NÉE EN
Le sort, jqui, pendant quelques années, combla de ses faveurs cette reine célèbre, ne la laissa jouir que peu d'instants d'un bonheur illusoire, d'une gloire fugitive, et se plut ensuite à épuiser sur elle toutes ses rigueurs.
Jamais une femme, jamais une reine ne reçut de la nature et de la fortune des présents plus brillants et plus dangereux. A peine sortie d'un berceau enveloppé de pourpre et entouré de fleurs, elle se vit portée sur deux trônes : l'un disparut aussi rapidement que la vapeur d'un songe; l'autre, placé sur des écueils, au milieu des tempêtes, ne fut pour pMc qu'un siège sanglant, d'où elle fut bientùt précipitée dans une prison qui la l'enlerma vingt ans; et d'où elle ne sortit que pour monter sur l'échataud.
Couronnée dès son enfance, enivrée d'hommages dans ses premières années, entraînée dans sa jeunesse par de funestes passions, victime en sa maturité de la jalousie d'une rivale et des discordes politiques et religieuses, la France fut le théâtre des courts instants de son bonheur, l'Ecosse celui de ses faiblesses et de ses erreurs, l'Angleterre celui de ses malheurs, de son courage, de sa mort et de sa gloire.
Aimé(^ avec passion, haïe avec fureur, la postérité hésite encore sur le jugement qu'elle doit porter dans la cause de cetfe
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reine inforlunf'e. Les plus graves, Its plus fortes présomptions s'élèvent contre sa mémoire; la couronne nuptiale ensanglantée ternit l'éclat de sa couronne royale. Si la fortune l'eût favorisée, aucune voix peut-être n'oserait aujourd'hui la justifier de ses erreurs; triomphante, elle aurait été jugée criminelle : mais les larmes que fait répandre le nom de Marie Stuart troublent, pour ainsi dire, la vue de la justice. Condamnée par une rivale qui n'avait pas le droit de la juger, victime de la haine et de la jalousie, martyre de sa foi, héroïque dans sa mort, elle inspire une pitié mêlée d'admiration ; l'injustice du juge fait oublier les torts de l'accusée ; on prend, pour ainsi dire malgré soi-même, le parti de l'opprimée coupable contre l'oppresseur tyrannique ; le courage et le malheur se revêtent à nos yeux des couleurs de l'innocence; et, ti'emblant de répéter un arrêt féroce, nous sommes trop émus pour être sévères et trop attendris pour condammer.
Brantôme, ainsi que la plupart des auteurs français et des catholiques anglais, parlent de Marie plus en chevaliers qu'en historiens, en enthousiastes qu'en juges. Buchanan, fougueux réformateur, comblé de bienfaits par la reine d'Ecosse, sacrifiant la reconnaissance au fanatisme, ne porte sur la vie de Marie Stuart que le flambeau d'une haine religieuse : le fameux Knox, le Démosthène des réformés écossais, également entraîné par sa passion, poursuit sa reine malheureuse avec l'acharnement d'un ennemi furieux; la grtàce enchanteresse d'une femme douce et faible ne lui parait qu'une forme trompeuse prise par le démon pour pervertir l'Ecosse; et, comme elle est catholique, tout en elle lui semble piège, artifice et crime.
DeThou la juge en magistrat vertueux, mais sévère et inflexible. Robertson seul cherche impartialement la vérité dans les faits, les motifs dans les passions, les excuses dans le siècle.
C'est ce siècle surtout qu'il faut observer et connaître pour parler avec équité d'une reine qui en fut tour à tour l'ornement, la honte et la victime.
L'Europe tentait au seizième siècle un premier et grand effort pour secouer ses antiques chaînes, pour sorlir des ténèbres, et pour faire quelques pas vers les lumières de la civilisation. La destruction du système féodal s'avançait; l'affranchissement des peuples commençait; l'établissement des armées permanentes accroissait la puissance des rois; la renaissance des lettres menaçait la vieillesse de la superstition; les rapports et les liens de la politique européenne s'étendaient, et tout ce qu'on attaquait avec ardeur était défendu avec passion.
Cette grande révolution s'opérait par des hommes encore semi-barbares : ce n'était point la science et la vérité aux prises avec l'ignorance et les préjugés, c'était l'enthousiasme combattant le fanatisme, et des erreurs nouvelles attaquant des erreurs anciennes; ce siècle enfin offrait un mélange bizarre d'ambition, de mollesse, de luxe, de chevaleiie, de dévotion, de pédanterie, d'austérité, de débauche, de perfuiie et de cruauté. L'esprit de secte et de parti divisait tous les esprits, enflammait toutes les passions, et servait de voile et d'excuse à tous les crimes.
Ce fut dans ces temps de discorde et d'orages que Marie Stuart reçut le jour. L'Europe, embrasée par les longues querelles de Charles-Quint et de François 1, vit alors l'Angleterre rompre ouvertement avec Rome; Henri VllI, tyran cruel, politique sombre, ne brisa point le joug de l'Église pour affranchir son peuple, mais pour sortir des liens qui gênaient ses inconstantes et sanguinaires amours.
Son exemple donna l'essor aux esprits ardents et mélancoliques qui voulaient, dans la Grande-Bretagne, réformer le culte catholique. Le luxe, la mollesse, l'ambition et la dépravation de la cour romaine et de la plus grande partie du clergé catholique à cette époque, donnaient pour partisans, aux réformateurs, tous les hommes ardents et austères; ils ne se bornèrent pas à s'armer contre les abus, ils attaquèrent les dogmes; et, prétendant ramener l'église à la simplicité des
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premiers siècles, ils s'allachèrent surtout à détruire la hiérarchie ecclésiastique.
Ce fut principalement en Ecosse que l'orage éclata avec le plus de violence. Celte contrée avait conservé, plus longtemps que toute autre, les mœurs sauvages, l'esprit belliqueux, l'indépendante fierté des tribus germaines, celtiques et bretonnes. Les chefs guerriers de ces tribus, qui portaient le nom de clans, plaçaient les rois d'Ecosse sur un trône sans pouvoir et entouré d'écueils. La guerre civile, le pillage, le brigandage, formaient Tétat constant du pays : le glaive tenait lieu de sceptre, la force de justice, les mœurs de lois: et le prince ne jouissait de quelque puissance que lorsque, dans la division des partis, il se trouvait soutenu par le plus nombreux, et favorisé par la victoire.
A la faveur de ces troubles continuels, les archevêques, les évèques et les abbés, protégés par l'antique croyance, avaient acquis des domaines étendus , d'immenses richesses et une autorité aussi redoutable aux grands qu'à la cour. Les apôtres de la réforme excitèrent facilement la jalousie des nobles, la cupidité des soldats et l'indignation des peuples, en peignant, sous les plus vives couleurs, le contraste scandaleux de l'opulence du clergé avec la pauvreté évangélique.
D'un autre côté, les chefs de l'Église, en possession de l'autorité, appuyés par leurs nombreuses familles, forts parleurs richesses, défendus par tous ceux qui tenaient au culte de leurs pères, opposaient une vive résistance aux innovateurs. Au lieu de s'interposer entre ces partis, Henri YIIÏ conçut le projet et entrevit l'espoir de profiter de leurs querelles pour réunir l'Ecosse à son sceptre ; et, dans cette vue, sa politique attisa le feu de ces discordes religieuses.
Telle était la situation des affaires et des esprits, lorsque Jacques V, roi d'Ecosse, mourut peu de jours après la naissance de sa fille Marie SUiait. Cet enfant, destiné à tant d'éclat, de célébrité et d'infortunes, avait pour mère la reine Marie, de l'illustre et lalale maison des Guises. La fureur des
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partis, l'espiit de controverse, rindépcndance dos nobles, l'orgueil inflexible des prêtres, la passion sans frein des rétbrmatenrs et la guerre déclarée par l'Angleterre, formaient de tous côtés d'effrayants orages qui entouraient le tombeau de Jacques et le berceau de Marie ; aussi, peu de moments avant d'expirer, le roi prédit les malheurs qui devaient tomber sur la tôle de sa fille.
Le cardinal Beaton, premier ministre, excitait trop l'aversion des réformés par sa haine contre eux, pour être élevé sans obstacle à la régence; elle fut donnée par la noblesse à Jacques Hamilton, comte d'Aran, proche parent de la jeune reine. S'il n'eût fallu pour un tel poste que de la douceur et de la probité, Hamilton en était digne ; mais son esprit manquait de décision, et son caractère de fermeté, qualités sans lesquelles on ne peut gouverner les hommes.
Le danger public s'accroissait chaque jour ; l'armée anglaise défit dans une bataille les troupes d'Ecosse. Un grand nombre de nobles tomba dans les fers, et le régent fut réduit à demander la paix. Henri VHI voulait faire épouser la jeune reine Marie à son fils Edouard : ce lien aurait pu prévenir de longs malheurs; mais cette négociation, qu'un peu de sagesse eût fait réussir, échoua parce qu'elle fut conduite avec orgueil. Le roi d'Angleterre irrila l'Ecosse en voulant lui dicter des lois : il exigeait qu'on remit sur-le-champ la jeune reine entre ses mains. Le parlement écossais refusa d'y consentir avant qu'elle eût atteint l'tàge de dix ans. Le cardinal Beaton profila de ces diflicultés pour s'opposer à tout traité avec un prince hérétique et excommunié. Soutenu à la fois par le zèle des catholiques et par la passion des Écossais pour l'indépendance, il se réunit aux Argyle, aux Huntly, aux Boihwell, et souleva toute l'Ecosse contre les prétentions du roi d'Angleterre.
L'union de la nation l'aurait rendue invincible; mais cette union dura peu, et le retour d'un ennemi du régent, de Mathieu Stuart, comte de Lenox, qui arrivait de France, ralluma bientôt le feu de la discorde. L'inconséquence et la faiblesse du
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régent devinrent la cause de sa perte et do celle de son pays. En dépit de l'opposition du cardinal, il venait de conclure un traité avec Henri YIII. Dix jours après, changeant brusquement d'opinion et de parli, il rompt avec l'Angleterre, sort d'Edimbourg, se rapproche du cardinal qu'il avait déclaré ennemi de la patrie, et proclame hautement une nouvelle alliance qu'il vient de former avec le roi de France.
Cette révolution soudaine anéantit l'espérance du roi d'Angleterre, qui venait de promettre Elisabeth sa fille au fils d'Hamilton. Les réformateurs trahis s'arment contre le régent; celui-ci abjure leur culte, revient à la foi catholique, et par cette lâcheté se jette dans la dépendance du cardinal, qui s'empare, sous son nom, du souverain pouvoir.
La guerre civile éclata; Lenox, à la tête des réformés, et appuyé par le parti anglais, attaque l'armée royale qui soutenait la cause de la France et du pape. Le régent et le cardinal sont vaincus et pris, mais Lenox vainqueur ne sait pas profiter de sa victoire : ses troupes se dispersent ; leurs débris sont taillés en pièces; une armée anglaise, qui devait réparer sa perte, pénètre jusqu'à Edimbourg, et se relire ensuite chargée d'un immense butin. Tel fut le résultat de cette guerre entreprise avec fureur, commencée avec succès et terminée sans fruit, parce qu'elle était conduite sans ordre et sans plan.
Lenox, abandonné, chercha un asile en Angleterre ; il y épousa Marguerite Douglas. Leur fils, lord Darnley, devint, dans la suite, roi d'Ecosse, pour son malheur et pour celui de Marie ; elle lui offrit le sceptre , et fut accusée ensuite de lui avoir donné la mort.
Les haines religieuses et civiles avaient trop d'aliment pour pouvoir s'éteindre: la guerre continua plusieurs années; la mort d'Henri YH! ne l'interrompit point. Edouard VI soutint les réformés par ses armes; François I et Henri H envoyèrent des secours aux catholiques d'Ecosse. La bataille sanglante de Pinkey, qui coula dix mille hommes aux Écossais, fortifia
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leur haine contre l'Anglelerre cl leur amitié passagère pour la France.
La reine douairière, Marie de Guise, profitant de ces dispositions, acquit sur les affaires une grande inlluence, et conclut le mariage de la jeune reine sa fille avec le dauphin François, fils aîné d'Henri II. Le parlement d'Ecosse ratifia celle union. Six mille Français, descendus en Ecosse, reprirent sur les Anglais plusieui'S forîs ; le régent, toujours faible dans sa politique, accepta une pension de la France et le titre de duc de Chcàtclleraut. Ce traité, ouvrage d'une faction, et plus contraire qu'utile à riiidépendance écossaise, fut la cause principale de toutes les calamités qui tombèrent sur le trône et le peuple d'Ecosse.
La jeune Marie Sluart, âgée de six ans, sortit alors de sa patrie, et fut transportée dans cette France qui conquit son amour, orna son esprit, développa ses grâces et prépara ses malheurs.
La cour d'Angleterre, trompée dans ses projets, posa les armes et renonça à la couronne d'Ecosse. Il était facile de prévoir que la paix serait [ihis utile aux Anglais que la guerre ; elle devait laisser un libre cours à la haine natiu'elle que produii"ait l'incompatibilité delà fierté écossaise avec la présomption française.
Cette antipathie ne tarda pas à éclater : elle s'annonça par des rixes sanglantes entre des soldats français et des bourgeois d'Edimbourg. Le plus fougueux des apôtres de la réforme , Knox, enflammait la haine du clergé catholique et l'enthousiasme des prolestants par ses violentes prédications contre la discipline et la doctrine romaines. Le faible Hamilton, incapable de résister à tant d'orages, se démit de la régence, et la reine Marie de Guise s'en em}>ara.
Les premiers actes de la régente annoncèrent une sage politique, une tolérance habile ; elle protégea les réformés et contint les catholiques. La cour de Londres devenait alors le théâtre d'un changement soudain et total dans l'esprit du
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gouvernement. Edouard, roi d'Angleterre, venait de mourir : sa eœar Marie, montant au tiône, épousa Philippe II, roi d'Espagne ; et, non contente de se déclarer hautement prolectrice de la foi catholique, elle employa, pour contraindre ses sujets à s'y soumettre, l'autorité, la violence, les chaînes et les supplices ; au nom d'un Dieu de paix et d'amour, sa haine se livra aux plus affreux excès, et le sang des réformés inonda la croix.
Un grand nombre de protestants persécutés se réfugia en Ecosse; le spectacle de leurs misères y accrut Tanimosilé du peuple, que la conduite du clergé catholique élaitipeu propre à calmer. Le clergé féodal, ignorant, superstitieux, affermant à bas prix ses vastes domaines aux puînés des nobles familles, disposait à son gré des élections au parlement, usurpait l'autorité des tribunaux civils pour en revêtir les tribunaux ecclésiastiques, s'emparait sans pudeur des successions privées, et, pour se dédommager des privations que lui imposait le célibat, remplaçait, parles désordres les plus scandaleux, les liens légitimes qui lui étaient interdits. Il bravait enfin tellement les mœurs, les lois et l'opinion, qu'on vit, à cette époque, le cardinal Beaton célébrer publiquement le mariage de sa fille naturelle avec un seigneur écossais.
Les réformateurs, sous des formes austères, ennemis du luxe et des vices, ne montraient pas de leur côté un cœur plus évangélique, et leur ardente charité ne se manifestait qu'à la lueur des torches qui incendiaient les palais, les châteaux, les abbayes, et à l'éclat des glaives qui égorgeaient les prêtres et leurs défenseurs.
Ce fut-sous ces tristes auspices qu'en 1S57 le dauphin de France et Marie Stuart solcnnisèrent leur union. Huit membres du parlement d'Ecosse furent présents à cette cérémonie; ils y avaient été envoyés pour faire insérer dans l'acte du mariage un article qui garantissait l'indépendance de leur patrie et les droits de la maison d'IIamillon à la succession au trône. Cet article fut signé ; mais par une politique digne de ce
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îemps, la cour de France, trompant l'innocence d'un enfant couronne, fit protester on secret la jeune reine contre l'engagement qu'elle venait de prendre avec son peuple au pied des autels. Comment les souverains peuvent-ils compter sur la fidélité de leurs sujets, quand ils leur donnent l'exemple de l'infraction des promesses et du mépris de la morale!
Au moment où Marie Stuart posait sur sa tète la couronne de France, le sceptre d'Angleterre, vacant par la mort d'une autre Marie, passait dans les mains de sa sœur Elisabeth, dont la jalousie et la puissance devaient un jour être si funestes à la reine de France et d'Ecosse.
L'avènement d'Elisabeth au trône changea le sort des catholiques, fit cesser les persécutions qu'ils exerçaient, et assura le ti-jomphe des réfoi'més. Le parlement, toujours servile pour la cour, poursuivit les papistes pour se conformer aux ordres de la nouvelle reine, comme il les avait soutenus pour plaire à Marie, et de même qu'il les avait précédemment encore opprimés pour obéir à Henri YIIL
En Ecosse, les discordes rehgieuses s'aigrissaient de plus en plus. L'archevêque de Saint-André ayant fait condamner au feu un vieux prêtre soupçonnné d'hérésie, la fureur des prolestants ne connut plus de bornes; la régente ne les défendait que faiblement, et ils réclamaient hautement, comme droit, une liberté qu'on ne voulait leur accorder que par tolérance.
L'ambition des Guises, qui ne voyaient alors entre leur famille et les trônes de France et de la Grande-Bretagne que peu d'obstacles, s'apprêtait audacieusement k les franchir, Aveuglé par leurs conseils, Ilonri II fil prendre au dauphin, son fils, le litre et les armes de roi d'Angleterre; c'était imprudemment avertir Elisabeth qu'elle devait se défendre et se venger.
Cette reine célèbre joignait aux faiblesses jalouses, naturelles à son sexe, le génie d'un grand homme : habile, prévoyante, ferme, artificieuse, implacable, elle conçut dès lors
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pour sa jeune rivale une haine qui no s'éteignit que dans le sang de sa victime; et, pendant vingt ans, la querelle de deux reines, la rivalité de deux femmes etl'animositéde deux cultes opposés, remplirent l'Ecosse et l'Angleterre de troubles, d'intrigues, de factions, de complots, et de tous les maux qu'enfante l'esprit de secte et de parti.
Les protestants des deux royaumes soutenaient la cause d'Elisabeth ; les catholiques embrassèrent avec ardeur celle de Marie. La régente, dominée par eux et gouvernée par les Guises ses frères, voulut extirper l'hérésie : le signal de la persécution fut celui de la guerre civile.
On somma les réformés do comparaître devant une cour de justice, convoquée à Stirling; mais le peuple en foule s'arm.a pour défendre la congrégation. La régente fit mai'cher contre les réformés des troupes françaises : au moment de livrer bataille, la peur, le plus funeste des conseillers, dicta à la cour une paix trompeuse ; elle accorda une amnistie et vio'a le traité dès qu'elle vit le péril éloigné. Cette mauvaise foi produisit son efTet ordinaire ; elle accrut la haine, le nombre et la force des ennemis du gouvernement; plusieurs nobles, le comte d'Argyle, le prieur de Saint-André lui-même, abandonnèrent la régente qui ne savait faire respecter ni sa foi dans la paix, ni ses armes dans la guerre.
Los catholiques firent alors un dogme politique do l'obéissance passive ; les réformateurs se rallièrent aux amis de la liberté. Le peuple, soulevé par ceux -ci, saccagea les monastères et démolit les églises: enfin, après plusieurs trêves et trois traités aussitôt enfreints que conclus, la régente accorda au peuple la pleine liberté de culte, bien décidée à retirer cette concession dès que les renforts que lui promettait la France seraient arrivés.
Henri H terminait alors sa vie, et laissait son trône à François II et à Marie Stuart. Les Guises régnèrent sous leurs noms, et l'accroissement de leur pouvoir releva en Ecosse l'espoir et le parti de la régente.
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Les troupes françaises, envoyées par eux dans ce pays, obtinrent quelques succès passagers, qui ne firent qu'augmenter le fanatisme des réformés et leur haine contre la France. Ils convoquèrent un parlement, et là ils posèrent une de ces questions délicates qui, dès qu'on y touche, ébranlent l'autorité des princes et le repos des'peuples ; c'était celle du degré d'obéissance qu'on doit au (jouvernement lorsqu'il esl injuste.
Les théologiens, c'est-à-dire les passions, furent consultés ; les avis furent individuels et motivés ; il en résulta la décision violente d'enlever la régence à la reine. Cet arrêt lui fui porté, elle n'y répondit que par les armes.
La guerre civile recommença avec .fureur : la discipline française l'emporta sur l'ardeur mal réglée des Écossais, et les troupes de la régente, après avoir défait les réformés, les poursuivirent jusqu'à Edimbourg.
Elisabeth, qui jusque-là les soutenait secrètement, crut alors devoir rassembler son conseil pour décider si elle pouvait, comme reine, prendre ouvertement le parti de la rébellion écossaise, ou si, par son inaction, elle assurerait le triomphe de sa rivale et celui d'une religion ennemie.
Dans de pareilles délibérations, on écoule plus l'intérêt personnel que l'intérêt général, et lesarguments de la jalousie que ceux de la justice. On décida donc qu'il était permis de se garantir des périls avenir, de se servir des moyens de l'ennemi pour lui nuire, et qu'on pouvait intervenir dans les affaires d'Ecosse, puisque la France s'y immisçait, et que les Guises faisaient prendre à Marie Stuart les armes d'Angleterre.
Ainsi l'Ecosse devint le liiéàtre delà guerre qui éclata entre les Français et les Anglais. Elisabeth conclut un traité avec les réformés; ils se virent bientôt soutenus par la flotte britannique et par un corps auxiliaire de six mille hommes. La reine régente mourut cette année 15G0. Naturellement douce et modérée, elle ne dut ses malheurs qu'à sa condescendance pour ses frères et à son dévouement pour la France ; le spectacle des malheurs publics ouvrit ses yeux mourants, et ses
dernières paroles furent des paroles de tolérance et de repentir.
Ses tristes accents retentirent en France, et ébranlèrent la fermeté des Guises. Menacés dans leur pays par la conspiration d'Amboise, attaqués en Ecosse par le génie d'Elisabeth, ils rappelèrent leurs troupes, et conseillèrent à François II et à Marie d'accorder aux Écossais la paix, la liberté de conscience et une entière amnistie.
Par ce traité, Marie reconnut les droits d'Elisabeth, et s'engagea à ne plus prendre le titre et les armes de reine d'Angleterre. Les Français et les Anglais évacuèrent l'Ecosse ; le parlement écossais, rassemblé, se montra persécuteur dès qu'il cessa d'être persécuté : approuvant la profession de foi des réformés, il proscrivit les rites du papisme, et en punit l'exercice par la confiscation, le bannissement et la mort.
La fortune, qui s'était toujours plu à combler Marie de ses faveurs et à l'environner, depuis son enfance, du plus brillant éclat, se tournant tout à coup contre elle, lui donna, par la mort de François II son époux, le signal des rigueurs dont elle se préparait à l'accabler désormais sans relâche.
Jusque-là cette jeune reine, chérie par son mari, adorée par les Français, respectée en Ecosse, soutenue par les Guises, n'avait vu ses beaux jours troublés par aucun nuage. Le sort l'avait destinée à régner sur deux peuples ; sa grâce et son esprit lui donnaient encore un empire plus doux sur les cœurs ; mais, déchue tout à coup du trône de France, abandonnée par cette foule de courtisans qui ne sont jamais fidèles qu'au pouvoir, exposée sans défense à la haine de Catherine de Médicis, sa belle-mère, qui avait été longtemps jalouse de son rang, de ses charmes et de son crédit, solitaire dans le pays où elle régnait la veille, et menacée par le ressentiment d'Elisabeth, elle vit disgracier les Guises qui fixisaient sa force; et, quand ses tristes regards se portaient sur l'Ecosse, elle y trouvait triomphant un culte ennemi du sien, et revêtu, sous le nom àe presbytérianisme, de ces formes républicaines que la religion prend partout où elle est combattue.
Ce fut alors que le parlement écossais sollicita vivement son retour dans sa patrie. Marie, assiégée de conseils difTérents, disposée par la nature à la tolérance, par le clergé à la rigueur, par son rang à la fierté, hésitait sur le parti qu'elle devait prendre. Les mœui's sauvages et turbulentes de l'Ecosse l'effrayaient; son affection pour la France la retenait: mais la haine de la reine mère termina son indécision, et, quittant avec désespoir le pays où elle vivait chérie, mais exilée, elle s'embarqua, en gémissant, pour se rapprocher d'un trOtnc dont l'éclat cachait à ses regards un précipice et un tombeau.
Catherine vit seule avec joie léloignemenl d'une femme dont la grâce et l'esprit lui avaient enlevé longtemps les hommages de la cour; mais toute la France attristée cioyait, i>ar le départ de Marie, perdre son plus bel ornement. Les expressions naïves d'un chevalier Je ce temps, de Brantôme, peuvent donner lidée de l'enlhousiasme inspiré par les charmes de celte reine.
« Ainsi, dil-il, que son belùgccruissoil, ainsi vil-un en elle sa belle beauté, ses grandes vertus croistre de telle sorte que, venant s^ur les quinze ans, sa beauté commença à paroislre comme la lumière en p)lein midi, et en effacer le soleil lorsqu'il luisait le ['lus fort, tant la beauté de son corps estoit belle ! et pour celle del'amc, elle estoit toute pareille. Estant à l'ùgede treize à quatorze ans, elle déclara devant le roy Henri, la royne et toute la cour, publiquement dans la salle du Louvre, une oraison en latin qu'e'le avait faicle, soutenant et défendant, contre rojiinion commune, qu'il estoit bienséant aux femmes desavoir les lettres et arls libéraux. Aussi la faisoil-il beau voir, parler, fiisi au plus grand ou au plus jielit ; elle se mesloit d'esire poêle, cl composoit i\cs vers dont j'en ai vu aucuns de beaux et très-bien faicls. Elle escrivoit fort bien en prose; et, quand elle devisoil, elle usoit de tiès-doux, mignard et fort agréable langage, et avec une bonne majeslé, meslée pourtant avec une fort difccièle et modeste privauté, et et surtout avec une fort belle grike : de nième que sa langue
naturelle qui de soy est fort rurale, barbare, mal sonnante, elle la parloit de si bonne grâce et la façonnoit de telle sorte, qu'elle la faisoit très-belle et agréable en elle, mais non en un autre. Je l'ai vue babillée à la barbaresque mode des sauvages de son pays : elle paroissoit, en un corps mortel et en habits grossiers, une vraie déesse. On disoit d'elle que le soleil de son Ecosse esioit fort dissemblable à elle ; car quelques jours de l'an il ne luit pas cinq heures en son pays, et elle luisoit toujours. Ah ! royaume d'Ecosse, je crois que maintenant vos jours sont encore plus couris et vos nuicls plus longues, puisque vous avez perdu cette princesse qui vous illuminoit. »
On a dit souvent que le sort aveugle les princes qu'il veut perdre : Marie, avant de quitter la France, refusa de ratifier sa renonciation au trône d'Angleterre. Ce refus lui attira la haine implacable d'Elisabeth, qui voyait dans Marie une rivale de rang, d'esprit, de beauté, armée contre elle des lances de la France, des armes des catholiques et des foudres de Rome. Elle lui refusa un sauf-conduit, et, sous prétexte de purger les côtes de quelques pirates, mit en mer une flotte chargée de l'arrêter dans son passage.
Marie Stuart, accompagnée des Guises, ses oncles, du duc de Nemours et d'un grand nombre de chevaliers français, s'embarqua dans le port de Calais; un navire qui précédait ses deux galères périt à ses yeux, et la reine s'écria :
« Ah! quel augure pour mon voyage! »
Au moment où Marie s'éloigna du rivage de cette France chérie, asile de son enfance, théâtre de ses premières joies et de sa première gloire, elle fondit en larmes, et lui fit ses adieux par ces vers que le temps nous a conservés :
Adieu, plaisant pays de France,
0 ma patrie
La plus cliéi'ie.
Qui a nourri ma jeune enfance I Adieu, Fiance! adieu, mes beaux jours!
La nef qui disjoint nos amours,
38i MARIE STUART.
N'a eu de moi que la moitié :
Une part te reste, elle est tienne ; Je la fie à ton amitié ; Pour que de l'autre il te souvienne.
Les vents, comme attentifs à sa douleur, semblèrent s'arrêter; le calme dura toute la nuit. Le lendemain malin, au point du jour, les côtes de France n'avaient pas disparu ; la triste Marie les revit encore quelques inslanis, leur répéta ses plaintes toucliantes et leur fil ses derniers adieux. La mer s'agite, la reine part ; et, secondée pour la dernière fois parle ciel, elle échappe aux poursuites de la flotte anglaise à la faveur d'un brouillard épais, et elle débarque à Leith.
Ce fut en Tannée 1361 qu'elle rentra dans sa patrie : en vain on raccuoillil avec des transports de joie; le contraste de la pauvreté, de la rusticité écossaisse avec le luxe, la galanterie et l'hurbanité des Français, attristait ses regards et oppressait son cœur. Cette reine, à dix-neuf ans, revenait étrangère à son pays, à ses lois, à ses mœurs, privée d'amis, dépourvue d'expérience, au milieu d'une nation livrée aux controverses, d'une noblesse turbulente et habituée à l'indépendance, et d'un peuple vieilli dans la haine contre la France.
Cependant le penchant naturel des hommes pour la nouveauté, l'espoir que donne tout changement d'autorité, la jeunesse de la reine, sa grAce mêlée de dignité, son esprit, ses talents, son aménité, suspendirent les haines et les rivalités.
Marie jouit quelques mois d'un bonheur apparent ; les partis semblèrent morne rivaliser de zèle pour la servir, et ceux qui depuis se montrèrent les plus ardents pour lui arracher le sceptre et lui ravir la liberté, ne paraissaient alors empressés qu'à se disputer son cœur et sa main.
Ce calme passager n'annonçait que l'orage : la première messe que, par les ordres de la reine, on célébra solennellement dans le palais, fit éclater la tempête. Passant subitement de l'amour à la haine, le peuple furieux insulte le trône,
profane l'église, outrage les prêtres. Vainement la reine publie un édit pour la tolérance générale ; à peine put-elle obtenir pour elle même et pour sa maison le libre exercice de son culte.
Dans cette situation périlleuse, il fallait au moins se mettre à l'abri de toute atlaque étrangère; mais la reine, mal conseillée, mécontenla le plus puissant de ses voisins, le plus dangereux de ses ennemis. Elle se désista, il est vrai, de tous droits au trône d'Angleterre tant que vivrait Elisabeth ; mais elle s'obstina sans prudence à vouloir que le parlement anglais la déclarât héritière de ce trône, dans le cas où Elisabeth mourrait sans enfants.
Ce brandon lancé pai^ la faible Marie dans le royaume de son orgueilleuse rivale, ce prétexte de troubles donné au parti calholiquc en Angleterre, rendirent pour toujours toute réconciliation impossible.
Marie Sluart sut réprimer avec fermeté les brigandages exercés par une foule de bandits sur les frontières ; mais elle ne put apaiser les troubles excités par la division des nobles, des Hamilton, des Bothwell, des Gordon et du comte de Marr, et elle ne fit qu'éluder les instances pressantes du parlement d'Ecosse, qui demandait hautement la proscription du papisme.
Huntly prit ouvertement les armes contre la reine ; alors elle se rendit dans le nord de l'Ecosse, suivie des chefs protestants. Son fière naturel, Morton, comte de Murray, combatïit pour elle, et délit complètement lïuntly, dont le fils Gordon fut décapité. On condamna Huntly à la mort; mais la reine lui fit grâce.
Marie sentait la nécessité, au milieu de tant d'orages, de donner un soutien à son trône, un héritier à son sceptre. L'archiduc Charles, le duc d'Anjou, recherchaient sa main ; elle venait de perdre, par la mort du duc de Guise, un appui ferme, mais dangereux. Les Écossais s'opposaient à tout lien qui les menaçait d'une domination étrangère; l'impétueux clergé protestant infligeait le nom d'idokitrie à tout mariage
étranger.
Elisabeth secondait celte opposition, dans le dessein de priver sa rivale de secours ; elle voulait fiiire épouser à Marie, Leicester, son propre favori. L'orgueil de la^eine d'Ecosse s'en irrita ; elle donna sa main au lord Darnley, Henri Stuart, fils du comte de Lenox, banni depuis vingt ans. Sa mère, Marguerite Douglas, fortifiait les prétentions de Marie au trône d'Angleterre. Cet hymen déplaisait à Elisabeth ; mais elle dissimula, espérant que ce choix ;-èmerait la discorde entre les maisons de Lenox et d'IIamilton.
Darnley, vain, inconstant, présomptueux, faible et fougueux, à peine arrivé, irrita les nobles qui le rappelaient, calomnia la reine qui l'élevait au tiT^ne, regarda comme un crime ses liaisons avec Muriay, son frère nalurcl, et prodigua sa conflance aveugle à un aventuiier, David Rizzio, né à Turin, et dont tout le mérite consistait dans un talent remarquable pour la musique, et plus prononcé encore pour l'intrigue. La reine, cédant aux inslances de Darnley, nomma Rizzio son secrétaire; bierjlùt cet arrogant parvenu se montra plus fastueux, et devint plus puissant que les ministres.
Cependant la reine, ayant obtenu le consentement do l'assemblée de la noblesse, épousa et couronna Darnley. Alors Murray, et quelques autres chefs excités par Elisabeth, formèrent des ligues contre le nouveau roi. La douceur aurait pu les ramener ; Darnley préféra la violence. Marie, entraînée par ses conseils, sévit contre les réformés, et condamna Murray au bannissement.
La guerre civile éclate: Marie rassemble ses troupes, prend elle-même les armes, monte à cheval, anime ses soldats par son éloquence et par son exemple, combat les rebelles et les met en fuite. Leurs chefs se réfugient en Angleterre : Elisabeth, toujours artificieuse, déclare publiquement qu'elle ne veut point encourager la révolte contre un souverain légitime ; elle refuse de voir les chefs des révoltés, tandis qu'elle leur prodigue secrètement des secours pour relever leur parti.
Marie triomphante abusa de la victoire; elle prit la faiale
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résolution de proscrire les réformés. Dans le même temps Darnley, ingrat et violent, offense l'orgueil de Marie par ses dédains, et blesse son cœur par ses infidélités. Irritée comme reine et comme femme, elle confie ses chagrins à Rizzio, qui aigrit ses blessures, et se déclare hautem.ent contre Darnley. Son insolence excite alors le ressentiment de Morton et des nobles; le roi, non moins irrité, laisse éclater des désirs de vengeance.
Le duc de Ruthwen, Morton et d'autres conjurés entrent dans le palais, le 9 mars 1566, à la tête de cent soixante hommes armés. La reine, grosse de six mois, soupait alors avec la comtesse d'Argyle, plusieurs autres personnes et Rizzio. Celui-ci, à la vue du péril qui le menace, se jette aux pieds de la reine pour se faire un rempart de sa personne sacrée. Ruthwen, le poignard à la main, lui commande de s'éloigner: Rizzio, troublé par la peur, entoure Marie de ses bras : vainement la reine tremblante emploie tour à tour la prière, les pleurs, les menaces pour désarmer les meurtriers ; on arrache violemment Rizzio de son asile, et, sous les yeux de Marie, il tombe et meurt frappé de cinquante-six coups de poignards.
Les conjurés, redoutant dès lors le châtiment de leur attentat, entourent de leurs gardes le roi et la reine. Marie, prisonnière, est forcée de dissimuler et de promettre aux rebelles le pardon de leurs outrages ; mais bientôt, rompant ses chaînes, elle trompe ses surveillants, emmène son époux avec elle, fuit jusqu'à Dunbar, arme huit mille hommes, se rapproche des mécontents, affaiblit ses ennemis en les divisant, isole ainsi les meurtriers de Rizzio, et les force à se sauver en Angleterre.
La reine les mit en jugement, et leur condamnation fut difficile à obtenir; car on tenait encore en Ecosse à cette affreuse et vieille maxime d'après laquelle on prétendait « qu'il y a des cas où l'assassinat est un acte vertueux, plus méritoire dans un chevalier que dans un écuyer, dans un roi que
dans un chevalier ; » maxime qu'après beaucoup de débats, le concile de Constance, en 1417, avait enfin proscrite.
L'amour de Marie pour Darnley s'était éteint dans le sang de Rizzio. Ce roi lâche et cruel, complice d'un meurtre qu'il désavouait, était devenu par son ingratitude, par son ivrognerie, par ses débauches, l'objet de l'aversion et du mépris de la reine.
Le comte de Bothwell, quoique protestant, s'était montré fidèle à Marie ; elle lui devait le recouvrement de la liberté : le don coupable de son cœur en fut le prix ; et cet amour illégitime, qui adoucit passagèrement les chagrins de celte reine infortunée, lui coûta bientôt la perte de sa réputation, de sa hbcrté, de son trône et de la vie.
Dans l'année io66, Marie mit au monde un prince qui depuis, sous le nom de Jacques VI, régna en Ecosse et en Angleterre. Elisabeth accueillit cette nouvelle avec une fausse joie, consentit à tenir sur les fonts de baptême l'enfant de sa rivale, et parut aussi s'efforcer de la réconcilier avec son époux.
Le roi d'Ecosse, haï de tous les partis, méprisé par sa femme, isolé dans sa cour, remplit l'Europe de ses plaintes, implora la protection du pape, des rois de France et d'Espagne. Il voulait quitter l'Ecosse; la reine, feignant un retour de tendresse, parvint à le retenir. Cependant Bothwell, chargé de combattre les brigands qui infestaient la frontière, revint blessé par eux; Marie, le voyant en péril, ne laissa que trop éclater son coupable amour.
A la môme époque, Elisabeth tomba gravement malade : l'imprudente Marie crut l'instant propice pour rappeler ses prétentions à la succession de cette reine ; le parlement s'y montra favorable. Elisabeth en ressentit une vive inquiétuilc, un profond courroux, et ce ne fut qu'après beaucouj) d'elforts pour gagner la majorité de ce parlement, qu'elle parvint à faire ajourner sa décision.
On célébrait en Ecosse le baptême du fils de Marie ; les pro-
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testants refusèrent d'y assister : le palais et la nation étaient livrés à la discorde; partout la rébellion se ja-éparaii; le crime se méditait. Darnley, solitaire, assiégé de craintes, tombe malade à Glasgow, et se croit empoisonné; la. reine se rend auprès de lui, regagne sa confiance par de feintes caresses, et le décide à venir habiter une maison isolée, située près des portes d'Edimbourg. Elle vient l'y voir fréquemment et y couche môme deux nuits; mais, le 9 février 1567, elle quitte cette maison pour se rendre à un bal masqué qu'elle donnait dans son palais. Tout à coup, à deux heures du matin, une effrayante détonation se fait entendre : une mine, placée sous la maison habitée par le roi, éclate et disperse au loin ses débris ; on accourt, et on trouve étendus sur la terre le corps de ce prince et celui d'un de ses domestiques.
Vainement Marie, s'efforçant de détourner les soupçons qui planaient sur elle, publia une proclamation pour promettre de fortes récompenses à celui qui découvrirait les auteurs du meurtre ; la voix publique, aussi éclatante que l'explosion fatalc, nommait Bothwell et accusait la reine : les murs de la ville étaient couverts de placards injurieux contre elle. Lenox poursuivait en justice Bothwell, comme auteur de la mort de son fils; mais l'aveugle Marie, n'écoutant que sa passion, courait elle-même au-devant de sa destinée, el semblait braver l'opinion publique, en prodiguant avec audace sa confiance el sa faveur à l'accusé, qu'elle revêtit du gouvernement d'Edimbourg, enlevé au comte de Marr. Enfin, pour comble de scandale, on presse le jugement, on ne laisse que onze jours à Lenox pour préparer son accusation ; Bothwell reste en liberté, et continue d'assister au conseil privé : les pairs se rassemblent; le coupable, absous par eux, mais condamné par l'opinion publique, défie en champ clos tout nouvel accusateur, comme si le sang versé dans un duel pouvait laver celui qu'a répandu l'assassin. Telle était encore la force des vieilles mœurs féodales aux yeux des chevaliers ; la bravoure prouvait l'innocence et la vertu, ou en tenait lieu.
Lenox, voyant la puissance dans les mains de son ennemi, cherche un asile en Angleterre. Le parlement d'Ecosse est convoqué; Bothwell, le jour de l'ouverture, porte arrogamment le sceptre devant Marie, comme l'un de ses grands officiers. On présente au parlement un acte dicté par lui et favorable à la religion réformée. Il gagne ainsi une partie de la noblesse, dont la majorité , sans pudeur, invite la reine à épouser son coupable favori.
La reine oppose à ces sollicitations une résistance peu sincère; elle part pour Stirling dans le dessein de voir son fils. Mais Bothwell, à la tète de mille chevaux, l'arrête dans sa route, l'enlève et la retient prisonnière à Dunbar : chacun crut cette violence concertée. Le ravisseur rompt les liens d'un premier hymen, et, devenu librf, comluit Marie au château d'Edimbourg. Là, cette reine se présente à l'assemblée des nobles, déclare qu'elle consent à épouser Bothwell, et que ce consentement est volontaire ; elle crée duc d'Orkney son futur époux.
Le nouveau duc veut s'emparer du fils de la reine; le comte de Marr, gouverneur du jeune prince, par une résistance vigoureuse, le force à renoncer à son entreprise; mais le funeste mariage de la reine s'accomplit, et Bothwell , sans recevoir le titre de roi, en exerce l'autorité et en signe les actes.
Le moment était venu où le bandeau qui couvrait les yeux de la jeuncî reine devait tomber ; bientôt l'affreuse vérité allait remplacer de folles illusions. Le mariage de Bothwell excitait l'indignation générale; une puissante conjuration se forme. Argyle, Athol, Marr, Morlon, Glencairn, Home, Lindsay, Boyd, Murray, Kirkaldy et Maitland, se réunissent à Stirling; leurs nombreux vassaux courent aux armes. Marie et Bothwell consternés se retirent à Dunbar, rassemblent des troupes, mais ne peuvent ranimer leur courage ébranlé par l'injustice de leur-cause.
A peine les armées sont-elles on présence , que celle de la reine plie et se disperse : Bothwell fuit ; Marie tombe dans les
mains des rebelles. Morton et les autres chefs raccueillent avec des formes respectueuses; mais les soldats l'accablent d'injures, et déploient à ses yeux un drapeau où Ton avait peint le corps du roi assassiné, et le jeune prince Jacques disant ces paroles du Psalmiste : 0 mon Dieu! sois mon juge, et prends la défense de ma cause.
Les vainqueurs de la reine la conduisirent à Edimbourg, précédée de l'horrible drapeau, signal de honte et de mort. Un peupJe immense qui naguère semait ses pas de fleurs , lui prodiguait en chemin les plus sanglants outrages. On lui demandait le sacrifice de son nouvel époux ; elle refusa d'y consentir, soit qu'elle crût à son innocence, soil que l'amour eût plus de force dans son coeur que la crainte des fers et du trépas.
Le château de Loch-Leven, situé dans u.ne île, au milieu d'un lac, servit de prison à la reine d'Ecosse. Là, elle fut livrée aux persécutions et à la haine de lady Douglas, mère de Murray, femme hautaine, autrefois maîtresse de Jacques V, et qui prétendait avoir été sa femme.
Les chefs de la rébellion gouvernèrent le royaume; le conseil privé, composé par eux, gagna l'affection du peuple en poursuivant de nouveau les meurtriers du roi. Toutes les chances du sort se réunissaient contre l'infortunée Marie; l'arrestation d'un messager de Bothwell lit tomber dans les mains des ennemis de-la reine une cassette qui contenait sa correspondance avec son criminel amant. On trouva dans ses lettres trop de preuves, sinon de sa complicité, du moins de sa passion aveugle pour Bothwell, et de sa violente haine contre Darnley. Certains passages même montraient qu'elle n'ignorait point les funestes projets qui menaçaient les jours du roi.
Cette découverte abandonnait sans secours la reine aux vengeances de ses ennemis. Dans une telle extrémité, elle dut, pour le moment, son salut à la main dont elle redoutait le plus les coups. Elisabeth, croyant sans doute sa rivale trop
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abaissée pour être désormais daiigereusc, parut prendre son parîi, non par générosilé, mais par politique, non pour relever sa forlune , mais pour alimenter en Ecosse le feu de la discorde. Elle proposa donc aux lords confédérés, ou de lui rendre une autorité bornée, ou de l'exiler en France, ou de la soumettre à un jugement impartial cl suleniiel; le conseil privé penchait vers le second parti.
Lindsay fui chargé de proposi-rà la reine d'abdiquer. Après avoir balancé entre le péril de la résistance et la nécessité de la résignation, Marie Sluarl, persuadée qu'une abdication forcée était nulle, signa cet acte le 24 juillet loG7. Jacques VI, son fils, fut couronné. On donna la régence à Murray, comte de Morton, homme d"État habile, mais frère dénaturé; oubliant que Marie était sa sœur et sa bienfaitrice, il ne la revit que pour l'accabler de reproches.
La fin de Bothwell fut digne de sa vie : poursuivi d'asile en asile, il se fit pirate, vit sa flotte détruite dans un combat naval, se sauva avec un seul bâtiment sur les côtes de Norwé.^^e, s'y empaia d'un riche vaisseau, fut ensuite ])ris et jeté en prison. Il y tomba en démence, et mourut après avoir expié ses crimes par une captivité de dix ans.
L'infortune de Marie semblait jeter un voile sur ses erreurs ; sa jeunesse, son esprit, ses charmes, l'ingratitude de ses oppresseurs, la rigueur de sa captivité, faisaient succéder la pitié à l'indignation; un parti nombreux conspirait en secret pour elle; et, lorsque le parlement, convoqué par Murray, accepta l'abdication de la reine, lut publiquement ses lettres et la déclara complice du meurtre de son époux, on se souvint que le même parlement avait absous ce meurtrier, et avait pressé Marie de lui donner sa main. Enfin on n'oubliait pas que les persécuteurs de la reine, violant eux-mêmes la majesté royale, l'avaient accablée d'oulrages, et que leurs mains fumaient encore du sang de Rizzio, égorgé à ses pieds: on ne pouvait respecter de tels juges.
Marie, privée de la puissance royale, conservait toujours
celle que donne la beauté. Georges Douglas, âgé de dix-huit ans, enflammée par elle d'amour el d'espoir, s'empare des clefs du château de sa mère ; il ouvre à la reine»les portes de sa prison ; elle se sauve dans une barque. Sayton, Hamillon et d'autrts lords l'allendaient sur le rivage; ils l'accueillent , ils l'entourent ; ils lèvent pour elle une armée ; une foule de guerriers s'arment pour la défendre.
La reine, entraînée par leur ardeur, commet une liiute irréparable: au lieu d'attendre la réunion de toutes ses forces, elle marche pour s'emparer de Dumbarton , et rencontre l'armée de ^lorton à Lang-Side-Hill.
Une colline séparait les deux armées; Morton s'en empare, et se poste sur un terrain coupé où la nombreuse cavalerie de la reine devenait inutile. La bataille se livre: la fortune abandonne sans retour Marie; ses troupes sont mises en déroute, elle-même fuit. Elle devait chercher un asile secret en Ecosse, ou regagner les rivages protecteurs et chéris de la France; mais, guidée par sa funeste étoile et trompée par la feinte et récente générosité d'Elisabeth, elle s'embarque et descend à Carliste, en Angleterre ; là, elle écrit à la reine sa cousine, lui raconte ses outrages, lui peint ses malheurs et implore sa pitié.
Elisabeth ne jouit pas sans trouble de son triomphe. Marie, aumiheu de l'Angleterre, excitait encore ses alarmes: les malheurs de cette reine pouvaient, ainsi que son esprit et ses charmes, armer pour elle le parti catholique; et cette rivale captive lui semblait, au milieu de son propre pays, un étendard hostile et dangereux.
Elle convoque son conseil pour décider, non pas ce que demandait la justice, maisrinléiêt. La réintégration de Marie serait glorieuse, mais impolitique ; et la haine ne croit point au pouvoir des bienfliils. Il était à craindre qu'un exil en France ne décidât les Français à la ramener dans l'Ecosse. Si on la laissait libre en Angleterre, sa beauté, son adresse, ses infortunes, soulèveraient en sa faveur un parti mécontent et
nombreux. Il est vrai qu'aucun droit, aucune loi, aucun molif fondé ne pouvait justifier la rigueur qui, au lieu d'un asile, lui offrait une prison. Mais la politique trouve toujours, à défaut de raisons , des exemples. On s'appuya sur celui d'Henri IV, roi d'Angleterre, qui commit, dans une pareille circonstance , une semblable iniquité , et Marie fut retenue prisonnière. A la vérité, dans le commencement, on ne 1 enterma point; mais elle fut entourée d'une garde nombreuse qui, sous prétexte de la traiter avec honneur, la surveillait et ne lui laissait aucun moyen de s'évader.
Cependant Marie, toujours crédule et trop disposée aux sentiments doux et tendres pour concevoir une haine si violente, pressait continuellement son ennemie de lui accorder une entrevue, La reine d'Angleterre lui répondit qu'avant de l'admettre en sa présence, il fallait qu'elle éclairât les soupçons qui pesaient sur elle, et qu'elle se justifiât complètement du meurtre de son époux.
La reine d'Ecosse, trop confiante, commit alors l'inconcevable faute de s'abandonner sans réserve à son inimitié; elle lui offrit de la prendre elle-même pour juge. Par Kà, elle tombait dans un piège qu'on n'avait pas osé lui tendre : elle se présentait elle-même au tribunal, non de la justice, mais de la jalousie; et, renonçant à son indépendance, elle donnait à une reine étrangère une apparence de droit pour prononcer sur sa destinée.
L'accusée s'étant choisie un juge , l'accusation ne tarda pas à paraître : ce fut la comtesse de Lonox , mère du roi assassiné ; et le régent d'Ecosse envoya des commissaires chargés d'assister en son nom à ce grand procès.
Marie ouvrit alors tardivement les yeux. « Je ne voulais, écrivait-elle à Elisabeth, que lever les scrupules qui vous décidaient h retarder notre entrevue ; mais jamais mon intention n'a été de plaider avec mes sujets. Je vous ai préférée à toute autre pour implorer votre secours, et vous inviter à venger les droits d'une reine et d'une parente outragée. Cependant,
MARIE STUÀRT. 595
puisque vous admettez près de vous mon frère, un fils illégitime, un sujet révolté, et puisque vous craignez, en me voyant, de compromettre votre réputation , laissez-moi du moins porter ailleurs mes justes plaintes, et solliciter un autre appui. »
Elisabeth ne fit à cette lettre qu'une réponse évasive et captieuse. La ville de Bolton servit de prison à Marie. La reine d'Angleterre, voulant à la fois assouvir sa vengeance sur sa captive et soutenir les droits de la royauté, désapprouva la révolte dont elle profitait, et ordonna aux lords écossais de justifier leur .rébellion. Cet ordre pouvait renouveler la guerre civile en Ecosse ;. mais l'infortunée Marie, toujours trompée, crut adoucir son sort et apaiser Elisabeth, en ordonnant à ses partisans de déposer leurs armes. On ouvrit des conférences à York ; les commissaires de la reine et du régent s'y trouvèrent.
Cependant Marie, vaincue, flùsait encore trembler Elisabeth triomphante. Un parti nombreux s'agitait pour elle en Angleterre ; le duc de Norfolk, populaire et puissant , ambitionnait sa main et le trône d'Ecosse. On transféra les conférences à Westminster. Le régent y vint, accusa formellement la reine d'Ecosse, et produisit, pour appuyer son accusation, la correspondance de Marie et de Bothwell. La reine d'Ecosse refusa de paraître devant ses juges, et proposa de terminer cette querelle scandaleuse entre elle et ses sujets par une transaction.
Depuis qu'Elisabeth se voyait armée des fatales lettres qui trahissaient tous les secrets du cœur de sa rivale, elle redoublait ses rigueurs, et supprimait dans ses lettres toutes formes d'amitié. Cependant, soit qu'elle ne voulût ou qu'elle n'osât pas encore ternir sa gloire en frappant une tète l'oyale, elle écrivit à son ennemie pour lui conseiller de reconnaître le pouvoir du régent en Ecosse , et de consentir à vivre en Angleterre sous sa protection .
L'adversité élève les caractères qu'elle ne dégrade pas :
396 MARIE STUÀHT.
Marie se montra toujours plus grande dans les fers que sur le trône. « Je préfère , écrivait-elle à Elisabeth , la mort au déshonneur; je périrai plutôt que de quitter mon sceptre héréditaire; on ne me l'arrachera qu'avec la vie, et mes dernières paroles seront dignes d'une reine d'Ecosse. »
Celte fierté parut étonner sa rivale , suspendre ses coups et la plonger dans ses anciennes incertitudes. L'orgueil de l'Ecosse se réveillait, les Anglais s'agitaient, la France menaçait. Elisabeth troublée change subitement sa marche : elle propo^r^e aux Écossais, ou de rétablir Marie, ou lui accorder une retraite honorable. De son côté, la reine consentait tardivement à son divorce avec Bothwell. Dans le même temps la conspiration de Norfolk faisait des progrès ; un grand nombre de nobles anglais entrait dans son parti; la fortune de Marie Stuart allait changer.
Soudain le génie d'Elisabeth l'élève au-dessus de tous les périls qui l'entouraient : elle pénètre, parla trahison de Leicester, le plan des conjurés; le régent livre les lettres de leurs chefs ; Norfolk est enfermé dans la tour de Londres ; les chaînes de Marie sont resserrées ; la rébellion qui éclatait , est étouffée.
A la même époque (1S70), l'Ecosse devient le théâtre de nouveaux troubles; le régent est assassiné. Ces orages du Nord retentissent dans les autres contrées de l'Europe : l'Espagne protège Marie, la France s'arme pour elle; le pape excite les catholiques à prendre sa défense.
Elisabeth, dans le seul but de gagner du temps, se montra prèle à rendre le sceptre à Marie , pourvu qu'elle renonçât à ses prétentions surla couronne d'Angleterre, qu'elle donnât des otages et promit de ne rien entreprendre conire sa rivale. La captive discuta ces conditions avec autant de fierté que celle qui les offrait y mettait de fausseté.
Le nouveau régent d'Ecosse, Lenox, périt encore assassiné. Norfolk, rendu à* la liberté, conspire de nouveau, et compte sur un secours d'Espagne; mais la lâcheté de ses complices trahit encore ce complot. Charles IX , roi de France , signe la
paix avec l'Angleterre sans rien stipuler pour Marie ; elle n'est plus traitée en reine, mais en criminelle. Enfin, les deux chambres du parlement d'Angleterre secondent avec servilité les passions de leur reine, déclarent Marie Stuart coupable de haute trahison et déchue de tous droits au trône. Elisabeth alors, déguisant sa joie cruelle sous une hypocrite douceui", proposa aux Écossais de renvoyer la reine chez eux, à condition qu'ils la jugeraient criminellement.
Ce fut dans ce temps que le fameux Knox mourut. «Voilà , dit Morton en voyant son corps inanimé, celui que jamais face d'homme ne fit trembler. » Morton était alors revêtu de ce titre de régent, qui donnait , à tous ceux qui l'ambitionnaient, un pouvoir incertain et une mort tragique. Le roi d'Ecosse, Jacques, fils de Marie, profita de la haine inspirée par le régent aux nobles; il s'empara du pouvoir et envoya Morton au supplice.
Ce nouveau règne devait donner quelque espoir à la reine d'Ecosse; mais, dans ce temps plus que jamais, la politique écoutait peu la nature. Jacques se montra fils ingrat et roi faible. Marie Stuart ne trouvait plus de défenseurs ardents et intrépides que parmi les catholiques d'Angleterre. Ceux-ci, excités par le pape et le roi d'Espagne, formèrent successivement plusieurs conspirations contre Elisabeth. Throck Morton fut le chef de l'une, et Pairy celui de l'autre. Ce dernier devait assassiner la reine d'Angleterre : ce crime était conseillé et approuvé par le nonce du pape et par des jésuites de Paris et d(î Venise. Parry, découvert et livré au ressentiment de la reine par Nevil, monta sur l'échafaud : son criminel dessein ne fit qu'aggraver le sort de Marie, en associant contre elle la haine des protestants au courroux de son ennemie.
Le parlement d'Angleterie , donnant alois à Elisabeth les armes les plus formidables, déclara que « si une conspiration était tramée par (pielques iiei\sonnes ayant prétention à la couronne, la reine pouvait les faire jng'er par une commission de vingt-quatre juges. » C'était lever la hache sur la tê^e de Ma-
rie Slnnrt. Vainement Caslelneau, ambassadeur de France, plus généreux que son roi , lenla quelques efforls pour Marie. Que pouvait-il en faveur d'une reine livrée par ses sujets et abandonnée par son propre fils?
La malheureuse reine d'Ecosse gémissait, dans sa prison, sur ringralitude de ce fûa dénaturé. « Je ne lui envie pas son sceptre, dit-elle; je n'aurais voulu retourner en Ecosse que pour le revoir; il me laisse privée de tout, ne me rend aucun service, et ne m'accorde aucun secours. S'il continue, je le maudis ; et cette couronne qui lui vient de moi, je la donnerai à celui qui, en me défendant, saura me prouver son courage et sa reconnaissance. »
Ce Icàche prince, séduit par les artifices d'Elisabeth, signa un traité d'alliance avec elle, en reçut une pension, et vendit ainsi sa mère à son im['lacable eiuiemie.
Dans celle fatale circonslance, un Anglais, nommé Babington, se réunit aux comtes d'Arundel et de Norlhumberland pour délivrer Marie. Mais leur correspondance avec cette princesse fut ou supposée ou interceptée, et ce dernier complot découvert décida des jours de la reine d'Ecosse. On saisit ses papiers, on arrête ses domestiques, on la resserre dans une étroite prison , et on Faccuse conforuiément à l'acte du parlement. Condamnée avant d'être jugée, elle se voit dégradée avant le supplice; et ses juges, affeclant insolemment de méconnaître ses litres, ne lui donnent que celui de « Marie, fille de Jacques V, dernier roi des Écossais, et communément appelée reine d'Ecosse et douairière de France. »
Les commissaires se réunirent dans le château de Fotheringay, asile ou phiiùt piison de la reine; ils lui ordoimcrent de se présenter à leur tribunal. « Je ne puis, dit-elle, reconnaître votre autorité : je suis indépendante, je suis reine; les princes sen's peuvent me juger. On a enfreint toutes les lois qui garantissaient ma liberté : les violera-l-on encore pour m'arraclier la vir? »
Le sort dis princes est d'èlre trompés jusqu'à leur dernière
heure par ceux qui les entourent. De perfides courtisans lui persuadèrent qu'Elisabeth d^^sirait qu'elle se justifiât, afin de pouvoir sans honte lui rendre le trône et la lii)erté.
La victime couronnée cède non à la force, mais à l'artifice ; elle comparait devant ses juges, le li octobre 1586. Après avoir protesté contre l'incompétence du tribunal, elle répondit à ses accusateurs avec une fermelé, une élévation et une présence d'esprit qui contraignirent ses ennemis à l'admirer.
Sa gloire passée, les orages de sa vie , sa situation présente , une captivité de vingt ans , l'éclat de son rang , le poids de ses fers, la légitimité de ses droits, l'injuste baiiic de ses persécuteurs, retracés par elle dans un langage éloquent , avec une voix douce et touchante, arrachaient des larmes à tous ceux qui l'écoui aient ; mais bientôt, reprenant une noble fierté, elle fit sentir aux lâches agents d'Elisabeth l'inconvenance de livrer l'honneur d'une reine aux subtilités des gens de loi, sa tête au jugement de ses sujets, et de pousser enfin l'oubli de toute justice jusqu'au point de la contraindre à plaider sans défenseurs, après lui avoir enlevé tous les papiers qui pouvaient servir à sa justification. « Je n'ai jamais trempé, ditelle , daiîs les complots de ceux qui conspiraient contre la reine d'Angleterre; j'ai quelquefois combattu et puni des rebelles, jamais je n'ui soutenu leur cause. Je méprise le témoignnge des hommes fiélris et achetés qui ont déposé contre moi. On a su, en leur donnant la mort, prévenir leur rétractation. Je n'ai jamais consiàré que pour recouvrer ma lib''rlé; c'est une conspiiiiiion que la nature dicte et que le ciel approuve. J'ai fuit {il us, j'ai averti la reine d'Angleterre des périls auxquels rex[)osaieid son injustice et l'exaspêralion de mes propres partisans. Émule d'Esther et non de Judith, j'abhorre l'assassinat. Lorsque mon peuple rebelle m'a persécutée, j'ai urié pour lui; jamais je n'aurais répandu une seule goutte de sang pour sauver le mien. S'il m'élail arrivé de consentir non-seulement de paroles, mais m.ême de pensées, à aucun aUentat contre les jours de lu reine d'Angleterre, loin
400 MARIE STLART.
de fuir le jugement des hommes, je n'oserais pas môme implorer la miséricorde de Dieu. »
Celle maliicureuse reine, en croyant s'adressera des juges, ne parlait qu'à des bourreaux. Ils la déclarèrent unanimement coupable de conspiration contre la vie d'Elisabeth. Le parlement, dominé par ses propres passions et asservi à celles de la reine, ratifia cet arrêt, quoiqu'il fût aussi inique pour le fond que pour la forme, et que jamais on n'en eût rendu de plus insultant pour la royauté.
Il joignit à celte ratification une adresse pour Elisabeth. Dans celle pièce, digne ornement des archives de la bassesse et de la tyrannie, le parlement, après avoir cité, avec l'ignorance et la pédanterie du temps, l'histoire et les livres saints, supplie Elisabeth, au nom de la sûreté du royaume et du mainlien de la religion, de faire subir à Marie le châtiment de ses crimes; enfin il déclare que, si la reine écoute une impolilique clémence, on ne pourra plus répondre un seul jour de sa vie, de son culte et de sa liberté.
Les vœux d'Elisabeth étaient comblés en voyant que la nation anglaise prenait sur elle la honte d'un tel crime. Trop dissimulée pour laisser éclater sa sanguinaire joie, elle fit au parlement une réponse ambiguë, parla beaucoup de ses dangers, de son amour pour son peuple et de l'ingratitude de Marie. En même temps elle conjurait les chambres de lui épargner le chagrin d'ùter la vie à une reine, sa parente, et elle les pressait de chercher, pour garantir la sûreté publique, tout autre moyen que celui qui lui donnerait la douleur de tremper ses mains dans le sang royal.
La flatterie devine avec promptitude les artifices de la puissance. Les chambres, dans une nouvelle adnsse, redoublèrent leurs instances et demandèrent avec emportement la mort de la reine d'Ecosse. Ce cri retentit dans l'Europe, y répand l'alarme, et conslerne les princes. Henri III menace; Jacques paraît enfin entendre la voix de la nature; il veut sauver sa mère; il conjure Elisabeth de révoquer une sentence injuste
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et outrageante pour l'Ecosse : irrité du silence de la reine d'Angleterre, il prend les armes.
L'artificieuse Elisabeth promet un délai ; mais, en même temps, elle fait publier la sentence fatale : sa victime n'est plus traitée en reine, mais en coupable et en condamnée. Ce fut alors que la justice divine fit éclater sa force, au moment où celle des hommes disparaissait.
Par un contraste frappant entre les deux reines, la séréniié régnait dans l'àme de Marie, les orages grondaient dans le cœur d'Élisabelh ; la paix de l'innocence brillaient dans les regards de l'une, les tourments du remords se peignaient dans ceux de l'autre; les nuits de la reine prisonnière étaient calmes, le sommeil fuyait celles de la reine triomphante ; et le trône d'Elisabeth aurait paru, aux yeux d'un observateur moral, plus voisin du supplice que la prison de Marie.
L'attente inquiète du peuple, les mouvements des catholiques, les préparatifs de la France, le bruit des armes écossaises, les clameurs du clergé, la mulliplicilé des nouvelles alarmantes, répandaient dans toute l'Angleterre une terreur panique. Elisabeth, inquiète, louimenlée, balançait entre la crainte et la fureur, entre la haine et Thumanité ; elle ne sait plus si elle perdra ou si elle sauvera sa livale ; vingt fois elle prend la plume et la rejette. On l'entend à tout moment crier : Aut fer, aiit feri, frappe ou sois frap[)ée.
Entraînée par son funeste génie, elle s'élève au-dessus de tout remords et de toute peur ; elle profile de la fureur des catholiques et de l'épouvante générale des protestants pour préparer, pour exciter l'opinion populaire contre Marie. Enfin, elle signe l'arrêt de mort; mais, avant de l'exécuter, elle cherche à séduire Paulet, geôlier de la reine, dans l'espoir qu'il se chargera de la faire p'érir en secret : sa haine avait rencontré une foule déjuges servîtes, mais sa puissance ne put trouver un assassin. Alors elle défend qu'on lui parle jamais de Marie. Ce voile était trop léger pour cacher sa volonté barbare; elle fut comprise, et les commisaires chargèrent les
comtes de Shre'svsbury et de Kent, ainsi que le haut shérifT, de faire exécuter la sentence.
lis obéissent; ils lisent celte sentence à Marie. Elle l'écoute sans montrer aucune émotion. «Une âme, dit-elle, qui murmure quand son corps doit être frappé par la main du bourreau, n'est pas digne des félicités du ciel. Je ne m'attendais pas à voir la reine d'Angleterre donner la première l'exemi'le de violer la personne sacrée d'un souverain ; mais je me soumets sans peine à ce qu'il plaît à la Providence d'ordonner de moi : elle connaît mon innocence et jugera mes juges. »
Privée de tout autre secours, Marie demandait celui qui, dans une pareille circonstance, lui importail le plus ; c'était son aumônier : les barbares le lui refusent.
Jamais, dans le temps de sa puissance, cette reine infortunée ne parut entourée de plus d'amour. Sa prison retentissait des gémissements de ses domestiques Yainenicnt elle les conjurait de vaincre leur douleur; sa bonté, ron courage, sa douceur, la lecture de son testament, lu partage du peu qu'elle possédait entre les personnes qui avaient consolé sa captivité, cbangeaient celte douleur en désespoir.
Melvil, ami rare, puisqu'il était fidèle à l'infortune, ne pouvait retenir ses larmes en écoulant les touchantes prières qu'elle adressait au ciel. «Ne pleure plus, mon cher Melvil, dit Ma:ie; c'est au contraire maintenant qu'il faut se réjouir. Ce jour est le terme, si longtemps attendu, de toutes les souffrances de Marie Sluart. Sois témoin que je meurs persévérante dans ma religion, dan^ mon attachement pour l'Ecosse, et constante dans mon affection pour la France. Recommande-moi à mon fils; dis-lui que je n'ai rien fait de préjudiciable à son royaume, à son honneur, ni à ses droits. Dieu veuille pardonner à tous ceux qui, sans motifs, ont été altérés de mon sang ! »
La reine obtint, avec peine, que trois de ses serviteurs et deux de ses femmes l'accompagnassent au supplice. L'écbafaud était dressé dans la grande salle du château, qu'on avait
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tendue de noir. Marie, vêtue de deuil et parée pour la dernière fois avec une noble élégance, monta sur Téchafaud. Un ministre du culte réformé s'approche d'elle, et^veut l'exhorter à changer de foi ; elle refuse d'écouter ses conseils, se montre insensible à ses reproches, recommande à Dieu l'Église catholique atHigée, le prie de protéger son fils, et lui demande pour Elisabeth môme un règne long et paisible. Tournant ensuite ses regards vers le crucifix qu'elle tenait dans sa main : « Comme tes bras, dit-elle, ont élé étendus sur la croix, de même, ô m.on Dieu, étendez-le^ aujourd'hui pour me recevoir, et pardonnez- moi mes péchés. »
Alors,, repoussant doucement le bourreau, qui voulait la déshabiller, elle découvre elle-même son col, donne à sa compagne la plus chérie un mouchoir pour lui couvrir les yeux ; elle s'agenouille : l'exécuteur la frappe, et, par deux coups, sépare la tète de son corps. Tandis qu'il relève celte lête auguste et sanglante, le doyen de Pétersborough s'écrie : «Ainsi « périssent tous les ennemis d'Elisabeth! » Cette voix inhumaine se perdait dans un profond silence; le comte de Kent le rompit seul par ces mots : « Ainsi soit-il ! »
Le corps de la reine d'Ecosse resta trois jours sur une table, couvert d'un simple tapis. Elisabeth ordonna qu'on lui fit des obsèques pompeuses. Dans la suite, Jacques la fit transporter à Westminster.
La reine d'Angleterre versa, dit-on, des larmes : si elles ne furent point feintes, c'étaient celles, non de la douleur, mais du remords. Tourmentée du vain désir d'éloigner d'elle l'idée du crime, elle afilrma que le secrétaire d'Élat Davison avait, contre sa volonté, fait exécuter l'arrêt de mort. Il fut mis à la Tour et condamné à dix mille livres sterling d'amende. C'était une injustice de plus, qui ne trompa ni le ciel ni les hommes. Ainsi le sang royal ver^é sur l'cchafaud lava les fautes ih Marie, et souilla sans retour la srloire d'Elisabeth.