait rien. Montaigne, dont la tète ressemblait à une vaste bibliothèque, au commencement de ses immortels écrits a pris sagement cette devise modeste, que sais-jp? En général, on ne voit guère que l'ignorance et la légèreté qui afîirment; les hommes graves et savants hésitent et doutent ; aussi, malgré tout ce qu'on dit du progrès des lumières, on serait tenté de croire qu'elles ont fait des pas rétrogrades, en voyant un si grand nombre de personnes dogmatiser sur tout avec assurance, et croyant résoudre des questions agitées depuis quarante siècles, les trancher hardiment, comme fit Alexandre lorsqu'on lui présenta le nœud gordien.
Les droits des peuples, ceux des rois, les systèmes opposés du gouvernement populaire, du gouvernement aristocratique et de l'oligarchie, les prétentions diverses de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, les différents modes d'organisation d'une armée, destinée à soutenir l'autorité et cà défendre l'indépendance ; toutes ces hautes questions d'ordre et de liberté, qui ont occupé et embarrassé tant de grands génies, n'offrent point d'énigmes qui effiaient nos OEdipes modernes; il semble que ce soient des jeux d'enfants pour nos docteurs imberbes et pour nos femmes politiques : chacun, comme s'il sortait de ce puits aussi célèbre qu'inconnu, où l'on dit que se cache la vérité, avance ses opinions avec une audace et une confiance telles, qu'on croirait que leur politique est une révélation.
DE l'iKTÉRÊT et des OPINIONS. 2" 3
Ce nfi sont pas seulement des systèmes, mais des dogmes, qu'ils établissent; ils ne dissertent pas, mais ils prêchent, et regardent comme hérétiques tous ceux qui ne partagent pas leurs avis.
On n'a ni pureté, ni vertu, ni morale, quand on a le malheur de penser qu'un peuple peut être très-bien gouverné en suivant un système, en adoptant des principes différents des leurs. Leur politique est une religion exclusive, intolérante; et beaucoup d'entre eux ne seraient pas éloignés d'y ajouter pour la défendre des institutions semblables à l'inquisition ou aux comités révolutionnaires.
Dans un siècle où l'on a tant raisonné, dans un pays où l'on a tant écrit, après tant d'actions et de réactions, d'essais et de changements, de succès et de revers, quand on a vu éclore et s'évanouir tant d'illusions, briller et disparaître tant de météores , au moment où les accents de la sagesse s'unissent à la voix forte et terrible du malheur pour nous rappeler à la modération et à la concorde, d"où peut venir encore ce fanatisme politique, cette fureur de parti qui nous porte à nous proscrire, à nous haïr, à nous flétrir, à nous déchirer mutuellement pour des opinions, ainsi qu'autrefois on vit les malheureux Juifs, assiégés dans Jérusalem, se livrer des combats sanglants, et plus tard les Grecs s'entretuer dans Constantinople pour des disputes de cirque et des querelles de sectes, tandis que les féroces soldats de Mahomet accouraient pour renverser les derniers débris de l'empire?
Je ne sais, mais il me paraît cependant qu'on pourrait trouver la source de tant de malheurs, la cause de tant de dissensions, si on la cherchait de bonne foi : ce n'est point l'esprit qui nous manque, c'est la franchise ; nous sommes trompés, non par la pensée, mais par la parole.
Occupés à relever le grand édifice de l'État, nous courons le risque d'éprouver le sort de ceux qui travaillaient à la Tour de Babel : nous ne pourrons nous entendre tant que nous parlerons des langues différentes, ou tant que nous n'attacherons
234 Diî l'intérêt et des opinions.
pas aux mots les mêmes idées : et si ce n'est pas comme jadis la dispersion qui nous punit, au moins le désordre et le malheur seront le châtiment et le résultat de notre opiniâtreté.
Tout le monde affecte de parler d'opinion, de défendre des opinions, tandis qu'il ne s'agit au fond que d'intérêts. Les unes sont vagues et incertaines de leur nature, les autres sont positifs : une querelle sur les premières est interminable ; on peut transiger sur les seconds : les opinions nous entraînent dans le champ sans limites de l'imagination ; les intérêts nous ramèneraient dans celui de la réalité.
Un parti exalte son opinion, la déclare seule conforme h la morale, à Thonneur, à l'ordre public; l'autre soutient la sienne, comme seule compatible avec les droits des hommes, avec le bonheur des peuples, avec les principes de la liberté. L'un invoque des droits anciens, l'autre des droits nouveaux. Chacun se vante d'anciens triomphes ou d'exploits récents : réciproquement on se reproche des crimes qu'on recherche dans nos anciennes chroniques, dans nos modernes annales; enfin on se suppose mutuellement des plans de conspiration, de tyrannie, de domination ou d'anarchie; et la passion, qui égare toujours, nous persuade que toute conciliation est faiblesse, et que notre parti, étant en majorité, triomphera sans aucun doute de celui de nos adversaires.
Examinons quel changement il se ferait soudain dans les dispositions de nos esprits, dans notre morale et dans notre politique, et combien nous serions près de nous rapprocher par la tolérance, et de nous unir par la justice, si, cessant de nous persuader que nous avons une opinion qui seule peut nous conduire au bien public (notre but commun), nous parvenions à nous convaincre mutuellement que nous mesurons cet intérêt général sur notre intérêt privé ; que le bien public, étant vu par nous uniquement de la place où le sort nous a rangés, ne nous présente qu'une de ses faces, et qu'il doit en montrer d'autres à ceux qui le regardent d'une position
différente : alors, au lieu de taxer cette différence d'idées, d'injustice ou d'immoralité, on n'y verrait qu'une différence à'intérets; et comme ces intérêts, impossibles à changer par des arguments, se combattront éternellement s'ils ne sont adoucis par des concessions, la nécessité (le plus sage et le plus impérieux des conseillers), substituant la raison à la force, nous prouverait qu'il faut traiter au lieu de disputer, négocier au lieu de combattre; et qu'une sincère et solide transaction récompensera chaque parti de ses sacrifices, en lui donnant le repos, en désarmant la haine, et en rendant l'indépendance à un peuple, en péril tant qu'il est divisé, invincible dès qu'il est uni.
Le temps est la seule propriété qui soit entièrement à nous ; tout le reste est incertain ; le temps est, comme on l'a dit, V étoffe dont notre vie est faite ; c'est le bien dont nous devrions être le plus économes, et c'est pourtant celui que nous dépensons le plus follement, que nous perdons avec le moins de regret, et que nous nous laissons voler le plus facilement. Nous aimons même ceux qui nous le dérobent, tandis que nous poursuivons avec acharnement celui qui nous ravit tout autre propriété, bien qu'illusoire et passagère. On dirait que le temps est un fardeau, qu'il nous pèse ; nous oublions que c'est notre existence, et nous ne cherchons qu'à nous en débarrasser ; enfin, par la plus étrange contradiction, en cherchant, souvent sans succès, à tuer le temps, l'homme se plaint de la longueur des jours et de la brièveté de la vie.
Tous les philosophes, tous les moralistes s'accordent pour nous recommander un sage emploi du temps, et j^our nous rappeler la rapidité de sa marche; mais ces conseils ont peu de succès, et nous pouvons répéter aux hommes de nos jours ce
que Sénèque disait aux hommes de son temps : « Songez-y bien : une partie de la vie se passe à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la presque-totalité à faire autre chose que ce qu'on devrait faire. »
D'où vient cette méprise de l'homme sur un point qui l'intéresse si capitalement ? Je ne sais ; mais je serais tenté de l'attribuer à l'imperfection, à la contradiction des définitions qu'on a faites du temps, et aux fausses idées qui en sont résultées. On ne peut apprécier que ce qu'on connaît ; on ne sait jouir que du bien dont la nature et la valeur sont vues et senties clairement par nous.
Les anciens disaient que Saturne, père des dieux et des hommes, dévorait ses enfants : cette allégorie ingénieuse nous fait croire que tout est créé et détruit par le temps ; dès lors le temps est un monstre qui fait peur; nous craignons le poids de ses pas, qui nous écrasent, et chaque heure qui sonne nous parait un coup de la terrible faux dont il est armé. De là viennent nos désirs de lui échapper, et nos plaintes absurdes contre sa vitesse, contre sa durée, contre sa mobilité. Les amants lui attribuent leur inconstance; les malheureux leurs revers ; les ambitieux leur chute; les empires mêmes lui reprochent leur destruction.
On l'accuse de tout, des arrêts du ciel, des injustices du sort, des folies des hommes. L'espérance voudrait accélérer sa marche; la peur voudrait îa retarder.
Pythagore appelait le temps Vâine de l'univers. Platon disait « que le temps avait été créé au même instant que le monde, et que le mouvement existait avant cette création ; mais qu'il existait sans règle, sans mesure et sans bornes. »
Ces idées, toutes aussi fausses que les premières, donnant au temps une volonté, autorisaient encore ù se plaindre de sa rigueur et de ses caprices.
Tout le monde divise ordinairement le temps en trois parlies : le passé, le présent et Vavenir ; eh bien ! Chrysippe affirmait « que le passé n'existe plus, et que l'avenir n'existe
pas encore ; » d'où il concluait « que le présent était la seule chose qui existât, et dont nous pussions jouir et nous occuper. »
D'un autre côté, Archidamus disait « que le présent n'a aucune existence réelle ; que le moment actuel est, comme tout dans la nature, divisible en deux parties, dont l'une appartient déjà au passé, et dont l'autre est encore à l'avenir. «Ainsi, en adoptant les opinions de ces deux philosophes, on pourrait dire que le passé n'est plus, que \e présent n'est pas, que l'avenir n'est point encore, et que, par conséquent, le temps n'existe pas pour nous.
Les théologiens, sans pousser leur rigueur jusqu'à cette subtilité, s'en rapprochent assez ; car, en comparant sans cesse le présent à l'éternité, ils le réduisent à un point imperceptible; le monde n'est plus qu'une auberge pour Tliomme, dont le voyage ne dure qu'une minute. Le résultat de ce système un peu triste est de se détacher de la matière et de la vie, et de ne s'occuper que de l'avenir.
Il parait qu'en général les hommes, peu sûrs de la vérité au milieu de ces contradictions, se t'ont un mélange confus de ces idées païennes, philosophiques et religieuses.
Ils ont détrôné les autres dieux du paganisme ; mais ils laissent encore au temps sa volonté, son inconstance, sa rigueur, ses ailes et sa faux.
Ils rendent divers cultes à ce dieu, suivant leurs différents caractères : les savants n'adorent que le passé; l'expérience ne leur olïre la vérité que par la bouche des morts ; la mémoire borne leurs plaisirs à l'étude des beautés détruites ; ils ne cherchent des fruits et des fleurs que dans les ruines de l'antiquité.
Les amants de la gloire, comme les hommes éclairés par la religion, ne regardent que l'avenir, le ciel et la postérité : les uns veulent jouir d'une immortelle célébrité, les autres d'une félicité éternelle.
Le vulgaire, gouverné par les sens, suit sans le savoir les
dogmes d'Epicure et d'Horace ; le présent seul le maîtrise ; il regrette faiblement le passé, s'occupe peu de l'avenu-; il veut éviter la douleur, échapper à l'ennui, qui le poursuivent et le saisissent souvent, tandis qu'il ne cherche que le plaisir.
Je crois qu'il serait possible de sortir de cette obscurité, de marcher à la lueur d'une lumière plus sûre, et de nous rendre à la fois moins injustes pour le temps, et plus habiles dans l'art d'en jouir. Mais, pour profiter du temps, voyons-le, non tel que l'imagination le peint, mais tel qu'il est en effet.
Ne faisons pas un dieu d'une chose créée comme l'univere ; n'en faisons pas même un être tout à fait indépendant de nous : car il est si facile de démontrer que nous avons mille moyens de le modifier, de l'étendre, de le resserrer, de le hâter, de le ralentir, qu'on pourrait presque mettre en doute si c'est le lemps qui compte nos jours, et si ce n'est pas plutôt la succession plus ou moins rapide de nos pensées, de nos affections, d'e nos désirs et de nos craintes, qui règle et mesure le temps.
Une heure, certes, n'est pas la même pour l'homme qui dort, pour l'homme qui veille, pour l'homme oisif, pour l'homme occupé, pour celui qui jouit, pour celui qui souffre. Si nous sommes ainsi presque maîtres de changer la durée du lemps par son emploi, nous le sommes encore plus de fixer son utilité; et, comme le dit fort bien Montaigne, « l'utilité de vivre n'est pas en l'espace, elle est dans l'usage. »
Commençons par nous faire une idée vraie, juste et simple du temps, pour nous mettre à l'abri des erreurs où nous jetlent les fausses idées qu'on nous en a données.
Le temps, comme l'a dit un de nos poètes, est plutôt une fiction qu'un dieu ; c'est enfin une immje mobile de l'immobile éternité. Ce temps est un vide infini comme l'espace.
Nous ne connaissons l'espace, sa mesure, ses dimensions, que par les points, par les objets matériels qui y sont placés; sans eux ce serait une chose nulle, un mot vide de sens pour nous.
Il en est de même du vide infini nommé le temps; c'est le nombre plus ou moins grand, la succession plus ou moins rapide de nos sensations, de nos idées, de nos sentiments, qui en marque l'existence, la mesure et la durée.
Si tout ce qui vit dormait toujours, il n'existerait pas de temps pour les êtres vivants; ainsi, comme on ne donne pas démarche à l'espace, on n'aurait pas dû en donner au temps ; ce sont les astres, les corps, les hommes et les esprits qui se meuvent sans cesse dans les deux grands cercles du temps et de l'espace, et qui font leur existence et leur mesure.
La pensée que je n'ai plus est le passé; celle que j'ai est le présent; celle que j'aurai est l'avenir.
Ainsi, tout le temps existe dans notre entendement sous les noms de mémoire, de pensée et de jyréuoyance ; et c'est l'usage que nous faisons de ces facultés qui nous fait paraître le temps plus ou moins long, plus ou moins rapide.
Ne nous plaignons donc plus de l'inconstance d'une chose qui ne varie pas, de la marche du cercle dans lequel nous seuls agissons, et de la rigueur ou de l'injustice d'un être insensible, uniforme, qui nous voit varier sans cesse, sans éprouver lui-même aucun changement.
Montaigne le savait bien, et nous l'apprend : « Si vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu ; un jour est égal à tous les jours ; il n'y a point d'autre lumière, d'autre nuit : ce soleil, celte lune, ces étoiles, cette disposition, c'est celle même que vos aïeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arrièrenepveux. »
Laissons donc aux poètes ces fausses descriptions du temps. Si nous prenons leur langage, ne suivons pas leur pensée; si nous disons avec Virgile, le temps fuit, songeons bien que c'est nous qui fuyons; c'est nous, et non lui, qu'il faut arrêter, saisir, orner, adoucir; c'est de nous et non de lui que nous devons craindre de longues douleurs, espérer de courts plaisirs; et lorsque nous regardons notre pendule, ne pensons qu'à régler nos affections et nos jouissances, de manière à ce qu'elles
nous donnent de doux souvenirs et un juste espoir, car le but de toute sagesse est d'user du présent, de sorte qu'il enrichisse pour nous le passé et l'avenir.
Après avoir essayé de prouver que le temps, insensible à tout, ne peut rien sur nous, et que nous avons au contraire le pouvoir de le modifier , voyons quels sont les meilleurs moyens d'en jouir, et de rendre sa marche, comme on le dit vulgairement, ou plutôt notre marche dans le temps, douce, agréable et légère.
Il faut d'abord bien comprendre que le présent est la seule partie du temps sur laquelle noire action soit immédiate.
Métaphysiquement, j'avoue qu'on peut ne regarder le présent que comme uu point; mais, moralement parlant, il est plus étendu ; et certainement un auteur qui assiste au succès de sa tragédie, un général qui remporte une victoire décisive, un ministre qui rend la paix au monde, un homme bienfaisant qui sauve une famille honnête du malheur, éprouvent des jouissances réelles d'une assez longue durée : il existe un passé et un avenir si près de nous, qu'il ne faut presque ni mémoire ni prévoyance pour les sentir ; on les touche , et on peut sans peine les confondre avec le présent.
Jouissons donc de ce présent qui est notre seule richesse ; la plus commune folie des hommes est de le perdre, et, comme le dit un ancien, de le laisser échapper entre nos doigts.
Nous abandonnons trop souvent la jouissance certaine du présent pour nous occuper de regrets inutiles ou de projets chimériques.
Un philosophe nous reproche avec raison « de passer notre vie à chercher les moyens de vivre ; de différer pour ainsi dire la vie, au lieu d'en jouir. Avec tous nos efforts elle nous gagnerait peut-être de vitesse ; au milieu de nos délais elle s'enfuit à grands pas. »
Si vous perdez l'occasion présente de fiire le bien, qui vous dit qu'elle reviendra? 11 faut regarder un jour comme la vie entière, et être quitte avec lui lorsqu'il linit. Pensez comme
César, « et croyez n'avoir rien fait si vous avez remis au lendemain ce que vous pouviez faire aujourd'hui. »
La nature vous accorde un petit nombre d'années ; elle retranche à peu près la moitié de ce temps que vous passez dans le sommeil, véritable portrait de la mort. Les jours de la tendre enfance sont une sorte de végétation qui ressemble peu à Ja vie; les années de décrépitude en diffèrent encore davantage : vous devez compter aussi avec crainte les temps de maladie, de chagrin, d'ennuis forcés et indépendants de votre volonté : voyez d'après cela combien vous avez peu de jours pour jouir de l'existence, et quelle perte vous faites lorsque vous perdez une seule journée ! Suivez donc le conseil d"Horace ;
Consultez la sagesse, épuisez votre vin ; Modérez vos désirs, bornez votre espérance ; Saisissez le moment qui fuit sans qu'on y pense , Et ne comptez pas trop sur votre lendemain.
Ce conseil n'est pas nouveau, chacun se le donne souvent de lui-même : pourquoi voit-on si peu de gens en profiter? c'est qu'il n'est pas facile de le suivre.
Pour jouir du présent, il faut savoir bien suivre la route du bonheur, et c'est ce que l'homme cherche le plus et sait le moins. Le présent dépend du passé et de l'avenir ; et nous sommes la plupart du temps troublés par des souvenirs, agités par des espérances, tourmentés par des craintes qui font que le présent nous pèse ou nous échappe ; le temps est rapide ou lent pour nous selon les dispositions de notre esprit.
Voyez un homme qui va recevoir une somme attendue, une faveur désirée ; une jeune femme qui attend l'heure du bal ou son amant; un auteur présomptueux qui va faire jouer sa pièce : ils croient tous que le temps ne marche pas, que leurs montres retardent; les minutes leur semblent des heures. Que désirent-ils sans s'en douter? d'échapper au présent, d'atteindre l'avenir, de vieillir, enfin, de faire quelques pas plus rapides vers la mort.
Écoutez au contraire le coupable qui attend son arrêt; la femme infidèle qui craint l'instant de l'arrivée d'un mari grondeur et jaloux, le jeune homme qui redoute l'heure de l'étude, l'amant qui va quitter sa maîtresse pour obéir à son devoir : comme les pendules avancent I comme le temps vole ! comme ils voudraient le saisir, Tarrèler ! comme ils voudraient rétrograder dans la vie !
Et le coupable agité de remords, cherchant en vain le sommeil qui le fuit ; et le malade qui ne sent l'existence que parla soutfrance ; comme le temps se traîne péniblement pour eux ! comme ils sentent et répètent ce triste vers :
Qu'une nuit paraît longue à la douleur qui veille I
Le présent les excède, l'avenir les effraie ; ils voudraient effacer ces deux parties du temps, et revenir aux jours de la jeunesse et de l'enfance.
Pourquoi celte enfance nous semble-t-elle l'âge d'or de la vie? C'est qu'elle est sans regret du passé, sans crainte pour l'avenir : c'est que, plus sages que les saijes^ elle jouit du présent : c'est le paradis terrestre de la vie ; nous en sommes sortis, et la triste raison, l'active et inquiète prévoyance, sont les anges terribles qui nous défendent à jamais d'y rentrer.
Mais, dira-l-on, voulez-vous donc que l'homme, comme un enfant aveugle, vive au hasard, et s'étourdisse sur le présent sans profiter des leçons du passé, et en s'exposant sans réflexion à tous les maux de l'avenir ?
. Non, l'homme n'a plus l'innocence et les guides de l'enfance. Il faut, pour être heureux, qu'il marche appuyé sur la prudence et éclairé par la raison.
C'est pour cela que je veux qu'il jouisse du présent avec soin, mais avec sagesse ; ce présent sera bientôt le passé. Il faut que le plaisir du moment ne laisse pas de remords de l'avoir mal employé, ne cause pas de regrets de l'avoir perdu, qu'il lui donne au contraire de doux souvenirs ; car un doux souvenir est encore un bonheur actuel.
Nous avons vu combien il est nécessaire de saisir le temps présent, et d'en jouir, de sorte qu'il ne devienne pas une cause de regrets ou de repentir. Voilà la moitié de ce que veut la raison. Mais la prudence demande encore un travail sur nousmêmes tout aussi important • il concerne l'avenir. Songeons bien que cet avenir sera le présent pour nous.
Ici nous sommes entre deux écueils ; si , emportés par nos passions, nous nous livrons au bonheur qu'elles nous offrent pour le moment, sans songer aux peines qu'elles nous préparent, nous employons le plaisir à bâtir notre malheur, et, pour une ombre de jouissance, nous nous préparons un demisiècle de tourments ; nous jouons enfin notre vie contre une minute.
C'est ainsi que la folie des hommes les pousse à la prodigalité sans prévoir la ruine, à la cruauté sans craindre la vengeance, à l'ambition sans penser aux chutes, aux excès sans songer aux infirmités, à l'égoïsme sans présager l'isolement qui le suit.
On se préserverait, en jouissant du présent, de tous les dangers de l'erreur et du vice, si, avant d'écouter la voix impérieuse du désir ardent, on voulait consulter le passé et lire un peu dans l'avenir. C'est ce que pensait sagement Périclès, lorsqu'il disait à un général qui, malgré ses remontrances, entraînait le peuple dans une entreprise dangereuse : « Si vous ne voulez pas croire aux conseils de Périclès, au moins attendez et consultez le temps : c'est le plus sage conseiller qu'on puisse choisir. »
Lorsque nos passions nous parlent, modérons-les donc par la prévoyance des dangers qui les suivent. Un moyen sûr de calmer l'ambition, c'est dépenser que, plus nous désirons d'élévation, plus le temps se prépare à miner le haut édifice bâti parnolre imagination. Théopompus, roi de Sparte, disait aux habitants de Pyle, qui voulaient lui décerner de grands honneurs, que le temps avait coutume d'accroître les fortunes modérées, et d'effacer les immodérées. »
244 DE l'habitude.
Mais, d'un autre côté, en consultant l'avenir, regardons-le avec les yeux de la raison, et non avec ceux de la crainte ; que notre prudence ne dégénère pasen timidité ; qui ne risque rien n'obtient rien : la devise des preux est bonne ; Fais ce que dois, advienne que pourra. Croyons, comme César, « que tout danger paraît plus grand de loin que de près, » et surtout n'imitons pas la folie de l'avare qui immole le présent à l'avenir, et qui se condamne à mourir de faim pour conserver d'inutiles moyens de vivre.
En somme , voulons-nous maîtriser le temps et rendre sa marche douce et légère? modérons nos désirs et nos craintes; jouissons du présent, non-seulement sans nuire à autrui, mais en lui faisant tout le bien qui dépend de nous. Le vrai sage est celui qui mérite, par l'emploi de son temps, qu'on puisse lui appliquer ces vers de Delille :
Mais heureux, trop heureux dans sa noble carrière, Celui qui, rejetant ses regards en arrière, Y retrouve partout les vices combattus , Les traces du travail et celles des vertus I
On parle souvent avec trop de légèreté de l'habitude, et c'est cependant une des plus fortes racines de notre existence. On dit très-communément : Ce n'est qu'une mauvaise habitude, il s'en défera : ce n'est pas un mauvais homme, mais il est faible, il se laisse entraîner par l'habitude ; il faut lui pardonner son étourderie, ses brusqueries : ce n'est pas défaut d'intention, c'est habitude. On oublie qu'habitudes ou coutumes sont ce qu'on appelle les mœurs; que l'habitude des penchants bons ou mauvais fait le caractère, comme l'habitude des mouvements gracieux ou désagréables lait la physionomie; que cette habitude est, comme on l'a dit, une
DE l'habitude. ^45
seconde nature, et qu'elle date souvent de si loin qu'il est impossible de la distinguer de la première.
Un homme n'est pas vicieux parce qu'il a eu une faiblesse ; il n'est pas vertueux parce qu'il a fait une bonne action : c'est l'habitude des vertus ou des vices qui imprime le caractère de sagesse ou de libertinage, de crime ou de probité. L'àme prend par l'habitude ou du bien ou du mal, un bon ou un mauvais pli; et, lorsqu'il est une fois marqué, rien n'est si difficile que d'en faire disparaître la trace. C'est ce qu'un courtisan sincère fit sentir ingénieusement à Pierre le Grand : ce monarque législateur voulait changer les mœurs barbares des Moscovites; et comme, pour atteindre ce but, l'exemple lui paraissait aussi utile que les lois, il ordonna à un certain nombre de seigneurs russes de voyager en Europe, espérant qu'ils reviendraient de ce voyage assez instruits, assez éclairés pour perdre leurs habitudes et pour contribuer au succès de son plan de réforme ; il avait choisi, pour remplir son intention, des hommes graves et mûrs. Tous les courtisans louaient avec enthousiasme ce projet, et se prosternaient devant la prévoyance et le génie de l'empereur. Un seul sénateur se taisait : dans les cours, lorsque la flatterie parle, le silènes est courage. Pierre lui demanda s'il n'approuvait pas son plan. « Non, dit le sénateur; ce plan n'aura pas d'effet, et vos voyageurs ont trop de barbe au menton : ils reviendront tels qu'ils seront partis. » L'empereur, plein de son idée et fort de l'approbation de tout ce qui l'entourait railla le sénateur sur son humeur frondeuse, et le défia d'appuyer son objection d'aucune preuve solide. Celui-ci prit alors une feuille de papier, la plia, et, après avoir passé fortement l'ongle sur le pli, il le montra au czar, et lui dit: « Vous êtes un grand empereur, un monarque absolu; vous pouvez tout ce que vous voulez, rien ne vous résiste; mais essayez d'effacer ce pli, et voyons si vous en viendrez à bout. » Pierre se tut, révoqua son ordre, et s'occupa de l'éducation de la jeunesse avant de la faire voyager. 11 fil bien : l'éducation devrait être regardée partout comme
une partie principale de la législation ; les peuples modernes s'occupent assez de Tinstruction qui ouvre Tesprit, et trop peu de l'éducation qui forme le caractère. Les anciens y pensaient plus que nous; aussi chaque peuple avait alors un caractère national qui nous manque : nous livrons l'esprit à l'école et le caractère au hasard.
L'habitude des bons ou mauvais penchants commence dès la plus tendre enfance, et Montaigne avait raison de dire «que notre principal gouvernement est dans la main des nourrices.» A Sparte on accoutumait les enfants à rester seuls, à marcher dans l'obscurité, pour les habituer à ne rien craindre ; on exigeait qu'ils prissent sur eux de rire ou de chanter tandis qu'on les fouettait, afin de les former â la constance et au courage ; enfin, devenus plus grands, lorsqu'ils étaient rassemblés au banquet, un vieillard leur montrait la porte du festin, et leur disait ces mots : « Aucune parole ne doit sortir par cette porte; » leçon journalière qui leur imprimait l'habitude de la discrétion et de la sûreté.
C'est par de pareilles pratiques qu'on ployait les âmes à la législation lacédémonienne, et qu'on façonnait les enfants de manière à en faire des hommes qui surpassèrent dans la suiie tous les autres Grecs en courage et en vertus.
Lycurgue eut beaucoup de peine à persuader à ses compatriotes l'utilité d'une éducation à la fois si forte et si minutieuse; il se servit d'une fable vivante pour les convaincre, et cet apologue d'un nouveau genre eut plus de succès que ses raisonnements.
Il avait élevé deux chiens, tous deux nés du môme père et de la même mère, dressant l'un avec dureté, et donnant à l'aulre toute liberté et toute la nourriture qu'il voulait. Un jour, devant l'assemblée du peuple, il fit venir ces deux chiens ; en même temps il posa à terre une écuellede soupe, et fit làcher un lièvre : le chien dressé courut au gibier, et le chien gâté au potage. « Voyez, dit le législateur, l'effet de l'éducation : ces animaux sont de môme race et du même sang ; l'un
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est gourmand, l'autre chasseur ; tel est le résultat des leçons qu'on leur adonnées, des habitudes qu'ils ont prises. Vos enfants seront des hommes lâches ou courageux, selon que vous négligerez ou suivrez les lois que je vous propose. » Sparte le crut, et devint la première cité de la Grèce.
On n'ignore pas ces vérités et ces faits, mais nos habitudes nous empêchent d'en profiter. Toutes les familles crieraient au despotisme, si on voulait les forcer à donner aux enfants une éducation uniforme et analogue à la forme du gouvernement sous lequel ils sont destinés à vivre. Cependant il est évident qu'une éducation républicaine dans une monarchie sème des révolutions; que des enfants qui, au sein d'une république, seraient élevés dans des principes d'ambition et de monarchie, renverseraient un-jour ou défendraient mal les lois de leur pays ; et que, sous une constitution libérale et mixte, l'impression faite par des principes trop populaires ou trop despotiques préparerait pour l'avenir des factions et des déchirements.
Rappelons-nous nos collèges, nos professeurs, nos livres, nos leçons, et nous verrons que, dans notre enfance, un œil clairvoyant aurait pu discerner tous les différents systèmes qui ont depuis divisé les esprits, désuni les cœurs et livré notre patrie à des discordes jusqu'à présent interminables. Les idées diverses données à cette enfance sont devenues des opinions ; les opinions des habitudes; et les habitudes, des partis.
« L'habitude, ainsi que l'a dit un de nos philosophes, est une violente et traîtresse maîtresse d'école; elle établit peu à peu chez nous le pied de son autorité, et ce qui est hors des gonds de l'habitude nous paraît hors des gonds delà raison.» Rien n'est si dangereux ni si difilcile que de changer les habitudes d'un peuple ; il y tient presque autant qu'à sa vie.
Combien de sang n'a-t-il pas fallu verser pour que la raison chrétienne déshabituât les nations des folies païennes ! Le législateur de la Russie fut plusieurs fois au moment d'être massacré par les Moscovites, parce qu'il voulait les éclairer,
248 DE LHALITUDE.
Je? civiliser ; ïis s'exposaient en foule à l'écbafaud pour ne pas quitter leurs longues barbes et leurs mœurs grossières. Les hommes qui vendirent en France, dans le quinzième siècle, les premiers livres imprimés, furent maltraités, emprisonnés et accusés de magie. On ne saurait croire combien il faut d'efforts, dans un climat rigoureux, pour persuader aux Tartares de quitter leurs tentes et de bâtir des villages et des villes; encore aujourd'hui, lorsqu'ils veulent maudire leurs ennemis, il leur souhaitent ôevivreen fermés dans des enceintes de pierre.
Nous respectons tout ce qui n'est pas nouveau ; nous pleurons à la vue de la chambre où nous avons passé souvent assez tristement les premiers jours de notre enfance : prenonsnous des livres, nous critiquons les modernes, nous admirons les anciens: on dirait que l'antiquité est couverte d'un voile sacré qui ne nous laisse voir que la beauté de ses formes, et qui nous cache ses défauts.
Horace remarquait, en parlant de Névius, « que son nom était dans la bouche de tout le monde, quoique ses ouvrages ne se trouvassent dans les mains de personne; et que tout vieux poète était révéré, non parce qu'il était bon, mais parce qu'il était ancien. »
La force ùit craindre les lois, mais c'est leur antiquité seule qui peut les faire respecter. Aussi rien n'est plus solide qu'un antique gouvernement; il faut de grandes passions, de grands hasards, de longues erreurs pour l'ébranler. Sa durée passée est une forte probabilité pour sa durée à venir.
Ce qui est en même temps très-singulier et très- vrai, c'est que les hommes sont toujours gouvernés et poussés à la fois par deux mobiles bien opposés entre eux, l'amour de la nouveauté et la force de l'habitude. L'attrait de l'une les porte au changement; les chahies de l'autre les retiennent et les rappellent.
C'est faute d'avoir assez réfléchi à cette double disposition de la nature humaine, que tant de législateurs se sont trompés et ont vu périr leur ouvrage.
Lorsqu'une révolution ne fait que réformer quelques abus et changer une partie des institutions, elle satisfait l'amour de la nouveauté sans contrarier la force de l'habitude ; mais, si on change à la fois, comme on l'a vu dans certains pays, les lois, Je gouvernement, le culte, les usages, alors le peuple, bientôt rassasié de la nouveauté qu'il désirait, et gêné dans toutes ses habitudes, se fatigue, s'agite, fermente et tend à de nouveaux mouvements qui le ramènent en tout ou en partie à son ancien état.
Les Romains, les Anglais, les Américains sont de grands et irrécusables témoins de cette vérité politique ; les révolutions romaines et américaines, ayant laissé intactes la plupart des coutumes et des lois, ont été soUdes et durables; tandis que les niveleurs en Angleterre ont vu renverser, en peu de temps l'édifice qu'ils avaient follement construit sur les débris des vieilles lois et des anciennes coutumes ; et Montesquieu nous fait justement remarquer avec quelle promptitude et quelle énergie tous les anciens ressorts du royaume comprimés se relevèrent, et firent tomber le poids qui les avait courbés.
Concluons de tout ceci qu'il faut respecter les habitudes d'une nation, parce qu'elles sont encore plus fortes que ses lois. Si ces habitudes sont bonnes, elles font sa vigueur ; si elles sont vicieuses, on ne doit les attaquer qu'avec beaucoup de prudence, de temps et de ménagement ; il faut y porter, non le feu qui brûle, mais la lumière douce qui éclaire.
Si, après avoir parlé de la morale des peuples, nous réfléchissons à celle des individus, il me semble quel'habitude nous offre une question bien digne d'examen.
Yaut-il mieux élever l'enfance par la force de la raison ou par celle de l'autorité? On penche aujourd'hui vers le premier système; le second prévalait autrefois : je ne sais, mais il ^^G semble que, dans un âge si tendre, on est plus susceptible ^'obéisssance que de persuasion ; la raison est peu incertaine ■"^ contestable ; le sentiment est positif : je voudrais qu'on or- ^ <^iinàt à l'enfant d'aimer Dieu, ses parents, son prochain, son
pays et la vertu ; qu'en obéissant à cet ordre il en prît l'habitude ; quand cette habitude aurait gravé ces devoirs dans son coeur, la raison pourrait parler sans risque et très-utilement à son esprit. La jeunesse, façonnée à la morale par de bons sentiments et par des habitudes acquises, peut raisonner avec moins de danger, et se détendre contre le sophisme qui ne l'attaque que trop souvent sous le nom et sous les armes de la raison.
Je crois que l'homme, ainsi formé, respectera la Divinité en dépit de toutes les objections du pyrrhonisme ; qu'il aimera ses parents malgré leurs défauts; qu'il sera attaché à son pays et à son gouvernement, quand même il aurait à s'en plaindre; qu'il fera du bien aux hommes, quoiqu'il éprouvât leur ingratitude et leur méchanceté ; et que, si le tourbillon du monde, l'attrait des plaisirs, l'écartent quelquefois de la vertu, il tendra sans cesse à y revenir, et qu'il pourra être égaré, mais non pas corrompu.
L'essentiel est, ainsi que nous l'avons dit, de donner à l'âme un bon pli, et de faire en sorte que, pour elle, le mal soit un accident, et le bien une habitude.
Pour faire cette impression sur l'âme, prenons l'instrument le plus fort et le plus sûr. On peut me contester ce que j'ai pensé, et non ce que j'ai senti. Réfléchissons impartialement, et nous serons convaincus qu'en fait de première éducation, la raison dessine et le sentiment grave. On peut effacer les traits de l'une, ceux de l'autre sont indestructibles.
On voudrait en vain mettre en doute la puissance presque irrésistible de l'habitude : sa force est à la fois physique et morale; elle s'empare de toute notre existence, et modifie notre corps comme notre caractère. Par elle, le nègre brave les feux du tropique, et le Lapon les glaces de l'Ourse; le cénobite supporte, par elle, les macérations ; le fakir, les flagellations; le laboureur, les fatigues; elle étourdit le soldat sur le bruit et les menaces de la mort ; elle fait, pour le riche, un besoin du luxe, une nécessité de la mollesse; elle rend le sibarite
sensible au frottement d'un drap, ou à celui même d'une feuille de rose.
L'habitude de certaines affections de l'âme donne aux muscles du visage un mouvement, une contraction qui se conserve et qui fait lire le caractère sur la figure.
Voyez cette tête haute, ce sourcil arqué, cette lèvre relevée, vous reconnaissez l'orgueil et le dédain : ces yeux sombres, celte bouche pincée, ces sourcils froncés, vous annoncent l'humeur et la brusquerie ; ce sourire contraint, ces yeux à demi ouverts, ces regards furtifs et qui évitent la rencontre des vôtres, vous dévoilent la fausseté.
Vous reconnaîtrez, à d'autres habitudes des muscles, celle de la colère, de la peur, de la gaîté, de la mélancolie, et pour un observateur attentif, la physionomie est le portrait du caractère.
L'habitude nous poursuit dans toutes les positions ; elle ne nous quitte quelquefois pas même à l'approche de la mort. Le célèbre Dumarsais avait consacré sa vie à l'étude de la grammaire: il était mourant; une députalion de l'Académie vint savoir de ses nouvelles, il répondit : « Dites à l'Académie que je m'en vais ou que je m'en vas, car l'un et l'autre peuvent se dire ; » quelques instants après il expira. Le maréchal pnnce de B..., académicien distingué, était si habituellement livré à l'étude de notre langue, qu'on l'a vu quelquefois, au milieu "de graves occupations, recevoir un billet de compliment ou d'invitation, et en corriger la ponctuation et l'orthographe avant de le jeter dans sa cheminée.
Le duc deN... était amoureux d'une dame depuis vingt ans, et lui consacrait régulièrement la fin de toutes ses journées. Elle devint libre; il l'épousa: on peut concevoir leur bonheur. Après la cérémonie du mariage ils dînèrent tête à tète. Le dîner fini, la duchesse s'aperçut que son mari était rêveur et distrait ; elle lui demanda ce qui l'occupait si fortement : « Je songeais, répondit-il naïvement, à une chose qui m'embarrasse : où pourrai-je aller dorénavant passer mes soirées? »
252 DE l'habitude.
Cette anecdote ne peut lui faire aucun tort; elle prouve seulement l'étrange force de l'habitude, car tout le monde sait qu'il fut toujours aussi bon mari qu'il avait été tendre et fidèle amant.
Cette habitude nous maîtrise tellement, qu'elle nous gouverne lorsqu'à peine nous paraissons exister ; elle veille quand l'àme sommeille, elle agit par des songes au moment même où notre corps se livre au plus profond repos. Un. de nos plus aimables poètes nous dit :
En songe , un orateur
En quatre points encor lasse son auditeur;
Bercé par le rouet d'une rauque éloquence,
En songe, un magistrat s'endort à l'audience;
En songe, un homme en place, arrangeant son dédain,
Pour prendre des place ts étend encor la main ;
En songe, sur la scène un acteur se déploie ;
L'auteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie;
Le grand voit des cordons, l'avare de l'argent ,
Et Penlhièvre ouvre encor sa main à l'indigent.
On ne peut en douter, tout finit par être pour nous habitude: l'amour est l'habitude du désir, l'amitié est l'habitude de l'attrait et de la reconnaissance, la constance est l'habitude du bonheur.
Notre travail continuel doit donc être de bien examiner nos penchants, nos affections, de couper dans sa racine ce que nous y voyons de mal, et de fortifier par l'habitude ce que nous y trouvons de bien.
Dans celte étude, l'amour-propre bien entendu, l'honneur, le désir de la louange, lu crainte du blâme nous aideront puissamment.
Charron nous l'apprend : « On commence, dit-il, à pratiquer la vertu par amour-propre, on continue par honneur, on persévère par habitude. »
Mais si par malheur nous avons laissé prendre l'empire à des penchants funestes, à des passions coui)ables, n'existe- 1-
il plu? de ressource pour nous : et l'habitude, fermant laporte à tout retour, nous dit-elle, comme dans l'Enfer du Dante. Ici on laisse toute espérance'^ Non ; mais je n'y vois qu'un remède, c'est le vif aiguillon du repentir. Aussi gardons-nous bien de repousser cette arme secourable ; craignons surtout de nous endurcir contre sa douleur salutaire; empêchons que l'habitude n'émousse sa pointe : le malheur de l'homme vicieux est de se rendre, par habitude, insensible aux remords, comme Miihridate aux poisons.
La vieillesse, selon Cicéron, « est à la fois l'objet de nos désirs et de nos murmures, » Chacun s'afflige de se trouver vieux, et tout le monde aspire à le devenir. Tel est le sort des mortels : ils sont effrayés de leur but, et ils voudraient, en y courant, le voir toujours reculer devant eux.
La vieillesse ressemble un peu à la vertu : on la respecte, mais on ne l'aime pas; elle annonce la fin du banquet de la vie; c'est alors, nous dit Voltaire, que
L'esprit baisse ; nos sens glacés Cèdent au temps impitoyable, Comme des convives lassés D'avoir trop longtemps tenu table.
Cependant, à cette époque de la vie où la vérité sévère remplace les douces illusions, lorsque nos souvenirs, qui sont les vrais précurseurs de Minos, d'Éaque et de Rhadamanlhe, ne nous rappellent que de nobles pensées, de belles actions et de bons ouvrages, nous goûtons d'avance le bonheur de l'Elysée ; nous sentons que notre mémoire sera honorée, parce que notre existence a été utile ; et nous jouissons d'une considération qui vaut et remplace bien des plaisirs.
Aussi, lorsque vous voyez un vieillard aimable, doux, égal,
content et même joyeux, soyez certain qu'il a été, dans sa jeunesse, juste, bon, généreux et tolérant ; sa un ne lui donne ni regret du passé ni crainte de l'avenir, et son couchant est le soir d'un beau jour.
Les vieillards chagrins sont ceux que leur mémoire tourmente, et qui regrettent une vie mal dépensée.
Dans les pays où la vertu règne, on honore la vieillesse : les peuples corrompus la négligent, la méprisent, la tournent en ridicule sur leurs théâtres. Cicéron, qui tenait encore aux anciens temps, fut le consolateur et le panégyriste de la vieillesse. Juvénal en fit l'objet de sa satire.
Ce poëte mordant se plaît à peindre l'œil éteint, le menton tremblant, le dos voûté, la marche engourdie du vieillard, le supplice qu'il éprouve en s'eflbrçant vainement de broyer le pain qui le nourrit. Il le représente, au spectacle, suivi d'un valet qui s'égosille à l'avertir qu'on chante. Son triste pinceau vous retrace la goutte qui déforme ses pieds, la pierre qui déchire ses reins ; il n'attribue qu'à la fièvre le reste de chaleur qui l'anime. Enfin vous le voyez simple et crédule, victime des charlatans qui hâtent sa mort, ou dupe d'une gouvernante qui lui dicte un testament.
Il n'a pas même pitié de la caducité ; il rit de cette seconde enfance qui confond tous les objets. Sans égard pour ses cheveux blancs, il offre à vos regards le père de famille,
Qui méconnaît ses parents attristés, Cet ami qui soupait la veille à ses côtés , Ce fils qu'il éleva, ses filles, et sa femme Qu'il appelle monsieur, et son valet madame.
Enfin, en vous rappelant la douleur du père d'Achille ou les malheurs du vieux Priam, il vous annonce que chaque année de plus vous expose à perdre les objets les plus chers, à voir tout tomber autour de vous; on dirait qu'il veut vous faire renoncer à vivre, dans la crainte de vieillir.
Voyez ce qui résulte, dans les siècles dépravés, de cet oubli
des convenances, de ce mépris absurde pour ce qu'on devrait respecter le plus : l'expérience devient inutile; la raison ne peut plus corriger la folie ; les jeunes gens raillent leurs pères, au lieu de les écouter; la vertu rougit devant le vice; et le vieillard, triste de son isolement et honteux de ses années, quitte le costume qui lui convient, la gravité qui le décore, pour déguiser son âge qu'on humilie ; ses cheveux blancs se cachent sous une perruque blonde, son menton se garnit d'une grosse cravate, son frac étroit serre et gène ses membres fatigués, et la crainte du mépris le force à devenir ridicule.
Oh ! que je regrette ce temps où j'ai vu de vénérables magistrats, d'anciens guerriers, offrant à notre respect les leçons du passé, les traces du temps, et conservant leur ton et leurs vêtements antiques ! Ils frappaient nos esprits de la majesté de l'histoire; nous n'osions nous asseoir devant eux, et nous les prenions avec raison pour nos maîtres et pour nos modèles.
Le temps licencieux de la régence commença , dans ce genre, les modernes saturnales, et les vieux ministres de Louis XIV auraient pu dire au régent, comme Sully à Louis XIII, en présence d'une jeunesse étourdie qui critiquait sa gravité : « Lorsque le feu roi m'appelait à sa cour pour me consulter, il en chassait préalablement les bouffons et les baladins. »
Mais, sans nous arrêter plus longtemps sur un point qui ne peut être raisonnablement contesté (le respect qu'on doit à la vieillesse), examinons si elle est en effet aussi malheureuse qu'on se le figure, si ses inconvénients n'ont pas de compensation, et si Dieu, que nous accusons avec autant de légèreté que d'ingratitude, a privé réellement l'hiver de nos ans de toute douceur et de tout plaisir.
Pour moi, je soutiens que sa bonté féconde a répandu des fleurs sur toutes les saisons do la vie; il ne nous faut qu'un peu de bon esprit pour les bien connaître et les cueillir à pro-
256 DE Là vieillesse.
pos; mais il ne faut pas chercher du lilas en été et des œillets en hiver : chaque chose a son temps, et on dit avec raison que celui
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Un Caton de vingt ans et un Adonis de cinquante sont également ridicules ; nous devons nous regarder vieillir, ne viser qu'aux succès qui conviennent à l'époque où nous nous trouvons, et ne pas oublier les changements que le temps fait en nous, et que nous remarquons si vile chez autrui.
Il faut nous préserver du ridicule de cette coquette que peint La Bruyère, « qui regarde le temps et les années seulement comme quelque chose qui ride et enlaidit les autres femmes ; elle oublie qu'on lit son âge sur son visage, et que la parure, qui embellit la jeunesse, éclaire les défauts de la vieillesse ; la mignardise l'accompagne dans la douleur, dans la fièvre, et elle meurt parée en rubans couleur de rose. »
On reproche à la vieillesse « de nous priver des plaisirs, de nous éloigner des affaires, et de nous rapprocher de la mort.» Cicéron y ajoute sans nécessité un autre grief compris dans ceux-ci, « celui d'affaiblir notre corps. »
Nous répondrons avec lui, mais en peu de mots, d'abord, qu'elle calme les passions sans éteindre les sentiments; elle ne nous fait perdre des plaisirs que leur excès; on a moins d'amour, mais plus d'amitié ; on compose moins, mais on juge mieux; on ne court plus, mais on se promène ; on cesse de disputer, maison cause; on n'est plus matelot, mais pilote : le conseil remplace le champ de bataille; au lieu d'apprendre de nouvelles choses, on enseigne les anciennes; et l'espérance, qui nous guidait sur la terre, nous tourne doucement vers les cieux ; notre raison reçoit des hommages plus durables que ceux qu'on rendait à notre figure, et le fruit que nous portons est aussi recherché que la fleur de notre printemps.
L'éloignement des affaires n'est pas un reproche plus fondé. D'abord on pourrait mettre en question si c'est un malheur, et si on a lieu de regretter, dans un port tranquille, les tempêtes de la vie.
D'ailleurs, combien d'exemples fameux n'a-t-on pas à citer pour prouver que la vieillesse n'est pas toujours inaclive et sans gloire? Voyez, chez les anciens, Nestor, l'oracle du camp des Grecs; Fabius et Caton, soutiens de Rome; Sophocle, à cent ans, excitant l'enthousiasme et triomphant de l'envie ; Solon, dictant des lois à sa patrie; et chez les modernes, Yillars, vainqueur à Denain ; l'Hôpital, sage au conseil, fier et ferme dans l'exil. Frédéric, ombrageant sa vieillesse de lauriers belliqueux et de palmes littéraires; Fontenelle et Voltaire, après un siècle de triomphes, rajeunissant encore le Parnasse français.
Mais, dira-l-on, c'est le voisinage de la mort qui est affreux dans la vieillesse. La mort ! eh quoi ! n'est-ce pas le but commun, le sort universel? Ne meurt-on pas à tout âge! Dans d'autres saisons on y tombe violemment comme dans un précipice ; après douze ou quinze lustres, on y marche par une pente douce ; jeunes, c'est un vol qu'on nous fait; vieux, c'est une dette que nous payons. Nos sens émoussés sentent moins la douleur de cette séparation, les infirmités mômes nous y ont peu à peu accoutumés. Notre corps est un logis que le temps use et gâte petit a petit, pour que nous le quittions avec moins de regrets. Le jeune homme court à la mon, elle vient au devant du vieillard.
Je pense comme Sénèque, qui disait : « Je ne trouve rien de vieilli en moi que les vices ; quitte de ce fardeau, mon àme jouit de ne presque plus avoir rien de commun avec mon corps ; elle s'élance libre et dégagée. A l'entendre, c'est la fleur de sa jeunesse. »
N'en doutons point, tous ces reproches faits au dernier cage sont injustes; ils partent d'un esprit faux et d'un cœur ingrat. Le système des compensations est vrai quand on ne veut
pas le pousser trop loin. Tout est mêlé de biens et de maux dans la vie ; c'est un tableau où la lumière est toujours à côté de l'ombre.
La vieillesse chagrine est le résultat d'une jeunesse mal cultivée : la saine vieillesse qui termine une sage existence, c'est le bon fruit dans sa maturité.
On se plaint des vols que nous fait le temps, mais je ne vois pas que la vieillesse éteigne la piété, refroidisse l'amitié; elle ne nous enlève ni le désir de l'estime, ni l'amour des lettres, ni les charmes de la conversation ; elle nous dégoûte seulement de ce que nous ne devons pas aimer.
A en croire certaines gens, rien n'est pire que l'épithète de vieux; il n'y a de bon que ce qui est jeune et nouveau. Cependant on peut les forcer à reconnaître que les vieux livres sont encore les meilleurs, qu'une vieille amitié lie plus fortement qu'un jeune amour, que rien n'élève et n'attendrit autant l'âme que les vieux monuments et les vieux chênes. Une vieille coutume est plus respectée qu'une nouvelle loi; les vieux maux sont ceux qu'on supporte le plus facilement. On préféra toujours le vieux vin au nouveau ; et on aime presque autant la naïveté du vieux langage, que la grâce du parler de l'enfance.
J'ai quitté souvent dans ma jeunesse les plus aimables coquettes de Paris pour passer la soirée chez la vieille madame GeofTrin et chez la vieille madame du Deffant. Elles me faisaient oublier, plus que les autres, la marche du temps, en le remplissant mieux.
La vieille comtesse de Romanzof, en Russie, me charmait par sa mémoire, par sa vivacité, par ses récits : elle avait vu bâtir la première maison de Pétersbourg, elle avait été témoin du passage de la barbarie à la civilisation ; elle laissait entendre que Pierre le Grand l'avait aimée, et que même il n'avait pas été trop mal reçu. En racontant ses voyages, elle me faisait assister au dîner de madame de Maintenon et de Louis XIV. J'entrais avec elle dans la tente du duc de Marlborough , je la
suivais à la cour de la reine Anne : c'éiait l'histoire vivante, et je ne me lassais pas plus de l'entendre, qu'elle de parler.
En vain cherchera-t-on dans toutes les cours de l'Europe un jeune homme aussi aimable que le prince de Ligne Tétait à quatre-vingts ans. Rien ne s'était aigri dans ce vase précieux, tout y conservait la fraîcheur de la nouveauté; son cœur s'était arrêté à vingt ans , et son esprit à trente : toute sa vie n'a été qu'une longue jeunesse.
Il existe donc quelques hommes privilégiés , comme certains climats où règne un éternel printemps; et leur heureuse vieillesse ressemble aux îles Fortunées, dont les arbres, toujours verts, portent en tout temps , à la fois, des feuilles, des fleurs et des fruits.
On serait d'abord tenté de croire que la vieillesse , en affaiblissant les organes, diminue le courage; mais l'expérience prouve le contraire : car, ainsi que le dit un ancien, « une longue vie nous apprend à mépriser la mort. »
On quitte avec moins de regret des jouissances qu'on doit si peu garder ; on brave aisément une si faible perte. Un jour de bataille, le vieux soldat rit des longues espérances des jeunes gens, et leur dit : « Devant le canon, nous sommes tous du même âge. »
Lorsque tout Athènes tremblait et se taisait en présence de la garde du tyran Pisistrate, le vieux Solon seul la bravait, et défendait la liberté mourante. Un Athénien lui demanda ce qui pouvait lui inspirer tant d'audace, il répondit : « Ma vieillesse. »
C'est à la fin de notre carrière qu'on sent, comme Charron, « qu'un bon mourir vaut mieux qu'un mal vivre. »
L'aveugle jeunesse regarde la vie comme une propriété, et la vieillesse sent bien que c'est un usufruit ; elle y tient moins, et pour cela même en jouit peut-être mieux.
D'ailleurs il y a plus de gens qu'on ne pense qui trouvent que notre existence est assez longue, et que sa fin est le commencement d'un autre bonheur. Ils disent, comme l'auteur
de la Sagesse : « Que servirait une plus longue vie pour simplemenl vivre, respirer, manger, boire, voir ce monde? Fautil tant de temps pour avoir tout vu , tout su , tout goiiié? Si longtemps pratiquer, et toujours recommencer, à quoi bon cela? Qui ne se soûlerait de toujours faire même chose? Si cela n'est fâcheux, c'est au moins superflu. »
Je sais bien que beaucoup de vieillards tiennent fortement à la vie; elle est pour eux une habitude dont ils ne veulent pas se défaire ; mais cet attachement même à leur existence en prouve évidemment le bonheur, et démontre mieux que les plus forts arguments que, jusqu'au dernier jour, il existe des liens de plaisirs qui nous attachent au monde.
Non-seulement la vieillesse jouit du présent , mais elle projette encore pour l'avenir. Ne riez pas de ses rêves , elle vous répondrait avec le vieillard de La Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Eh bien ! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain et quelques jours encore,
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
L'égoïste ne connaît pas cette jouissance : aussi sa vieillesse est triste; il n'a ni compagnon , ni successeur, ni espoir; il remplit seul maussadement son cercle étroit, comme le limaçon sa coquille. Le passé est pour lui un vide ; le présent, un désert; et l'avenir, le néant.
Je sais bien qu'on rencontre des vieillards insupportables par leur caduque vanité , par leur ennuyeux bavardage, et par leur humeur épineuse; entachés d'avarice, et craignant la mort, parce qu'ils sont, ainsi que le dit un de nos vieux moralistes , acoquinés à la vie.
Mais ne rencontrons-nous pas une foule de jeunes gens avec les mêmes défauts? Ils vous choquent davantage dans le
vieillard, parce que vous vous attendez moins à les lui trouver; ses cheveux blancs vous promettaient la sagesse, et ses paroles vous montrent la folie : beaucoup d'hommes ne sont que de vieux enfants.
La vie est un voyage : peu de voyageurs en rapportent une utile instruction; le plus grand nombre n'a vu partout que des postes , des auberges, des bals, des spectacles et des filles.
Nous rendons tous, sans le savoir, un juste hommage à la la vieillesse, en louant le temps passé aux dépens du temps présent. Ce sont les erreurs et les folies de notre jeunesse qui s'inclinent avec respect devant le souvenir des leçons et des exemples de nos vieux parents; et l'idée de l'âge d"or ne nous est peut-être venue que du temps où notre enfance écoutait les préceptes sages et purs de la vieillesse.
Je crois pouvoir affirmer sans paradoxe, lorsque la vieillesse n'est pas folle et semblable à une seconde enfance, que, des quatre âges de la vie, le dernier est le plus heureux.
D'abord il s'occupe plus de la Divinité, parce qu'il sent plus le besoin d'y croire. Le vieillard est déjà presque plus voisin du ciel que de la terre; l'immortalité de l'àme est la consolation de la mort des sens.
C'est ce que disait si bien à ses enfants le vieux Cyrus au bord du tombeau : il ne voyait plus son trône à Babylone, mais dans le séjour d'Oromaze ; et de toute sa gloire, le seul souvenir qui le satisfit était celui de ses vertus.
Toutes les opinions des sages, anciens et modernes, se réunissent pour nous prouver que le seul moyen de bonheur pour l'homme se trouve dans la modération ; c'est le résultat de leur philosophie. Eh bien, tandis qu'ils s'efforcent vainement de nous porter à cette vertu qui évite les excès, modère les désirs et calme les passions , la vieillesse le fait tout naturellement.
Exislait-il , parmi les sages de la Grèce , un plus parfait modèle de raison et de bonheur que ce vénérable Ducis, qui cultivait en paix les lettres et ses champs, au bruit des tem-
pètes de l'Europe, et qui restait calme, vertueux, aimable et tolérant, au milieu du choc des passions, du débordement des vices, du bouleversement des empires? Ah ! c'était bien à lui qu'on pouvait appliquer, dans sa douce retraite, ces vei*s de Racan :
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire;
Son fertile domaine est son petit empire ;
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces;
Et, sans porter envie à la pompe des princes,
Il est content chez lui de les voir en tableau.
C'est un mot doux à l'oreille que celui de repos, et si doux qu'il peut donner du charme aux idées les plus funèbres. Le mot de cimetière porte au chagrin : il est triste, et presque dégoûtant ; celui de champ du repos dispose à une mélancolie paisible, colorée par l'espérance. Le premier rappelle la destruction de notre être et ses tristes débris ; l'autre nous offre l'image de ces ombres heureuses que les anciens faisaient errer doucement dans les bosquets toujours verts de l'Elysée.
Pendant notre vie, le repos est le but que nous cherchons tous à atteindre, ou que nous prétendons désirer. Le mouvement n'est que le moyen d'y arriver, et l'ambition même, cette folle passion qui donnerait une idée du mouvement perpétuel, s'il pouvait réellement exister, paraît regarder, pour peu qu'on veuille la croire, le repos comme la volupté suprême qui doit être le terme de ses travaux. C'est ainsi que Pyrrhus, après avoir développé à son favori ses projets de conquête en Italie, en Sicile, en Grèce, en Asie, en Afrique, lui dit :
Alors, cherCynéas, victorieux, content,
Nous pourrons vivre à l'aise et prendre du bon temps.
Le désir des émotions nous fait penser que la vie est dans le mouvement ; bientôt la fatigue et la paresse nous persuadent que le bonheur est dans le repos. Le fait est que la Providence, aussi sage que nous sommes insensés, a voulu que notre existence fût partagée entre le mouvement et le repos. Tout ce qu'elle a créé, tout cet immense tableau qui frappe nos regards mortels ou notre imagination intelligente, ne se compose que de perpétuels contrastes entre la lumière et l'ombre, la vérité et l'erreur, le bien et le mal, la raison et les passions, les sens et l'esprit, le repos et le mouvement.
Un mouvement continu et sans relâche serait pour l'homme un supplice égal à celui de Sisyphe ; un repos sans interruption serait la mort du corps et de l'âme ; et celui qui sait faire dans ce monde la meilleure distribution du temps entre ces deux besoins de notre existence, est certainement celui qui sait le mieux jouir de la vie.
Pour le bonheur des hommes, il serait bien à désirer que Dieu, nous aidant à bien régler ce partage, inspirât aux hommes bons et vertueux un peu plus d'activité, de mouvement, et aux méchants un plus grand besoin de repos ; mais le contraire précisément arrive pour le malheur de l'humanité, et partout l'agitation violente des vices et des folies de tout genre triomphe de la paresse indolente, qui semble vouer au repos la raison et la vertu.
On se tromperait si l'on donnait h la définition du mot re^ pos un sens trop étendu : le repos ne peut être l'immobilité ; physiquement il peut signifier la cessation du mouvement, mais moralement il n'en représente que la diminution.
Ceux qui cherchent le bonheur dans le repos, n'entendent certainement pas par là l'anéantissement de toute sensation, de tout sentiment. Un homme d'esprit, M. Dubuch, a plus ingénieusement rendu leur pensée, en définissant le bonheur, l'intérêt dans le calme.
On sait bien d'ailleurs qu'il n'existe rien d'absolu, et que tout est relatif ; rien ne se mesure que par son contraire : si
on ne voyait pas de laideur, on ne connaîtrait pas de beauté ; on ne comprendrait pas les idées de force, de grandeur, de bonté, sans l'opposition des mots de faiblesse, de petitesse et de méchanceté.
Un homme de cinq pieds serait un géant chez un peuple de nains. Le chasseur fatigué se livre à ce qu'il appelle le repos, en courant dîner chez ses amis et goûter ensuite le plaisir d'un concert. Pour l'homme laborieux, le changement de travail est un repos. Le sommeil n'est souvent qu'un repos agité, fatigant pour une conscience troublée, et doux seulement pour l'innocence.
La plupart des sentiments qui embellissent la vie parce qu'ils l'animent, sont incompatibles avec le repos : quand l'amour arrive à ce repos, il est bien près de sa tombe. Aussi Figaro ne disait pas sans raison que « la pauvre jeunesse est réduite à choisir entre repos sans amour, ce qui est bien ennuyeux, ou amour sans repos, ce qui se présente de bien meilleure grâce. »
Ce repos, qu'on désire tant lorsqu'on en est privé, dont on se dégoûte si vite dès qu'on l'a obtenu, est lui-même la cause d'un incroyable mouvement dans l'univers : voyez, pour satisfaire le besoin du repos qu'éprouve un riche voluptueux, pour qu'il s'élende sur un lit moelleux, ou voyage doucement dans sa dormeuse, pour qu'il goûte enfin le plaisir du changement de lieu sans changer de position, et celui du mouvement sans se mouvoir; voyez, dis-je, quel nombre immense d'hommes est obligé de travailler d'esprit et de corps, et de se fatiguer sans relâche, afin de satisfaire les désirs nonchalants de cet ami du repos.
Tout est ainsi partagé dans le monde, et c'est parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne veulent rien faire, que tant d'autres se voient condamnés au travail. Saint Chrysostùme suppose une ville toute peuplée de riches, et une autre toute peuplée de pauvres ; il assure que la première périrait par oisiveté, et que l'autre vivrait et prospérerait par le travail et l'activité.
Je pense autrement ; voici ce qui arriverait : la ville riche deviendrait pauvre et laborieuse, et la ville pauvre arriverait par l'industrie et la richesse au repos; ce repos deviendrait un objet de souffrance, d'ennui, de dégoût pour la première, tandis qu'il serait le but des désirs et la jouissance de la seconde.
Notre existence physique est sagement réglée parla nature ; notre existence morale est fantasquement dirigée par les caprices de notre imagination. Aussi voyez comme la distribution du mouvement et du repos est raisonnable dans ce qui concerne notre partie animale : la nature, mère de nos besoins, nous porte au mouvement pour les satisfaire, et ensuite au repos dès qu'ils sont satisfaits; elle consacre le jour h notre activité et la nuit à notre tranquillité. Il n'en est pas de même de notre vie morale, rien n'est plus irrégulier; la lumière vraie ou fausse de notre esprit, n'a ni lever ni coucher constant; vive ou modérée, selon nos caprices, tantôt c'est une lune douce et tranquille au milieu du jour, tantôt c'est un soleil ardent au milieu de la nuit.
Notre mouvement physique est presque uniforme comme la santé ; notre mouvement moral, irrégulier comme la fièvre. Bossuet prétend que « l'homme est un être qui semble flotter dans les airs et vivre incertain entre le ciel et la terre. D'un côté, dit-il, il semble s'approcher des intelligences célestes ; de l'autre, il paraît au-dessous de la brute. »
Peut-être se trompait-il ; car nous restons pour la plupart du temps, comme brutes, soumis aux lois éternelles de la sage nature, tandis que, comme intelligence, nous nous approchons plus fréquemment de la folie que de la sagesse.
Avec un peu de bon sens, rien ne nous est plus facile que de distribuer dans nos journées le repos et le mouvement, de la manière la plus conforme à notre santé et à notre bien-être. Moralement, c'est une autre affaire : c'est un point sur lequel les plus sagesse contredisent. En cette matière, nous sommes rarement d'accord avec nous-mêmes. Montaigne a dit avec raison que « de même que les fièvres ont leur chaud et leur
froid, de même nous retombons des effets d'une passion ardente dans les effets d'une passion frileuse. »
Le mouvement nous lasse ; le repos nous ennuie. Tantôt nous désirons tout ; tantôt nous sommes dégoûtés de tout- Quelquefois nous croyons ne pouvoir exister, comme l'abeille, qu'au milieu dune ruche bruyante; en d'autres moments, semblables à l'huitre et au limaçon, nous ne nous plaisons qu'à rentrer solitaires dans notre coquille.
Une femme d'esprit, ornement du grand monde, madame de Lambert nous dit : « C'est dans la solitude que la vérité nous donne ses leçons ; là nous apprenons à rabattre du prix des choses que notre imagination sait nous surfaire. Le repos, dit-elle, allonge la vie ; le monde nous dérobe à nous-mêmes, et la solitude nous y rend; n'y craignez pas l'inaction. Pline nous apprend qu'il vaut mieux passer sa vie à ne rien faire qu'à faire des riens. »
Voilà qui va le mieux du monde. Eh bien ! écoutez la même personne dans une autre situation d'esprit. « La retraite, ditelle, a presque toujours trompé ceux qu'elle flattait de l'espérance du repos ; le monde leur a déplu, parce qu'ils n'ont pas assez plu au monde. »
Les Européens, actifs, turbulents, industrieux, consacrent, pour la plupart, leur vie au mouvement, à l'ambition, au travail : aussi écoutez-les; le bonheur qu'ils se proposent pour terme est un repos éternel dans le sein de Dieu. Les Orientaux, indolents, inactifs, couchés sur leurs divans, engourdis dans leur sérail, passant leurs journées assis, à fumer et à prendre de l'opium au murmure d'une fontaine, espèrent, dans l'autre monde, un paradis peuplé de vives et ardentes houris, avec lesquelles ils se livreront à des transports sans terme et à des voluptés sans fin.
Le penseur Vauvenargues prétend que « la solitude et le repos sont à l'esprit ce que la diète est au corps. » Cette pensée est ingénieuse, mais ne décide rien ; car si une diète légère guérit, une diète trop longue tue.
Les hommes ne peuvent être comme les marmottes qui passent six mois de l'année sans remuer et sans se nourrir. D'ailleurs, qu'est-ce que la nourriture des âmes? Ce sont les émotions. Eh bien ! les uns en veulent de vives, et les autres de douces. L'émotion est le mouvement moral : quand nous n'en pouvons pas avoir de réelles, nous en cherchons de factices; c'est ce qui donne la vie aux arts; et, malgré tous les événements tragiques, les agitations véritables, les peines du cœur, les accidents funestes, dont nous ne sommes que trop entourés, nous courons encore verser des larmes au théâtre pour des malheurs imaginaires.
Le même Vauvenargues le sent bien, malgré son stoïcisme : « Nous ne connaissons pas, dit-il, l'attrait des violentes agitations ; ceux que nous plaignons de les éprouver, méprisent notre repos. »
Pour apprécier la douceur du repos, il faut d'abord désirer peu; et pourtant rien n'est plus difficile. Montaigne, le plus modéré des hommes, l'éprouvait. « C'est un précepte salutaire, certain et d'aysée intelligence, disait-il, que celui-ci : contentez-vous du vôtre. Et cependant l'exécution n'en est pas plus facile au sage qu'à moi ; la seule variété me plait ; je hais les morceaux que la nécessité me taille; la vertu, assignée aux affaires du monde, est une vertu à plusieurs plis, encoignures et coudes, pour s'appliquer et se joindre à l'humaine faiblesse. »
Le stoïcisme, qui, selon La Bruyère, n'est qu'un jeu d'esprit, nous crée un homme chimérique, tandis que le naïf Montaigne nous présente un homme réel. Au dire de ces fiers stoïciens, tout ce qui est étranger à nous, ne nous est rien. Notre repos, notre bonheur, sont en nous-mêmes; et si, par notre faute, nous ne troublons pas l'ordre, c'est-à-dire, selon eux, le bien suprême, il n'est dans le monde aucun être, aucune chose qui puisse nous nuire, nous affliger et nous faire souffrir.
En vérité, ces prétendus sages sont les plus graves des
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fous : en criant, ils nient les douleurs de la goutte, et c'est en laissant échapper les larmes qu'ils renfoncent, qu'on les voit soutenir que la mort d'un ami ou d'un enfant ne doit pas plus ébranler l'àme que la perte d'un vase fragile.
La pauvreté ne les force à convenir d'aucun besoin, et la décrépitude n'a ni laideur ni infirmité pour eux. Leur philosophie n'est qu'une lutte de la vanité contre la nature, et l'exagération de leur sagesse la transforme en déraison.
Le bon Lafontaine, qui cueillait nonchalamment des vérités comme on cueille des fleurs, fait très-bien parler à ce propos son philosophe Scythe. Voyez, dit-il, cet indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de ràmc Désirs et passions, le bon et le mauvais , Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame : Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort, Et font cesser de vivre avant que Ton soit mort.
En effet, la vérité cesse là où l'exagération commence. Si VOUS retranchiez des maximes les plus contradictoires, et en apparence les plus déraisonnables, émises par les sages ou par les sophistes d'opinions diverses, ce qu'elles ont d'exagéré, vous seriez tout étonné d'en voir sortir de bonnes vérités.
Le philosophe chinois Confucius avait raison ; il cherchait en tout le milieu, parce que c'est dans ce juste milieu que se rencontrent toujours la sagesse et la vérité.
Si l'on attache un sens trop absolu au mot de repos, au lieu de conserver sa douceur, il devient un ennui; car il est vrai, comme le dit La Bruyère, que « l'ennui est entré dans le monde par la paresse. »
Le véritable repos, tel qu'on peut le désirer, n'est qu'un mouvement ralenti qui lient le milieu entre l'agitation et la langueur. L'Écriture nous dit que Dieu se reposa le septième jour de la création ; certes ce repos ne pouvait être une inaction totale, un farniente pour l'être qui anime et conserve
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tout quand il ne crée pas, pour ce principe éternel de tout mouvement et de toule activité.
C'est parce qu'on ne veut pas s'arrêter à une juste idée, que les hommes les plus spirituels se contredisent si souvent dans les éloges ou la satire qu'ils font du repos. La Bruyère dit daiis un endroit que « la vie est courte et ennuyeuse, qu'on la passe toute à désirer, et qu'on remet à l'avenir son repos. » Ce repos, qu'il condamnait sous le nom de paresse, lui paraît à présent le but auquel on devrait tendre sans délai ; sous le nom de mollesse, il en fait encore un plus ingénieux éloge : « La mollesse, dit-il, est un fruit de la bonne fortune ou un dédommagement de la mauvaise. » Par là ce critique mordant des folies humaines prouve plutôt son esprit que sa raison. Variable dans ses jugements, il confirme bien à son propre égard ce qu'il a dit en parlant des autres : « Un homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs : il est à chaque moment ce qu'il n'était pas, et il va bientôt être ce qu'il n'a jamais été ; il se succède à lui-même. »
On se trompe presque toujours en voulant rendre une définition trop précise. Toute langue est trop pauvre pour servir la richesse de notre imagination. Aussi nous n'avons souvent qu'un mot pour exprimer une foule d'idées diverses.
Voyez, par exemple, combien le mot de repos présente à l'esprit de nuances et de situations différentes. Le repos de l'homme qui dort est la privation du mouvement; et celui qui veut se livrer sans distraction à l'occupation la plus active, au travail le plus fatigant, se sert du même terme et conjure les importuns de le laisser en repos.
Le repos d'Achille, si funeste aux Grecs, ne venait que de l'extrême agitation de son àme ; son glaive était oisif, mais l'amour de la gloire et la vengeance se livraient dans son cœur dos combats plus cruels que ceux qu'il fuyait : ce repos était une colère violente.
Des repos plus apparents encore ne laissent pas d'être trèsactifs. Vous demandez à voir une jolie femme : on vous dit
qu'elle repose; vous entrez chez elle, et vous la trouvez en effet assise nonchalamment sur un sopha ; mais à ses côtés est une femme de chambre adroite et active, qui l'aide, avec le plus grand soin, à compléter sa parure, à ceindre sa tète d'une élégante couronne, à relever l'éclat et la blancheur de son teint : ce travail est interrompu par un grand nombre de billets qu'elle reçoit et qu'elle écrit. Vous avez cru pénétrer dans le sanctuaire de la mollesse, et vous êtes dans la tente d'un jeune conquérant qui remplit son carquois et qui aiguise ses flèches.
Combien d'ailleurs n'existe-t-il pas de genres de repos, tous différents entre eux! Le repos d'un gourmand rassasié est une végétation à peine semblable à la vie. Le repos d'un ambitieux chassé de sa place n'est qu'une triste maladie dont quelques-uns ont môme la bêtise de mourir.
Le repos acheté par de longs et honorables travaux, est une existence douce qu'animent de satisfaisants souvenirs. La volupté la plus vive de l'àme est peut-être celle du repos que goûte un homme vertueux, qui vient de faire les plus grands efforts pour en sauver un autre.
Les pauvres sont, malgré ce qu'en disent certaines gens, les hommes qui ont le plus besoin d'être éclairés. Obligés de fuir le repos, ils n'ont que deux portes pour en sortir, celle du vice ou celle de la vertu; et La Bruyère nous rappelle trèsjustement que, «si la pauvreté est la mère des crimes, Je défaut d'esprit en est le père : » d'où l'on peut conclure que ce philosophe de l'ancien régime n'aurait point condamné l'enseignement mutuel, dans le triste espoir de laisser jouir les pauvres du repos de l'ignorance.
J'écoute certainement avec un grand respect la haute et sévère doctrine des sages de l'antiquité; mais, malgré moi, ma faiblesse regimbe contre leur frein trop rude, et je me laisserais plus facilement mener par ces philosophes aimables et modérés, qui me donnent des leçons plus douces, et dont la devise est rien de trop.
Épicure, avec ses dieux fainéants et le hasard pour maître, m'éloigne autantque Zenon m'effraie par sa dure insensibilité. J'aime mieux descendre doucement le fleuve de la vie sous la conduite du naïf Montaigne, du bon La Fontaine, du joyeux Horace ; eux seuls me présentent, orné de fleurs, le repos que je comprends, que je souhaite, et qui est à ma portée ; repos charmant, également loin des tourments et de l'ennui; repos animé par de légers désirs, satisfait par des plaisirs faciles ; repos actif, puisqu'il a produit sans fatigue des vers délicieux qui nous plaisent toujours et ne nous lassent jamais. Aussi je répète souvent avec le poëte romain :
Ami, que crois-tu que je pense ,
Et que mon cœur demande aux dieux?
De me conserver mon aisance ,
D'en ôter même à volonté ,
Pourvu que je puisse, en silence ,
Des jours que le ciel me dispense ,
Jouir en plaine liberté.
Livres et fruits en abondance ,
Tranquillité sur l'avenir,
Voilà mon unique désir,
Voilà mon unique prière
Au maître des biens et des maux :
Santé ferme , aisance et repos ;
Quant au bonheur, c'est mon affaire.
Tout le monde conviendra que cette philosophie est douce, raisonnable; elle nous montre un but à notre hauteur, un chemin fleuri pour y arriver, un guide aimable pour nous y conduire; et cependant combien de gens s'égarent encore en croyant suivre une pente si douce !
On ne se borne pas à éviter les fatigues, les agitations, les chagrins ; l'àme devient souvent si molle, si efféminée, et l'imagination la rend si irritable, qu'un rien l'effraie ou la tourmente : la volupté craint une épine presque autant que la lâcheté craint un glaive.
« Telle est, dit Séiièque, la conséquence des raffinements du luxe : les sens, accoutumés aux émotions délicieuses, s'irritent au moindre choc; l'àmc et le corps sont, pour ainsi dire, désorganisés et gâtés par la volupté; on ne trouve plus rien de supportable, non par l'incommodité réelle des choses, mais par la faiblesse de celui qu'elles touchent. De là ces transports ridicules de colère pour une toux qui vous réveille, pour un éternuement qui vous distrait, pour une mouche qu'on ne peut chasser, pour l'aboiement d'un chien, pour le bruit d'une cleF tombant parmégarde de la main d'un esclave. Enfin l'homme, ainsi amolli, ressemble à ces femmelettes qu'on voit tressaillir et s'emporter parce qu'une porte est fermée brusquement, tomber en défaillance pour avoir senti l'odeur d'une rose, et s'évanouir à la vue d'une souris. »
Il est certain qu'une délicatesse trop exquise ou trop recherchée donne à tout ce qui existe le droit et le moyen de troubler votre repos.
Ce qui d'ailleurs rend encore ce repos si difficile à saisir et à conserver, c'est qu'en le cherchant, môme avec la modération convenable, avec ce jugement droit que Montaigne appelle avec raison un outil propre à tout^ vous pouvez encore perdre votre peine et vos pas : car, en cette matière, rien ne dépend exclusivement de vous ; de plus, il vous faut l'aide de la fortune et le consentement d'autrui. Souvent le hasard et le prochain semblent conspirer pour vous ravir ce doux repos au moment où vous êtes prêt à vous y livrer.
Peu vous sert d'être sage si vous l'êtes seul ; et pour qu'un individu jouisse d'un tranquille loisir, il faut encore, ce qui est très-rare, que le vouloir de l'autorité et l'agitation de la cité n'y mettent point trop d'obstacles. Or, le repos est encore une chose bien autrement difficile pour les peuples et pour ceux qui les gouvernent, que pour les particuliers. Tous disent bien que ce repos est le but où tendent leurs efforts ; mais, à vrai dire, c'est en lui tournant le dos que la plupart semblent le chercher.
Un homme, pour vivre en repos, a divers besoins qu'il faut satisfaire ; si l'impôt absorbe une trop grande part de son revenu, adieu sa tranquillité. Il lui est nécessaire par conséquent de pouvoir se plaindre de ceux qui en font inégalement la répartition, et souvent ses plaintes lui attirent des ennemis qui troublent son repos. Si dans son malheur, frappé de la justice de sa cause, il écrit sa pensée pour propager un meilleur système d'administration, et si, à la faveur de l'interprétation, la liberté dont il use est regardée comme licence et sa doctrine comme pernicieuse, que devient sa tranquillité? ;
L'homme industrieux n'est-il pas sans cesse exposé à voir sa féconde activité, mère de ses doux loisirs, entravée subitement par des règlements improvisés et par les cent mille barrières que partout le fisc élève ? Si la paisible croyance du vertueux Penn le séduit, et s'il veut y élever ses enfants, d'autres croyances ne viendront-elles pas le tourmenter dans sa retraite? Un artiste, enthousiasmé par l'élévation d'un grand caractère, ou indigné de la basse hypocrisie d'un grand personnage, ne se verra-t-il pas à tout moment en danger de perdre sa liberté ainsi que son repos, parce qu'il aura fait l'apothéose de la gloire, de la vertu, ou la caricature du vice ? Et si, dans leur conscience, cet agriculteur, ce négociant, cet écrivain, ce poëte, cet artiste, ont donné leur voix à l'homme qu'ils regardentxomme le plus éloquent, comme le plus capable de défendre leurs intérêts et de veiller au maintien de leur repos, n'esl-il pas probable qu'ils seront regardés, par d'autres hommes intéressés aux abus, comme des adversaires du repos du gouvernement.
Il ne faut point s'y tromper, l'intérêt personnel ne voit les objets qu'à travers un verre ardent qui les colore fortement et qui les grossit. La plupart des gouvernés voudraient, pour leur repos, diminuer le plus possible et même trop entraver l'action du pouvoir, tandis que les gouvernants regardent toute résistance qui ralentit ou qui arrête leur marche, et tout reproche contre leurs fautes, comme une atteinte dangereuse
que Ton porte à leur liberté et à leur repos. C'est ce qui fait que les tribunes publiques trouvent si peu de partisans dans les cours; aussi naguère un homme, revêtu d'une grande autorité, disait naïvement « que le gouvernement représentatif n'avait pas été inventé pour le repos des minisires. »
Ce mot de repos est presque toujours l'étendard sous lequel deux partis opposés disputent et combattent. L'un demande, pour assurer le repos individuel, qu'on le délivre des entraves qui le gênent, des surveillants qui l'épient, de la contrainte qui l'arrête, de l'arbitraire qui le punit. Quelquefois passionné dans sa marche, il s'efforce de secouer, non-seulement les chaînes qui pèsent sur lui, mais les liens qui lui sont nécessaires pour l'unir au corps social. D'un autre coté, c'est pour assurer le repos public, que le parti opposé, craignant l'agiialiun au moindre mouvement, et regardant toute liberté comme une avant-garde de la licence, se tourmente, et ne croit jamais trouver assez de règlements, de surveillance et de force, pour se tranquilHser.
C'est pour conquérir le repos, disent dans tous les siècles les révoltés, que nous nous armons contre le pouvoir, que nous proscrivons, que nous pillons, que nous exterminons nos adversaires.
C'est pour le repos de l'État et de l'Église, disait l'inquisition, que nous emprisonnons et brûlons les hérétiques, les juifs elles musulmans.
C'est, en tout temps et partout, le désir du repos général qui a fait inventer les prisons, les geôliers, l'espionnage et les supplices.
Enfin, c'est sous le prétexte de conserver le repos du monde entier, que toutes les nations se font la guerre, et ont élevé au rang des arts les plus savants et les plus nobles, celui de percer et de sabrer, de fusiller et de canonnerson prochain.
Ne voyez-vous pas en présence l'une de l'autre deux formidables artilleries, tantôt utiles et tantôt funestes, l'artillerie de la force et l'artillerie de la pensée, c'est-à-dire, les canons et
les presses, se faire la guerre la plus acharnée? Eh bien ! l'une prétend n'avoir d'autre destination que celle de défendre l'indépendance et le repos des gouvernements ; l'autre ne lance, dit-elle, ses flèches, que pour donner et conserver à l'homme ses droits, sa liberté et son repos.
Des deux côtés, il y a bien quelque chose de raisonnable dans ses prétentions; ce qui seulement y manque par malheur trop fréquemment, c'est la modération et la bonne foi ; c'est leur absence trop commune qui gâte tout, et c'est parce qu'on les consulte trop rarement, que les gouvernements et les peuples s agitent tant pour courir après un repos qui leur échappe toujours.
Au milieu de toutes ces contradictions, de tous ces obstacles, de toutes ces exagérations, ce qui est certain, c'est que les rois, qu'on encense ou qu'on offense tour à tour avec une égale injustice, sont de tous les mortels ceux qui doivent jouir le plus rarement et le plus difficilement du repos, précisément parce qu'il y a trop de gens qui se disputent l'honneur de le leur assurer.
Leur position est étrange dans le monde : c'est la chose la plus rare pour eux que de voir s'approcher de leurs trônes un esprit sans déguisement, une langue sans artifice et un visage sans masque.
Chacun n'aspire qu'à faire de leur sceptre une arme pour ses propres intérêts; et tandis que, d'une part et loin de leur palais, des amis trop ardents de la liberté et du repos privé semblent vouloir que les princes soient, comme les dieux d'Épicure, sans mouvement et sans action, de l'autre, ceux qui les entourent, demandent qu'ils aient toujours à lu main le glaive comme iMars, et la foudre comme Jupiter.
Loin d'envier le sort du chef d'un peuple, je me sens toujours porté à le plaindre, convaincu de la vérité du dire de cet ancien, que «celui qui connaîtrait bien le fardeau d'un sceptre, ne se baisserait pas pour le ramasser.
Je ne comprends pas comment leur raison peut résister à
la contradiclion perpétuelle des divers langages qu'on leur tient : quelques-uns, pour leur plaire, risquent, parleur flatterie, de les faire tomber dans l'ivresse et l'incurie les plus dangereuses. Ils les exaltent, les élèvent au-dessus des plus grands hommes de tous les temps, et cherchent à leur persuader qu'ils sont l'objet de l'admiration et de raffeclion universelles. En vérité, il y aurait de quoi faire tourner la tète au plus sage, et il est bien nécessaire à tous les hommes puissants de se rappeler ces paroles très-raisonnables, écrites par le panégyriste de la folie : « Qui peut se vanter, dit-il, des éloges qu'il reçoit, quand Homère a chanté les grenouilles elles ratS; Virgile, le moucheron; Glaucus, l'injustice; le jihilosophe Favorin, la fièvre quarte; Sénèque, l'empereur Claude; et Lucien, l'àne? »
Un autre moyen, bien plus funeste, que prennent les courtisans pour plaire aux princes, c'est, en alfectanl un zèle inquiet et ardent pour leur repos, de leur persuader qu'ils courent de grands périls, que de toutes parts il se forme des trames contre eux, et qu'une grande rigueur peut seule alTermir leur pouvoir. Par là ils les précii»itent dans de fausses mesures, changent l'affection des peuples en crainte, et font naître, par la multiplicité des mécontentements, des dangers réels à la place de péi'ils apparents.
Ils se gardent bien de leur dire qu'un monarque devrait toujours penser qu'il n'est pas une de ses journées qui ne devienne une page d'histoire, que chacun de ses sujets est un témoin inévitable de sa conduite, et que, sur leur témoignage, la postérité rendra son arrêt inexorable. Par de telles vérités ils craindraient de troubler le repos du prince, quoique ce fût le vrai moyen d'assurer ce repos pour le présent comme pour l'avenir.
Ces mômes flatteurs ne songent pas plus à donner aux rois des nuits tranquilles que des jours heureux. Chacun sait qu'il n'y a point de nuit plus tourmentante que celle qui suit le jour où l'on s'est vengé, et qu'il n'en est pas de plus douce
que celle qui succède au jour où l'on a pardonné. Mais ces flatteurs trouvent bien plus leur intérêt à pousser qu'à retenir la colère : aussi les voit-on s'irriter contre tout homme généreux qui ose parler de clémence aux rois.
Ils sont bien loin de voir cette vertu du même œil que l'aigle de Meaux. « La clémence, dit Bossuet, est la gloire d'un règne. La vie est si malheureuse d'elle-même, qu'il ne faut pas, s'il se peut, laisser passer dans l'accablement des jours si briefs. La mortalité nous rend faibles, et, dans cette fragilité, on fait aisément des fautes; il faut donc se porter à l'indulgence, et excuser les faiblesses du genre humain. »
Si ces conseillers funestes qui excitent l'autorité à la rigueur sont de bonne foi, c'est une bien fausse idée du repos qui les trompe. La plupart raisonnent ainsi : « Faites-vous craindre ; les peuples seront en repos, et le vôtre ne sera point troublé. » Machiavel, trop souvent leur oracle, ne s'égarait pas à ce point ; il dit quelque part : « Là où les peuples sont contents, les conspirations sont impossibles. »
Rien n'est durable comme le repos dont l'affection est la base ; rien n'est précaire comme le repos commandé par la crainte. Quand un pouvoir trop rigoureux croit avoir éteint le feu, il n'a fait que le couvrir : que d'hommes, dans tous les siècles, ont pris le repos forcé de la liberté pour sa mort ! Plus le sommeil des peuples paraît profond, plus on doit craindre l'agitation de leur réveil. Si ce repos trop absolu se prolongeait, activité, industrie, prospérité, force nationale, tout s'engourdirait, et le chef de l'État, sans force contre Ifis dangers extérieurs, perdrait bientôt lui-môme son repos comme sa sûreté.
La Bruyère l'a dit : « Quand le peuple est en agitation, on ne comprend pas par où le calme peut rentrer; et, quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir. » Aussi ce que la modération doit conseiller pour le repos général, c'est de maintenir les peuple > dans un doux mais vif mouvement, mitoyen entre la violence et la langueur ; il ne se
trouve que dans la vraie liberté : c'est ce mouvement dont voulait parler Platon, en disant que « les essaims d'abeilles qui résonnent le plus et qui font le plus de bruit, sont les plus fructueux et les plus sains. »
Ce qui éloigne le plus, dans l'intérieur comme à l'extérieur, l'espoir du repos pour les gouvernements et pour les peuples, ce n'est pas tant l'humeur trop remuante des uns, et la sévérité trop active des autres, que le manque de bonne foi ; car il est évident que cette bonne foi est la seule planche solide sur laquelle, dans toutes les conditions, on puisse se reposer. Dès qu'elle disparaît les hommes sans appui craignent tout et s'accrochent à tout ; ce qui est corrompu ne tarde pas à tomber, et «le premier trait de la corruption des mœurs, suivant Montaigne, est le bannissement de la vérité. » Pindare dit que « la franchise est le commencement d'une grande vertu. » C'était la première qualité que Platon demandait au gouvernement d'une république. « Mentir, dit un ancien, c'est montrer qu'on méprise Dieu et qu'on craint les hommes. »
Je sais bien qu'en politique on décore souvent la tromperie du nom de finesse ; mais, au vrai, la finesse n'est autre chose que la petite monnaie de la fausseté.
Pour ma part, j'ai toujours cru marcher plus directement à mon repos en profitant des discours de l'inimitié qui me montrait mes fautes, qu'en me laissant égarer par les louanges flatteuses qui me les cachaient : la flatterie nous laisse surprendre, la malveillance nous avertit.
La plus utile vérité qu'on puisse dire aux hommes puissants pour assurer leur repos, se trouve dans ces paroles de Plutarque : « Le principal avantage de la justice et de la bonne foi, c'est de rendre la force inutile. »
L'erreur la plus commune, celle qui nuit le plus à notre repos, est une erreur qui m'étonne toujours à tel point, que j'ai peine à la distinguer de la folie. On conçoit qu'un homme, embarqué sur un vaisseau, cherche, malgré la fureur des vents, l'agitation des flots et les secousses' du roulis et du tan-
gage, à s'asseoir, à se coucher, à se tenir le plus commodément possible, et à jouir ainsi de la seule espèce de repos et de bien-être que lui permettent les événements de la navigation et les caprices des éléments. Mais pourrait-on comprendre celui qui, dans une telle position, voudrait absolument jouir sur un navire d'un repos aussi stable, d'une immobilité aussi parfaite que dans un logement bâti sur la terre ferme? Et ne serait-il pas insensé, s'il se plaignait sans cesse de voir, dans sa marche, les vents et la température changer continuellement?
La vie humaine n'est qu'un point imperceptible dans l'espace et dans le temps. Le temps,
Cette image mobile De rimmobile éternité ,
crée, renouvelle et détruit tout. C'est un tableau mouvant dont les scènes variées se déroulent à nos yeux et changent sans cesse. La vie de l'homme le mieux traité par la nature dure à peine un siècle, et l'on sait avec quelle rapidité ce siècle s'écoule. Supposez, dans la même famille, quarante centenaires seulemeut qui se soient succédé, et voyez, depuis les querelles de Marins et de Sylla jusqu'à l'époque moderne de la république, de l'empire et de la restauration, combien ce peu d'hommes auront vu briller, disparaître et s'élever de royaumes, de républiques, d'institutions et de cultes dilférents; combien de fois, en naviguant sur cet océan des âges, ils auront vu de révolutions dans les mœurs, de tempêtes, de naufrages, de destructions, de mondes nouveaux ; et ensuite abstenez-vous de rire, si vous le pouvez, en écoutant ces pygmées orgueilleux qui croient la nature bouleversée, parce que le temps, dans son vol rapide , froisse de son aile de précaires grandeurs et des biens fragiles; parce que son llambeau éclaire ce qui était dans Tombre ; et parce qu'enfin la roue de la fortune, qui ne s'arrête jamais, élève ce qui était en bas et abaisse ce qui était élevé.
Au lieu de se soumettre à la nécessité de vivre selon le temps, de chercher, ainsi que la sagesse le veut, à maintenir leur âme dans un état de calme, cl de voguer doucement au gré du courant, de manière à arriver au port et non sur recueil, ils aiment mieux fermer les yeux pour ne pas voir d'autres rivages que ceux qui leur plaisent; ils s'efforcent de remonter le courant au risque d'y périr, et s'aveuglent au point de croire que le vaisseau qui les entraine cesse de marcher, parce que leur volonté s'oppose à ce mouvement, et que leur imagination le nie.
D'oi^i vient ce phénomène? C'est que, de môme qu'on voit le soleil immobile au milieu des planètes qui tournent autour de lui, et n'ayant qu'un mouvement de rotation sur lui-même, de même il existe aussi dans notre âme, non pas une vraie, mais une fausse lumière, un astre bizarre, l'orgueil humain, qui veut garder son immobilité au milieu du mouvement universel, et ce point imperceptible d'une vaste circonférence se croit un centre, autour duquel tout doit tourner, sans jamais lui porter atteinte.
Vainement un poëte, M. Chénédollé, s'efforcera de rappeler à ces esprits superbes, dans un tableau tracé avec autant de feu que de vérité, les rapides révolutions du monde ; ses vers sublimes ne frapperont que leur oreille et glisseront sur leur cœur. C'est inutilement qu'il leur dit :
Il faut ici des temps interroger l'oracle , Et du monde changeant étaler le spectacle. Entendez-vous le bruit de ces puissants États, S'écroulant l'un sur l'autre avec un long fracas? C'est Sidon qui périt, c'est Ninive qui tombe : Tous les dieux de Bélus descendent dans la tombe. Nil, quels sont ces débris sur tes bords dévastés? C'est Thèbe aux cent palais, l'aïeule des cités. Cherchons dans le désert les lieux où fut Palmyre. Restes majestueux qu'avec effroi j'admire , 0 temple du soleil I palais resplendissants !
Voilà de vos grandeurs ce qu'ont laissé les ans 1 Quelques marbres rompus, des colonnes brisées, Des descendants d'Omar aujourd'hui méprisées, Et les pompeux débris de ces vieux chapiteaux, Où vient la caravane attacher ses chameaux ; Où, lorsqu'un ciel d'airain s'allume sur sa tête , L'Arabe voyageur nonchalamment s'arrête , Et , las des feux du jour, s'endort quelques instants Sur les restes d'un dieu mutilé par le temps.
Les orgueilleux frémiront, ne le croiront pas, et ne pourront cependant lui répondre.
En effet, tout change, tout passe, tout finit, tout se renouvelle éternellement dans l'univers : les globes se forment et disparaissent; de vastes continents sont engloutis dans les abîmes de l'Océan ; il abandonne ensuite d'immenses régions qui s'élèvent, se sèchent, s'affermissent et se peuplent. On voit des républiques guerrières, des royaumes florissants, des empires dominateurs, naître, s'accroître, briller, se dissoudre et s'anéantir. Cependant, au milieu de ce mouvement continuel, de ces révolutions successives, de ce fracas d'éléments troublés, de globes créés ou anéantis, de trônes et de temples fondés et détruits, il reste quelque chose de fixe : c'est l'orgueil humain ; c'est lui seul, au dire des chrétiens comme des philosophes, qui cause tous nos malheurs et trouble notre repos. Cet orgueil, entraîné sans s'en douter par les passions les plus funestes, l'envie, la colère, la vengeance et l'injustice, se flatte de rester inattaquable aux traits de la vérité, et de braver même la Aiux du temps.
Ce repos chimérique, cette prétendue immobilité dont ils se glorifient, mérite d'être nommé autrement ; car ce n'est, à vrai du'e, qu'une éclipse de la raison.
Si quelques hommes ne se trompaient ainsi que pour euxmêmes, ce serait un léger malheur ; mais, hélas ! cette fiiusse idée du repos que se forgent les orgueilleux, trouble le repos universel, gène les mouvements de chacun, et voiulrnit nous
JG
282 DE l'ennui.
forcer tous à respecter leurs rêves, et à marcher, comme eux, les yeux fermés. Ahl que ne puis-je au moins, pour leur repos comme pour le nôtre, convertir tous ces orgueilleux au doux culte de la paresse ! La paresse des ambitieux assurerait le repos du monde. Ils ne me croiraient probablement pas ; mais ils écouleront peut-être avec plus de bienveillance ces vers d'un homme de la cour de Louis XIV, du marquis de La Fare :
Je chante tes bienfaits , adorable paresse I Toi seule dans mon cœur as rétabli la paix ; C'est par toi que j'espère une douce vieillesse , Qui va me devenir plus chère que jamais. Ah ! de combien d'erreurs et de fausses idées Tu détrompes celui qui s'abandonne à toil De l'amour du repos les âmes possédées Ne peuvent reconnaître et suivre d'autre loi. Tu fais régner le calme au milieu de l'orage. Tu mets un juste frein aux plus folles ardeurs ; Tu peux même élever le plus ferme courage A ce digne mépris que tu fais des grandeurs. De la tranquillité compagne inséparable , Paresse, nécessaire au bonheur des mortels. Le besoin que l'Europe a d'un repos durable Te devrait attirer un temple et des autels.