‹ Galerie moraleChapitre 35 sur 59 · DE L ENNUI · texte numérisé non relu

DE L ENNUI

livrer aux disputes des Églises de Grèce et de Rome. Quelquefois il soupirait pour la retraite et pour les douceurs de la vie monacale. Dans d'autres temps il formait des projets pour se faire duc de Courtaude ou roi de Pologne. Au milieu de la paix il ne songeait qu'à faire déclarer la guerre, et dans un camp il ne rêvait qu'à la paix. Fatigué de ses honneurs et pourtant inquiet de ses rivaux, il était ennuyé de tout ce qu'il faisait, et jaloux de tout ce qu'il ne faisait pas.

Alexandre, après la conquête de l'empire de Perse et ses grandes victoires dans l'Inde, s'ennuyait sur le trône de Cyrus , et cherchait vainement des distractions dans les orgies de Babylone; l'Orient ne suffisait pas à son bonheur. Un philosophe lui dit que le ciel était rempli d'une quantité innombrable de mondes plus grands que la terre. « Malheureux que je suis! s'écria Alexandre en pleurant, il existe une infinité de mondes dans l'univers, et je n'ai pas encore pu me rendre maître d'un seul! » S'il les avait tous possédés, il n'aurait senti qu'un plus vaste ennui.

Un conquérant n'est qu'un roi blasé qui veut à tout prix de grandes émotions ; c'est un joueur déterminé qui prend un million d'hommes pour jetons, et le monde entier pour tapis.

Le plus superbe trait d'ennui que je connaisse , c'est celui que Montesquieu attribue à Sylla, qui, n'ayant plus de proscriptions à ordonner, de rois à vaincre , de Marins à tuer, de Rome à soumettre, abdique audacieusement , « parce que, dit-il, le gouvernement paisible du peuple romain et les détails de l'administration de la capitale du monde me semblent trop monotones, sont au-dessous de mon génie, et ne me donnent que de l'ennui. »

Dans ce dialogue de Sylla et d'Eucrafe, Montesquieu peint, d'une manière sublime, la langueur qu'une ambition satisfaite jette dans l'àme; en peu de mots il fait connaître Sylla tout entier.

Si, de ces fléaux de l'humanité, nous passons à des conquérants plus doux , nous verrons aussi que les femmes sont

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inconstantes , plutôt pour remplir leur temps que leur cœur ; elles cherchent des triomphes nouveaux pour trouver des émotions nouvelles, et l'ennui fait plus de femmes galantes que le vice.

Un des plus grands torts que je trouve à l'ennui dans le monde , c'est d'y faire la fortune des méchants. On craint tant de s'ennuyer, qu'on fuit la probité sérieuse pour rechercher la malignité amusante; on respecte l'honnête homme, la femme prudente et sage ; mais on les laisse de côié, pour courir après les persifleurs, pour entourer la médisante : on fait des visites de devoir aux bonnes gens, mais c'est le méchant qu'on prie à souper; moins il épargne de monde, plus le monde le fêle: et, quoique chacun soit exposé à ses traits , on aime tant à rire des petites blessures qu'il fait aux autres, que, pour s'en divertir, on veut bien courir le risque, presque certain, d'en recevoir à son tour : c'est un vieux travers, et qui date de loin ; car Horace disait ;

A table quelquefois un convive amusant Distribue à la ronde un sarcasme plaisant ; 11 n'épargne au dîner que celui qui le donne.

Le désir d'être émus nous rend même souvent méchants, cruels et presque féroces. Pour éviter cet ennui, les Anglais font battre des coqs à mort, et paient très-cher des boxeurs qui se tuent; les Espagnols font déchirer leurs braves, au grand plaisir des dames, par des taureaux furieux; les Romains s'aaiusaient à voir des lions dévorer des hommes; les belles Romaines ordonnaient aux gladiateurs d'aller au devant du glaive homicide , et de tomber avec grâce sous ses coups ; enfin, c'est dans le dessein de se désennuyer, que, dans tous les pays, les hommes du peuple courent en foule pour voir fustiger et pendre leurs semblables.

Cependant ne disons pas trop de mal de l'ennui ; il n'existe rien qui n'ait son bon et son mauvais côté. Le désir des émotions, le besoin du plaisir, la crainte de tomber dans la lan-

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gueur, produisent tout ce qu'on admire sur la terre, tout ce qui l'anime, tout ce qui la décore. Le travail , la conversation , la lecture, la danse, la poésie, la musique, tout ce qui fait le charme de la vie civilisée doit sa naissance à la crainte salutaire de l'ennui. L'homme n'est porté à l'activité, n'est excité aux travaux les plus utiles et aux découvertes les plus ingénieuses que par deux besoins principaux, celui de se nourrir et celui de s'amuser. Tout ce qu'on (ait dans la vie n'a pour but que de satisfaire l'estomac et l'esprit, d'éviter la faim et le poids du temps. Avec deux seuls moyens bien simples on désenchanterait la terre : donnez au genre humain la faculté de se nourrir d'herbes, ôtez-lui le besoin de se divertir; le travail cessera, les métiers tomberont, les arts disparaîtront, et il y aura bien peu de différence entre une société d'hommes et un troupeau de moutons.

Ce que je trouve de bizarre, c'est que tout le monde se plaint de l'ennui, et que tout le monde envie le sort des hommes les plus sujets à cette espèce de malheur. Nous avons vu que l'ennui était la maladie des gens heureux, des hommes riches, puissants, inoccupés : or, il est évident qu'on ne cherche, toute sa vie, que le moyen de parvenir à un tel état , et que le repos est toujours l'espoir et le but du travail.

Ainsi, quand je vois un homme qui se plaint de son ennui, je suis tenté de le féliciter; car je suis presque sûr qu'il jouit de l'héritage qu'il attendait, que ses dettes viennent d'être payées, qu'il s'est marié comme il le souhaitait, qu'on lui a accordé le gouvernement ou la charge qu'il désirait ; que sa maîtresse, vaincue par sa constance, a comblé ses vœux; enfin, que toutes ses affaires sont arrangées, et qu'il n'a plus rien à désirer.

Il y a des gens qui, par vanité, prétendent s'ennuyer de tout; cette prétention est plus commune en Angleterre qu'ailleurs. Ils croient montrer leur philosophie, prouver leur supériorité, en dédaignant tout ce qui amuse ou intéresse les

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autres, et même la vie ; d'autres, au contraire (et cette manie est la plus commune), se vantent de ne jamais s'ennuyer; c'est pour convaincre qu'ils ont des ressources inépuisables dans leur esprit.

Une belle dame me disait un jour : « J'entends beaucoup de gens se plaindre de leur ennui ; c'est qu'ils ne savent pas s'occuper, se suffire à eux-mêmes : pour moi, je ne connais pas ce mal qu'on dit si commun ; quand je suis seule chez moi, je prends un livre, je me mets à la fenêtre, et je regarde les passants. »

Il y a bien des gens, qui ne s'en vantent pas, qu'on croit fort occupés dans leur cabinet, et qui y attrapent plus de mouches que de vérités.

Ce qu'un homme sage doit chercher, c'est le moyen assez difficile de jouir des plaisirs sans satiété, du repos sans langueur, et du bonheur sans l'ennui qui le suit communément. Il n'y a pas de conseil à donner à cet égard à la partie la plus nombreuse du genre humain ; elle travaille, elle souffre, elle désire, elle n'a jamais la dose de bonheur et de repos nécessaire pour composer l'ennui. C'est à la classe élevée que je m'adresse, c'est à ces hommes prédestinés, à ces fortunés oisifs que je parle : malheureux imaginaires, réfléchissez un peu à la fortune qui vous gâte et que vous accusez, au destin qui vous favorise et dont vous vous plaignez si injustement ; faisons un peu la revue de vos jouissances, de vos peines.

Vous faites, sans inquiétude, vos quatre repas ; votre table est délicate; votre bourse est toujours pleine ; votre ameublement somptueux ; la soie du Midi, les fourrures du Nord vous vêtissent; le duvet et la plume vous reposent, un char commode vous transporte; des serviieurs nombreux obéissent à vos moindres désirs ; le thé de la Chine, les toiles de l'Inde, le café de l'Arabie, le sucre de l'Amérique, vous attendent à votre réveil; toute l'industrie de l'Europe contribue à votre luxe; les talents, les sciences, h s arts et les grâces ne sont

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occupés que du soin de varier vos plaisirs : que vous manquet-il donc? une seule chose, l'art de jouir des biens que la fortune vous prodigue ; car, Montaigne vous l'a dit, « vous jouissez de la vie, comme du sommeil, sans la sentir; tandis que vous devriez, puisqu'elle est heureuse, la ressasser et la ruminer pour bien la goûter. .. »

Je vous rappellerai ensuite que vous laissez trop votre pensée et vos désirs errer dans un vague qui désenchante tout. Il faut un but fixe dans les plaisirs comme dans les affaires, et Montaigne vous dit encore que « Tàme, qui n'a pas de but positif, se perd : car ce n'est être dans aucun lieu que d'être partout. » Il avait raison : toute la nature est là à attendre vos ordres pour vous occuper, vous intéresser et vous diverlir ; mais vous ne savez pas avoir de volonté, vous m.archez sans projet, vous dépensez le temps au hasard. Vous ressemblez à ces oisifs de Rome dont Sénèque parlait en disant : « Leurs jours sont longs et leur vie est courte; ils oublient le passé, négligent le présent et craignent de penser à l'avenir; ils reconnaissent trop tard qu'ils ont été longtemps occupés à ne rien faire : quand leurs affaires les quittent, leur loisir les tourmente ; ils ne savent ni en jouir ni s'en débarrasser. »

Permettez-moi d'ajouter une vérité un peu dure à celle que vient de vous dire ce philosophe : votre ennui ne vient en grande partie que de votre égoïsme. Le genre humain offre à votre activité un vaste horizon d'instruction, d'intérêts et de plaisirs. Vous aimez mieux vous renfermer dans le très-petit cercle de votre personne; vous en êtes à la fois le centre et la circonférence ; vous ne pensez qu'à vous, vous n'aimez que vous, vous ne citez que vous, et comme un si petit cercle est bientôt parcouru, il n'est pas étonnant qu'il vous ennuie, puisque vous ne pouvez qu'y répéter toujours la même promenade.

L'homme personnel est nécessairement un homme ennuyé, et, ce qu'il y a de pire, un homme ennuyeux ; il n'y a pas de mot plus insupportable pour les autres que le moi, et ce mot

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est le fond de la langue d'un égoïste. C'est ce que nous rappelait gaîment notre aimable Delille :

Le moi, chez lui, tient plus d'une syllabe; Le moi superbe est l'astrolabe.

Craindre la douleur, désirer le plaisir, voilà toute la vie de l'homme ; chercher le bien-être dans le monde, éviter le malêtre, espérer le ciel après sa mort, et redouter l'enfer dont on le menace, voilà l'objet de toutes ses pensées, le but de toutes ses actions : ainsi la moitié de son existence est donnée à la 'peur, et l'autre à l'espérance.

Les fanfarons disent seuls qu'ils ne connaissent pas la peur; c'est un mensonge qui les trahit : le vrai brave convient qu'il éprouve la ci'ainle, et la surmonte; l'enfant, l'homme ivre et le somnambule paraissent exempts de peur, parce qu'ils ne connaissent pas le danger. Les anciens ne pensaient pas que « la prouesse et la hardiesse fussent une privation de peur; » mais ils estimaient que « c'était plutôt une peur d'encourir le blâme et la honte. »

La peur est une passion naturelle, et ne disparaît qu'à la vue d'une autre passion plus forte. Le courage est un calcul qui vous fait braver un mal pour vous faire éviter un mal plus redoutable : vous souffrez quelques instants par le péril, pour ne pas souffrir longtemps par le déshonneur et par la perte de la considération et des emplois que vous désirez. L'éducation, l'exemple, les lois, les mœurs forixnt l'homme à faire ce calcul, qui, par habitude, devient ensuite un sentiment.

Ainsi les gouvernements et les législateurs peuvent rendre un peuple lâche ou courageux. Autrefois, tout Romain était

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brave ; la loi et l'opinion attachaient le bonheur au courage, le malheur et la honte à la pusillanimité. Pourquoi fuir un péril court et incertain, quand la fuite est le chemin qui mène à un long supplice?

A Sparte, le citoyen qui avait fui, était inhabile à tout emploi; personne ne s'alliait à lui ; on pouvait le battre, et il devait le souffrir ; on exigeait qu'il fût vêtu d'étoffes grossières, et rasé à demi. Cette douleur morale était si affreuse, qu'elle faisait braver la mort la plus certaine.

Cette bravoure de raisonnement, qui n'empêche pas d'apprécier le danger, est la véritable et la plus constante ; elle ne peut varier dans aucune circonstance, parce que son principe est toujours le même. Il est une autre bravoure, c'est la bravoure de tempérament; elle est quelquefois plus ardente, mais toujours moins clairvoyante et toujours plus incertaine; elle vient de la chaleur du sang, delà dureté des nerfs, du peu de vivacité de l'imagination . Le soldat, animé de cette bravoure physique, n'éprouve que de la haine contre l'ennemi qui l'attaque ; il s'enflamme de colère contre le danger, il court au devant pour s'en affranchir; à vos yeux étonnés, il parait un héros; mais ce même homme, une autre fois, dans une disposition différente, affaibli par la fatigue ou par la faim, se trouble si le péril se prolonge, désespère de son salut, oublie sa gloire, jette ses armes et prend la fuite.

C'est en ne considérant que ce genre de bravoure physique que les braves Espagnols disent : // fut brave un tel jour. i

En France, la bravoure de raisonnement est plus générale, parce que le point d'honneur en fait une nécessité, et presque une religion. Chaque peuple a son objet de crainte particulier. En Espagne, on craint, par-dessus tout, l'enfer; en Italie, la mort; en Angleterre, la servitude et la pauvreté; en France, le ridicule et le déshonneur. Aussi je suis certain que les partis se seraient depuis longtemps réconciliés dans notre pays, s'ils n'avaient fait que se tuer et s'emprisonner; mais ils veulent changer les querelles d'opinions en querelles d'hon-

neur : c'est ce qui les éternise. On se pardonne tant qu'on s'estime ; tant qu'on se méprise on se hait.

Il existe encore un autre genre de bravoure, assez rare dans nos contrées, mais très-commun chez les musulmans : elle doit sa naissance et sa force au fatalisme, à ce système qui fait croire que tous nos jours sont comptés, qu'une chaîne invisible nous conduit à un but que nous ignorons , el que l'heure de notre mort est tellement arrêtée et marquée, qu'aucune témérité et qu'aucune prudence n'en peuvent accélérer ou retarder l'instant.

On conçoit qu'une telle opinion nous rende inaccessibles à la crainte; en effet, si le péril qui nous alarme ne doit pas, selon l'ordre du destin, nous être fatal, pourquoi.le craindre? et, s'il est écrit qu'il nous sera funeste, à quoi bon le fuir, puisqu'on ne peut l'éviter?

Je sais que ce système peut paraître insensé, et qu'en le poussant un peu loin on arriverait promptement à des conséquences absurdes. L'homme, ainsi conduit par la destinée, n'est plus qu'une machine, son àme qu'une esclave, sa volonté qu'un ressort. Il n'en est pas moins vrai que, de tout temps, cette idée a eu de célèbres partisans; elle se lie aux idées de l'ordre qui régit lunivers et à celle de la prescience de Dieu. Eh! quel homme aurait jamais pu croire aux prophètes, aux oracles, aux augures, aux présages, s'il n'avait pas pensé que l'avenir était réglé d'avance, et que tous les événements futurs sont écrits dans le livre du destin?

De notre temps, on a vu un homme extraordinaire, porté par celte croyance aux plus audacieuses entreprises ; persuadé que rien ne pouvait changer son sort, aucun obstacle n'arrêtait sa marche, aucun danger n'excitait sa crainte, et l'impulsion de son ambition lui semblait l'ordre du génie qui le conduisait dans une carrière de gloire dont le but et le terme lui étaient inconnus.

Un jour il venait d'échapper à un complot hardi tramé contre sa vie : on lui représenta qu'il s'était exposé impru-

demment et sans nécessité aux coups qu'on pouvait et qu'on voulait lui porter. « Quand ils auraient tiré, dit-il, ils auraient peut-être tué ou blessé un de mes aides-de-camp. — Et pourquoi pas vous-même?» lui répondit-on. « Parce que je pense qu'il n'est pas encore temps. Croyez-vous que j'attribue à moi seul et à mon habileté les choses extraordinaires que j'ai faites? Non, une puissance supérieure me pousse et me mène à un but que j'ignore : tant que ce but ne sera pas atteint, je suis invulnérable, inébranlable ; mais dès que je ne serai plus nécessaire, il suffira d'une mouche pour me renverser. » Ce fait, aussi singulier que vrai, explique bien des énigmes; quel péril, quel obstacle, quel conseil auraient pu arrêter les pas de l'homme pénétré d'une pareille idée? la terre soulevée pouvait-elle lui paraître une barrière contre une ambition qu'il croyait inspirée par le ciel, et gravée par le destin?

Il existe des êtres dont l'organisation est si délicate, et le genre nerveux si irritable, que la peur physique l'em.porte sur le raisonnement, et que la crainte morale de la honte ne peut leur faire supporter l'approche du danger et la sensation de la douleur; ils sont plus à plaindre qu'à blàmiîr. Cependant je crois qu'une éducation plus forte et qu'une plus vive impression d'honneur leur auraient fait vaincre la nature, d'abord avec peine, et plus tard sans effort.

On avait recommandé à un officier supérieur, pendant la guerre d'Amérique, un jeune homme d'une famille distinguée: il vit le feu pour la première fois dans un combat naval; l'action eut lieu pendant la nuit, les vaisseaux se touchaient presque. Ce mélange imposant de bruit, de feu, d'obscurité, des cris des combattants et des blessés, troubla d'abord le jeune débutant. Son mentor l'aperçut qui se retirait doucement à l'écart : il alla à lui, sans paraître remarquer son émotion ; il le prit par la main, elle tremblait : il le mena, en causant, près du bord opposé au bâtiment ennemi ; il lui lit admirer ce spectacle imposant de trente-deux canons qui tiraient de si près ; il plaisanta sur le petit nombre de coups qui

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portaient. Le jeune homme se calma, s'enhardit, se mit à rire ; et pendant le combat, comme depuis, il montra toujours la valeur la plus froide et la plus brillante. Ainsi ce premier effort décida probablement de sa réputation et de sa destinée. A la bataille de Fontcnoy, un jeune ofiicier hollandais se trouvait dans la fameuse colonne qui rendit si longtemps la victoire incertaine ; il fut tellement saisi par la vue du carnage et par le feu meurtrier auquel il était exposé, qu'il ne se sentit pas la force de marcher. Il eut beau se représenter la honte qui l'attendait, il sentit que son corps dominait son âme; et, ne pouvant ni surmonter la crainte ni survivre à son honneur, il appuya son fusil sur sa poitrine, et se tua : ainsi ce fut la peur de la mort qui le décida à se la donner pour sauver sa réputation.

L'empereur Théophile , livrant bataille aux Bulgares , éprouva tout à coup un tel effroi à l'aspect des Barbares, qu'il lui devint impossible de commander et de marcher. Manuel, un de ses généraux, lui rendit le courage en le menaçant de le tuer s'il sacrifiait à sa frayeur son honneur, son trône et sa patrie.

Quelquefois la peur cherche des masques honnêtes pour se déguiser, et les blessés doivent souvent de prompts secours à cette faiblesse ; tous les hommes timides s'offrent avec empressement pour les soigner et les transporter hors du champ de bataille et loin du danger.

La veille d'un combat, un officier vint demander au maréchal de Thoiras la permission d'aller voir son père qui était à l'extrémité, de lui rendre les derniers devoirs et de recevoir sa bénédiction. « Allez, lui dit le général (qui démêla fort bien le motif réel de sa demande) : Père et mère honoreras, afin que vives longuement. »

Quelquefois la peur saisit tout à coup une ville, un corps, une armée ; elle devient une véritable folie, trouble toutes les imaginations, et entraine les cœurs les plus braves.

L'armée de César, saisie d'effroi à l'aspect des Germains,

ne voulait plus combattre; il eut besoin de tout son génie pour la rassurer; celle de Germanicus se révolta pour fuir le danger.

Nos anciens preux ont eu leur journée des éperons.

Dans la campagne d'Austerlitz , un de nos médecins , se trompant de route, entre dans une ville qu'il croyait à nous, et qui était occupée par quatre cents Autrichiens : il se crut perdu ; mais, s'étant avisé de dire que l'armée française le suivait de près, et qu'il venait pour établir un hôpital, la peur saisit tellement les Autrichiens, qu'ils se retirèrent en toute hâte. Ainsi ce médecin prit tout seul la ville, et mit en fuite la garnison.

Nos braves armées, inspirant partout l'effroi, ont ellesmêmes quelquefois cédé à son pouvoir, et leurs retraites se sont changées en déroutes. Le grand Pompée, si longtemps heureux, venait de battre l'armée de César ; il livre à Pharsale une seconde bataille, sa cavalerie seule est repoussée ; rien n'était encore décidé ; ses légions intactes pouvaient rétablir le combat et disputer la victoire : la peur s'empare de lui, et il perd, en fuyant, sa gloire et la liberté de sa patrie.

Les Romains redoutaient tellement cette peur qu'ils avaient inspirée à tant de peuples, et que les Gaulois seuls leur avaient fait éprouver, qu'on la déifia chez eux et qu'elle eut un temple dans cette ville consacrée à Mars, qu'on citait partout ellemême comme le tem[)le de la bravoure et de la guerre.

Les Lacédémoniens avaient bien aussi érigé un temple à la Peur, mais cette fondation avait un autre esprit et un autre but : ils pensaient que l'homme révère ce qu'il craint ; ils voulaient inspirer la" crainte des lois à l'égal de celle des dieux : ainsi le temple de la Peur avait été bâti et placé à Sparte près de la salle des Éphores.

Ceci nous conduit à parler de la peur morale, bien plus générale et bien plus difficile à vaincre que la peur physique.

Celle-ci est trop directement punie par le dé^^honneur pour qu'on ne veuille pas la surmonter ; on peut dire même que, si

elle n'aveugle pas, elle donne le désir de se venger et de s'affranchir du péril et de la douleur.

L'être le plus faible parait et devient brave lorsqu'il est animé par une passion ; la perdrix timide s'élance au devant du chien pour laisser à ses petits le temps de fuir.

Agésilas, voyant une souris qui mordait, en se retournant, un jeune homme qui l'avait prise, dit à un Lacédémonien dont il connaissait la timidité : « Comment l'homme ne repousserait-il pas le danger par la hardiesse, lorsqu'un si faible animal se venge du mal qu'on veut lui faire? »

Souvent l'audace suffit pour éloigner l'ennemi : Gaton disait qu'un regard formidable, un cri menaçant l'avaient aussi utilement servi au combat que ses armes.

Tout le monde sait que Ja bravoure évite plus de périls que la peur, et qu'il y a plus de blrssés parmi les fuyards que parmi les braves; aussi la bravoure est devenue si commune, qu'elle a besoin d'être téméraire pour se faire distinguer et citer.

C'est le courage qui est rare ; on le compte avec raison au nombre des vertus : il a bien d'autres ennemis à combattre que la bravoure ; il recueille moins d'éloges bruyants quand il se montre; il trouve plus de prétextes et d'exemples quand il cède.

La bravoure ne doit surmonter que le péril d'un instant, que l'angoisse d'une courte douleur. Il faut que le courage résiste à la peur du malheur, de l'injustice, de la disgrâce, de la pauvreté; il doit vaincre les passions qui entraînent, les désirs qui tourmentent, et supporter les privations.

Son devoir est de maintenir notre conscience droite, ferme et calme, et de préserver notre àme de la faiblesse qui la dégrade, du vice qui la déprave, de la vengeance qui l'égaré.

Son but est de faire triompher la vertu des conseils perfides que nous donne la peur, celle peur que nous éprouvons de manquer ou de perdre le plaisir, la fortune cl le pouvoir, trois idoles que nous prenons sans cet^sc pour le bonheur.

En cherchant avec soin à connaître la cause de nos faiblesses,

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le motif de nos mauvaises actions, le principe de nos passions, et, pour ainsi dire, la racine de nos vices, on trouvera presque toujours une peur dominante qui nous décide et nous entraine.

L'esclavage et toutes les bassesses qui sont à sa suite, sont l'efTet de la peur qu'on a de la mort, de l'exil ou de la prison. La tyrannie d'un Néron, d'un Denys, d'un Caligula, ne devait sa cruauté qu'à la peur des révoltes et des conjurations. Les sages, tels que Burrhus, disaient en vain :

Craint par tout l'univers, il vous faudra tout craindre, Toujours frémir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

Ils n'en continuaient pas moins à se créer de nouveaux dangers par de nouveaux supplices , et à se cacher la nuit, de chambre en chambre, poursuivis par la réaction de la terreur qu'ils inspiraient.

N'est-ce pas la peur qu'on a des conquérants qui leur attire tant de faux hommages, tant de présents perfides, tant de basses adulations? On les flatte encore à genoux, la veille du jour où l'on se soulève pour les renverser.

Verrait-on l'avarice supporter tant de privations et de mépris, nouer tant d'intrigues et commettre tant de crimes, si elle n'était pas dominée par la peur de la pauvreté?

Les couvents seraieni-ils jadis devenus si riches et si puissants, sans la peur des hommes, qui croyaient se racheter de l'enfer par des largesses?

N'est-ce pas la peur de la mort qui fait la fortune des charlatans et des devins? Aurait- on vu tant d'hommes oublier la justice, et trahir leur conscience dans les assemblées publiques, sans la peur qu'inspiraient les tribunes et les vociférations de la populace ?

Le grand Condé lui-même, si intrépide dans les combats, avouait sa peur des émeutes populaires, et de ce qu'il appelait guerre de pots de chambre.

Pour peu qu'on soit de bonne foi, ne conviendra- t-on pas que c'est la peur de l'ennui qui rend l'oisiveté mère de tous les vices , et que cette peur fait plus de femmes infidèles que l'amour.

Avouons que la peur est la source de presque toutes les actions qu'on se reproche : l'homme connaît le bien et fait le mal; il dit comme le poëte latin : « Je vois et j'approuve ce qu'il y a de mieux, mais je me laisse entraîner à ce qu'il y a de pire. » Aussi le vrai courage est la première des vertus ; elle donne le pouvoir de les pratiquer toutes.

Un homme véritablement courageux ne peut être ni esclave, ni tyran, ni superstitieux, ni intrigant, ni traître, ni avare, ni débauché ; son âme résiste à tout, et il est également à l'abri de l'ivresse de la prospérité, de l'abattement du malheur, des conseils pusillanimes de la crainte, des pièges de la flatterie et de la séduction du vice.

Sa seule peur serait d'enfreindre la loi divine, de troubler l'ordre public, de manquer aux règles de l'honneur, et d'encourir le blâme du seul juge qu'il redoute, sa conscience.

C'est parce que le vrai courage est rare qu'on est partout obligé de venir au secours de la faiblesse humaine, en lui inspirant deux peurs salutaires, crééespour triompher des autres peurs qui nous égarent.

Ces peurs salutaires sont la peur des lois et la peur de l'opinion : ce sont les grands ressorts des gouvernements ; mais il en est peu qui sachent parfaitement s'en servir; ils sont presque partout trop tendus ou trop relâchés. Ces deux grands leviers de la force publique doivent être créés par le génie et dirigés "par la justice; trop souvent on les voit disposés par l'ignorance, usés par la routine et conduits par la passion, ou abandonnés au hasard par la faiblesse.

Le mépris des lois est le présage le plus certain de la décadence d'un empire ; car l'ordre n'existe que par elles : la vraie liberté n'est autre chose que l'esclavage des lois ; si les lois dorment, les passions veillent, les vices et les crimes comman-

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dent. La classe la plus nombreuse des hommes n'est contenue que parla crainte de la loi, et mallieureusemenlil enesttrop auxquels on peut dire comme Horace :

Mais tapeur du gibet fait votre probité.

La classe élevée des hommes .est gouvernée par la crainte de l'opinion ; cette peur est, pour elle, souvent plus forte que les lois, et même plus puissante que la religion.

Dieu, la nature et les rois ont défendu le duel, sous la double peine et de la mort et d'un malheur éternel ; mais l'opinion attache la honte au refus du combat, et le duel existe contre la volonté des rois, de la nature et de Dieu.

Heureux le pays où les lois et l'opinion s'accordent comme autrefois à Sparte et à Rome ! c'est alors qu'on voit de grandes vertus et de grands hommes. Partout ailleurs on trouve des actions d'éclat et des hommes célèbres ; mais on ne rencontre pas cette unité de principes, cette fermeté dans la conduite, cette justice dans la distribution de la honte et du blâme, qui donnent à tout un peuple un caractère héroïque et national.

Comment faire suivre une droite ligne aux hommes, lorsque celle du bien et du mal n'est pas irrévocablement et uniformément fixée? Qui peut décider leur marche, quand l'opinion du guerrier est différente de celle du citoyen, lorsque la loi civile permet ce que la loi religieuse défend? Et quelle funeste confusion ne doit-on pas craindre dans un siècle et un pays où la philosophie, la croyance, la loi, l'honneur, la liberté, se disputant l'autorité, parlent et commandent dans des langues différentes? Quelle bannière suivre lorsqu'elles portent tontes l'image de l'opinion publique dont chaque parti se déclare l'organe, dont chaque passion se croit l'interprète?

Nous serons grands et heureux lorsque de toutes ces opinions on ne fera qu'un seul faisceau, un seul flambeau de toutes nos lumières; car, s'il n'est rien de plus utile que la peur de l'opinion publique, rien n'est plus funeste que la peur des opinions divergentes et opposées.

En France, cette vraie patrie de la bravoure, il existe une peur dominante qui ne connaît aucun frein, qui résiste à toute loi, qui ferait braver toute défense, tout danger : c'est la peur du ridicule.

Ce ridicule est une arme dont la méchanceté se sert toujours habilement, et que la raison a quelquefois, mais trop rarement, employée avec succès.

La vanité a forgé cette arme redoutable; elle effraie rhomme le plus sage et le plus courageux ; et souvent , pour en éviter les coups, il lui sacrifie ses goûts, ses sentiments, ses habitudes, ses opinions et jusqu'à ses devoirs.

La peur du ridicule a produit chez nous plusieurs effets salutaires : elle a poli nos mœurs et notre langage ; elle a donné de l'élégance à nos manières et à nos parures; elle nous a rendus moins grossiers dans nos passions, moins emportés dans la dispute ; elle a voilé les vices qu'elle n'a pas détruits : nous lui devons la réputation d'être le peuple le plus sociable.

Molière, en maniant avec adresse la verge du ridicule, s'est fait craindre comme un législateur : à sa voix on a vu disparaître les petits-maîtres, les pédants, les femmes savantes, les précieuses ridicules; les jaloux ont caché leur faiblesse ; l'avare a entr'ouvert sa bourse et masqué décemment sa lésinerie; enfin Thypocrisie n'a plus si insolemment usurpé les honneurs de la piété.

Mais d'un autre côté, par les mêmes armes, on a malheureusement attaqué avec autant de succès la religion et la vertu. J'ai vu la peur du ridicule faire plus d'incrédules que la philosophie ; j'ai vu longtemps des époux unis rougir de leur tendresse, et ne pas oser paraître ensemble en pubHc. Le vrai bonheur n'osait s'avouer et se montrer, de peur de passer pour trop provincial ou trop bourgeois.

Que de gens se sont rumés pour qu'on ne les raillât pas sur leur économie! que de folies ont faites des jeunes gens naturellement sages, pour qu'on ne les appelât pas pédants !

La folie de la mode ne doit- elle pas sa tyrannie à la peur du ridicule?

La jeune comtesse de M était, par sa grâce, par sa

figure, par ses talents, par ses qualités, l'ornement du monde, et faisait le bonheur de sa famille. Une mode, aussi contraire à la décence qu'à la santé, voulait alors que les femmes ne cachassent presque aucun de leurs charmes : l'hiver était rigoureux; la poitrine de la comtesse fut attaquée; l'amour, lamitié, )a raison, épuisèrent en vain leurs efforts pour la déterminer à se couvrir, à s'habiller plus chaudement; elle ne pouvait supporter la peur de n'être plus comme les autres. Sa souffrance augmenta : elle fut obligée de s'enfermer trois mois; mais, dans sa maison même, elle voulait ou ne recevoir personne, ou suivre la mode. Enfin le médecin engagea quelquesunes de ses amies à venir chez elles avec des robes fermées, de longues manches et des jupons épais. Surprise de cette nouveauté, elle en demanda la cause : on lui dit que la nudité était passée de mode, qu'elle ne se montrait plus qu'en province, et qu'on s'en moquait à Paris. La comtesse alors, sans hésiter, changea de toilette et guérit. Ainsi la crainte du ridicule eut plus de puissance que les avis d'une mère, les larmes d'un époux et la peur même de la mort.

Tirons de ces observations une conséquence : c'est qu'on pourrait, en se servant adroitement de nos craintes et de notre vanité, nous gouverner par les mœurs, plus facilement que par les lois.

Tournons en ridicule nos vices, nos discordes, nos folies, et, n'ayant pas su nous rendre bons, sages et heureux par la force de la raison, nous le deviendrons peut-être par la peur du ridicule.

Le peuple, toujours et partout un peu papillon de sa nature, s'est vivement occupé et a beaucoup parlé, pendant deux

jours, de celte masse de papillons qui, tout à coup tombant des nues, est venue fondre sur la terre.

Ceux qui avaient faim ont cru d'abord que c'était une manne nouvelle qui descendait du ciel ; ceux qui avaient peur ont pensé que c'était une nouvelle plaie, semblable à celles d'Egypte, que Dieu nous envoyait dans sa colère ; et bien des gens qui, faisant les esprits forts, raillent la religion, ne croient qu'aux cartes et à la prophélesse de la rue de Tournon, prenaient ce phénomène pour un présage qui annonçait de grands bouleversements.

Les femmes sensibles se réjouissaient, espérant que la chute de tant de papillons elfraierait les inconstants; et les coquettes s'alarmaient, craignant de voir leur empire dépeuplé.

Dans le temps où les bétes parlaient, et, comme le dit Rabelais, il n'ij a pas trois jours, rien n'aurait été plus facile que d'expliquer ce mystère ; tous ces papillons mourants nous auraient, avant que d'expirer, raconté leur histoire ou leur roman ; m.ais comment suppléer à leur silence? Un ancien député a si bien étudié le langage des chats, qu'il s'est rendu capable de faire, sur ce peuple fourré, un poëme plus piquant que la plupart de nos poèmes nouveaux ; ce que je dis sans craindre d'en faire un éloge h\de et exagéré.'

Un ancien savant s'est instruit à fond dans la langue des oiseaux ; il a même traduit en français quelques-unes de leurs chansons, qui ne valent pourtant pas les couplets du Jiossignol de l'Opéra. Mais ces deux érudils ont négligé la langue des papillons : que voulez-vous? le génie le plus vaste ne peut pas tout embrasser.

Je suis très-curieux, comme descendant d'Eve, et un peu musard en ma qualité de Parisien ; je m'arrête souvent pour regarder une mouche qui vole, et je ne pouvais pas supporter patiemment de voir tant de millions de pa^ùllons à terre sans en savoir la cause.

Dans celte perplexité, n'osant m'adresser à l'Académie des Sciences, qui se moque du magnétisme, de la baguette divi-

natoire, et qui probablement aurait trouvé le sujet de mes recherches trop léger pour fixer son attention, je me suis souvenu qu'il existait à Paris une femme savante qui possède la plus riche collection de papillons qu'on ait vue en Europe. Ce musée lui rappelle beaucoup de souvenirs, d'affections, de plaisirs, de regrets ; elle prétend que cette galerie de tableaux lui tient lieu d'encyclopédie. Ayant brillé longtemps dans un monde où elle étudiait la morale en chantant, la politique en dansant, et trouvait la vérité en cherchant le plaisir, elle a, dit- on, acquis une profonde connaissance des hommes, et elle assure que l'histoire des chenilles et des papillons, bien expliquée, serait l'histoire la plus vraie de la plus grande partie du genre humain.

Je ne dirai point, et pour cause, son nom de famille; elle s'appelait, dans sa jeunesse. Rose, et en avait la fraîcheur; aujourd'hui le nom seul lui en reste, et elle ne voit plus dans sa maison de papillons qu'en tableaux.

En entrant chez elle, je la trouvai les cheveux épars, l'œil fixe, entourée de tas énormes de papillons qu'on venait de lui apporter; elle tenait une baguette dans sa main, l'agitait, et s'en servait pour remuer et retourner ces nombreux insectes dont son plancher était couvert.

Gircé, Médée, Armide, Velléda, faisant à la clarté de la lune leurs terribles conjurations, ne m'auraient pas paru plus imposantes : elle n'entendit ni le bruit de mes pas ni le son de ma voix. Archimède, occupé de la solution de son problème, n'était pas plus insensible aux cris des vainqueurs, aux gémissements des vaincus, aux menaces du soldat, au tumulte du pillage.

Je l'admirai longtemps dans un respectueux silence; enfin, lorsque la lassitude l'eût forcée de prendre quelques instants de repos, elle jeta ses regards sur moi. « Pourquoi m'interrompre? » me dit-elle. « Parce que le même objet qui vous occupe m'agite, lui répondis-je ; je brûle de savoir la cause de celte apparition subite, de cette destruction terrible d'un si

grand nombre d'êtres \ivants. De grâce, docte Rose, ne me faites pas languir; éclairez-moi : que signifie ce signe mystérieux de la volonté divine? de quel péril sommes-nous menacés? Tant de papillons ne peuvent pas périr tout à coup sans donner quelque inquiétude aux hommes, dont ils ne rappellent que trop l'imprudence et la légèreté : parlez, quelle est la cause de leur destruction?

— Quelle cause! Pouvez-vous la méconnaître? répondit la vieille en soupirant : c'est la lumière ! Je suis trop pressée pour prolonger cet entrelien : je ne vous dirai que peu de mots; retenez-les et méditez-les bien.

« La révolution, qui dans une autre planète a détruit tout à coup cette nombreuse population, est un véritable emblème de celle qui se fait ici graduellement tous les jours.

La Vérité, sur les ailes du Temps, marche, s'avance ; et son flambeau, qui chasse les ombres de l'erreur, brûle tous les imprudents qui repoussent la lumière, et qui osent s'en approcher pour l'éteindre.

« Plus téméraires que nous, les habitants de la lune ne s'étaient pas bornés à opposer les préjugés à la raison ; nouveaux Titans, ils ont osé se soulever, s'armer et entreprendre de détrôner la Vérité; elle a voulu d'abord les punir par une métamorphose qui devait confondre leur faiblesse et leur vanilé ; mais, aussi incorrigibles qu'insensés, sous celle nouvelle forme, ils sont encore venus l'assiéger ; son flambeau a consumé leurs ailes, et les a précipités sur la terre.

« Quoiqu'ils soient défigurés par le feu, ma science, fruit d'une longue élude, me donne encore la possibilité de distinguer leurs formes et leurs classes : je pourrais vous les faire connaître tous si j'en avais le temps.

« Ceux que vous voyez à ma droite étaient des papillons élégants, diaprés, brillants, autrefois classe prééminente ; ils ne pouvaient supporter que la justice prit des balances égales, et que la loi les soumit au joug de son juste niveau.

« Ceux qui sont à ma gauche, gros papillons bruns et som-

bres, tourmentés, dans un état humble, du désir de s'enrichir et de dominer, voulaient rompre l'alliance nécessaire de la philosophie et de la piété ; leur fanatisme, contraire à la religion, s'efforçait de la séparer de la tolérance.

« Ceux-là, vains et légers, se croyant faits pour habiter le ciel , parce qu'ils passaient leur vie dans les nuages, remplaçaient l'ignorance par l'erreur, substituaient le sophisme à la philosophie , ne cherchaient la sagesse que dans le doute, attaquaient tous les principes, et niaient toutes les vérités.

« Ceux-ci, dont un reste de couleur vive rappelle la violence et les excès, voulaient tout rabaisser par envie, tout confondre par orgueil : sous prétexte de tout réparer, ils voulaient tout détruire ; ennemis de tout ordre et de tout repos, l'agitation était leur vie, l'anarchie leur élément; ils ne se plaisaient qu'au milieu des orages.

«Cette foule innombrable d'autres papillons, qui conservent encore quelques traces des couleurs légères et variées dont ils étaient parés, courant sans cesse de fleurs en fleurs, non comme les abeilles pour en tirer du miel, mais comme les mouches pour les ternir, ne s'opposaient à la raison que par la mode, et pour défendre du mépris leurs puérils triomphes, leurs vices aimables, leur frivole vanité.

« Tous enfin, craignant la force des insthutions, la gravité des lois, la sagesse du gouvernement, ne s'approchaient en masse de la lumière que dans le fol espoir de l'obscurcir. Puisse leur triste sort servir d'utile leçon à ceux qui voudraient ici-bas les imiter! Adieu.

— Ma chère Rose, m'écriai-je alors en la quittant, vous me dites là un vrai conte de fées ; heureusement la vérité sur la terre se montre plus sage que dans la lune; elle éclaire et ne brûle pas. Je crois certainement à ses progrès, à son triomphe; elle finira par dissiper beaucoup d'erreurs, par éloigner bien des papillons ; mais elle n'en fera pas disparaître la race : les chenilles, en rampant dans l'ombre, échappent à ses rayons,

et l'on verra toujours renaître des papillons, tant qu'il existera des chenilles. »

Bien que les modes soient suivies par tout le monde, tout le monde ne les aime pas ; si elles ont une foule de chauds partisans, elles rencontrent d'ardents détracteurs ; chaque changement qu'elles ordonnent ou qu'elles subissent est une petite révolution ; et la vieille mode, comme l'ancien régime, conserve d'intrépides partisans qui trouvent fort mauvais qu'on porte de nouveaux costumes, qu'on montre de nouveaux visages, et qu'on fasse de nouvelles lois. Aussi la nouvelle mode ne régnerait pas paisiblement si elle ne savait employer une arme terrible pour soutenir son sceptre, l'arme du ridicule, mieux forgée, plus crainte en France que partout ailleurs, et qui met en pièces les sermons des pères, des mères, des oncles, des tantes, des grands parents, et de tous les censeurs surannés.

On ne peut résister à la mode ; c'est un torrent qui entrahie tout : il faut le laisser courir et s'épuiser. Opposer la raison à la mode, c'est folie. Malgré tous les avis de la nature ou de la morale, elle nous fait prendre les usages les plus indécents, les plus incommodes, et même les plus contraires à notre santé. Elle expose nos jeunes beautés à demi nues aux rigueurs de l'hiver ; elle emprisonne nos jeunes agréables dans des souliers étroits et des babils carrés qui leurôtent toute grâce et tout mouvement; elle coiffe un grave magistrat en Antinous, un vieux médecin en Titus, une vieille mère de fiimille en courtisane grecque; tout comme autrefois elle enfermait nos aïeules dans d'immenses paniers, élevait sur leurs létes des tours de Babel, et affublait nos petits marquis d'énormes perruques que n'oserait pas aujourd'hui porter un chancelier.

11 serait aussi inutile de demander à la mode de i'à-propos que du bon sens ; c'est au moment où la noblesse voulait défendre son rang, ses droits, ses distinctions, qu'elle a mis ellemême en vogue la simplicité des fracs et l'égalité des costumes; c'est dans le temps où l'on déclamait le plus contre l'ambition, et en faveur de la douce philanthropie, que la mode des conquêtes et des ballons est arrivée, et que la manie de voler et de dominer s'est emparée de tous les esprits.

Au moment où la paix générale a fait déposer les armes à toutes les puissances, la mode a voulu que chacun s'affublât de l'habit militaire, et à mesure que l'olivier étendait ses rameaux pacifiques, vous avez vu nos moustaches croître et se multiplier.

Entîn, après la mode de s'élever, celle de dégringoler est survenue; vous ne voyez plus partout que chutes et culbutes; elles sont si multipliées, que celles du théâtre ne font plus sensation : c'est à qui tombera le plus vite et le plus souvent possible : et, tandis que nos pauvres auteurs se ruinent souvent en billets pour se remettre sur pied, le public paie pour tomber.

On tombe aujourd'hui, comme dit l'Opéra-Gomique, par compagnie, et nous battrons, chaque soir, des mains, en voyant dégringoler ensemble le fmancier et la marchande de modes, le grand seigneur et la grisette, la jeune ingénue et le danseur, la prude et le petit-mailre; le mari s'égaie des chutes de sa femme, qui rit aux éclats en voyant avec quelle lenteur son vieux mari se relève.

Remarquez que cette lureur de créer des montagnes partout nous est venue au moment où tant de gens ne parlaient que de nivellement et d'égalité ; mais ce qui concilie tout, c'est que, loin de chercher ces montagnes pour dominer, on n'y monte que pour en tomber, et chacun de nous paraît plein de l'esprit du grand Corneille, qui avait peut-être nos montagnes dans la tète, quand il disait :

3i0 LES MONTAGNES.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie ; D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi n'ayant plus où se prendre , Et, monté sur le faite, il aspire à descendre.

Telles étaient les sages réflexions que je faisais l'autre jour, assis sur les chaises de la Folie-Beaujon, à la lueur d'une douce illumination, en respirant un air frais et parfumé, au son d'une musique mélodieuse qu'interrompait le bruit des chutes et des éclats de rire, lorsque j'entendis avec surprise la voix d'un de mes vieux amis, grand moraliste, que je n'aurais jamais cru trouver dans un tel lieu, et qui criait avec enthousiasme: « Bravo! vivent les montagnes! elles donnent de bonnes leçons. » Surpris de sa vue, et encore plus de son exclamation, je m'approchai de lui pour lui en demander la cause.

« Comment, lui dis-je, mon cher Dumont, vous voilà des nôtres? Non-seulement vous ne frondez plus nos goûts, mais vous partagez notre délire; en vérité, je ne me serais jamais attendu à trouver la sagesse dans les jardins de la folie. »

« Et pourquoi pas, mon cher? me répondit-il ; la philosophie ne hait pas les plaisirs, elle en jouit tout comme vous, et peut-être mieux ; elle en tire même souvent un profit utile pour la raison.

« Par exemple, je n'ai jamais su mieux me prémunir contre les erreurs de ce monde qu'après avoir bien regardé un beau feu d'artifice; et je ne crois pas qu'on puisse imaginer rien de plus frappant que cet éclat brillant et court, l'épaisse fumée et la profonde obscurité qui le suivent, [ our faire sentir l'inanité des faux biens, la vanité des fausses grandeurs, et l'illusion des faux plaisirs.

« Les montagnes sont bien autrement imposantes ; elles élèvent l'àme et la pensée, et nous portent aux plus sublimes

méditations. Je conviens que celles de Beaujon ne sont pas toiit-à-fait si graves et si majestueuses que le mont Sinaï, où la loi nous fut donnée ; que le mont Horeb, témoin de tant de prodiges ; que le mont Olympe, où l'imagination grecque plaça tant de vertus et de passions divinisées ; que le mont Parnasse, noble habitation des Muses, et dont il est si rare d'atteindre sans chute le sommet. Je sais que cette modeste colline ne peut pas nous offrir d'aussi grandes leçons de franchise et de liberté que les âpres montagnes de l'Helvétie ; j'avoue même que, sans nous tant éloigner de Paris, celui qui voudrait modérer son orgueil dans la bonne fortune, affermir son courage dans l'adversité, fortifier son cœur contre les passions, enfin s'écarter de la terre et s'approcher du ciel, ferait un voyage plus utile, en visitant le vert élysée de Montmartre, ou les sombres bosquets du mont La Chaise.

« Mais pourquoi vouloir conduire à la vertu par des chemins si tristes, bordés de cyprès, si l'on peut y arriver par un sentier de roses? On fuit la raison quand elle effraie : rendonsla aimable pour qu'elle attire ; corrigeons les mœurs, comme Thalie, en riant; et, pour combattre la tyrannie de l'orgueil, de Terreur et du vice, imitons Harmodius et Aristogilon, couvrons nos armes de fleurs.

« Vous me voyez enchanté de la Folie-Beaujon, parce que sa montagne rapide et bruyante, qui n'excite que votre joie, me parait, à moi, faite tout exprès pour donner la plus utile leçon aux hommes de tout âge, de tout rang et de tout état.

— Ah! je\ous vois venir, m"écriai-je à mon tour en l'arrêtant; vous allez nous débiter cent lieux communs d'une morale usée ; et à l'aspect de ces phaétons brillants qui roulent et se précipitent avec le bruit et la rapidité de la foudre, vous allez nous rappeler les dangers et les écueils de l'ambition, la brièveté des plaisirs, le mécompte des acteurs, grands ou petits, qui cherchent des applaudissements, et qui, par le plus léger accident, s'attirent les huées ; l'élévation momentanée de ces personnages, leur prompte et souvent honteuse rentrée dans

la foule; la coquetterie qui brille, l'amour qui s'éteint, la vanité qui monte, la pudeur qui tombe ; mais je vous préviens que nous savons tout cela comme vous, et qu'une montagne de livres, beaucoup plus ancienne que la montagne Beaujon, nous a rempli le cerveau de toutes ces moralités.

— Elles n'en seraient pas moins bonnes à redire, reprit Dumont, car on ne relient que ce qu'on répèle; mais celte montagne me présente un nouveau sujet de réflexions : tandis que vous n'admirez dans ce lieu que les arbres qui l'ombragent, les fleurs qui le parent, la musique qui l'égaie, l'élégant calé qui l'anime, la montagne décorée qui excite la joie, les salons de verdure qui invitent à de doux et tendres entretiens, moi j'y contemple l'image de la vie humaine.

« La foule qui, tout en se plaignant de la pénurie d'argent y accourt chaque soir, enrichit le mécanicien inventif, le limonadier actif, le restaurateur habile ; partout l'oisiveté paie l'industrie qui la soulage du poids du temps.

« Les éclats de rire qui font retentir la montagne , lorsqu'on voit glisser et descendre rapidement cette vive jeunesse sur une pente où rien ne peut l'arrêter, nie rappellent la Ilicicilité, la promptitude, l'ardeur, la volupté avec laquelle nous nous précipitons de la vérité dans l'erreur, de la raison dans la folie, de la vertu dans le vice.

« Ce bruit sourd et souterrain, semblable à la voix de la conscience, aux murmures des regrets ou des remords tardifs, me fait penser aux vains désirs qu'on éprouve, après le réveil des passions, de revenir au point d'où l'on était parti, et aux efforts pénibles qui sont nécessaires à l'àme, quand elle veut remonter à la hauteur d'où elleesl tombée.

« Les entrepreneurs n'avaient pas besoin de science pour orner ce jardin, pour fabriquer ces chars, pour arranger ces pentes si glissantes, de manière à rendre vos chutes plus amusantes el plus accélérées : mais c'est pour vous faire remonter au trot jusqu'au belvédère, qu'il leur faut un travail continu, un art prodigieux, d'énormes dépenses, et presque du génie.

« Ainsi, lorsqu'en suivant le torrent de leurs passions, les peuples se laissent tomber de l'ordre dans l'anarchie , de l'activité dans la mollesse, de la liberté dans la servitude, du patriotisme dans l'égoïsme, de la pureté de mœurs dans la corruption, les gouvernements s'épuisent en efforts constants, coûteux, pénibles et trop souvent impuissants, pour leur faire gravir de nouveau celte hauteur morale, d'oii l'on descend avec tant de célérité, et qu'il est si difficile et si rare de remonter.

« Enfin, les échos joyeux de cette montagne me semblent répéter à chaque instant : « En morale et en politique préservons-nous de l'atlrait de tout penchant, de tout mouvement violent et rapide ; il en coûte trop après pour se relever. »

— Bravo! lui dis-je, mon ami c'est prêcher à merveille, mais un peu tristement : pour 'moi , ce spectacle me donne des idées plus riantes. On ne dira pas, certes, de cette montagne, f^ît'e//e ?i'e«/a?ife qu'une souris, puisqu'elle fournit tant d'argent aux entrepreneurs, tant de plaisirs au public, et à vous tant de belles maximes. Mais je la considère sous un point de vue différent, et elle me prouve qu'avec du courage, quelque vite que nous tombions, nous pouvons toujours nous relever. Ainsi je dirai comme vous, mais plus joyeusement : Vivent les montagnes. »

En mon gite, un jour je songeais; car, ainsi que l'a dit le fabuliste :

Et que faire en un gîte, à moins que l'on n'y songe ?

L'objet de ma rêverie était précisément les songes ; certes, la matière en est vaste, car, dans ce monde sublunaire, tout, à peu près, est songe ou mensonge ; et certaines gens ont

pensé, non sans quelque raison, que notre vie elle-même pourrait bien n'être qu'un songo.

Le plus sage des hommes, Socrate, la regardait commmc un mauvais rêve; il est vrai qu'alors il était en prison, et, persuadé que notre course sur la terre n'est qu'un voyage périlleux sur une mer orageuse, la mort lui semblait un lieu d'asile et de repos ; aussi, peu de temps avant d'avaler la ciguë, il vit en songe une belle femme qui lui dit : « Dans trois jours de bon vent tu seras dans le port. » Trois jours après^ il mourut.

Les sages anciens et modernes, avec toute leur érudition, ne nous aident guère à sortir de ce doute, et à trouver plus de réalité dans notre existence : Aristote dit « que beaucoup savoir apprend à beaucoup douter. »

Pindare appelait l'homme l'ombre d'un songe.

« Que quitte-t-on, disait Bossuet, en quittant le monde? Ce que quitte celui qui à son réveil sort d'un songe plein d'inquiétude ; tout ce qui se voit, tout ce qui se touche, qui se compte, qui se mesure par le temps, n'est qu'une ombre de l'être véritable ; à peine commence-t-il d'être, qu'il n'est déjà plus. »

Ils ont raison : tout n'est ici-bas qu'illusion, et ceux qui s'imaginent qu'ils ne rêvent que pendant le sommeil, pendant ce temps que Plutarque appelle le noviciat de la mort^ ne me paraissent pas se bien connaître eux-mêmes.

Qu'ils réfléchissent un peu aux songes qu'ils font en veillant, aux songes de l'amour, de la haine, de l'ambition, de la gloire, de l'orgueil, de l'avarice, de la peur, de l'envie ; ils apprendront ce qu'ils ignorent; ils sauront qu'ils dorment et rêvent tout debout.

En nous croyant bien éveillés et sains d'entendement, nous ressemblons à la folle de la femme de Sénèque. Ce philosophe en parle ainsi : « Elle a perdu la vue subitement. Je vais vous raconter une chose incroyable, mais très-vraie; elle ne sait pas qu'elle est aveugle : elle demande à son conducteur de la

faire déménager, parce qu'on ne voit, dit-elle, goutte dans sa maison. Nous rions de cette insensée et nous faisons comme elle tous les jours. »

Entraînés par le tourbillon du monde et par celui de nos désirs, nous avons peu de temps pour penser; nous l'employons presque tout à sentir ; et, comme la plupart des sentiments de notre àme viennent des sensations de ce fantôme que nous appelons notre corps, il n'est pas extraordinaire que nous nous égarions, étant mus et guidés par les plus fallacieux de tous les conducteurs, par les sens.

En nous laissant croire que nous marchons vers un but moral, ils nous conduisent presque toujours à un but physique, but de sa nature très-illusoire, très-passager, trèsdestructible. Helvétius, qui malheureusement avec beaucoup d'esprit a écrit trop de paradoxes, n'en faisait pas un, en disant « que le désir du bien-être corporel était le motif de la plupart de nos passions» même de celles qui paraissent le plus ne tenir qu'à l'esprit. »

Otez aux esprits dévots la crainte des feux cuisants de l'enfer, et vous verrez combien la piété deviendra rare.

L'avare, qui se prive de tout, cesserait d'aimer son trésor, s'il n'y voyait pas une source de jouissances futures, et une sauvegarde contre les besoins à venir, qu'il redoute sans cesse, car il ne se condamne si longtemps au jeûne que par la peur extravagante de mourir un jour de faim.

La fumée de la gloire enivrerait bien moins de gens, si elle ne les payait qu'avec des feuilles de lauriers ; mais ils voient dans l'avenir la renommée appelant autour d'eux, avec ses trompettes, toutes les jouissances qui accompagnent la considération, une foule d'hommes occupés à les servir, la fortune leur ouvrant toutes les portes de son temple et de celui des plaisirs, et les barrières gênantes des lois s'abaissant au gré de leurs fantaisies.

L'amour le plus romanesque et qui traite les sens avec le plus de dédain, ne tarderait pas à disparaître, si quelque acci-

dent fâcheux venait à défigurer le visage attaché à l'àme qu'il idolâtre,

Et « l'amitié, ce présent des dieux, qui, selon Bernad, serait la volupté si rhomme avait son innocence, » comme elle se prodigue à ceux dont nous avons besoin, comme elle se retire vite loin de ceux qui ne peuvent plus rien pour notre bien-êlre ! Combien de gens voient le cercle de leurs amis s'élargir ou se rétrécir comme celui de leur table.

C'est faute de bien ressasser ces vérités, qu'il nous arrive dans la vie tant de mécomptes, et que nous faisons tant de songes, dont le réveil est prompt et triste.

Nous vivons comme si nous ne devions jamais mourir; nous donnons un corps aux ombres, de la solidité aux nuages; nous bâtissons des châteaux, des palais, des cités sur un sable mouvant, et nous nous y reposons avec autant de sécurité que s'ils étaient construits sur le roc.

Nos projets de fortune, de grandeur, de pouvoir, de gloire et de félicité, sont les châteaux de cartes de notre enfance virile. '

Comme les enfants, nous nous extasions sur leur beauté, nous nous battons avec nos compagnons pour les étendre, pour les grandir, ou pour les défendre; et, comme les enfants encore, nous pleurons et nous crions lorsque l'aile du temps les renverse.

On ne sent jamais mieux la futilité de ces choses qui nous occupent si sérieusement, l'inanité de ces importantes affaires, de ces magnifiques rêveries, la petitesse de ces grands intérêts, et enfin la rapidité de ces songes de la vie, qu'en lisant les lettres de Cicéron à Atticus, ou celles de madame de Sévigné.

Ces tableaux fidèles nous transportent véritablement dans les lieux qu'ont habités, dans les temps où ont vécu ces écrivains célèbres. Grâce à la magie de leur plume, nous nous trouvons au milieu de Rome et des partis de César et de Pompée; à Paris, dans la cour brillante de Louis XIV, nous vivons avec les Romains, avec les Français de ces beaux

siècles ; nous assistons à leurs jeux, à leurs festins, à leurs voyages, à leurs querelles, à leurs combats ; nous partageons leurs opinions , leurs sentiments ; nous éprouvons leurs craintes, leurs espérances, leurs plaisirs, leurs peines ; tout ce mouvement qui les agitait nous entraine avec eux : nous les voyons marcher, courir, rire, causer, écrire ; toutes ces nombreuses sociétés sont à nos yeux actives, parlantes, vivantes, animées : nous fermons le livre ; soudain, tout a disparu ; tout s'est évanoui ; tout est mort; tout n'est que poussière.

Il n'existe plus aucun de ces êtres dont nous admirions l'esprit, la gloire, les talents, les vertus, ni de ceux dont les vices ou les ridicules nous avaient si fortement frappés ; cette grande agitation, produite par tant de passions, de caractères, et d'intérêts différents, a cessé tout à coup ; le silence et l'immobilité lui succèdent, et tous ces cœurs, si enflammés d'ambition, de haines, d'orgueil, d'amitié, ne battent plus.

La décoration a changé ; le théâtre nous montre une autre scène, d'autres acteurs, d'autres illusions qui ne dureront pas davantage.

N'écartez pas celte idée comme triste et décourageante, méditez-la plutôt comme utile. Ah! si nous pouvions songer plus souvent à la brièveté de la vie, à la vanité de tout ce qui excite nos passions, à la rapidité des changements de cette lanterne magique du monde, où nous ne faisons que parailre et passer, on ne nous verrait pas nous diviser, nous combattre, nous tourmenter et nous déchirer pour des hochets de si peu de prix, pour des ombres de si peu de durée.

La folie qui produit chez nous toutes les autres, est celle de l'orgueil; elle exagère tout, hausse notre petitesse, enfle et dore nos chimères, allonge le temps, grossit nos intérêts, et, soufflant sans cesse sur notre cœur comme un ouvrier dans sa forge, change sa chaleur modérée en tlamme si forte, qu'il n'y a point de fer qu'on ne paisse, par son moyen, fondre et transfigurer.

La vraie sagesse, la vraie modération ne résiste à cet or-

gueil qu'en ramenant tous les objets à leur valeur réelle, à leur vraie proportion. Toutes les passions dangereuses s'éteignent dès que la lumière de la vérité nous montre les objets tels qu'ils sont : ces passions ne sont que des rêves : dites-vous bien que vous rêvez, et, si vous pouvez parvenir à le croire, vous rirez de votre songe au lieu de vous en tourmenter.

J'aime mieux les rêves des nuits que ceux des veilles; d'abord ils sont plus courts, secondement ils ne font qu'un mal illusoire; mais surtout, ce qui les distingue à mes yeux, c'est qu'ils donnent de moins violentes agitations que les autres ; car enfin, la nuit on rêve seul, et le jour on grossit ses visions en se réunissant plusieurs pour rêver : je conviens que souvent il arrive de faire seul un songe alarmant, douloureux, effrayant, mais ces songes n'ont rien de comparable au cauchemar épouvantable des rêves de l'esprit de parti.

On prétend que Pindans, dans son enfance, s'élant couché sur des fleurs, s'endormit, et qu'il vit ou rêva que des abeilles étaient venues déposer leur miel sur ses lèvres.

Hésiode vit en songe neuf ft^mmes charmantes ; c'étaient les Muses, qui lui inspirèrent leurs doux accents.

Je suis convaincu que, si les hommes possédés'de l'esprit de parti nous racontaient aussi de bonne foi leurs rêves, ils nous diraient qu'ils ont vu en songe des serpents déposer leur venin sur leurs lèvres, et les trois Furies agiter autour d'eux leurs torches sanglantes.

Si l'esprit veillait entièrement lorsque le corps sommeille, et si, dans cet état, on trouvait de l'ordre, de la suite, de la clarté dans les images qui se présentent à notre entendem.enl, on ne serait point surpris de la grande foi que les anciens avaient dans les songes, ni du respect que leur portent encore beaucoup d'hommes crédules: on pourrait y supposer quelque chose de divin, et il serait assez naturel de penser que l'intelligence, ainsi dégagée des liens matériels, est dans un état de pureté qui la rend capable d'avoir quelque commu-

nication avec la divinité ou avec les esprits intermédiaires, s'il en existe.

Mais personne n'ignore qu'il n'en est pas ainsi : quand notre être corporel dort, notre âme semble au moins à moitié assoupie ; les images que la mémoire lui retrace sont confuses, bizarres; les jugements qu'elle en porte sont sans liaisons ; les idées qui en résultent paraissent le plus souvent extravagantes ; et, si après le réveil nous pouvions continuer à voir, à penser, à raisonner, à parler et à agir de cette sorte, nous serions évidemment convaincus de folie.

Le résultat de cette vérité devrait être de regarder aussi comme des fous les hommes bien éveillés qui respectent religieusement cet état d'absence de raison, et qui croient trouver dans le délire des songes les oracles de la vérité.

Au reste, la folie de la raison humaine est si grande, que de sa part rien ne doit nous étonner; et lorsqu'on a vu des rois, des législateurs, de grands capitaines et des peuples tout entiers consulter sur leurs destinées le foie d'un bœuf, les entrailles d'un bélier, et se décider pour les choix les plus importants, pour les entreprises les plus hasardeuses, par le vol à droite ou à gauche des vautours et des corbeaux, par l'appétit ou par le dégoût des poulets sacrés, on revient à douter si nous sommes plus fous en dormant qu'en veillant.

S'il n'était question ici que des erreurs d'un vulgaire ignorant, il ne faudrait pas s'en étonner ; c'est dans les ténèbres que l'imagination voit des fantômes : moins on sait, plus on croit; moins on comprend, plus on admire.

Mais si, pour sortir de votre incertitude, vous voulez consulter sur ce point les plus doctes cervelles de l'antiquité; c'est là, pour surprendre et pour ébranler votre jugement, que vous trouverez l'erreur en principes, la superstition en système , et la plus puérile crédulité habillée en savante doctrine.

Et comment alors ne pas excuser la faiblesse de nos cerveaux et notre penchant à croire aux pressentiments comme

320 IJKS SONGES.

aux songes, lorsque tant d'hommes célèbres et tant d'esprits foris y ont cru?

Sous lanl d'autres rapports ils nous commandent l'admiralion, qu'on est tenté de s'accuser d'audace en se disant plus raisonnable qu'eux.

Les péripatéticiens prétendent que les âmes des hommes renferment une espèce d'oracle, par lequel ils ont le pressentiment des choses futures, soit quand l'esprit vient à être agité d'une fureur divine, soit, lorsqu'étant dégagé du corps, et plongé dans un doux et profond sommeil, il peut se mouvoir librement.

Ils disent aussi que le monde est rempli d'esprits, et qu'il existe un continuuel commerce entre eux et nous.

Platon pense que l'esprit divin nous révèle en songe l'avenir.

Épicure et Xénophanes nient cette divination.

Pythagore, persuadé de la vérité des songes, ne pensait pas qu'on put obtenir des dieux, par des sacrifices, la connaissance des choses futures.

Aristote, qui niait rimmorlalité de l'àme, lui accordait cependant quelque participation à la Divinité; il regardait les songes comme des inspirations.

Selon Dém.ocrite, pendant la nuit les objets extérieurs viennent d'eux-mêmes nous présenter leurs images.

Slraton disait que les songes nous font connaître la vérité, parce que la nuit notre entendement est plus actif, plus pur, plus clair que dans le jour.

Heraclite se bornait à croire que le sommeil nous donne une autre existence, et fait, pour ainsi dire, à chacun de nous un monde particulier.

Si nous en croyons Zenon, pour bien connaître notre came il faut étudier avec soin nos songes, parce qu'alors l'àme, dégagée dos sens, est plus elle-même et se montre plus à nu.

Soorale, en avouant qu'un corps excédé de plaisir, ou trop chargé de nourriture cl de vin, donne à l'àme des songes ex-

travagants, soutenait qu'un homme sobre et vertueux étant endormi, et la partie inférieure de Tàme se trouvant ainsi réprimée, la partie intellectuelle de cette àme devient plus libre, plus vigoureuse, et voit la vérité dans ses songes.

Le dictateur Sylla respectait fort peu la vérité dans la bouche des hommes; mais il la regardait comme sacrée lorsque Morphée la lui présentait; aussi, disait-il, ainsi que Plutarque le raconte, « qu'il n'est rien qu'on doive plus fermement croire que ce qui nous est signifié par songes. »

Gomme cependant on pouvait se convaincre tous les jours qu'il y a bien plus de songes menteurs que de vrais, cette épreuve fréquente de la fausseté des oracles nocturnes aurait dû jeter nos sages dans quelque incertitude et quelque embarras; mais voici comme ils s'en liraient.

Plutarque raconte « qu'Orphée, trop préoccupé de sa passion pour Eurydice, entendit et vit un peu trop confusément tout ce qui se passait aux enfers. Il se fit ainsi dans sa mémoire une sorte de chaos de tant d'objets divers, et un grand mélange de vérités et d'erreurs ; aussi il résulta de la relation de son voyage que la terre reçut de lui autant de croyances fausses que de vraies : il apprit aux hommes que dans les enfers il existait deux portes par où sortaient en foule, pour se répandre dans le monde, des songes divins et des songes imposteurs ; mais l'amour, qui avait peut-être ses raisons pour nous laisser dans le doute, ne lui donna pas le temps d'apprendre l'art de distinguer les songes véridiques des songes mensongers. C'est ce qui fait que ces songes nous trompent encore si souvent, et ce n'est peut-être pas la plus fâcheuse des tromperies dont nous soyons redevables à ce dieu malin.»

Au reste, cette obscurité, nuisible comme toutes les autres au bonheur et à la sagesse de la plus grande partie du genre humain, a été très-profitable pour tous ceux qui croyaient avoir intérêt à le tromper.

Dans tous les cultes, on ne voit guère que les vestales qui se soient vouées à entretenir le feu sacré ; presque tous les

pasteurs temporels ou spirituels des hommes ont semblé prendre à tâche de conserver et d'épaissir religieusement les ténèbres. La nuit, les guides sont plus nécessaires et mieux payés que le jour ; les voyageurs sont alors plus dociles, et il est plus aisé, quand nous ne voyons goutte, de nous conduire comme on le veut, de nous lier si on le souhaite, et môme de nous égarer, pour peu qu'on y trouve quelque avantage.

Rarement les rêves ont apporté grand profil aux rêveurs; mais en tout temps ils ont rempli les temples d'offrandes et ont fait la fortune des devins, des augures, des pontifes et autres expliqueurs de songes.

Quand l'oracle de l'un de ces songes ne réalisait pas ses promesses, le devin consulté en retirait seul le profit, et il le partageait si par hasard la prédiction du rêve se trouvait accomplie. Chrysippe raconte « qu'un de ses amis, ayant une nuit rêvé qu'il voyait un œuf pendu à ses rideaux, conta ce songe à un devin, qui lui dit qu'il y avait sûrement un trésor caché dans la terre, au-dessous de l'endroit où son lit était placé. Le rêveur fit fouiller avec soin, et découvrit en effet une assez grosse somme d'argent et d'or; il ne donna d'abord au devin, pour son salaire, que quelques pièces d'argent; mais celui-ci lui ayant rappelé que dans un œuf il ne se trouvait pas seulement du blanc, mais aussi du jaune, l'heureux dormeur, sensible au reproche, compléta sa récompense en lui donnant une partie de l'or qu'il avait trouvé.»

Les juifs et les chrétiens ont condamné la divination par les songes, comme magie et comme sortilège. On trouve dans la Vulgate une défense expresse de chercher dans les rêves la connaissance de l'avenir. Mais on voit cependant de mémorables exceptions à celte loi générale; les prophèles ins[)irès n'y étaient sûrement pas soumis ; l'art d'expliquer les songes fit, comme on le sait, la fortune de Joseph, qui gouverna l'Egypte; et Daniel dut à la même science la faveur du roi d'Assyrie et la plus haute dignité dans sa cour.

En tout, la croyance aux songes parait avoir été plus com-

miine chez les païens, quoique l'âme, dans l'opinion de la plupart d'entre eux, fût matérielle; il semblerait plus naturel que les chrétiens ajoutassent foi aux rêves, car, fermement persuadés que l'àme est un esprit, ils devraient trouver probable sa communication avec les esprits célestes, et cette croyance pourrait être encore fortifiée par les témoignages nombreux de tant de saints qui ont raconté leurs songes, leurs pressentiments et leurs visions.

Il y a une sorte de songes auxquels il me paraît difficile de ne pas croire, et dont je serais fâché de douter; ce sont les songes qui effraient les méchants ; n'est-il pas à la fois juste et naturel que la vibration des passions violentes qui les agitent pendant la veille se prolonge pendant le sommeil, que le remords poursuive l'àme du coupable dont le corps se repose, et que celui dont la fureur, durant le jour, tourmente les autres hommes, en revanclie, la nuit, soit lui-même tourmenté ?

Un ancien disait « que le méchant audacieux, quand il veille, est soutenu -par sa passion ; mais lorsque le calme du sommeil arrive , il est comme un vaisseau à qui le vent vient de défaillir, et qui est entraîné sur les rocs par le plus léger courant. Clytemnestre rêva souvent qu'elle voyait apparaître son époux, avec une tête de dragon, prêt à la dévorer. »

«Le tyran Appollodorus songea, endormant, qu'il se voyoit escorché par les Scythes et puis bouillir dedans une marmite; il lui étoit advis que son cœur, du dedans de la marmite, murmuroit en disant, je te suis cause de tous ces maux ; en même temps il voyoit toutes ses filles ardentes de feu, qui couroient à l'entour de lui.

« Hipparte, le tyran d'Athènes, un peu devant sa mort, songea que Vénus lui jettoit du sang au visage de dedans une phiole. »

L'homme endormi doit conserver les habitudes de l'homme veillant ; aussi les rêves funestes sont le lot des consciences troublées ; les doux songes au contraire son' le partage et la

52i DES SONGES.

récompense des ûmes paisibles et des cœurs vertueux. Le fils de Paul- Emile, Scipion, ne pouvait avoir, la nuit comme le jour, que de nobles et de grandes idées; aussi le souvenir de l'un de ses songes est venu glorieusement jusqu'à nous.

Il crut, au milieu de la nuit, voir paraître devant lui son illustre aïeul Scipion l'Africain; de telles âmes ne pouvaient s'entretenir que de vertus , de liberté, de gloire et de patrie : cette ombre immortelle lui prédit qu'il détruirait Numance, qu'il renverserait Carthage, qu'il serait porté en triomphe au Capitole, que nouveau dictateur il raffermirait la république, et périrait ensuite par les mains impies de ses proches ; à ces derniers mots, le jeune guerrier ayant jeté un cri d'elTroi, son aïeul lui dit : « Écoutez-moi, et pour vous encourager davantage à servir votre pays, sachez, mon fils, qu'il est dans le ciel un lieu réservé à ceux qui ont défendu, conservé, agrandi leur patrie. Ils y jouissent d'un bonheur éternel. Car de tout ce qui se fait sur la terre, il n'est rien de plus agréable au Dieu suprême qui régit cet univers, que ces assemblées d'hommes urys par de communes lois, que ces sociétés qu'on appelle républiques.

« C'est dans ce lieu, d'où ils sont descendus, que reviennent ceux qui dirigent et qui conservent les empires. »

Le jeune Scipion ayant osé alors interroger l'ombre auguste, et lui demander si lui-même et son père, Paul Emile, après être sortis de ce monde, conservaient encore une sorte de vie : « Oui, répondit l'Africain, ceux-là vivent, qui se sont échappés de leurs corps comme d'une prison ; au contraire, ce que vous appelez la vie n'est qu'une véritable mort. »

« Ouvrez les yeux vous-même et regardez. »

« Alors, il vit paraître son père Paul Emile, qui l'assura que Dieu avait donné aux hommes une âme, portion de ces icux éternels qu'on appelle les astres. « Vous devez donc, ajouta-t-il, soigner cette àme, afin qu'elle remplisse glorieusement le poste (jue Dieu lui assigne.

« Suivez l'exemple de Scipion et le mien, cultivez la justice,

conservez pour vos parents une tendre piété, et une plus grande encore pour votre patrie ; une telle vie est le chemin qui conduit au ciel, et qui vous mène dans l'assemblée des êtres heureux qui ont déjà vécu ; dégagés de leur corps, ils habitent ce lieu que vous voyez, ce cercle d'une blancheur éclatante environné de flammes brillantes, et nommé par les Grecs la voie lactée. »

« Le jeune Scipion découvrit alors une étendue immense semée d'étoiles, et remplie d'objets d'une beauté merveilleuse; •et la terre lui parut occuper si peu de place dans cette immensité, qu'il se sentit honteux de la petitesse de notre empire qui n'est qu'un point dans l'univers.

« Son aïeul, profitant de l'admiration que lui causait ce magnifique spectacle, lui fit comparer la brièveté de l'existence humaine à la durée infinie des jours dans la demeure céleste; cette demeure est, dit-il, le centre de tous les biens pour les âmes vertueuses ; élevez donc vos regards, et prenez votre essor vers cette patrie éternelle.

« Ne bornez pas votre espoir aux vains éloge§ des hommes et aux passagères récompenses qu'on reçoit sur la terre : votre corps seul est mortel, en vous il existe une divinité ; apprenez donc que vous êtes un dieu, qui se meut, qui sent, qui se souvient, qui prévoit, qui gouverne votre corps, comme Dieu luimême gouverne le monde.

« Plus votre âme sera vertueuse et active , plus promptement et plus tacitement elle arrivera dans ce séjour, sa demeure naturelle.

« Mais celles qui se soumettent aux sens, et qui, violant les lois divines et humaines, se sont rendues esclaves des passions, roulent encore longtemps autour de la terre, quand elles se sont échappées de leurs corps, et ne reviennent dans ce séjour qu'après plusieurs siècles de fatigues et de tourments. »

Ayant prononcé ces dernières paroles, l'ombre disparut, et Scipion s'éveilM.

Certes, un tel songe était un digne produit ou de la vertu de ce héros, ou du génie de Cicéron.

Les poètes ont dit que dans l'Elysée les ombres répétaient et rêvaient leur vie, Thésée combattait des monstres chimériques; les poètes touchaient des lyres imaginaires; les guerriers de Saiamine et de Marathon agitaient des apparences de lances, de casques et de boucliers ; les orateurs de Rome et d'Athènes montaient sur des tribunes nuageuses : l'ombre de Didon fuyait en courroux l'ombre d'Énée.

« Le conducteur des chars, dit Claudien, est au cirque, il vole plein d'espoir, mais il craint de briser le char qu'il croit conduire contre la borne qu'il croit voir. »

La nuit, nous sommes aussi dans une espèce d'Elysée, et souvent nos passions nous retracent les images qui nous ont agité la veille ; plus on est passionné, plus on est sujet aux songes ; aussi les plus grands rêveurs du monde ont été les hommes de parti et les conquérants.

Gracchus, méditant le renversement du sénat, vit en songe son frère, qui lui prédit une mort prochaine.

Alexandre, devant Tyr, rêva qu'Hercule du haut des murailles de celte ville lui tendait la main ; la nuit suivante il rêva encore qu'il atteignait un Satyre agile, faisant de vains efforts pour lui échapper.

Son orgueil enfantait ces rêves, et dans le même temps la peur dictait celui de plusieurs Tyriens, qui virent en songe la statue d'Apollon prête à quitter leurs murs.

Le même Alexandre, étant encore en Macédoine, avait rêvé qu'un vieillard vénérable lui apparaissait et lui promettait l'empire du monde; dans la suite, arrivé aux portes de Jérusalem, il prétendit, par politique, ou par crédulité, reconnaître ce vieillard divin, en voyant le grand-prêtre des Juifs qui venait au-devant de lui.

Ptolémée et plusieurs guerriers macédoniens, se trouvant blessés par des flèches empoisonnées, Alexandre vit en rêve un dragon qui tenait une plante dans sa gueule ; ce dragon dési-

gna le lieu où le roi devait faire chercher cette plante ; on la trouva, et les blessés furent promptement guéris.

Annibal craignait d'être arrêté longtemps devant Syracuse; une nuit il rêve qu'il soupe dans un des palais de cette ville, et le lendemain elle est prise.

Alcibiade, toujours occupé à la fois de gloire et d'amour, rêve qu'il est revêtu des habits de sa maîtresse : peu de jours après, les soldats d'un satrape l'attaquent, l'assassinent, le dépouillent, et le laissent nu dans la rue; la courtisane qu'il aimait, éveillée par le tumulte, sort précipitamment, se jette sur lui, l'arrose de ses larmes, et le couvre de son manteau.

Agésilas, prêt à s'embarquer pour l'Asie, était couché dans la petite ville d'Aulide, en Béotie ; l'ombre d'Agamemnon lui apparaît, et lui recommande de faire à son exemple un sacrilice aux dieux ; moins barbare que le roi des rois, il sacrifie, non sa fille, mais une biche : les Béotiens, regardant ce sacrifice comme un acte attentatoire à leur indépendance, arrachent la victime de l'autel, et le roi de Sparte, prenant cette interruption de son sacrifice pour un funeste présage, perdit de ce moment l'espoir de réussir dans ses projets de conquête ; en effet, après quelques victoires contre les Perses, il se vil arrêté dans sa marche par la corruption du sénat de Sparte; les éphores, gagnés par l'or des satrapes, lui ordonnèrent de revenir à Lacédémone.

Cambyse, troublé par un songe, ordonna la mort de son frère, qu'il avait cru voir assis sur son trùne.

Personne n'ignore les deux songes de Brutus, auquel un spectre apparut deux fois pour lui prédire sadéfaiteel sa mort.

Sylla hésitait à marcher sur Rome, il y fut encouragé par BoUone, qui pendant son sommeil lui apparut, lui mit la foudre dans les mains et lui nomma tous les citoyens qu'il devait proscrire. Ainsi les tyians rêvent la nuit au sang qu'ils versent le jour.

Dans ces siècles de ^^ui ei^lilion, si quelques hommes un peu hardis s'avisaient do montrer quelques doutes sur ces pro-

diges, les prêtres, qui vivaient alors de mensonges, étaient fertiles en fraudes pieuses, pour ramener ces esprits incertains à la croyance des visions, des oracles et des rêves.

Démétrius, espérant mettre leur adresse en défaut, et voulant savoir s'il existait en effet des dieux, envoya son affranchi Mopsus dans un temple, avec une lettre cachetée ; il avait ordre de ne pas l'ouvrir et d'attendre, en la tenant dans wSes mains, la réponse d'Apollon.

Mopsus obéit, revint, et dit que, s'étant endormi dans le temple, un homme lui était apparu en songe, et n'avait proféré que ce seul mot iwir. Tous les courtisans se moquaient de ce rêve extravagant. Démétrius, au contraire, loin d'en rire, parut saisi d'étonnement , décacheta la lettre, et ceux qui l'entouraient y lurent ces mots : « Dois-je sacrifier à Apollon un taureau blanc ou noir?» De ce moment, dit-on, on ne vit plus d'esprits forts à sa cour.

Les songes ne se bornent pas toujours à troubler l'imagination du dormeur qu'ils agitent; on les a souvent comptés au nombre des causes qui ont produit de grandes révolutions, renversé des trônes et bouleversé des empires.

Constantin voit en songe Jésus-Christ, et reçoit de lui l'ordre de prendre pour étendard la croix qui lui est apparue la veille dans les nuées. Le labarum remplace l'aigle antique, toute l'armée arbore ce signe céleste ; elle vole au combat, sûre de lu victoire ; Maxence périt ; Rome succombe ; les dieux de l'Olympe sont chassés du Panthéon, et l'empire devient chrétien. Quelques années après, Julien, sur les bords de la Seine, rêve que Jupiter, Minerve, Apollon, l'appellent à la vengeance, et lui promettent le trône; il ceint le diadème, prend le sceptre, s'arme, traverse la Germanie et la Thrace, se fait couronner à Bysance, règne dans Rome et rétablit pour quelque temps les dieux de l'Olympe sur leurs autels.

Plus lard le roi des Vandales régnait paisiblement sur l'Afrique ; il rendait à l'ancienne rivale de Rome, à la superbe Carlhage, sa puissance et son éclat : le faible Justinien n'osait

venger celte injure ; les sénateurs, les généraux, amollis par le luxe et par la servitude, tremblaient à l'idée d'une nouvelle guerre punique. Bélisaire, seul, et quelques braves rappelaient dans le conseil l'antique gloire, et faisaient entendre un langage romain.

Un évèque arrive, prend la parole, et raconte que la nuit un ange lui est apparu, et lui a ordonné d'exciter l'empereur à chasser de l'Afrique l'arianisme et les Vandales, il promet au nom de Dieu une victoire certaine.

Ce songe entraîne tous les esprits ; la confiance succède à l'incertitude, l'audace à la crainte ; les ordres sont donnés ; Bélisaire part ; le nouveau Scipion prend Carthage ; Gélimer se voit détrôné, et l'Afrique est conquise.

En tout temps, l'imagination vive des femmes et des poètes les a fait regarder comme inspirés : les poètes s'appelaient en latin vates^ prophètes.

On se souvient du pouvoir sans bornes qu'exercèrent sur les Gaulois, sur les Germains, sur tous les peuples du Nord, les Druidesses et les Bardes ; leurs paroles étaient des décrets et leurs rêves des oracles.

Les songes inspirés par les muses à Hésiode, à Orphée, à Homère, peuplèrent le ciel de dieux el la terre de héros.

Les Grecs croyaient les poètes agités d'un pressentiment divin.

On avait volé une coupe d'or dans le temple d'Hercule; ce dieu apparaît en songe à Sophocle et lui désigne l'auteur de ce larcin : Sophocle dénonce àl'Aréopage le voleur ; on pours\iit l'accusé ; on l'arrête, et par son aveu il confirme les paroles d'Hercule et le songe du poète.

Suivant l'opinion de ces temps reculés, l'amour maternel lui-même, tout aveugle qu'il est, n'empêchait pas les femmes de voir la vérité dans leurs songes, et de prédire les folies, les fureurs et les crimes de leurs enfants.

La mère de Denis le tyran rêva qu'elle accouchait d'un petit satyre ; son fils en eut tous les vices.

Hécube songea qu'il sortait un flambeau de son sein, et l'amour de Paris causa depuis l'embrasement de Troie.

Olympias rêva qu'elle mettait au monde un dragon, Alexandre naquit et dévora l'Asie.

La mère du cruel tyran Phalaris vit en songe la statue des dieux, et entre autres celle de Mercure, tenant dans ses mains une coupe qui versait des flots de sang.

Le premier songe du premier des hommes nous est raconté par deux Bardes modernes, dignes de chanter et de peindre les merveilles du ciel, de la terre et des enfers.

Millon, traduit par le chantre des jardins et de l'imagination, nous dit ainsi le premier songe et le premier amour d'Adam,

11 s'est endormi sur des fleurs dans ce paradis terrestre, que malheureusement un rêve seul peut encore ofl'rir à nos regards : il a vu l'être presque divin qui, en peuplant avec lui le monde, doit causer à la fois sa félicité et son malheur ; le réveil n'a point dissipé l'extase de ce songe ; il peint ainsi l'objet ravissant qui lui est apparu.

Dieu ! quel charme divin brillait dans sa figure , Jamais objet si beau n'embellit la nature ; Ou plutôt, on eût dit que de leurs doux attraits Les habitants du ciel avaient formé ses traits. Je la vis ; de ses yeux part un rayon de flamme ; Des plaisirs tout nouveaux ont inondé mon âme , Un monde tout nouveau vient s'offrir à mes yeux; Le ciel devient plus pur, l'air plus délicieux; Tout à coup elle échappe, elle fuit, je m'éveille; Où vas-tu, m'écriai-jc; oh! céleste merveille? Reviens, je veux revoir, adorer tes attraits. Ou, dans ces lieux déserts, te pleurer à jamais ! Et quels plaisirs mon cœur eùt-il goûtés sans elle? Je vole , je l'atteins, et la trouve aussi belle Que le sommeil l'avait présentée à mes yeux.

Depuis cette vision, à laquelle nous devons tous notre exis-

tence, nous avons conservé l'habitude de rêver, comme Adam, à l'amour ; de tous nos rêves ce sont certainement les plus doux, quoiqu'ils ne soient pas toujours les plus vrais. Ces rêves aussi se prolongent plus que les autres après le sommeil ; et tout éveillés, nous rêvons encore que notre maîtresse est toujours jeune, qu'elle est la plus belle, la plus tendre, et que de toutes les femmes elle sera la plus fidèle.

Les méchants et les tyrans en amour ont aussi leur mauvais rêves, car ils sont tourmentés par la jalousie, qui de toutes les furies est la plus cruelle.

Les songes de l'amitié agitent peu, consolent souvent, et cependant inquiètent quelquefois : un véritable ami, tel que La Fontaine dit qu'on en trouve au Monomotapa, est une douce chose.

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même ; Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.

Dieu, dit-on, a fait l'homme à son image : un philosophe prétend que l'homme le lui a bien rendu. En effet, dans tous les temps nous avons prêté à la Divinité nos passions, notre amour, notre amitié, notre haine, notre colère : tous ceux qui ajoutent foi aux songes et aux avertissements salutaires qu'on en reçoit, les ont regardés comme preuve d'une prédilection particulière du ciel. Homère les disait envoyés par Jupiter à ses amis : plusieurs pères de l'église les ont attribués à la faveur divine.

Monique, mère de saint Augustin, vit en songe, la nuit, un jeune homme qui lui prédit que son fils renoncerait au manichéisme.

Il est singulier que les ardents ennemis du progrès des lumières et du système de renseignement mutuel aient négligé de s'appuyer de l'autorité de saint Jérôme. Ce père de l'Église

raconte qu'il rêvait qu'on le fouettait, parce qu'il aimait trop les lettres profanes et particulièrement les ouvrages de Cicéron; à son réveil on trouva encore sur lui les marques des coups qu'il avait reçus du fantôme ignorantin.

Il parait que dans cet heureux siècle les esprits célestes éclairaient par des songes les hommes vertueux sur leurs affaires temporelles comme sur leurs intérêts spirituels !

Saint Augustin dit qu'un citoyen de Milan ayant perdu son père, on vint lui présenter un billet du défunt, et lui demander le paiement d'une forte dette ; cet embarras imprévu l'inquiétait et le surprenait d'autant plus qu'il n'avait jamais entondu parler de cette créance; la nuit, son père lui apparut en songe, et lui indiqua l'endroit où il trouverait les quittances du créancier, et la preuve que sa créance avait été acquittée ; il chercha et trouva en effet celte pièce au lieu désigné.

A cette occasion, saint Augustin assure que les morts n'ont aucune part à ces visions, qui nous arrivent par le ministère des anges.

Dans l'histoire moderne on retrouve sous d'autres formes la môme foi aux songes que dans les temps anciens. Un évêque de Naples, mort depuis longtemps, et révéré par le peuple comme un saint, apparut en rêve à un prêtre, et lui ordonna de dire au roi Ferdinand d'Aragon de faire une fouille dans un lieu qu'il lui désigna; on y trouva un livre renfermant des prédictions sur l'invasion prochaine des Espagnols et des Français dans le royaume de Naples.

Il paraît que les esprits du ciel, moins intolérants que ceux de la terre, ne dédaignaient pas plus dans leurs visions les musulmans que les chrétiens.

Le sultan Osman rêva que, se trouvant sur le chemin de la Mecque, son chameau lui était échappé, s'était envolé dans le ciel, et qu'il ne lui était reslé que la bride dans la main ; on expliqua ce songe en lui disant que le chameau qui s'était envolé lui annonçait la perte de l'empire : peu de jours oprès, les janissaires se révoltèrent ; Osman fut étranglé.

Instruit par un songe, le roi Gontran trouva un trésor.

La veille du jour où le roi Henri II périt dans un tournoi, Catherine, sa femme, le supplia de ne point entrer en lice, parce qu'elle l'avait vu en rêve pâle et couvert de sang.

Un mois avant le parricide de Ravaillac, la reine Marie de Médicis se réveilla inondée de larmes et jetant un grand cri. Henri IV lui ayant demandé la cause de son effroi, elle lui dit qu'elle avait rêvé qu'il était assassiné. Malheureusement Henri, trop grand pour être crédule, rit de celte vision : « Les songes, lui dit-il, ne soni que des mensonges. »

Ce môme Henri, dont le nom est inscrit en si beaux caractères dans les fastes de la gloire française, et si profondément gravé clans le cœur des Français, devait plus qu'un autre être l'objet de la prédilection céleste. Et -si jamais les songes durent annoncer à la tendresse d'une mère les hautes destinées de son fils, ce furent celles de cet héroïque et bon roi. Aussi dit-on que, peu de temps avant la naissance de Henri, Jeanne sa mère vit en rêve un coq armé de plumes magnifiques, dont les couleurs étaient aussi brillantes que variées. Une crête éclatante ornait sa tète ; en même temps la reine aperçut avec effroi un grand nombre de serpents qui entouraient (;e jeune coq, le menaçaient par leurs affreux sifflements et l'attaquaient avec furie; le coq combattait vaillamment, ses plumes épaisses repoussaient les dents des monstres, et il défendait contre eux sa noble crête à grands coups de bec. La reine tremblait en voyant ce combat inégal ; un vieillard vénérable lui apparut :« Rassurez-vous, lui dit-il, un pape saint et clément montera sur le trône de saint Pierre, chassera ces serpents, et votre coq restera vainqueur. »

Si nous en croyons Marguerite de Navarre, reine galante et femme de lettres, la Divinité, tiès-favorable à l'aristocratie, ne prodigue point ses avis au vulgaire.

« Dieu protège paiticulièrement, dit-elle, les gi'ands et les esprits où il reluit quelque excellence non comuiune; il leur donne, par de bons génies, quelques avertissements secrets

des accidents qui leur sont préparés, soit en bien , soit en mai.

« La reine Catherine , ma mère , étant dangereusement malade à Metz, et ayant autour de son lit le roi Charles, ma sœur et mon frère de Lorraine et force dames et princesses, elle s'écria , comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac : Voyez comme ils faientî mon fils a la victoire! Voyez-vous dans cette haie le prince de Condé mort?

« Tous ceux qui étaient là, la croyaient dans le délire ; mais la nuit d'après, M. de Losses lui en apportant la nouvelle, « Je le savais bien, dit-elle, ne l'avais-je pas vu devant hier? » Alors on reconnut que ce n'était pas rêverie de la fièvre, mais un avertissement particulier que Dieu donne aux personnes illustres et rares.

« Pour moi , ajoute peu modestement la princesse, j'avouerai n'avoir jamais été proche de quelques signalés accidents, ou sinistres ou heureux, que je n'en ai eu quelque avertissement ou en songe ou autrement , et puis bien dire ce vers :

De mon bien ou mon mal mon esprit m'est oracle. >

Si Catherine de Médicis était ainsi avertie et inspirée par des génies, n'en déplaise à la princesse sa fille, la Saint-Barthélemi me fait croire que ces songes venaient plutôt de l'enfer que du ciel.

Il parait que les esprits qui nous portent ou qui nous envoient des songes ont quelque aversion pour la philosophie, car, si beaucoup de philosophes modernes ont écrit des rêveries, je n'en connais presque point qui nous aient raconté leurs rêves; aussi les accuse-t-on de nous avoir un peu brouillés avec le ciel.

Ce qui est certain, c'est que depuis qu'ils exercent dans l'Europe une sorte d'empire, on a vu disparaître les miracles, les oracles, les sorciers, les exorcismes, les apparitions et les visions.

La crédulité n'est pas tout à fait détruite, mais c'est une

DES SONGES. 33o

maladie presque honteuse, et qui craint de se montrer au jour : à présent, la mode veut que tout haut les plus superstitieux se moquent des songes, mais la nature s'en dédommage tout bas, et bien des esprits, forts dans le salon, redeviennent faibles dans leur chambre à coucher, frémissent d'un bruit, tremblent d'un rêve, évitent de partir pour un voyage le vendredi, et vont, incognito, dans la rue de Tournon, consulter la devineresse Le Normant sur leurs grands projets, leurs petites intrigues, sur la durée de leurs jours, et sur la couleur de leurs destinées.

Ce qui est singulier, c'est que le patriarche des philosophes. Voltaire, ne semblait pas tout à fait éloigné d'avoir quelque respect pour les songes : « Ils me paraissent, disait-il, l'origine sensible et naturelle des premières prédictions. »

Dans le récit qu'il nous a fait de quelques-uns de ses rêves, on voit que , s'il n'avait pas de communication avec les esprits aériens, il conservait la vivacité du sien, qui en valait sans doute beaucoup, d'autres.

Une nuit , en rêvant , il composa ces vers :

Mon cher Tour on, que tu m'enchantes Par la douceur de tes accents !

Que tes vers sont doux, et coulants !

Tu les fais comme tu les chantes.

Une autre fois , il récita en dormant un chant entier de la Henriade, tout différent de ceux que nous connaissons.

Le même poète dit qu'il crut une fois, en songe, se trouver à souper dans une maison où un homme de lettres lisait des vers; un des convives y trouva trop d'esprit: Voltaire, toujours dormant, répondit « que les vers étaient une fête que l'on donnait à l'àme, et qu'on ne devait pas se plaindre de trouver dans les fêtes trop d'ornements. »

Il tire de ce songe une étrange conséquence, c'est, « qu'ayant eu malgré lui des pensées rélléchies, et ayant combiné sans volonté ni liberté des idées où brille quelque sagacité et même

quelque génie , cela prouvait qu'il n'était rien qu'une machine. »

Il aurait dû au contraire en conclure que son àme était douée d'une telle activité d'intelligence que le sommeil luimême ne pouvait l'affaisser, ni éteindre le feu de son imagination.

L'exemple que nous venons de citer fait voir trop clairement combien l'erreur est naturelle à l'homme; de tous les dons de la nature la raison est le plus rare, et chez le génie même elle s'éclipse parfois. Qui ne serait tenté de croire que la brillante clarté de l'esprit de Voltaire suffisait pour réfuter l'opinion décourageante de ceux qui révent que tout dans l'homme est matière? Et voilà ce même Voltaire qui se croit machine parce qu'il a de l'esprit la nuit comme le jour!

Les erreurs humaines ne meurent point; elles ne font que changer de formes. Nos docteurs modernes révent aujourd'hui le néant , comme les anciens rêvaient le Tartare et l'Elisée.

La superstition aussi sait trouver de nouveaux masques pour nous tromper : la science enfante des chimères comme l'ignorance. Nous n'avons plus de sorciers, ni d'aruspices, ni d'augures; mais nous consultons les magnétiseurs; les somnambules remplacent les possédés , et au prèlre qui exorcisait avec un goupillon succèdent les endormeurs, qui, armés d'une baguette d'acier, autour d'un immense baquet , jettent en crise les cerveaux exaltés, et interrogent les malades endormis pour guérir les malades éveillés.

C'est une folie, ou, si on l'aime mieux, une science renouvelée des Grecs, c'est le système de Démocrite, c'est la religion des Gnostiques; on part de ce même principe que « l'àme, dégagée des liens matériels, soit par l'exaltation de ses idées, soit par le sommeil des sens, voit clairement la vérité , distingue nettement tous les objets de ce monde, passés, présents et futurs , et se trouve ainsi en communication directe, en contact immédiat avec la Divinité. »

On voit sortir de la même source la secte de Scfaewedem?

bourg, environné d'esprits qui lui parlent, et celles des marlinistes et des illuminés, qui , suivant les préceptes de l'école d'Alexandrie , mêlant ensemble la philosophie de Pythagore , celle de Platon et celle des livres sacrés, établissent parmi les hommes une échelle de pureté ou d'impureté , par laquelle on s'approche ou l'on s'éloigne plus ou moins du ciel, selon qu'on se dégage plus ou moins de la matière.

Les esprits, en montant cette échelle, participent à différents degrés aux lumières de la Divinité ; ainsi, dans ce siècle philosophique, nous revenons par une métaphysique subtile aux ténèbres de la doctrine des manichéens , et au système des éons.

L'Allemagne et le nord de l'Europe, dédaignant la marche classique de la raison , suivent avec une ardeur incroyable la course audacieuse et romantique de l'imagination; et les métaphysiciens modernes, remplaçant les magiciens, les enchanteurs, les druides, les fées, inondent de nouveau ces contrées de prédictions, de miracles, de fantômes et de visions.

Ce qui nourrit et nourrira toujours notre crédulité, c'est notre peur de la mort et notre curiosité sur l'avenir ; ces deux mines inépuisables feront éternellement la fortune des charlatans de toute espèce. On a de tout temps estimé les astronomes, qui étudient la marche des astres, maison a toujours mieux payé les astrologues , qui les faisaient parler et prédire.

Une autre cause entretient la foi du vulgaire aux apparitions ou aux oracles des songes. Mille de ces prédictions se trouvent fausses , on en rit et on les oublie ; le hasard en vérifie une seule, elle reste imprimée dans la mémoire, gravée dans l'imagination, la raison travaillerait vainement à l'en effacer.

L'histoire moderne, grâce aux chances infinies de ce hasard , pourrait fournir beaucoup do traits semblables à celui du fiinlùme de Crutus. Une apparition de ce g<^nre donna lieu autrefois, dit-on, à un célèbre procès , dont le récit, altéré

par le temps , exagéré par la superstition , et enrichi de détails fabuleux , a été avidement adopté par la crédulité.

Un président du parlement de Toulouse , revenant de Paris dans ses foyers, est forcé par un accident de s'arrêter dans une auberge de village; la nuit, un vieillard lui apparaît : je suis, dit l'ombre pâle et sanglante, le père du maître actuel de cette maison : mon fils m'a assassiné ; mon corps coupé en morceaux a été enterré par ce scélérat dans mon jardin. « Dévoile le crime, dénonce le coupable, et venge-moi! » L'ombre disparaît.

Le magistrat , frappé de ce rêve , qu'il attribuait cependant d'abord aux vapeurs du sommeil, se lève de bonne heure, cause avec son jeune bute, et l'interroge adroitement sur la maladie, sur la mort de son père : l'embarras du parricide le trahit. Le président feint de ne pas s'en apercevoir, suppose une affaire, sort, va chercher le juge et la maréchaussée; on fouille au lieu désigné, on trouve le cadavre ; l'assassin, convaincu, avoue son crime, est livré aux tribunaux et périt.

Une autre nuit le président revoit encore le même vieillard qui lui demande comment il pourrait lui prouver sa reconnaissance. « En me faisant connaître, répondit le magistrat, l'heure de ma mort, afin que je puisse m'y préparer. Eh bien, répondit l'ombre, tu en seras prévenu huit jours avant le terme fatal. »

Quelques années après cette dernière apparition, le président se trouvant à Toulouse, on frappe le soir à la porte de sa maison : le portier ouvre, et ne voit personne; le J)ruit recommence, un domestique sort et éprouve la même surprise que le portier : un nouveau coup se fait entendre ; les gens, effrayés de cette aventure, vont en prévenir leur maître ; il descend, ouvre la porte, et voit le même vieillard dont il avait vengé le meurtre : « Je viens, dit le fantôme, accomplir ma promesse : ton heure est arrivée; dans huit jours tu mourras. »

Le président consterné raconte à ses amis cette effrayante

prédiction ; ils s'efforcent vainement de le rassurer, et de ramener le calme et la raison dans sa tête troublée, disaient-ils, par des visions chimériques.

Cependant le liuilième jour arrive ; le président est en pleine santé, tout semble démentir la sinistre prophétie. Il doute luimême de tout ce qu'il a vu et entendu. Le soir, sa famille rassurée se rassemble ; il soupe avec elle. La joie règne dans le festin ; après le repas, il veut monter dans sa bibliothèque pour chercher un livre dont on avait parlé, il entre dans un corridor sombre qui y conduisait. Tout à coup on entend le bruit d'une arme à feu ; les convives effrayés courent à ce bruit ; ils trouvent l'infortuné président mort, couché sur la terre, et nageant dans son sang.

L'assassin s'étant échappé, on le poursuit en vain, mais on trouve un manteau et un pistolet qu'il avait laissés tomber en fuyant.

Comme on examinait ce manteau et cette arme, quelqu'un les reconnut; ils appartenaient à un conseiller du parlement. On court chez ce magistrat, on l'arrête, son procès se poursuit; il se défend avec le courage et le calme de l'innocence; mais il refuse constamment de dire dans quel lieu il se trouvait au moment de l'assassinat.

Ce refus opiniâtre rend sa culpabilité plus, apparente ; les juges sont prêts à le condamner ; tout à coup une dame parait, et dit, qu'aimant mieux sacrifier sa réputation que de laisser périr un innocent, elle se croit obligée de déclarer que l'accusé, à l'heure du meurtre, était chez elle, et y avait passé la nuit. Trop délicat pour sauver sa vie aux dépens de l'honneur de sa maîtresse, il dément sa déclaration ; le tribunal incertain, mais ému par ce combeat de généiosité, ajourne la cause.

Pendant ce délai, on arrête un homme dont la conduite semblait depuis quelque temps suspecte et mystérieuse; amené devant la justice, il se déconcerte et finit par avouer qu'il a commis le meurtre dont on accusait le conseiller.

« Je suis, dit-il, le coiffeur de ce magistrat ; j'étais l'amant de la femme de chambre qui servait l'épouse du malheureux président ; ayant appris que ma maîtresse me trahissait et recevait la nuit un homme chez elle, je devins jaloux, furieux, et je résolus de me venger. Profitant du moment où le conseiller qu'on accuse injustement de mon crime était hors de chez lui, je prends ses pistolets, je me couvre de son manteau, je me glise furtivement dans la maison du président, je me cache dans le corridor, près de la porte de mon intidèle ; j'entends les pas d'un homme qui s'avance, je crois frapper mon rival, et je tranche ainsi les jours d'un vénérable magistrat, auquel je voudrais, aux dépens de tout mon sang, pouvoir rendre la vie.» Le conseiller sortit triomphant de cette affreuse accusation. L'assassin expia par la mort sa méprise et son crime, et personne ne douta de l'apparition du fantôme et de sa prophétie.

Dans ce bon vieux temps qu'on vante et qu'on regrette si emphatiquement, les archives de nos tribunaux étaient remplies de fables semblables, d'accusations de magie, de contes de sorciers. On n'y voit que trop d'arrêts sanglants qui consacraient de telles chimères. Heureusement la lumière de l'imprimerie a effrayé ces fantômes, que l'enseignement mutuel chassera probablement des villages, comme ils le sont déjà des cités.

Les hommes sont de grands enfants, ils aiment les contes, et se sentent presque tous un penchant secret pour le merveilleux. Chacun de nous a son genre et sa dose de crédulité. Pour moi, j'avoue que, si ma raison me met suffisamment en garde contre les fables et les chimères qui plaisent aux imaginations exaltées, elle n'a pas la même force contre les inspirations du cœur; et je suis parfois tenté de croire aux prodiges opérés par un sentiment prolbnd.

Une de mes voisines, madame de M'", femme aimable et spirituelle, qu'il est difficile de ne pas aimer quand on la voit, et de ne pas croire lorsqu'on l'écoute , me racontait dernière-

ment que son enfant étant tombé malade , elle avait éprouvé toutes les alarmes, toutes les angoisses que le plus vrai, le plus tendre des amours, l'amour maternel, peut seul sentir et peindre. Elle avait passé plusieurs jours et plusieurs nuils sans repos et sans sommeil; enfin l'enfant se trouve mieux, les accidents cessent, on le dit hors de tout danger, et madame de M*"*, cédant aux vives instances de sa famille et de ses amis, rentre chez elle, se couche, et s'endort paisiblement. Tout à coup, au milieu de la nuit, elle croit voir près de son lit son médecin qui l'appelle et qui lui dit : « Que faitesvous, malheureuse mère! vous dormez, et votre enfant se meurt. »

A ces mots elle jette un cri perçant, se réveille , se lève et court précipitamment dans la chambre qu'elle avait quittée peu d'heures avant avec tant de sécurité ; elle appelle en gémissant la nourrice. Cette femme, qui était couchée , lui demande le motif de cette vive frayeur : « Votre enfant, dit-elle, est bien tranquille, il repose à présent sur mon sein. » Ces paroles ne peuvent rassurer une mère encore troublée par un rêve effrayant; elle prend une lumière, s'approche de l'enfant ; sa pâleur, la contraction de ses traits , ses yeux tournés et fixes redoublent sa terreur ; elle l'arrache des bras de la nouirice , s'asseoit, cherche vainement à le réchauffer, à le ranimer; l'infortuné meurt sur ses genoux.

Il est facile de concevoir que la tendresse maternelle voie la nuit , dans ses rêves , l'image des périls dont elle a frémi pendant le jour ; mais, quoique l'accomplissement de cet oracle noclurne ne soit qu'un effet singulier du hasard, il remue le cœur, étonne l'esprit et trouble la raison.

Telle était encore l'impression que me faisait ce récit en l'écrivant, lorsque, fatigué de tant de réflexions sur les rêves, les ombres et les visions, je m'endormis profondément. Pendant ce sommeil, je vis soudain paraître à mes yeux une jeune femme : sa taille était haute, son maintien noble , son regard tout à la fois fier et doux ; un casque superbe ornait sa tête;

sa main droite agitait une forte lance ; une épaisse cuirasse enfermait son sein délicat ; son bras était couvert d'un large bouclier. « Je suis Jeanne d'Arc, me dit-elle , simple bergère de Domremi; lorsque je menais paître mes troupeaux, saint Michel et plusieurs anges m'apparurent : je les vis plusieurs fois et dans mes veilles et dans mes rêves ; ils m'ordonnèrent de m'armer, de combattre les Anglais , de les chasser d'Orléans et de conduire le roi Charles à Rheims pour l'y faire sacrer ; cesse donc, téméraire, de parler si légèrement des apparitions , et n'ouble pas celle qui affranchit ta patrie du joug des étrangers. »

Effrayé à la fois et ravi à l'aspect de cette illustre héroïne, je m'inclinai respectueusement, et voulus saisir sa main pour la baiser : elle avait disparu.

Je me réveillai ; mais, pénétré de vénération pour la libératrice de mon pays, je jurai de ne plus écrire contre les songes et contre les visions. Respectons-les, puisque ce fut à la vision de Jeanne que la France dut la recouvrance de sa gloire et de sa liberté.

Je ne sais si ce songe , qui fit croire à cette bergère qu'elle était destinée à chasser les Anglais de son pays, venait du ciel ou de son imagination ; mais ce qu'on peut au moins assurer c'est que de tous les songes, celui-là est le plus noble et le plus français.

On accuse la vieille Europe de folie; je ne prononcerai point entre elle et son accusateur. Il faut qu'il soit bien sûr de son fait ou bien hardi ; car, si elle était, comme il le prétend, tombée en démence, la cure serait difficile. La malade est forte, puissante : sa tète louche aux glaces du pôle, ses pieds aux mers brûlantes de la côte d'Afrique; ses bras s'étendent de Moscou aux colonnes d'Hercule; il serait malaisé

de lier une telle folle, et celui qui voudrait la mettre aux petites-maisons, se montrerait à coup sûr beaucoup plus fou qu'elle.

Au reste, ces exagérations , ces inconséquences , filles des passions, sont elles-mêmes des maladies de l'esprit, tout aussi vieilles que la vieille Europe.

Autrefois Érasme accusait aussi de folie l'Europe de son temps ; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il le faisait avec une hardiesse de langage, dont ce bon vieux temps ne se scandalisait pas, et qui serait aujourd'hui taxée de démence, de rébellion et d'impiété. «Les serviteurs des serviteurs de Dieu, s'écriait-il, se sont faits princes et maîtres du monde; les apôtres de la charité ont brûlé leurs frères; les humbles pasteurs des hommes ont déposé les rois. On dirait que tous ces genslà ne renonçaient au monde que pour en mieux savourer les délices, ne voulaient du sanctuaire qu'à ce prix, et ne regardaient le paradis que comme leur pis-aller. »

Je ne prolongerai pas cette citation, dans laquelle l'auteur de la Folie se complaît à nous faire croire que, de son temps, la folie était universelle, et que, dans le ciel même, on avait placé la voie dorée à la place de la voie lactée. Ce que j'en ai dit suffira peut-être pour prouver que, dans cet ancien régime si vanté, beaucoup de gens fameux, et réputés sages, poussaient ce qu'on appelle à présent le libéralisme, à un point qui effraierait et arrêterait aujourd'hui les moins timides des libéraux.

La vraie conséquence de ceci est que, de tout temps, il a existé et il existera en Europe et dans le monde entier, tant qu'ils seront peuplés d'hommes, non pas une folie, mais autant de folies qu'il y a d'organisations, d'éducations, d'inclinations, de passions différentes et d'intérêts opposés. Chacun regarde et regardera toujours comme sagesse l'erreur qui le flatte, et comme démence la vérité qui le blesse.

On m'a conté qu'un jeune prince, assis sur un des trônes de cette Europe aujourd'hui si malade, et dont je tairai le nom

par respect , puisqu'il était , au dire de ses courtisans , assez fou lui-même pour chercher de bonne foi la vérité, la raison, et la justice, eut avec un de ses vieux ministres l'entretien que je vais vous rapporter.

« Écoutez, comte, dit le prince, je suis triste, mécontent de vous, et j'ai sujet de l'être ; j'ai suivi tous vos conseils, et tout va de mal en pis dans mes États : mes bienfaits ne rencontrent que des ingrats ; ma bonté semble augmenter le nombre des méchants; ma justice n'excite que des plaintes; mon indulgence enhardit les vices, qui se miOntrent partout sans pudeur; ma cour est remplie d'intrigues ; je ne vois autour de moi que des ministres divisés, des grands orgueilleux, des prêtres ambitieux et intolérants, des courtisans avides, des femmes coquettes et intrigantes ; des vieillards qui maudissent le temps présent; des jeunes gens qui, sans respect pour leurs pères, outragent parleurs dédains et leurs sarcasmes le temps passé; des écrivains qui veulent porter, les uns le pouvoir qu'ils flattent jusqu'au despotisme, et les autres la liberté jusqu'à la licence ; des pédants qui s'irritent dès qu'on raisonne ; de prétendus philosophes qui voudraient faire de ce monde une table rase, pour le reconstruire à leur fantaisie, et qui regardent tous les liens comme des chaînes. Je vois partout la vertu sacrifiée à l'égoïsme, la raison aux passions, la vérité à l'esprit de parti, et l'intérêt général aux intérêts privés : voilà le résultat de vos conseils. Vous voulez que le joug des lois soit doux, et il plie ; vous avez cru qu'on pouvait laisser les hommes penser et agir en liberté, et vous voyez comme ils abusent de cette liberté ; ce sont des aveugles qui tombent dès qu'ils sont sans guides et sans bâtons. Il faut, je le sens bien, changer de système, et, quoi qu'il puisse m'en couler, je renonce à une bonté qui n'est que faiblesse; il faut que mon sceptre soit garni de fer, et force enfin le peuple à être raisonnable, religieux, vertueux et heureux malgré lui.

« Prince, répondit le ministre, avant de vous adresser des paroles qui pourraient vous déplaire, je puis et je dois vous

en dire une qui fera seule votre éloge : c'est que vous êtes vraiment digne de régner, puisque vous ne voulez que le bien et ne cherchez que la vérité. Mais la vertu même est susceptible d'erreur et d'excès : plus elle est pure, moins elle conçoit les passions qui la combattent ; l'expérience seule peut la rendre indulgente, et lui faire concevoir qu'ici-bas l'intérêt est un prisme, au travers duquel chacun voit tous les objets diversement colorés. Il n'est rien qui n'ait plusieurs faces, et que l'on ne juge différemment, suivant la position où le sort nous place à l'égard de la chose que nous envisageons. Permettez-moi, à ce propos, de vous dire un conte qui n'est pas trop étranger au sujet de notre conversation.

«Un jeune sultan était irrité comme vous contre la perversité de son temps, et, malgré la douceur de son caractère, se montrait disposé à employer l'arme de la tyrannie, la violence, pour contraindre ses sujets à se plier sous le joug de la raison. Un vieux visir, voulant lui faire mieux connaître les hommes et le faire entrer dans le cercle des folies humaines, pour qu'il les jugeât avec plus d'indulgence, lui dit qu'un favori du grand prophète, justement vénéré par sa sainteté, lui avait fait un présent précieux, et qui pourrait devenir très-utile au projet de sa hautesse : « Car, poursuivit-il, vous formez une entreprise qui n'est pas sans difficulté : vous voulez guérir des malades ; il faut, avant, bien étudier leurs maladies. Vous triompherez bien plus facilement de vos ennemis, si, avant de les combattre, vous mettant pour ainsi dire à leur place, vous suivez avec sagacité leurs raisonnements et leurs projets. Le saint homme dont je viens de vous parler m'a donné un grand nombre de lunettes vraiment magiques; il les a faites pareilles à des lunettes invisibles que le plus grand sorcier du monde, l'égoïsme, fait porter à chaque homme sans qu'il s'en doute. Or, dès que vous aurez daigné placer une de ces lunettes sur votre auguste nez, vous verrez involontairement toutes les

choses de ce monde, précisément comme les voit celui auquel une lunette semblable a été départie par la nature.

LE SULTAN

Voyons, par la jument du prophète, je suis curieux do savoir s'il est en effet possible qu'on puisse me faire envisager les objets autrement que la raison ne me les présente. Quelles sont ces lunettes que tu tiens?

LE VISIR

Seigneur, ce sont celles de l'esprit du jeune Kalcb, que vous aimiez tant et que vous venez d'exiler.

LE SULTAN

Eh quoi ! celles de ce jeune homme si passionné, qui désole sa famille, oublie ses devoirs, méconnaît mes bontés, et se laisse entraîner par son extravagante passion pour une étrangère, à laquelle il sacrifie sa fortune et sa réputation?

LE VISIR

Précisément : ayez la bonté de porter un instant ces lunettes et de répondre à mes questions ; j'écrirai vos réponses, et vous les jugerez quand vous vous serez débarrassé du prisme qui va décolorer à vos regards les objets, comme il les colore à ses yeux.

LE SULTAN, cnjciut mis les lunettes.

Bon, m'y voilà : Dieu! quelle métamorphose! tout change pour moi : mes yeux se remplissent de larmes brûlantes; je vois l'objet que j'aime, je l'écoute, je l'entends; ses regards me remplissent de crainte. Mais, en baissant doucement les yeux, elle me rend l'espérance. Un sourire délicieux embellit ses lèvres; absente, elle est toujours présente pour moi. Je crois voir ses bras charmants s'étendre, s'arrondir et former autour de moi le lien le plus voluptueux. Quels doux baisers! quelles brûlantes caresses ! L'approche de la gaze qui la couvre fait frémir tout mon corps. 0 nuits délicieuses ! prolongez

VOS ombres et mes rêves ; vos prestiges ne disparaîtront que trop tôt devant les tristes réalités du jour.

LE YISIR.

Kaleb, Kaleb, sors de cette extase ; renonce à tes chimères : ton prince t'appelle; la trompette sonne. Oublie un amour que la raison condamne ; écoute la voix de la gloire et de la fortune.

LE SULTAN

Visir, laisse-moi : les vraies chimères sont cette fortune inconstante et cette gloire orgueilleuse dont tu me parles ; elles font vivre pour les autres et non pour soi. Au lieu d'un bonheur réel, on ne leur doit qu'un éclat frivole et imposteur. Ce que tu appelles raison est une vraie folie. Tu ne parles qu'à mon amour-propre, et l'amour parle à mon cœur.

LE VISIR

Mais , Kaleb, si tu es insensible à la gloire et à la fortune, l'es- tu également à la reconnaissance? Ne dois-tu rien à ton père, à ton prince, à ton pays? La raison ne te dit-elle pas qu'avant tout il faut remplir ses devoirs ?

LE SULTAN

Je chéris mon père , je suis touché des bontés du sultan et dévoué à ma patrie ; je mourrais pour eux , mais il faut qu'ils me laissent vivre pour Zulime. Vouloir me séparer d'elle, vouloir sans elle disposer de moi, ce serait changer mes liens en chaînes ; ce serait vouloir se servir d'un corps sans âme; Zulime est mon âme, ma vie, mon existence tout entière.

LE YISIR.

Mais elle est sans fortune; d'ailleurs on en voit de plus belles. Quels sont donc ses charmes?

LE SULTAN

Que répondre à un aveugle qui nie le jour? Il n'est rien

de comparable à la grâce, à la fraîcheur, aux regards, au sourire, à l'esprit, aux vertus, à la douceur et à la modestie de Zulime. Qu'importe la fortune à qui posséderait un pareil trésor? J'aimerais mieux une cabane avec elle, que le palais du sultan avec toute autre.

LE VISIR

Tu me parles du' sultan ; vois combien il est au-dessus de toi : il avait deux passions, l'amour et la chasse ; au lieu de s'y livrer en aveugle, il a su n'en faire que de simples amusements ; il a su se vaincre et sacrifier ses penchants à ses devoirs.

LE SULTAN

Je le crois bien; mais, loin de l'admirer en ce point, je suis tenté de le plaindre : il est détourné des sentiments naturels par des sentiments factices : c'est changer de mal et non s'amender. Je le croirais plutôt blasé que guéri. Un vieux sage disait avec raison « qu'il n'y a rien de si empêchant et de si dégoûté que l'abondance, et que le moyen de se guérir des deux passions de l'amour et de la chasse, c'est d'avoir trois cents femmes comme le grand-seigneur, et sept mille faucons comme l'empereur de la Chine. » Le sultan languit dans son harem ; je brûle en voyant la chaumière de Zulime : sa simplicité me ravit, m'enchante, tandis que le grand nombre et le luxe de ses maîtresses le fatiguent. Dans mes voyages en Europe, j'ai vu déjeunes paysans entendre avec enthousiasme les rustiques accords d'une musique de village, tandis que la satiété rendait ennuyeuse, pour des enfants de chœur, l'harmonie pompeuse des chants d'une cathédrale.

LE VISIU.

Seigneur, je vois que les lunettes ne sont déjà presque plus sur le nez de votre hautesse ; car vous commencez à raisonner et à citer.

LE SULTAN, Cil viant.

Tu as raison : mais voyons ce que j'ai dit, (// Ut), Ah ! par

LES LUNETTES. o49

Mahomet, que de folies! mais elles m'éclairent. Yisir, je

rappelle Kaleb ; et, pour le guérir, je le marie à l'ohjet qu'il

aime.

LE yisiR.

Vous agissez sagement: la politique, comme la justice, conseille l'indulgence ; les réprimandes trop fortes ou trop injurieuses à une personne ou à un parti, sont des coups de marteau qui les enfoncent davantage dans l'erreur qu'on leur reproche; ce sont des coups d'aiguillon qui les font courir avec fureur dans le chemin où ils s'étaient d'abord timidement engagés.

Voici à présent les lunettes au travers desquelles votre émir Soliman voit, ainsi que la plupart de ses compagnons d'armes, les choses de ce monde.

LE SULTAN

Ce verre me semble un peu ardent, mais je crois le reconnaître ; il me présente les objets à peu près comme je les voyais dans ma première jeunesse. {Un moment de silence).

LE VISIR

Noble émir, pourquoi donc ces regards farouches, cet air sombre, ces pas précipités? Tu portes, au milieu de cette cour paisible, la physionomie redoutable d'un guerrier entouré d'ennemis, et prêt à s'élancer sur eux pour les détruire. Ne voudras-tu donc jamais jouir en repos de ta gloire, et goûter comme nous les douceurs de la paix que nous devons à la sagesse du sultan ?

LE SULTAN

Voilà bien les propos d'un vieillard : « Les douceurs de la paix! la sagesse du sultan! » Eh! ne voyez- vous pas, visir, que la paix si vantée par la faiblesse, est un poison lent qui tue les États en amollissant les mœurs; elle engourdit les courages, enhardit la licence, favorise le luxe, exile les mâles vertus, ouvre la carrière aux basses intrigues: favorable aux

courtisans, nuisible au mérite, elle déplace l'activité. Au lieu de voler à la gloire, grâce à elle, on rampe dans les antichambres; les courtisans font oublier les soldats; l'habitude des plaisirs dégoûte du travail ; la population s'augmente sans mesure, et la misère avec elle. Les peuples se mutinent, l'autorité mollit, les factions s'agitent; et, si l'étranger nous menace, on ne trouve plus, pour le combattre, que des courages abâtardis et des bras énervés. Les seules nations respectées et célèbres sont les nations belliqueuses; les seuls princes qui aient laissé de brillantes traces dans les siècles, ce sont les princes guerriers ; leur nom est redouté au dehors, dans l'intérieur on respecte leur autorité, le glaive est le véritable sceptre; c'est lui seul qui assure l'indépendance des États, qui ail'ermit les trônes, c'est lui seul qui prête quelque force à la justice, et qui contraint la multitude à l'obéissance.

Voilà le langage mâle que vous devriez tenir au sultan, au lieu de l'endormir par les sermons de vos imans, par les rêves de vos philosophes, et de l'enivrer par l'encens de votre flatterie. Mais vous aimez mieux en faire un prince pacifique, et l'abandonner à la paresse et aux voluptés. En l'enchaînant avec des liens de fleurs soporifiques , vous espérez le gouverner plus facilement. Déjà j'ai peine à le reconnaître: ce n'est plus ce guerrier ardent et modeste tout à la fois, qui croyait n'avoir rien fait quand il lui restait encore quelques conquêtes à faire. Inactif et livré aux plaisirs, il ne cherche plus le danger, mais la louange; la vanité oiseuse remplace en lui la fierté laborieuse. Il n'en est pas encore au point de se louer lui-même, et de vanter tout ce qu'il fait pour un vain luxe, pour des arts frivoles, pour une cupide industrie; il blâme encore quelquefois la sottise qui s'encense elle-même; mais déjà il paie des panégyristes flatteurs et dos muses hâbleuses. Elles l'embaument, comme dit un satirique européen, de la douce fumée d'un éloge menteur, qui fuit beaucoup de peu, et transforme une mouche en éléphant. Voilà les beaux fruits de vos sages conseils.

LE yiSIR.

Émir, l'âpreté de ton langage et l'injustice de tes reproches peignent bien la violence de ton caractère. Le peuple serait bien malheureux, et tu le deviendrais toi-même, si le sultan suivait tes funestes conseils.

La paix est l'état de santé des nations, la guerre est pour elle un état de maladie; et, si l'on en croyait tes pareils et toi, on entretiendrait dans le corps politique une fièvre continue qui le détruirait bientôt.

L'armée, j'en conviens, est la force d'un État; on ne saurait trop l'honorer quand elle n'est employée qu'à le défendre, ni trop la craindre dès qu'elle veut se mêler de l'intérieur. Il n'existe que deux bases solides pour les trônes, la justice au dedans, la force au dehors. Quand le glaive se met à la place du sceptre, la crainte remplace l'affection; les caprices du pouvoir arbitraire succèdent aux lois ; la féconde liberté ne porte plus de fruits ; le commerce languit ; les arts s'exilent; l'agriculture même est anéantie ; l'autorité devient la proie du guerrier le plus audacieux. Ce ne sont plus de lentes conspirations qui menacent à longs intervalles la puissance; ce sont des séditions soudaines qui la renversent; et, ainsi que la Grèce et l'empire romain, les gouvernements qui ne se reposent que sur le fragile et dangereux appui de l'épée, retombent inévitablement de la civilisation dans la barbarie.

Mais je perds mes paroles; je lis ton courroux dans tes yeux; ton intérêt t'aveugle. Apprends que c'est la tête qui doit gouverner, tandis que le bras n'est fait que pour agir. Soldats, vous êtes les bras de la puissance; cessez d'avoir le fol orgueil de vous mettre à la place de sa tête, dont les organes sont le prince, les législateurs et les magistrats. Ne songez à combattre que quand on vous l'ordonne, et ne portez pas vos présomptueux regards sur les travaux de ceux qui s'occupent péniblement à démêler les nœuds compliqués de la pohlique.

5Sî2 LES LUNETTES.

LE SULTAN

Pitoyable raisonnement ! Ces misérables nœuds dans lesquels vous espérez nous enlacer et enchaîner notre gloire, furent présentés autrefois, dit-on, au grand Alexandre, et voici comme il les rompit. {Il veut tirer son sabre et ses lunettes tûinbent.) A quel transport extravagant j'allais céder ! Visir, lu as raison : la plupart de nos guerriers dédaignent tout ce qui n'est pas force et gloire; le pouvoir absolu leur plaît, parce qu'il a besoin de leur appui. Nourrissons avec soin leur zèle, mais en le contenant ; leur passion est utile quand elle est dirigée. Protégeons surtout avec soin les lois contre la force ; c'est une arme qui blesse trop souvent celui qui s'appuie sur elle sans prudence.

Mais voici les lunettes les plus bizarres du monde ;je n'en vis jamais de semblables; leur forme est étrange : leur verre à facettes doit présenter les objets sous mille formes ridicules. A quel nez sont-elles destinées?

LE VISIR

Seigneur, elles sont cependant d'un usage fort général, et particulièrement dans b^s cours, où vous savez binn qu'on est accoutumé à prendre toutes les formes qui peuvent plaire, à éviter toutes celles qui pourraient ennuyer et choquer. La raison et la vérité osent rarement s'y montrer; elles y porteraient un certain air chagrin qu'on trouverait insociable. Chacun, pour réussir, doit se montrer content de lui et des autres: or, vous comprenez qu'une grande erreur ou un excessif amour-propre qui approche de la folie, peuvent seuls nous rendre complètement contents de nous-mêmes.

LE SULTAN

Je comprends ; ainsi je ne m'attends pas à voir aucun sage porter de telles lunettes.

LE VISIR

Ne jurons de rien. Souvenons-nous que, des sept sages

LES LUNETTES. OOO

de la Grèce, cinq furent proclamés par la raison, et deux par cabales; c'étaient les princes Cléobule et Périandre.

LE SULTAN

Visir, l'épigramme est hardie; mais essayons cette folle lunette : à qui appartient-elle ?

LE yisiR.

A Zéangir.

LE SULTAN

A Zéangir, ce courtisan écervelé qui passe pour fou parmi les plus fous de ma cour! En vérité, tu me fais perdre mon temps, tandis que, pour bien l'employer, je ferais mieux de chasser de mon palais Zéangir et ses pareils. N'importe, voyons quelles extravagances il- va débiter. [Il met les lunettes.)

LE VISIR

Eh bien, Zéangir, n'es-tu pas honteux, avec ton nom et ton rang, de jouer le rôle dont tu te charges dans le monde, de scandaliser tous les honnêtes gens par tes fohes?

LE SULTAN

Le nom de fou ne m'effraie nullement, visir; au contraire il me rassure, car il me permet souvent un langage que tu n'aurais pas le courage de tenir. Rappelle-toi ce que disait en Europe un vieux et respectable panégyriste de la folie : « Dans les anciennes monarchies, on ne permettait jamais qu'aux fous des rois de dire des vérités. Si un homme prend un mulet pour un cheval, une citrouille pour une femme, on le dit fou; et, s'il prend la flatterie pour la vérité, le faux éclat pour le vrai bonheur, un courtisan pour un ami solide, une Inideron galante pour une Pénélo[je, croyez qu'on ne l'eniermera pas; il faudrait pour cela des petites maisons grandes comme des villes. »

LE VISITx.

J'en conviens; mais, de ton coté, avoue qu'une folie n'ex-

cuse pas l'autre, et que jamais il ne pourra sortir des tiennes ni une sage leçon, ni un résultat utile.

LE SULTAN

Pourquoi non ? Les Romains ont dû leur gloire à la folle fable d'une tète de cheval trouvée au Capitole; leur législation , au conte d'Égérie et de Numa ; leur retour à la raison, à l'apologue des membres et de l'estomac. Les Spartiates, sourds aux raisons de Lycurgue, lui crevèrent un œil pour le payer de ses sages maximes, et n'adoptèrent son système d'éducation qu'après avoir ri du conte qu'il leur fit sur deux chiens de chasse.

Ah! croyez-moi, le plus sage des dieux était Momus, qui se moquait d'eux tous; et, par là, il présentait certainement de meilleures leçons aux hommes, que Jupiter en quittant la foudre pour courir les grisettes, que Cérès en donnant sa fille au diable, que Mars en espadonnanl contre tout venant, qu'Hercule en amusant le ciel par ses tours de force, comme Mercure par ses honorables missions et par ses escamotages.

( Le sultan, riant et étant ses lunettes. )

J'ai ri, me voilà désarmé. Au lieu de bannir Zéangir et ses semblables, j'écouterai avec indulcfcnce leurs folies, et je chercherai, comme dans les fables, s'il n'y a pas au bout quelques petites moralités.

( Essayant successi cernent beaucoup d'autres lunettes. )

Comme l'amour-propre est fier! comme la flatterie est complaisante ! comme la paresse est douce et oublieuse ! comme la volupté est fleurie et parfumée! comme l'ivresse ensevelit la douleur dans le sommeil ! Ah ! visir, reprenez vite ces lunettes; elles me rendraient aussi par trop indulgent, et je finirais peut-être par trouver, comme ces insensés, que la sagesse gâte la vie en ne s'alimentant que de privations, tandis que la folie ne se nourrit que de plaisirs. Pardonnons pour-

LES LUNETTES, OOD

tant à ceux qui s'égarent en cherchant à se distraire des malheurs de la vie. « S'il n'y avait pas tant de peines dans l'existence, comme le dit certain sage français, la raison et la mémoire seraient des dons divins. Mais nos jours sont remplis de tant d'erreurs et de chagrins, que l'oubli ou l'illusion doivent être regardés souvent comme des présents célestes. »

Ah ! ah ! quel contraste ! tu me présentes maintenant une lunette bien sombre'et bien enfumée ; c'est sans doute celle de quelque oiseau de nuit.

LE VISIR

Doucement; parlons-en avec plus de respect, et pour cause : c'est la lunette dont se servent notre mufti, et un grand nombre de vénérables imans.

LE SULTAN

Je vais l'essayer, quoiqu'elle me semble plus propre à empêcher de voir qu'à éclaircir les objets. ( Un moment de silence. )

LE VISIR

Lumière de l'Orient! quel est le nuage qui trouble l'auguste sérénité de vos traits? vous semblez mécontent et prêt à nous annoncer quelque ordre sinistre du prophète.

LE SULTAN

Eh! n"ai-je pas un juste. sujet d'être irrité, quand je vois les poisons de l'Europe et les contagions philosophiques se répandre parmi nous? Vainement le prophète nous avait garantis d'une ivresse physique, en nous défendant l'usage pernicieux du vin : nous tombons dans une ivresse morale cent fois plus dangereuse, celle de l'orgueil, qui, par de frivoles jouissances de vanité, nous prive des voluptés éternelles qui nous sont promises par le prophète. L'homme, né pour obéir, veut examiner ; il ose raisonner et penser, au lieu d'ignorer et de se soumettre. Les travaux d'une science mondaine ébranlent les racines de la foL Nous cesserons bientôt d'être les

356 LES Ll>ET E .

seuls interprètes de la sagesse. On nous apporte de l'Occident les doctrines les plus pernicieuses, la tolérance, l'égalité devant la loi, la liberté civile et politique, enfin une fatale invention , œuvre des mauvais génies : c'est une méthode d'enseignement mutuel qui , plus funeste que le canon, va renverser tout l'édifice religieux et social.

LE VISIR

Gomment pouvez -vous concevoir de pareilles craintes? Je le comprendrais si vous prêchiez l'erreur et non la vérité ; si vous défendiez plutôt vos intérêts privés que la morale publique; et si, combattant pour votre propre cause, et non pour celle de la divinité, vous ne nous aviez débité, au lieu d'oracles, que des fables grossières , incapables de soutenir l'éclat du jour et de la lumière de la raison. Cette raison est un flambeau donné à l'homme par le ciel pour l'éclairer dans sa marche, pour le diriger dans ses travaux , pour le conduire à la perfection ; pourquoi donc voulez-vous l'éteindre? Oubliezvous que les envoyés du Très-Haut sont des anges de lumière et non des anges de ténèbres? On ne recherche Tombre que lorsqu'on a de fortes raisons pour craindre la clarté. Quel mal peut donc, selon vous, résulter d'un système d'enseignement mutuel, qui doit exciter une noble émulation dans lajeunesse, et lui fiiire apprendre rapidement tout ce qui lui est nécessaire pour développer ses facultés , pour connaître ses devoirs et exercer d'utiles talents?

LE SULTAN

Quel bouleversement dans les esprits et dans les âmes ! Ah! visir, malgré votre barbe grise, vous êtes atteint par la corruption du siècle ! Et ne sentez-vous pas que, si les hommes s'éclairent et raisonnent, tout sera perdu? Ne voyez-vous pas dès lors notre domination ébranlée, lasourcedencs richesses taiie, les piéjugés détruits, la licence invoquant les lois contre l'autorité? Il n'existera plus d'autre inégalité que celle des fortunes, d'autre prééminence que celle des vertus et des ta-

lents. Pour arriver aux emplois , les titres de nos pères ne nous serviront plus, si nous ne les appuyons d'un mérite personnel. L'inflexible loi soumetra tous les rangs à son rigoureux niveau. Le mot d'ordre lui-même, notre bouclier sacré , cessera de rappeler d'antiques distinctions, d'illustres supériorités sociales. On ne s'en servira que pour exprimer les idées triviales et monotones de tranquillité publique, d'économie, de morale universelle, de tolérance, et de juste équilibre des pouvoirs. Enfin, ce sera une subversion totale ; et pour peu que ce chaos continue, Usera mille fois plus heureux d'être gouvernés que d'être gouvernants. Vous même, vi sir, vous cesserez d'exercer à votre gré l'autorité du prince; vous serez forcé de consulter l'opinion publique au lieu de votre propre volonté , et le sultan lui-même ne se verra plus entouré de courtisans zélés, mais de censeurs importuns.

LE VISIR

Respectable iman, ce que vous appelez malheur, pourrait fort bien être regardé comme le plus grand bonheur pour le peuple musulman et même pour son prince.

Nos premiers sultans, pleins du véritable esprit de l'Alcoran, et qui ont soumis les trois quarts du monde à la loi sainte, ne se distinguaient des autres fidèles que par leur modestie, leur justice et leur courage ; ils avaient, sur leur autorité légitime, des idées très-différentes de celles que vous voulez inspirer au vulgaire ; leur opinion sur ce point ressemblait fort à celle d'un célèbre iman chrétien, nommé Bossuet : « Qui ne sait, dit-il, qu'un roi légitime doit régner par l'inclination? Elle assujettit bien autrement le cœur que la crainte et même que l'espérance : la crainte servile donne un tyran à notre àme ; l'espérance mercenaire lui donne un maître ; tandis que la soumission, qui nait du devoir et de l'inclination, donne à notre cœur un roi légitime. »

Si les hommes, comme vous le craignez, sont désormais soumis par atlection, gouvernes par les lois, éclairés par la

raison, le trône n'en sera que plus affermi; la cour seule sera changée. «Et qu'est-ce que la vie de la cour? disait encore le même iman chrétien : faire céder toutes ses passions au désir d'avancer sa fortune; dissimuler tout ce qui déplaît, et souffrir tout ce qui offense de la part de celui que nous flattons pour lui plaire; étudier sans cesse la volonté d'autrui, et renoncer pour cela, s'il est nécessaire, à nos plus chères pensées : qui ne sait pas cela, ne sait pas la cour. » Voilà ce que disait un grand docteur, un illustre moraliste; et c'est ce langage que devraient tenir les ministres de la religion à tous les grands, à tous les princes.

LE SULTAN

Allah m'en préserve! c'est une doctrine maudite, contre laquelle tous les hommes bien pensants doivent réunir leurs efforts, pour l'arrêter dans ses progrès.

LE VISIR

Et quand bien môme votre projet serait aussi raisonnable qu'il me semble injuste, comment vous y prendrez-vous pour l'exécuter? La pensée échappe à la compression; je ne connais point de cimeterre qui puisse trancher des idées, ni de canons qui puissent renverser des opinions.

LE SULTAN

Il faut bien se servir des armes du démon contre luimôme. Opposons donc la ruse à l'audace, et des voiles utiles à des clartés trop dangereuses.

Il m'est venu une idée que je crois excellente et que je vais proposer au divan : on nous mine par des écoles d'enseignement mutuel pour étendre une orgueilleuse science; créons, de notre côté, des écoles où l'on s'enseignera mutuellement toutes les douceurs et tous le^ avantages d'une sainte et paisible ignorance. Le penchant le plus commun chez tous les hommes, la paresse, nous prêtera son secours, et doit nous faire espérer un plein succès. Dans ces écoles, on apprendra

LES LUNETTES. 3o9

combien il est utile à chacun de ne connaître que ses devoirs, et d'ignorer ses droits ; combien il est doux de suivre sans effort la routine de nos pères, de ne faire aujourd'hui que ce qu'on a fait la veille, et de se laisser tranquillement conduire au bonheur, dans ce monde par les visirs, et dans l'autre par les imans.

LE VISIR

Ainsi, vous voulez qu'on s'apprenne mutuellement à n'être que des machines dociles et des instruments serviles? Mais avec quelle confiance, dans des jours de périls et de détresse, vous reposerez-vous sur de tels appuis, qui n'auront ni affection pour vous, ni dévouement pour la patrie, ni fermeté contre l'ennemi? L'habitude de ne connaître d'autre droit que la force, rend le peuple inconstant et lâche. Au milieu de vos nouvelles écoles, ignorant ce qu'il doit suivre, ce qu'il doit éviter, n'apprendra- 1- il pas à sacrifier trop souvent le ciel à la terre, la religion à l'ambition, la piété à la cupidité, et à négliger le malheur pour encenser la fortune?

LE SULTAN, irrité.

Ah! si vous n'étiez pas visfr, comme je punirais votre imprudente audace ! Mais vous êtes trompé par mes ennemis : je ne suis ni un méchant, ni un courtisan ; je ne cherche la fortune que pour secourir la pauvreté ; je ne fréquente la cour que pour l'éclairer ; je ne me montre rigoureux que pour défendre l'autel et le trône, et je ne prodigue mes louanges au prince que pour l'engager à les mériter. S'il m'écoute, sa justice va faire rentrer dans la poussière tout ce qui ne veut pas se soumettre aveuglément à cette maxime fondamentale, «qu'il ne faut partout qu'une loi, qu'un maître et qu'une foi. » (7/ ôte les lunettes.)

Ce maudit verre devient si noir et si rouge que je n'y vois plus rien. (// lit et dit ensuite :)

Comme l'intérêt nous aveugle? toutes les extravagances

oGO LES LUNETTES.

que je viens de dire me rappellent ce passage d'un prédicateur chrétien, que j'ai lu autrefois : « Le courtisan, dévoré d'ambition, et qui tous les jours sacrifie à cette idole sa conscience et la probité, convient de la bassesse de celte passion dans ses semblables, en même temps qu'il la regarde comme une vertu , ou comme la grande science de la cour, pour luimême. Chacun s'envisage toujours par certains cotés favorables, qui l'empêchent de se reconnaître tel qu'il est. Nous avons beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt, on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance; on se dit tout bas à soi-même, je ne suis pas cet homme. »

L'iman Massillon avait raison; cependant, sur certains points, mon mufti n'a pas tant de torts. Il est certain que trop de bontés ressemble à la faiblesse; qu'il faut que l'autorité se fasse craindre pour qu'elle soit respectée ; et que, si on laisse trop d'essor à la pensée, un champ trop libre à l'opinion

LE VISIR

Doucement, seigneur; vous reprenez, sans y songer, vos propres lunettes, et ce ne sont point celles-ci que j'ai l'audacieuse intention de vous présenter.

LE SULTAN

Fort bien, je vous entends, malicieux visir. Vous ordonnerez de ma part à tous les imans de ne s'occuper que de morale, de religion, de ne prêcher que la paix, que la tolérance, et de ne jamais se mêler de politique.

Quelles sont ces autres lunettes si petites et si diversement colorées ?

LE VISIR

Ce sont celles des femmes de votre harem.

LE SULTAN

Il serait assez ridicule que je m'en servisse même pour un moment.

LE VISIR

Vous ne seriez pourtant pas le premier prince qui ait vu tous les objets, même les plus graves, à travers de semblables lorgnettes.

LE SULTAN. // les approche de ses yeux.

Ah! que de jalousies! que de vanités! que de querelles! que d'inconstance ! que de flatteries ! que de vengeances ! que de méchancetés ! Essayons cette lunette rouillée ; elle appartient sans doute à une femme âgée : peut-être me présenteral-elle les objets plus gravement que les autres.

LE VISIR

Zoraïme , tu parais bien irritée. Quel est le sujet qui excite ta colère?

LE SULTAN

Votre injustice et votre ingratitude. Je viens d'entendre un vieux moraliste, bouffi d'orgueil, qui déclame avec violence contre tous les défauts prétendus de notre sexe, parce que, jeune, il était trop sot pour en être bien traité, et que, vieux, il n'est plus sensible à ses charmes. Vous oubliez trop souvent que les femmes protègent votre berceau, soignent votre enflmcc, embellissent votre jeunesse, font le bonheur de votre maturité, et sont les dernières consolations de votre vieillesse. Elles se voient condamnées par vous à pratiquer sans cesse des vertus, dont vous ne connaissez que le nom, et à remplir une foule de devoirs, auxquels il vous serait impossible de vous soumettre.

Nous avons des défauts, mais nous vous les devons tous, c'est pour vous plaire que nous paraissons vaines el coquettes; c'est votre inconstance qui nous rend jalouses ; ce sont les chagrins que vous nous causez, qui excitent nos querelles, qui nous portent à la vengeance ; enfin c'est pour éviter d'être esclaves et victimes de nos tyrans, que nous cherchons à les

562 LES LLNETTtS.

dominer : en un mot, nos vertus nous appartiennent, et nos vices viennent de vous.

LE VISIR

Comment je m'attendais à des folies, ei voilà de la sagesse.

LE SLLTAX, ôlaul Ics lunettes.

Ma foi, visir, lii vieille a raison ; je voulais sévèrement réformer les mœurs des femmes, mais je vois bien que c'est par les noires que la réforme doit commencer.

A (iuoi servent ces immenses lunelles qu'à peine je puis tenir dans mes mains?

LE VISlR.

Ce sont elles à travers lesquelles l'orgueil de chaque peuple s'examine et se juge lui-même. Chacun, n'envisageant que son beau coté, croit ainsi l'emporter sur tous les autres.

LE SULTAN

Voyons. En elTet, l'Espagnol croit qu'il excelle par son héroïque fierté; le Romain par la grandeur de ses souvenirs; l'Italien, par son goût pour les arts; le Russe, par son intrépidité; le Chinois, par sa constance dans sus coutumes et dans ses lois; le Turc, par sa bonne fui et par la purelé de son culte; l'AUumand, par sa bonté; l'Anglais, par sa raison ; le Français, par son esprit.

LE VISIR

Et ne voyez-vous pas aussi cette autre lunette? C'est , celle d'une espèce de peuple disséminé partout et partout le même : c'est le peuple des courtisans.

LE SULTAN

Ah ! je les connais trop bien pour être tenlé de les essayer ; elles sont d'ailleurs trop remplies de taches; l'éguïsmc seul peut s'en servir sans dégoût.

Mais ces dernières lunelles, pourquoi les mettez-vous à pan?

LE YISIR.

Pour de très-bonnes raisons. Votre hautesse a besoin de repos, et l'examen de celles-ci pourrait fort bien l'agiter et la priver pour quelque temps du sommeil : ce sont deux lunettes qui servent à deux esprits de partis très-opposés ; l'un ne voit les objets que sous le rapport de l'intérêt général, l'autre sous celui de l'intérêt privé, et...

LE SULTAN

Il suffît. Ceci demande une plus froide méditation. D'ailleurs, ma résolution est prise à cet égard, et ma justice saura briser toutes lunettes d'esprit de parti ; elles doivent disparaître devant celle de l'intérêt national, la seule dont un bon prince veuille se servir.

« Telle fut, reprit alors le ministre européen qui venait d'achever son conte, telle fut la conversation du sultan et du visir.

— Mon cher comte, je vous remercie, répondit le prince ; vos lunettes m'éclairent, elles me rendront plus indulgent. Je vois que les hommes sont plus trompés que méchants. Chacun considère les objets suivant la position où il est placé. Il vaut mieux les éclairer que les comprimer, et je veux les amener doucement à concilier leurs différents intérêts pour les faire concourir tous au bien général. Les goûts, les penchants, les passions seront éternellement variés. Ce sont les vents qui agitent l'océan de la vie humaine ; ils favorisent la navigation d'un pilote habile, et jettent sur les écueils celui qui ne connaît point l'art de s'en servir.

« Votre apologue me rappelle ces vers d'un ancien poêle romain \ traduits par un sage moderne-.

Chacun a ses plaisirs : ménagez ceux des autres, Et ne les forcez point de s'asservir aux vôtres.

' Ilorai-e.

» Daru.

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