DE L'ENNUI
L'ennui est le mal contre lequel on cherche le plus de médecins et de remèdes; mais on ne peut que pallier les effets de son poison par le secours d'autrui. Pour en guérir, ilfautporter en soi l'antidote.
L'Académie n'a pas, je crois , défini suffisamment le mot ennui. Elle dit que c'est une langueur, une inaction de l'esprit causée par la fatigue et le dégoût ; cette définition n'explique
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pas assez le genre et la cause de cette triste langueur ; elle confond ainsi l'ennui, le chagrin, le spleen : tandis qu'on voit tous les jours les hommes les moins tristes, les mieux portants et les plus attachés à la vie, se plaindre de l'ennui, et perdre leur temps de mille manières pour le chasser.
Je crois qu'on peindrait mieux cette infirmité produite par la civilisation, celte calamité des gens heureux, en disant que c'est un état de langueur qui résulte du combat de l'activité morale qui demande des émotions, et de la paresse physique qui s'y refuse.
En effet, lorsque le corps est assez actif pour se prêter aux désirs de l'âme, on se livre à la réflexion, à l'étude, aux plaisirs ; on s'applique, on s'intéresse, on s'amuse, on ne peut éprouver d'ennui ; et si l'âme, au contraire, est sans activité, elle repose comme le corps, elle végète ainsi que lui, et ne s'ennuie pas : aussi l'homme dont le moral n'est pas développé, travaille, jouit, souffre ou sommeille ; mais il ne connaît point ce triste mal dont se plaint la classe élevée, et le laquais dort dans l'antichambre, tandis que son maître s'ennuie dans le salon.
Il parait difficile de donner ce qu'on n'a pas. Eh bien ! l'ennui fait exception à cette règle : un sot le donne à tout le monde sans le connaîti-e.
Pascal croyait cette maladie plus générale ; il pensait qu'elle était le fatal effet de la chute de l'homme et de son état d'imperfection.
« L'àme, dit-il, est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée; elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel, et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en enlèvent une grande partie ; il ne lui en reste que très-peu dont elle puisse disposer; mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu'à le perdre; ce lui est une peine insupportable que de vivre avec soi et de penser à soi : ainsi tout son soin est de s'oublier soi-
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même, et de laisser couler ce temps si court, si précieux, sans réflexion et en s'occupant de toutes les choses qui peuvent l'empêcher d'y penser. »
Si on adoptait cette opinion de Pascal, il faudrait en conclure que l'ennui est la suite inévitable de la chute du premier homme, et une maladie originelle comme son péché. Cependant nous voyonytous les jours des enfants d'Adam, fort amateurs comme lui de l'arbre de la science du bien et du mal et du fruit défendu, et qui pourtant ne s'ennuient pas trop. D'un autre côté, il est évident qu'avant sa faute et sa punition, Adam, étant seul, s'ennuyait; c'est même pour le tirer de cette langueur qu'Eve fut créée : aussi, depuis ce temps- là, on n'a jamais cessé de regarder la société des femmes comme un des plus agréables et des plus efficaces remèdes contre l'ennui.
Dans le temps de nos bons aïeux, où les mœurs étaient agrestes ou guerrières, on était toujours à cheval; on menait une vie dure ; on ne comptait qu'un feu par maison ; le luxe et toutes les commodités qu'il apporte étaient inconnus; les tournois étaient les seuls spectacles, la Bible presque le seul livre ; celui qui la lisait couramment passait pour grand clerc et savant : on ne cherchait pas à tout moment de nouveaux plaisirs, et le mot eîmui présentait à l'esprit un autre sens ; un brave châtelain ne s'ennuyait pas dans son donjon, et lorsqu'il parlait de son ennui ou de ses ennuis, celte expression voulait dire chagrin. Un fat moderne éprouve de l'ennui parles faveurs de sa maîtresse : nos preux chevaliers ne s'ennuyaient que de leurs rigueurs: et, dans le langage de nos troubadours, peine ci ennui éliiieDl toujours synonymes.
Cet état de dégoût et de langueur, dont se plaignent les heureux de nos jours, n'est senti que dans les lieux cl les temps où l'homme est blasé par une foule de plaisirs différents, de mets recherchés, de spectacles divers, de livres nouveaux. Habitués à changer sans cesse d'émotion, à éprouver continuellement des jouissances nouvelles, à nous livrer aux goûts, aux
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occupations les plus variées, tout ce qui dure nous fatigue ; tout ce qui se répèle nous déplaît ; tout ce qui est monotone nous devient insupportable ; et c'est alors qu'on dit avec La Motte :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Pourquoi n'existe-t-il à présent rien de plus rare que la constance? C'est que l'uniformité fait son essence : on s'endort dans les bras du bonheur, on se réveille au battement de l'aile des plaisirs. Une femme qui veut garder son amant doit varier sans cesse ses moyens de plaire; on en est venu au point de ne pouvoir aimer longtemps la même personne , à moins qu'elle n'ait le secret de ne pas se montrer toujours la même; et c'est là un des tristes avantages que la corruption des mœurs donne à l'art sur la nature, et à la coquetterie sur la vertu.
C'est peut-être par la même raison qu'on nous voit préférer les grâces à la beauté. Nous trouvons dans la régularité des traits quelque chose de trop uniforme; la grâce nous pique précisément parce qu'elle est irrégulière. On admire d'un coup d'oeil la beauté, elle ne laisse plus rien à deviner; la grâce se fait aimer peu à peu par des détails variés, imprévus, qui vous plaisent d'autant plus qu'ils vous surprennent, et ses petits défauts d'ensemble sont quelquefois des charmes qui nous attachent.
Si nous voyageons, les belles et fertiles plaines nous ennuient; elles manquent de physionomie à nos yeux : l'inégalité d'un pays montucux réveille notre imagination; elle jette de la grandeur , de la variété dans nos pensées. L'esclavage dort dans les plaines, la liberté veille sur les montagnes.
Le mouvement est la vie, la tranquillité du sommeil est l'image de la mort. Le désir est une agitation, quelquefois un tourment, mais il est incompatible avec le dégoût : la possessession repose; ainsi, quand elle fait cesser le désir, elle amène souvent la langueur. Nous voyons en eflel que celui