LE CHANCELIER D'AGUESSEAU
Il n'existe en Europe aucune monarchie, aucune république qui ne puisse opposer avec honneur un grand nombre de noms brillants aux noms des hommes les plus illustres de l'antiquité ; et nous ne craindrons point d'être accusés d'une aveugle partialité pour notre patrie, en disant qu'au milieu de cet éclat répandu par l'histoire moderne, la France se distingue encore avec fierté par une foule de grands hommes, qui en ont fait le véritable musée des arts et le panthéon des talents célèbres.
Cependant ce qui, dans tous les siècles, fut, est et sera le plus rare, c'est la réunion de la vertu et de la gloire. Peutêtre, en effet, de tous les poisons (lui menacent les hommes
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vertueux, l'amour de la célébrité est celui qui leur offre le plus de dangers. Peu de grands hommes approchent leurs lèvres de la coupe de la gloire sans s'enivrer. Aussi, parmi une foule d'illustres guerriers, de conquérants renommés, d'orateurs éloquents, de poètes sublimes, de législateurs fameux, d'illustres pontifes, on ne voit s'élever que de loin en loin, et comme des monuments presque isolés, quelques vénérables personnages, réunissant à la grandeur du génie, à la force de l'esprit, au lustre éblouissant d'une vive imagination, la candeur d'une âme pure, la modestie, la simplicité de mœurs, et la constance inébranlable d'une incorruptible vertu.
La Grèce, Rome et la France, s'enorgueillissent d'une foule de héros; sans doute elles s'honorèrent aussi d'un grand nombre de citoyens dignes par leur probité de l'estime et du respect de leurs contemporains. Mais ces vertus, pour la plupart, restaient, comme la vérité et comme la vraie piété, dans l'ombre et dans la retraite. Il est peu de noms éclatants dont la renommée ne soit mêlée de quelques taches. Les noms d'Aristide, de Socrate, de Platon, de Zenon, d'Épaminondas, de Numa, de Gaton, de Fabius, de l'un des Scipions, de Cicéron, de Titus, d'Antonin, de Marc-Aurèle, furent presque les seuls dont aucune faiblesse, aucun vice ne parut ternir la gloire.
Dans notre patrie, parmi tant de grands hommes immortalisés par nos fastes, si nous cherchons ceux à qui la justice et la vérité doivent accorder un pur encens, parce qu'aucun nuage n'obscurcit le noble éclat dont ils brillent, à peine pourrait-on ajouter quelques noms à ceux de Suger, de saint Louis, de Bayard, de L'Hôpital, du président de Thou, de Sully, de Mole, de Bossuet, de Fénelon, de Turenne, de Catinat, de D'Aguesseau et deMalesherbes.
Le chancelier d'Aguesseau fut peut-être celui d'eux tous qui réunit le plus de genres différents de célébrité, de sciences, de talents et de vertus. 11 est regardé avec raison comme le modèle le plus parfait des magistrats, des savants et des orateurs. Il mérita également, par ses écrits, par ses instructions,
par sa conduite dans les temps de malheur et de prospérité, et par les douces vertus de sa vie privée, de servir d'exemple aux vrais philosophes, aux vrais chrétiens, aux pères de famille, aux fils reconnaissants, aux [dus lenùres époux, aux instilulcurs et aux grands citoyens. Si, lort^qu'il vivait, la France eût voulu décerner, comme Rome, une couronne à la vertu, D'Aguesseau, aussi digne que Siipion de ce noble [)rix, aurait sans doute été proclamé par elle le plus homme de bien de la monarchie.
Henri-François D'Aguesseau, issu d'une noble famille de Saintonge naquit à Limoges en 1668. Son père, magistrat savant, intègre et respecté, élail conseiller d'Élat et intendant de Languedoc. Ce père vertueux l'éieva lui-même avec le plus grand soin, lui donna à la fois les plus utiles leçons cl les meilleurs exemples.
Le jeune D'Aguesseau était digne de marcher sur les traces d'un tel guide. La natui'c l'avait doué d'im esprit juste, d'une, imagination vive, d'une mémoire prodigieuse, d'un caractère ferme, d'une àme tendre et i)ure. Rien dans son erif'ance n'altéra, tout, au contraire, développa ses heureuses disj)osilions. Préservé, jiar une éducation laborieuse et grave, de la contagion des vices d'une cour brillante et voluptueuse, on le préparait, dans une sage retraite, à devenir l'honneur et l'ornement de sa patrie.
11 était destiné par le sort à grossir le cortège des grands hommes qui entouraient Louis XIV, et qui le conduisaient à l'immoitalilé, en même \vm;}s qu'il devait s'élever comme une furte digue opposée aux erreurs de ce grand siècle, à la fausse gloire, au fanatisme, aux progrès du [louvoir arbitraire et à la corruption rn[>ide des mœurs.
Aussi, tandis que la cour, Paris, la France entière, n'offraient aux regards sur^iris qu'un mélange étonnant de grandeur et ih) servitude, dii luxe et dn pauvreté, d'élévation et de faiblesse, de galanterie et de superstition, de générosité et de persécution, D'Aguesseau trouvait, dans la maison paternelle,
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un inviolable sanctuaire consacré à la vérité, à la justice, à l'amour de la patrie et aux bonnes mœurs : tout y respirait les vertus antiques; c'était, pour ainsi dire, le vénérable foyer d'un Fabius, d'un Caton, relevé et placé au milieu des palais de la cour brillante et corrompue d'Auguste.
Les i'ius graves études ne purent empêcher D'Aguesseau de se sentir entraîné par un goût très-vil et mémo par une sorte de passion pour la poésie. Son père ne contraria pas ce sentiment, mais le modéra. Il savait sans don. te que jamais on ne peut parvenir à écrire parfaitemeiit en prose, si l'on n'a pas connu le charme des vers. Privés de ce charme, le style le plus pur, les pensées les plus fortes, l'imagination la plus riche, les sentiments les plus élevés, laissent toujours à désirer cet heureux accord des sons , cette élégance des tournures, cette douce harmonie, sans lesquels l'éloquence reste imparfaite.
Le sort, voulant favoriser en tout D'Aguesseau, lui donna pour premiers amis Racine et Boileau, et soumit ainsi les élans de son génie naissant à la critique la plus sévère et au goût le plus délicat.
D'Aguesseau, formé à l'étude des lois par le savant magistrat auquel il devait le jour, et nourji de la lecture des chefsd'œuvre de tous genres, anciens et modernes, qu'il avait lus, médités et retenus, annonça, dès ses premiers pas dans la carrière du barreau, tout ce qu'il devait è:re un jour. Lorsqu'il lut nommé, en 16U1, avocat-général, son début eut un tel éclat, que le célèbre Talon lui rendit publiquement hommage : « Tout mon désir, s"écria-t-il, serait de linir comme ce jeune homme a commencé. »
Louis XIV, qui dut la plus grande partie de la gloire de son règne à la sagesse ou au bonheur de ses choix, avait préféré D'Aguesseau, quoique jeune, à ses rivdux, pour remplir la chai'ge d'avocat-général. « Je connais assez son p-ère, di!-il, pour être ceil.iin qu'il ne voudrait pas me tromper, même dans le témoignage qu'il m'a rendu de son fils. »
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D'Aguesseau justifia cette noble confiance : fidèle à Ions ses devoirs, s'il se montra toujours l'homme du roi, il n'oublia jamais qu'il était d'abord l'homme de la patrie. Aussi aucun nuage d'ambition, de crainte, d'espérance, de partialiié, ne se plaçait entre ses regards pénétrants et la vérité. Nul ne porta, avec plus d'adresse et de force, un jour plus pur dans cet obscur dédale, où la méchanceté des hommes s'elTorce d'égarer la justice.
Les plus profondes questions paraissaient simples dès qu'il les traitait ; il saisissait la mauvaise foi au milieu de ses plus subtils détours, rassurait la timide innocence, la reconnaissait malgré ses erreurs, ses faiblesses, malgré les artifices de ses accusateurs, et lui prêtait, pour la soutenir, la force de son talent.
Attentif à peser avec une stricte équité les arguments des parties qui se combatlaient, il semblait, en examinant impartialement ces arguments opposés, s'être chai'gé tour à tour de leur défense ; il laissait longtemps l'auditeur surpris et incertain, et l'éclairait ensuite par ses conclusions, en développant, avec évidence, les raisons qui devaient faire pencher la balance de l'un ou de l'aulre côté.
La force de sa logique, la clarté et la simplicité de son style, la justesse de ses expressions, l'élégance de ses tournures, la variété de ses mouvements, joignaient dans ses plaidoyers, comme le dit Thomas, « la profondeur du raisonnement au charme de l'éloquence. »
De ce moment l'opinion publique, dans tous les temps et dans toutes les circonstances, désignait D'Aguesseau pour remplir les premières charges de la magistrature. Comme Louis XIV était un grand roi, il se mettait rarement, sui'tout avant son extrême vieillesse, en opposition à celle opinion générale. D'Aguesseau fut nommé par lui, en 1700, procureur-général, et sa renommée s'agrandit comme le cercle de sesdt^voirs.
Chargé, jeune encore, d'un ministère si redoutable, il n'in-
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spira point de craintes; le public comptait ses vertus et non ses années. Son autorité sévère maintenait inviolablement l'ordre public, sans troubler le repos privé par celte ardeur inquiète qui confond l'imprudence avec le crime, la pensée avec l'action, el devant laquelle on paraît coupable dès qu'on est soupçonné. Mesurant avec justice ce qu'il devait à la sûreté de l'État et à celle des particuliers, il dirigea l'instruction criminelle avec autant de sagesse que de fermeté, et prouva mieux que personne l'utilité de cette grande institution, d'une partie publique qui, pour l'honneur des temps modernes, devrait rassurer riuimanilé, en substituant un accusateur légal, désintéressé, impartial, à ces vils délateurs, fléaux des peuples el poisons des gouvernements.
La rigueur excessive est aussi dangereuse que la faiblesse ; car elle augmente les périls, en multipliant les mécontents : jamais les exécutions ne furent plus rares que sous le ministère de cet illustre procureur-général. « Je regarde, disait-il, la condamnation d'un citoyen comme une calamité publique. »
Soigneux de guérir les maux au lieu de les irriter par des remèdes violents, sa vigilance active prévoyait, éloignait ou calmait tous les désordres. Le gouvernement consultait souvent sa sagesse sur les parties les plus difficiles de l'administration. D'utiles règlements, rédigés par lui, adoucirent les malheurs dont une cruelle disette atïligea la France, et la sauvèrent de malheurs plus grands encore. Ses amis craignirent un moment que l'excessive fatigue, à laquelle son zèle le livrait, ne détruisait sa santé : « Puis-je me reposer, leur répondit-il, quand je sais qu'il y a tant d'hommes qui souffrent! »
La France, illustrée alors par tant de héros, de grands poètes, d'illustres adorateurs, de pontifes dignes de l'apostolat, et de savants dont les lumièies éclairaient l'Europe, parut, dans ce même temps, ternir elle-même son éclat et éclipser sa raison, en rentra'it dans la voie des ténèbres. Livrée avec acharnement aux fureurs des discordes religieuses, elle se dé-
gradait, en se déchimiil, pour soutenir les opinions inexplicables de Jansénius cl de Molina. Rome eut le tort, et le roi la faiblesse, de se di'clai'er pour l'un des deux partis, qui dès lors voulut persécuter l'autre. La cour romaine profilait de ces dissensions pour étendre son autorité.
D'Aguesseau, attentif à dtléndre avec fermeté les libertés de l'Église gallicane, résista au monarque, au pape, au chancelier, el s'opposa hardmienl à la publication de la bulle Unigenitus.
On craignait qu'en s'exposant à cet orage, il n'en fût la victime ; sa femme, au lieu de partager CPtte crainte, aflermissait son courage. «Quand vous parlerez au roi, lui dil-clle, oubliez vos intérêts, votre épouse, vos enfants : perdez tout, hors l'honneur. » Il ne perdit rien ; Louis le Grand respecla sa rigidité. On crut même que le chancelier de Voisin serait disgracié, el que d'Aguesseau se verrait chargé des sceaux. « Jamais, dit-il, je n'occuperai la place d'un homme vivant. » Cette réponse surprit les courtisans, mais n'étonna pas le public.
Chaque homme a ses faiblesses : Louis le Grand crut expier les siennes en écoutant les aveugles conseils du fanatisme el de l'intolérance, ennemis d'aulant plus funestes de la religion, qu'ils combattent sous ses vêtements et sous son étendard. On proscrivait les proteslanis; el tandis qu'ils étaient chassés, poursuivis, massacrés ou bannis, on faisait croire au roi qu'ils étaient convertis.
D'Aguesseau, éclaiié par une vraie piété et par les leçons ainsi que par les excmpk'S de son |)ère, em[)loya toutes les ressources d(î ses lumiijres, tous les moyens de son autorité, pour amortir les coups que l'on portait à ces infortunés : il ne put li'S sauver; mais au moins son nom vénéré n-sia pui' do cette prosci'iplion cpii déshonorei'a une gloricnise époque, inonda la France de sang et de larmes, la dépeupla, et einichil h.'S pays élratigers, devenus l'asile de tant de sciences, d'industrie et d'urls exilés.
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Telles furent les ombres qui obscurcirent la fin du règne glorieux de Louis XIV. L'époque orageuse et licencieuse de la régence commença. Le chancelier de Voisin termina ses jours, et D'Aguesseau fut nommé pour lui succéder. Loin de briguer cette élévation, il cherchait à l'éviter, et ce ne fut pas sans peine que le régpnt triomjpha de sa résistance. On eût dit que ce prince connaissait sa propre ftiiblesse, et cherchait un appui contre elle, près de ce miOnument vivant des antiques vertus.
Dans les républiques les hommes changent, mais les mœurs et les lois restent; dans les monarchies, au contraire, à l'apparition d'un nouveau monarque, tout prend une nouvelle face, tout se transforme : théâtre, acteurs, langage, tout devient nouveau, et le caractère du prince semble imprimer à la nation son esprit et son caractère.
La cour de Louis XIV, autrefois galante, devenue progressivement religieuse, grave, sévère, fanatique, mais toujours belliqueuse, avait disparu. Le duc d'Orléans, spirituel, brave, léger, incrédule, cynique, philosophe, assez instruit pour régir lui-même l'État , mais frop faible et trop insouciant pour n'être pas gouverné, voulant le bien, se laissant entraîner au mal, et trop fréquemment détourné des affaires par les plaisirs, était entouré d'hommes d'esprit et de femmes galantes : pour se dédommager de la sévéïité du dernier règne, il se livrait avec transport à une licence en tous genres, que la France, un moment trompée, prit pour la liberté.
Cependant le régent, réveillé quelquefois de son ivresse par les besoins de l'État, par les conseils de la raison, par les, éclairs de son esprit, sentait la nécessité de se donner un appui plus solide, de placer lui-même une barrière contre hes passions, et de laisser au moins, parmi tous ses désordres privés, une sentinelle vigilante poiu* veiller à la conservation de la justice et de la tranquillité publique.
Ce fut par ces motifs que D'Aguesseau se vit appelé au milieu d'une^ur si étrangère à ses mœurs et à sa gravité:
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ainsi le régent , jeune encore , réunissant en sa personne les talents d'un grand homme et les vices d'un mauvais roi, réalisa celte antique allégorie d'Hercule, retenu par la vertu et entraîné par la volupté.
La gloire de Louis XIV avait coulé cher aux Français : le plus grand désordre régnait dans les finances, et le régent était dissipateur. Pour les réparer, on ne pouvait augmenter les impôts, il ne voulait pas diminuer les dépenses; la delte était énorme, les ressources nulles. Un étranger parut : esprit ardent, ingénieux, persuasif, audacieux dans ses projets, il promit et créa des richesses imaginaires. Un papier trompeur, une monnaie fictive, remplacèrent l'or et l'argent. Offrant à la cupidité des chances sans nombre et sans mesure, il enivra toute la France de ses rêves; l'imaginalion exaltée jeta un voile d'or sur la raison ; la folie devint gêné raie; princes, grands, magistrats, bourgeois, peuple, tout fut entraîné.
D'Aguesseau seul , avant même d'être chancelier, avait été assez sage et assez ferme pour s'opposer à ce délire dans sa naissance. Il arrêta l'audacieux Law à ses premiers pas, et fit d'abord repousser le poison séduisant présenté par ce charlatan écossais. Mais une sage prudence ne pouvait résister longtemps au brillant espoir offert à l'avarice? Law triompha. Le régent, irrité de la résistance du chancelier, la regarda comme une opinitàlreté coupable. D'Aguesseau voulait empêcher la ruine de lÉiat ; il fut traité comme un ennemi de la fortune publique.
Le duc d'Orléans lui ôta les sceaux en 1718, et l'exila à Fresncs. Éprouvant ainsi le sort réservé de tout temps à ses pareils, il partagea les glorieuses infortunes d'Aristide, de Cicéron et de l'Hôpital. En apprenant sa disgrâce, le chancelier, sans abattement et sans courroux, ne dit que ce peu de mots, à la fois modestes et fiers : « Je ne méritais ni l'honneur de recevoir les sceaux, ni l'atfront d'en être privé. »
La raison publique avait disparu avec le^hancelier, et
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Fcmblait exilée comme lui. La cour et la capitale resscmblèrenl bientôt à une vaste maison de jeu, où régnaient successivement l'espérance avide, la joie emportée, le désespoir furieux. Il se fit une révolution totale et soudaine dans les mœurs, dans les rangs et dans les fortunes. On passait en peu d'heures de la pauvreté à l'opulence, de l'obscurité à l'éclat, de la richesse à la misère : l'artisan se voyait subitement métamorphosé en riche publicain ; le maître d'un superbe hôtel ou d'une vaste terre , déchu de sa grandeur et forcé de travailler pour gagner son pain, se trouvait remplacé par l'homme qui, naguère, montait derrière sa voiture. Telles furent en France , a'ors , les tragiques et ridicules saturnales de la fortune.
Ce délire violent eut l'extravagance et presque la courte durée d'un rêve; l'édifice imaginaire d'une richesse factice tomba aussi promptement que ceux qui amusent la frivolité de l'enfance. Les esprits les plus exaltés quittèrent avec confusion les rives fontastiques du Mississipi, pour déplorer sur les bords de la Seine la chute de leurs illusions, et, à leur réveil, le gouvernement et le peuple se trouvèrent plongés dans la plus épouvantable délresse.
Des maux si graves s'irritaient encore par les remèdes violents qu'on croyait devoir y opposer. Le régent sentit enfin la nécessité de consulter la sagesse, et le chancelier fut rappelé.
D'Aguesseau n'avait point eu la faiblesse de demander son rappel; il ne céda point au vain orgueil qui pouvait lui conseiller de refuser le nouveau fardeau qu'on lui présentait. Insensible à la voix trompeuse de l'amour-propre, il n'écoutait que celle du devoir, et ses intérêts disparaissaient toujours devant l'intérêt public. Mais les hommes (jui le jugeaient ne lui ressemblaient jtas; ils attribuèrent à l'ambition le sacrifice qu'il faisait à la vertu. ^
Oii le blâma d'avoir reçu des mrn'ns de Law la lettre qui le rappelait. L'envie, ennemie inévitable de la gloire, aiguisa
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contre lui tous les traits de la satire; mais, aveugle dans ses coups, elle prouva, même en le frappant, à quelle hauteur elle le croyait porté dans l'estime publique; car, pour mieux exprimer la grnn'leur dont elle le disait déchu, elle fit afficher sur sa porte ce passage de l'Ecriture : Et homo factus est.
Il est viai que, contre son avis, le parlement fut exilé à Pontoise, et qu'il le soutTrit. Saint-Simon et Duclos, souvent injustes dans leurs amèies ci'iti(iues, prétend(.*nt qu'en cette circonstance, il sacrifia sa gloire à sa place. Ce erra nd citoyen, ce magisti'at vertueux, dont la vi(.' entière lut la censure vivante de son siècle, méritait d"étie jugé par des hommes plus dignes d'apprécier ses nobles intentions, et surtout son dévouement à la patrie. Les malheurs qu'il avait voulu prévenir étaient arrivés; le parlement s'opposait à des mesures rigoureuses , mais sages et indispensables. D'Aguesseau , rappelé au milieu d'un bouleversement total dans les mœurs et dans les fortunes, voyait la Fi'ance en péril. Au moment d'une crise terrible, il n'était plus temps de déclamer contre la cause des maux publics; if fallait les adoucir et sauver l'Etat au lieu de perdre le gouvernement : voilà ce qu'on aurait dû penser et dire; voilà ce que pensa et fit D'Aguesseau.
Depuis celte époque, la conduite du chancelier et la pureté de sa vie entière répondirent viclorieusempiit aux injustes reproches de ses ennemis. Quelques années après, en 1722, lorsque le favori du régent, le mé{)risaltle abbé Dubois, dont les vices souillèrent la pourpre romaine et la loge française, fut nommé premier ministre, D'agmsseau, bravant le courroux du régent, et s'o|)posant avtT. dignité à un choix indigne mérita, par cette résist.uice, l'honneur d'un second exil. Le parlement, qui lui reniait alors honima^T et justice, se disposait à embrass(îr SI <l('lense; avant d'enregistrer les lettres du nouveau garde des seeaii#, il envoya au chuncelier uncdéputalion pour le consulter. D'Aguesseau répondit « qu'il duvuil et voulait donner l'exemple de la soumission. »
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Cet exil dura cinq ans. Rappelé, en 1727, parle cardinal de Fleury , on le rendit à la liberté, mais non à l'Élat. Dans les cours, la vertu inspire trop de craintes, pour que la justice qu'on lui rend ne soit pas tardive; l'intrigue y crée mille obstacles pour l'écarter, et D'Aguesseau , qui n'aspirait qu'à mériter les grandes places, et non à les remplir, ne fit aucune démarche pour déjouer ses rivaux ; sa renommée agissait seule pour lui.
Loin dé se plaire à la cour et d'aimer l'exercice du pouvoir, il appelait les plus beaux jours de sa vie ceux qu'il avait passés en exil à Fresnes. Dans''sa jeunesse, l'o^iinon publique avait prédit son élévation; dans sa vieillesse, elle l'y fît remonter. Le cardinal de Fleury satisfit enfin un vœu général, et rendit, en 1757, les sceaux au clianceber.
Il faudrait entreprendre un travail immense, si l'on voulait donner une fidèle analyse de la vie et des ouvrages de cet hommiC célèbre; beaucoup de volumes suffiraient à peine pourrendre compte de tout ses écrits, pour faire connaître les divers édits et règlements qu'il rédigea. Comment, dans un court extrait, donner une juste idée de ces mercuriales éloquentes de ces nombreux plaidoyers , où le talent donne tant d'éclat à la vérité, d'élégance à la raison, etde force à la justice!
Ne devrait-on pas encore citer presque en entier cet ouvrage si touchant, monument d'une simplicilé antique au milieu des temps modernes, cette histoire de la vie d'un père vertueux, dictée par l'amour filial, où l'on voit en action les vertus d'un chrétien tolérant, Us talerils d'un administrateur habile, la profondeur et la sagesse prévoyante d'un homme d'Elat, réunis dnns la personne du citoyt-n le plus modirste, de l'époux le plus constant, et du père de famille le plus vénéré !
Comment cilor, comment choisir là où c'est l'ensemble qui louche, (|ui charme; hà où le* cœur voudiait tout retenir! Il serait également impossible de passer sous silence ces savantes instructions, -qu'il adressait à ses fils pour les diriger
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dans leurs études législatives et littéraires ; ouvrage étonnant, qui seul suffirait pour faire aduiirer l'immensité de ses connaissances, la pureté de sa morale, la pénétration de son esprit, la finesse de son goulet la profondeur de son jugement.
On ne devrait pas non plus oublier ces nombreuses lettres, dans lesquelles l'abandon du cœur et l'absence de tout art ne font rien perdre à son esprit de sa rectitude, à ses pensées de leur élévation , il y joint seulement à la solidité de la raison la grâce de la négligence ; son génie s'y montre « avec cette ceinture à demi tombante, qui, selon Cicéron, donnait tant do charmes au style élégant et simple de César. »
Il nous suffira sans doute ici, au lieu d'oser suivre le chancelier dans son immense carrière oratoire, ministérielle et littéraire , de dire que la France reçut et conserva de lui , comme des bienfaits , un grand nombre de lois , d'édits et de règlemenis, par lesquels il rendit aux mères, suivant le vœu de la nature, la succession de leurs enfiinis, améliora le sort des curés et des vicaires, restreignit la juridiction des tribunaux prévôtaux, éclaircit la matière des donations, régla sagement la liberté de tester, mit des bornes aux évocations, abrégea l'instruction des affaires, et jeta quelques clartés dans le chaos de la procédure.
Par d'autres édits, il porta des remèdes salutaires aux abus des substitutions, rassura la France, en plaçant des bornes aux acquisitions trop nombreuses des gens de main-morle, diminua économiquement le nombre des tribunaux, encouragea l'industrie; enfin il [névint de grands malheurs, et se montra l'appui du pauvre, en mettant un frein à l'avarice par unesnge ei sévère déclaration sur la police des grains.
Depuis longtemps, on gémissait de voir la monarchie soumise à une foule de lois gauloises, gothiques, romaines, saliques, féodales, et à un nombre prodigieux de coutumes diverses et opposées, qui retenaient, à chaipie pas, la civilisation dans les liens de la baibarie ; on trouvait partout des entraves,