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LE CARDINAL DE RICHELIEU

Le bonheur et la gloire de la nation avaient disparu comme un songe, depuis que Henri le Grand était mort sous le poignard d'un Français dirigé par le fanatisme, et payé par l'ambition étrangère. Tous les vastes desseins de ce monarque semblaient descendus avec lui dans la tombe : la France se trouvait au bord de sa ruine. Alors parut un homme doué d'un esprit actif, d'un génie profond, d'un caractère inébranlable; par lui la Frauce se releva glorieuse sur ses débris, la victoire revint sous ses enseignes, l'Europe reconnut sa prééminence ; par lui la guerre civile cessa, l'ordre se rétablit, les factions furent comprimées, les grands tremblèrent, la couronne reprit son autorité, la tyrannie féodale disparut : cet homme fut Richelieu.

Il triompha de ses rivaux , des ennemis de la France, des hérétiques, du clergé, des favoris et de la cour : le peuple respira. Mais malheureusement ce minisire, si digne d'éloges par la grandeur de son but, n'employa souvent, pour l'alteindre, que la perfidie, la violence et la cruauté.

II abaissa la tyrannie des grands, mais pour fonder celle du ministère. Incapable de concevoir aucune idée de liberté, il éleva fort haut le trône, mais sans lui donner pour base aucune institution solide; de sorte qu'en renversant le vieux système féodal sans le remplacer par une forme régulière de gouvernement, il laissa le peuple sans garantie, le pouvoir sans frein, sans soutien, et menacé, dans l'avenir, d'une effroyable chute par des révolutions qu'il ne prévit pas, et dont il fut la première cause.

Armaml Duplessis reçutle jour àParis,le 5 septembre 1 080, au sein d'une famille noble. Son éducation fut soigFiée. On le destinait à l'étal ecclésiastique ; il fit ses éludes en Sorbonne. Dans sa jeunesse, on vantait la finesse et la souplesse de son esprit, dont bienlùt on admira la force.

Il porta d'abord le nom (Vabbé du Chillon. Si, dans la suite, son génie fit sa gloire, il dut le commcneemeiil Cw sa foi'lune aux femmes. Galigaï, maréchale d'Ancre, et la marquise de

Guerchevillp, le placèrent près de Marie de Médicis. Cette reine le nomma surintendant de ses finances, lui donna sa confiance, et obtint pour lui févèché de Luçon.

Il parlil pour Bonie, trompa le pape sur son cage, fut sacré» et demanda ensuite l'alisolulion de ce premier mensonge au souverain pontife, qui dès lors put facilement prédire que la sincf''ritè ne serait pas la règle de sa politique.

La chute du maréchal d'Ancre, le supplice de sa femme, la rupture de la reine Médicis avec son fils, firent éprouver h l'ambitieux évoque, dans le commencement de sa carrière, les disgrâces qui t<M^minenl si souvent civile des lioinmcs d'Élat. *

Marie, éloignée de la cour, leva une armée en Anjou, et le duc d Épernon commença pour elle la guerre contre son roi.

La mère et le lils se Hitiguèrent promptPm'Mit d'une hitte qui scan'lalisait le peuple et compromettait l'aulorité du trône. L'adroit èvèque de Luçon négocia et conclut facilement entre eux la paix, que tous deux désiraient également : le chapeau de cardinal fut sa récompense. Les rebelles obtinrent des grâces; le fier d'Épernon seul posa les armes, sans rien demander.

Le roi avait un nouveau favori, le duc de Luynes : le cardinal trouva le moyen de se concilier son amitié, et de marier sa nièce Vignerot au neveu de son nouveau ])rotecteur, appelé alors Combalet, et qui depuis se nomma duc d'Aiguillon.

La fiivenr royale tenait lieu de tout mérite au duc de Luynes. Pro ligue, vain, faible, présomptueux, décoré de l'cpée de connétable sans avoir jamais fait briller la sienne, il ressuscita les troubles civils, cnîraîna son maître dans une guerre aussi impoUtique qu'injuste contre les prolestants, la conduisit avec iiieptie, se lit biitlre à Montauban, rehaussa par ses fautes la renommée des chefs calvinisies, Rohan, Soubise et La Force, et donna aux Rochellois l'espoir de conquérir, comme les Hollandais, leur indépendance, en fondant une nouvelle républicpie; enfin, dénué de soldais, déf;ourvu d'arç;enl, forcé de négocier au lieu de combattre, il conclut une

paix honteuse que les rebelles vendirent chèrement ; car, dans ces temps de faction, la rébellion était un moyen de fortune, et la soumission un trafic.

Heureusement la mort, en frappant ce favori, sauva le roi et la France d'une décadence i-apide et d'une ruine inévitable. La reine-mère crut alors remonter au pouvoir en y élevant Richelieu.

Le roi n'aimait ni le caractère impérieux du cardinal, ni ses moeurs licencieuses : les siennes étaient sévères. Richelieu, mêlant la galanterie à la politique, portant tour à tour la pourpre et l'habit laïque, la barrette et le plumet, écrivant des mandements religieux et des billets d'amour, adressant même ses vœux indiscrets à l'épouse de son roi, s'amusant enfin à soutenir chez sa nièce des thèses amoureuses dans des formes théologiques, choquait le caractère grave et austère du monarque.

Longtem,ps Marie ne put vaincre cette répugnance; mais enfin elle l'emporta par sa persistance et par l'adresse de Richelieu.

Ce cardinal, aussi ambitieux, aussi dissimulé que Sixte- Quint, se para, comme lui, d'une fausse modestie, parut reculer devant la grandeur qu'il désirait, feignit d'être malade pour rassurer ses rivaux, et dégoûté du monde pour le gouverner. Enfin, entré au conseil, il s'y montra d'abord rarement, s'avança peu cà peu sous la protection du surintendant La Vieuville; mais bientôt, renversant son protecteur, il l'accusa de dilapidation, et le j» ta dans les fers, peu de temps après lui avoir juré sur Thoslie une amitié éternelle.

Ainsi, cet homme naguère disgracié, et dont à peine le roi pouvait supporti r la vue, devint en peu de mois suTintcndant général de la navigation et du commerce, généralissime des armées, premier ministre et maître de l'Étal.

La ruse l'avait élevé à ce poste éminent, la force l'y soutint; et, dès que les lèncs du gouvernement furent entre ses piains, se montrant soudain tout entier, il domina la cour,

effraya les factieux, et surprit l'Europe par la fermeté de son caractère.

L'Autriche voulait s'emparer de la Valleline, Richelieu s'y opposa ; et comme l'ambassadeur de France à Rome, Marquemont, lui représentait les difiicultés de celte entreprise, il lui écrivit cette lettre fameuse qui, tout à la fois, peignait le nouveau ministre, efl\ïçait le passé et prédisait l'avenir : « Le roi, dit-il, a changé de conseil et le ministère de maximes; on enverra dans la Valteline une armée qui rendra le pape moins incertain et les Espagnols plus trailables. »

Les grands ministres sont rares, parce que peu d'hommes réunissent deux qualités (\m semblent incompalinles : l'art de plaire à la cour, pour arriver à la fortune, et le courage de lui déplaire, ])Our conserver son autorité. Rien n'est jtlus commun que de voir un favori devenir ministre; mais sa chute est inévitable, si, dès qu'il est ministre, il continue à se conduire en fiivori.

Richelieu se montra aussi ferme pour se maintenir qu'il avait paru souple pour arriver; et tous ceux (jui avaient cru en faire l'instrument de leur ambition, s'aperçurent bientôt qu'ils s'étaient donné un maître.

Il ne pardonna aux deux reines, ni le mépris que l'une faisait de son amour, ni l'empire que l'autre prétendait exercer sur lui : il ne fut ni intimidé par leur rang, ni touché de leurs bienfaits. Réglant ses sentiments sur ses intérêts, son amitié ne fui jamais que le prix de l'obéissance qu'il exigeait; et, sans crainte comme sans relâche, sa haine écaita, trompa ou écrasa tout ce qui lui résistait.

Ti"ois ministr(.'S puissants brillèrent de son temps en Europe : c'étairni Olivai'ès en Esnagne, Buckinj,ham en Angleterre, Oxf'n.-:tiern vu Suède. Il brava le pi'cuiier, se joua du second, et lit servir le troisième à ses projets.

L'Autriche, depuis !onglem[iS, profilait de la faiblesse de la France, de ses dissensions, de son fanatisme religieux et des trésors de l'Amérique, pour dominer l'Europe. Maitrcbse des

Espagnes, des Indes, des Pays-Bas, de la Franche-Comté, des deux tiers de l'Allemagne et d'une partie de l'ïlalie, elle aspirait à la monarchie universelle. Heni'i IV avait péri au moment où il voulait, de concert avec TAngleterre, la Suède et les princes protestants d'Allemagne, attaquer et resserrer dans de justes limites ce colosse formidable, dont on redoutait également le pouvoir, les intrigues, les armes et les poignards.

Richelieu osa ressusciter ce vaste projet, et sut habilement se servir, pour l'exécuter, du courage fiançais et de l'épée de Gustave-Adolphe.

Aussi rusé qu'audacieux, il étendit et mêla teilenient ks fils de sa politique, qu'il enchaîna son roi lui-même, et qu-e ce prince, qui le haïssait, n'osa jamais renvoyer son ministre, parce que seul il pouvait le tirer avec honneur des entreprises hasardeuses où il l'avait entraîné.

En dépit des efforts de Rome et de Madrid, Richelieu, unissant deux puissances rivales, maria la fille de Henri IV au prince Charles d'Angleterre. Le cardinal comprit qu'avant de montrer la France puissante au dehors, il fallait la rendre tranquille au dedans. Mais ce que lui seul pouvait concevoir et oser, c'était de subjuguer les protesianis en France, tandis qu'il projetait de les armer dans l'Allemagne en sa faveur : son génie impérieux le voulut et réussit.

La Rochelle, foyer du parti des calvinistes, et centre de leurs forces, devenait une république puissante par ses flottes, dangereuse par sa position, redoutable par ses alliances, et surtout par le talent de ses grands capitaines, des Rohan, des Soubise, des La Force qui la défendaient. Le cardinal y conduisit le roi et l'assiégea.

Triomphant par son ailresse de la haine d'Olivarès, il sut forcer l'Espagne à le secourir et à sacrifier, dans celte ciiconslance, la politique à la relipion. Lrs Anglais se déclarèrent protecteurs de la Rocht^lle. Richelieu leur opjiosa l'amour l'omanesque do Buckinpham [tour la reine Aiint. Un moi de cette princesse enchaîna l'amiral, et rendit sa flotte immobile.

L'intrépidité seule des assiégés retarda la victoire. L'Océan les défendait. Richelieu entreprit de le domptor : imitant Alexandre à Tyr, on le vit, Quinte-Curce à la main, élever à grands frais une digue que la mer renversa deux fuis, mais qui tinit par en triompher.

Après un an de résistance et de comhats sanglants, la Rochelle Se rendit «Je l'ai conquise, dit alors Richelieu, malgré trois rois : celui d'Espagne, qui m'a relire ses troupes; celui d'Angleterre, qui en envoyait contre moi; et cehii de France, que les courtisans avaient prévenu contre cette entreprise. »

Le cardinal, vainqueur, marcha dès lors ouvertement h son unique but, Tautorité absolue. Il enleva aux rt'formés leurs places de sûreté, et s'en fit donner à lui-môme d'im(*orlantes ; s'entourant de gardes, précédant les princes, habitant un palais, il se décora du titre d'amiral, enlevé à Montmorency; il s'empara des finances, dont il avait dépouillé La Yieuville, régla les afTaires extérieures, commanda les armées, fil marcher sous lui les maréchaux, et remplit les fonctions de connétable.

Il n'attendait qu'un prétexte pour faire éclater au dehors ses projets ambitieux. L'Autriche le lui donna : l'empereur refusait au duc de Nevers l'investiture de Mantoue; il lui déclara la guerre, et i)artit pour prendre le commandement de l'armée.

Le roi oi'donna (ju'un obéit à ce ministre comme à luimême. Bientôt on le vit entrer en Savoie, suivi de deux maréchaux de Fiance. Une riche épée était suspendue à la ceinture de ce prince de l'église : uii panarh»» flottant oi'nail sa tète; une cuirasse verte couvrait snn liabit brodé d'or, et deux {uagcs portaient son casque et ses gantelets.

Ce fut dans ce temps qu'ayant envoyé complimenter le duc d'^Lpernon, son page trouva le vieux guerrier agenouillé dans son oratoire, et disant dévotement ses prières. » Fais bien remarquer à ton maître, dit le duc au page, que je fais son métier tandis qu'il fait le mien.»

Le prêîre général excita d'abord les railleries des soldats; il n'y répondit qu'en se montrant aussi brave qu'eux, et bientôt les éloges succédèrent aux sarcasmes. En peu de temps, Pignerol fut pris, Casai délivré, la Savoie conquise.

Mais, au moment où la gloire élevait si haut Richelieu, la fortune, par un caprice, faillit à le renverser. Louis XIH, malade à Lyon, entouré de courtisans ennemis du cardinal, et pressé surtout par la reine-mère qui haïssait alors autant Richelieu qu'elle l'avait aimé, leur promit sa disgrâce.

De retour à Paris, le cardinal apprend que ses rivaux triomphent, que sa ruine est jurée, que sa lettre de renvoi s'expédie. Il se croit perdu et veut se retirer au Havre. Le cardinal La Valette, son ami, et le capucin Joseph, son confident, réveillent son courage et lui conseillent un dernier eilort. Richelieu court à Versailles \ entre chez le roi et reprend son ascendant. Ce prince, qui le renvoyait par crainte, le garda par faiblesse ; et ses ennemis, qui triomphaient de sa chute, se virent tous livrés cà sa vengeance. Ce jour de mécompte reçut et conserva le nom de journée des dupes.

La vengeance du ministre fut terrible; il livra aux tribunaux le garde des sceaux, Marillac, et le maréchal son frère : l'un mourut en prison, l'autre sur l'échafaud.

Gaston d'Orléans, frère du roi, ne pouvant supporter le joug de Richelieu, se retira en Lorraine ; et le cai-dinal, sans respect pour Théritier du trône, le fit déclarer criminel de lèse-majesté. Entin, oubliant les bienfiiits, ne se souvenant que des injures, et poussant l'ingratitude jusqu'à la cruauté, il fit ai'rèter Marie de Médicis et l'exila. Cette reine, détrônée, mourut à Cologne de chagrin et de misère.

La tyi-annie la plus violente sent toujours la nécessité de voiler ses noirs desseins sous des formes légales. Richelieu créa une chambre de justice ou plutôt de vengeance, qui condamna au supplice, sur les j^lus légers prétextes, tous los partisans de la reine et de Gaston.

' Versailles n'était alors qu'un rendez-vous de cliasse,

On vit alors les phiccs publiques hérissées de nombreux poteaux chargés de l'effigiG do ces iiî for! unes : la seule imprudence fie dire que le roi n'avait pas longtemps à vivre, envoyait une foule de gens à la morl.

Les prisons devinrent la demeure des hommes les plus illustres : Vinceimcs vit er-fcrmer dans ses murs deux fds de Henri IV, César de Vendôme et le grand prieur. Talleyrand- Chalais et le maréchal d'Ornano furent condamnés comme coupables d'avoir voulu fcHrc déclarer Louis XIII impuissant pour donner la couronne à son frère. Les services du maréchal Eassompiorre ne purent le sauver de la prison.

La France, ainsi foulée, abaissée et opprimée au dedans, devenait, dans le même temps, brillante et puissante au dehors. Richelieu la forlifia par ralliancc de la Savoie et de la Bavière. Un léger subside de douze cent mille francs arma Gustave-Adolphe. L'empereur Ferdinand II, dont les armes s'étendaient déjà jusqu'cà la mer du Nord, fut arrêté dans sa course i^ar les Suédois, par les Français. Les princes d'Allemagne reprii'cnt leur indépendance, et l'Autriche vit sa puissance minée par celle guerre de trente ans, que lui suscita le cardinal.

Le gouvernement anglais perdit son influence pour avoir dédaigné Richelieu. Ce ministre envoya un prèlre en Ecosse pour y fomenler des troubles, et jeta dans la Grande-Bretagne les semences de la révolution qui depuis ensanglanta et renversa le trône. « Le roi Charles apprendra, disait le cardinal qu'il est dangereux de me mépriser.

Il était cependant impossible de braver tant d'ennemis, sans qu'aucun d'eux tentât de se venger. Le duc de Montmorency, soutenu par le frère du roi, leva l'étendard de la lévolte, et forma une armée dans le Languedoc. Richelieu marcha contre lui. Le faible Gaston abandonna son ami; Montmorency trahi combattit avec courage, mais sans espoir et sans succès. Il fut pris, jugé et condamné. Deux ans auparavant, vainqueur à la bataille de Vcgliano, avait reçu pour récom-

pense ces mots tracés par Ja main de Louis XIII : «Je me sens obligé envers vous autant qu'un roi le puisse être» Le même prince fit tomber sa tête sur un échafaud.

Richelieu, sans donner la liberté au peuple, précipitait les grands et même les princes dans la servitude. Le duc d'Orléans épousa Marguerite de Lorraine ; le pape confirma ce mariage : le cardinal le fit casser par le conseil d'État, et s'empara des États du duc de Lorraine.

La fortunejusque-làsi constante pour Richelieu parut enfin l'abandonner: ses alliés éprouvèrent quelques revers en Allemagne ; les ennemis entrèrent en France, s'emparèrent de Corbie; Paris se vit menacé. La haine pour le ministre triomphait alors du malheur de la patrie. Ses ennemis se relèvent, se rassemblent, se concertent : sa mort est résolue, le poignard préparé. L'heure fixée, on n'attend que le signal; les yeux sont tournés sur Gaston : il n'ose faire le geste convenu. Sa faiblesse sauve son ennemi; le moment est manqué; la victoire revient aux drapeaux du cardinal ; il se relève plus puissant el plus terrible que jamais.

Tandis que 1rs révoltes dans les provinces, les intrigues à la cour, et les événements variés de la guerre, semblaient devoir absorber toute l'attention du premier ministre, il s'occupait avec une infatigable activité de créations et d'embellissements de tous genres ; et, en même temps qu'il combattait des souverains, dissipait des conjurations, exilait des princes et repoussait leurs poignards, il composait des pièces de théâtre, éi-igeait l'Acadéniie-Française, fondait l'Imprimerie- Royale, rebâtissait la Sorbonne, créait le Jardin des Plantes, et construisait au milieu de Paris un magnifique palais.

«La chambre du roi l'effrayait plus, comme il le dit luimême, et le petit coucher du monarque l'embarrassait davantage que l'or et le kr de toutes les puissances de l'Europe. »

Louis XIII le ha'issait en lui obéissant, et, dans tout ce qui l'entourait , il semblait toujours chercher quelque appui qui l'aidât à le délivrer de son ministre. Mais l'audacieux cardinal

^li LE CARDINAL

bravait l'inimitié de son maître, et dominait trop son esprit pour 'redouter son cœur. La reine Anne d'Autriche voulut travailler à le perdre. Jl l'accusa de conspiration, lit fouiller ses papiers, et osa la faire interroger en criminelle par le conseil d'État.

Cinq-Mars, parvenu à la faveur du monarque, crut qu'il pouvait, sans danger, attaquer un ministre contre lequel le monarque lui-même manifeslait tout haut sa haine, en disant que « cet impérieux cardinal réduisait l'autoriié royale au seul pouvoir de guérir les écrouelles. » Les ducs d'Orléans et de Bouillon entrèrent dans cette conjuration. Le ministre la découvrit : Cinq-Mars fut condamné. Le cardinal, qui partait alors j our Lyon, y traina sa victime enchaînée dans un l-aleau attaché au sien, et retarda ainsi sa mort pour jouir plus longtemps de sa vengeance.

Le vertueux et infortuné de Thou, ami du favori, avait su et désapprouvé la conspiration; il périt pour ne l'avoir point révélée. Telle est la loi des gouvernements tyranniques : elle place la vertu entre la moi't et le déshonneur.

Il n'était plus d'ennemi qui pût arrêter le premier ministre dans la rapidité de sa marche ambitieuse ; la nature seule en interrompit le cours.

Frappé à Lyon par une maladie qui résistait à tous les secours de l'art, il revint à Paris mourant. Seè gardes le portaient sur leurs bras ; on abattait dans les villes dos pans de muraille pour rendre son passage plus commode. Redouté jusfju'au dernier moment, son lit de mort fut encore entouré de flatteurs II leur demandait la vérité sur sa situation , on lui promettait des miracles : le médecin du roi seul, cédant à son impatience, lui dit : « Dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou guéri. » Il le comprit, le remercia, et mourut le 4 décembre ]G-i2, âgé de cinquante-huit ans.

Ses derniers mots s'adre?sèrent à Dieu : « 0 mon juge, dit-il en fixant le ciboire, condamnez-moi, si j'ai eu d'autre intention que de servir le roi et la France ! » Il pouvait être sin-

cère ; car presque toujours les mini«;tres ambitieux confondent leur personne avec le trône, et leur sûreté personnelle avec . celle de l'État.

Richelieu, trop difficile à peindre, serrible avoir tracé luimême son portrait dans ce peu de mots qu'il dit un jour à La Vieuville : « Avant de rien entreprendre, j'hésite et je réfléchis longtemps; mais, dès que j'ai pris mon parti, je cours droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite je couvre tout de ma soutane rouge. »

Par ses ordres, Girardon érigea pour lui, à la Sorbonne, un magnifique tombeau. Lorsqu'on montra à Pierre le Grand ce mausolée, il s'écria : « Si un tel homme pouvait revivre, je lui donnerais la moitié de mon empire pour qu'il m'aidât à gouverner l'autre. »

Richelieu, affectant le faste royal , entouré de gardes qui le conduisaient jusqu'à la chambre du roi, dépensait par an quatre millions; à sa mort il en rendit trois cà Louis XIIÏ, et laissa la France endettée de quarante millions.

Ce ministre savant, dont on doit à la fois admirer les talents et déplorer les crimes, triompha de l'Autriche, des calvinistes, des grands, de deux reines et du roi lui-même. Mobile invisible de l'Europe, il en réglait la politique sur les intérêts de la France. Le Portugal, la Suède, le Danemarck, la Hongrie, servirent d'instruments à sa volonté. Il abaissa dans son pays l'aristocratie, éleva le trône fort haut, mais l'isola; par lui, la France domina l'Europe : mnis la magistrature fut asservie, la noblesse anéantie, le peuple accablé d'im; ôts.

Les ombres de tant de victimes iinmolcos à son ambition, celle du curé de Loudun sacrifié cà la superstition, et la voix de sa bienfaiirice exilée* arrêtent la plume qui voudrait tracer l'éloge de cet homme illustre : cependant sa mémoire traversera les siècles, et la postérité la plus éloignée dira nue le trône manqua seul à sa fortune, et la vertu à sa gloire.

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