DE l'ennui
qui désire le plus est celui qui s'ennuie le moins, et que l'homme qui possède le plus de biens est le plus sujet à s'ennuyer. Cette maladie ne venge que trop la pauvreté de la richesse.
Le mortel envié, dont l'or et le pouvoir satisfont tous les désirs, tous les goûts, tous les caprices au moment de leur naissance, et sans leur donner le temps de grandir et de parler, est bientôt blasé ; et il n'existe presque plus de remède pour cet état.
L'ennui le précède et le suit partout ; il y succombe, s'il ne cherche pas pour s'en tirer des émotions violentes , des dangers même et des chagrins. C'est ce qui fait tant de joueurs et d'ambitieux. Le marquis d'O. .. . m'en donna un jourla preuve : c'était un très-gros joueur, fameux par ses distractions dans dans la société, et par les accès de colère que lui donnait une mauvaise carte ou un dé fâcheux. L'agitation, causée par la vicissitude des chances, animait sa vie. Un soir, le rencontrant à la campagne, je fus surpris de l'extrême mélancolie dans laquelle il était plongé ; je le crus ruiné, et je lui demandai, avec quelque embarras, la cause de sa tristesse. « Ah! mon cher, me dit-il, plaignez-moi : depuis un mois la fortune me poursuit au pharaon, au wisk, au trente-et-quarante; j'ai beau changer de jeu , je gagne toujours, toujours, sans perdre un seul coup, une seule partie ; il n'y a rien de si monotone, de si ennuyeux ; ce bonheur constant et sans variations est insupportable, et finirait, je crois, par me dégoûter du jeu. » Vous croyez bien que je m'apitoyai peu sur son sort, et que je le quittai en riant, bien persuadé qu'il ne se plaindrait pas longtemps de ce nouveau genre d'ennui.
Les ambitieux ressemblent aux joueurs : j'en ai vu un, le prince Potemkin, premier ministre en Russie et favori de sa souveraine, comblé de pouvoir, de richesses, de gloire, de décorations et rassasié de plaisirs; il était dégoûté de tout, parce qu'il avait joui de tout. Un jour il enviait la dignité paisible des prélats, et quittait ses occupations ministérielles pour se