L'ÉCOLE DE L'ADVERSITÉ
On résiste souvent aux conseils les plus sages ; la voix forte des passions et leur énergique accent empêchent d'entendre le langage doux et mesuré de la raison. L'intérêt , l'ambition, la vengeance, se placent continuellement entre nous et la vérité, pour la dérober à nos regards ; souvent même nous les prenons pour elles ; tout ce qui flatte nos penchants nous parait vrai, tout ce qui les contrarie nous semble faux- Il y a plus d'hommes de bonne foi qu'on ne pense, et le plus grand nombre marche franchement dans le chemin de l'erreur, du
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vice ou de l'injustice, persuadé qu'il suit la route du bonheur et de la vérité. Un seul maître plus éloquent, plus persuasif et en môme temps plus impérieux que tous les autres, parvient quelquefois à nous éclairer, à dépouiller de leurs prestiges les erreurs qui nous égaraient, à nous faire admirer la justice que nous méconnaissions, la vérité qui échappait à nos recherches, et à nous tirer du précipice où nous étions tombés, pour nous conduire au plus haut degré de bonheur et de gloire.
Ce maître si utile, auquel la plupart des grands peuples, des sfrands rois, des grands hommes ont dCi leurs vertus et leur renommée, ce médecin salutaire qui tire pour nous, des poisonsi» mêmes, les remèdes les [)lus efficaces, cet ami sévère qui corrige nos défauis, épure nos qualités, développe nos forces, fait briller nos talents et nous fait triompher des caprices de l'aveugle fortune, vous croiriez peut-être qu'on doit lui témoigner quelque reconnaissance et le regarder comme un bienfaiteur; vous vous trompez : il n'est pas d'ennemi qui nous soit plus odieux; son absence excite la joie, son approche inspire la crainte ; il est même des âmes assez peu généreuses pour détourner leurs regards de ceux qu'il atteint. Il en est d'autres qui, ne pouvant l'éviter, repoussent les remèdes qu'il leur présente. Au lieu de les rendre meilleurs, il les aigrit, et, pour ceux-là, il n'est point de ressource, car ce maître sévère anéantit ceux qu'il ne relève pas.
Cet utile, mais triste protecteur de notre faiblesse, est venu porter sa main dure et froide sur notre patrie; il fait entendre aux Français ses terribles leçons : espérons qu'au lieu de s'irriter de son langage ou de se laisser abattre par sa rigueur, ils sauront puiser dans ses conseils une nouvelle existence, une nouvelle force, et que le malheur leur deviendra aussi utile que la prospérité leur a été funeste.
Le malheur est moins diflicile à supporter que l'extrême bonheur : l'un vous fortifie et l'autre vous énerve. Le premier vous éclaire et l'autre vous enivre. 11 ne faut que se
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roidir un peu pour résister à l'inforlune ; au lieu qu'on doit, comme Ulysse, fermer ses yeux et boucher ses oreilles pour triompher de toutes les séductions d'un sort trop prosiière. Les succès vous mènent à l'engourdissement, les revers vous ordonnent de vous servir de toutes vos facultés. Jamais le nom de la Grèce ne serait arrivé jusqu'à nous, si l'Asie, venant fondre sur elle, n'eut forcé ses habitants à faire des prodiges de valeur, de patriotisme et de vertu qui l'ont rendue si célèbre. Rome ne serait peut-être jamais parvenue à dominer le monde, si, attaquée dans son berceau par tous les peuples voisins, elle ne s'était vue contrainte à faire de son peuple un peuple de héros toujours prêts à sacrifier leur sang, leurs fortunes et les liens même de la nature, au salut et à la gloire de la patrie. Sans l'incendie du Capitole, sans l'invasion de Pyrrhus et sans celle d'Annibal, rendrions-uous encore d'éclatants hommages à l'héroïsme presque fabuleux, à la force colossale des Romains? Sans les malheurs de sa jeunesse errante et persécutée, notre Henri IV serait-il devenu le modèle des généraux et des rois? Ce sont de grands malheurs qui ont fait briller toutes les grandes vertus : et d'un autre côté, n'avons-nous pas vu les rois et les empires qui ont le mieux résisté aux coups de l'adversité, succomber sous les faveurs de la fortune et se perdre par l'excès de leur prospérité? Rome perdit sa liberté dès qu'elle fut la maîtresse du monde; le trône de Cyrus corrompit, par son éclat, Alexandre comme Xercès ; et la Grèce, tombant en décadence dès qu'elle n'eut plus l'Orienta craindre, vit ses orateurs vendus à Philippe, ses guerriers courtisans des successeurs d'Alexandre, et bientôt enfin ses républiques devenir humbles sujettes de Rome.
Si les faveurs du sort nous corrompent, ses rigueurs seules peuvent nous retremper ; mais il ne suffit pas de supporter le malheur pour être digne de cette résignation , il faut savoir profiter de ses leçons salutaires ; il faut envisager le passé sans regrets, le présent sans faiblesse, l'avenir sans illusions.
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Faisons d'abord respecter noire malheur ; car, de toutes les calamités possibles, la plus insoutenable est le malheur méprisé ; et le moyen de se faire respecter, quand on ne peut faire ni grand bien ni grand mal aux autres, est de se respecter soi-même. Ainsi je ne connais pas de pires ennemis pour la France que ces hommes sacrifiant sans cesse leur patrie à un parti, et qui prennent à tâche de reprocher continuellement à la nation les erreurs, les fautes et les crimes de ceux qui la gouvernaient. Ces exagérés en paroles, qui ont toujours évité les dangers, veulent qu'on regarde comme des temps de corruption et presque de mort, les époques pendant lesquelles ils n'avaient ni pouvoir ni crédit. A les entendre, la France, privée de leurs lumières, n'aurait été, pendant un quajl de siècle, qu'un pays sauvage peuplé de brigands. Ils outragent ainsi tout à la fois la nation dont ils font partie et l'étranger qui l'admirait. Ils entretiennent, par leurs injures, le feu de la discorde qu'il est si nécessaire d'éteindre. Un grand peuple, qui malgré ses revers, est riche encore de tant d'exploits, de trophées, de monuments, de citoyens distingués par leurs vertus et par leurs talents, ne saurait endurer patiemment les injures prolongées de quelques hommes dont la vanité blessée est la seule grande passion, dont la longue nullité est tristement jalouse de l'activité d'autrui, et qui ne connaissent de justice que l'intérêt de parti, de principes que des préjugés vieillis, et de plaisir que la vengeance.
Il en est d'autres aussi qui, ne pouvant renoncer à leurs rêves, même après le réveil, regrettent avec trop d'amertume réclat qui nous a éblouis, la fortune qui nous a ruinés, la grandeur qui nous a fait tomber, la force qui nous a écrasés. Ceux-là accuseraient volontiers le temps présent des fautes du passé, le gouvernement des malheurs dont il hérite, et peut-être la terre même des rigueurs du ciel.
Si nous voulons être grands dans notre malheur, soyons justes, patients et modérés : on n'admire l'homme qui souffre que lorsqu'il ne se plaint pas. Si nous voulons nous relever
forts de cette crise, embrassons-nous au lieu de nous déchirer, et réunissons-nous autour du trône de la Charte, non de paroles, mais de fait.
Qui veut les institutions sans les hommes, ne veut rien. On ne ramène pas au lien commun les intérêts qu'on laisse froissés. Les maux ont été grands pour tous ; que les remèdes soient également appliqués à tous. Quand on excommunie politiquement les autres, on est excommunié par eux. On ne détruit les partis qu'en agissant comme s'il n'y en avait plus; enfin , si nous désirons mettre un terme à nos souffrances, ne perdons jamais de vue cette maxime, que « partout où il « n'y a pas fusion, il doit y avoir un jour dissolution. »
On ne voit à présent que de l'esprit partout ; on en rencontre dans tous les cafés, on en voit sur toutes les enseignes, on s'en nourrit chez tous les confiseurs, on en remplit tous les journaux , on en trouve même aujourd'hui quelquefois à l'Académie royale de musique; et l'esprit est si généralement répandu , qu'une bête est à présent , en France , une vraie rareté. Malheureusement les sots et les niais sont plus communs ; mais ce sont plutôt des sots en actions qu'en paroles ; car, dans notre charmant pays, on fait plus de sottises qu'on n'en dit. Quant aux niais, ils ne vivent pas sans gloire, dans un siècle où le mélodrame lutte avec avantage contre la tragédie. D'ailleurs, avec beaucoup d'esprit on peutêtre niais; il ne faut pour cela qu'un peu trop de confiance, ou de bonhomie, ou de crédulité; rien n'est si sujet à la niaiserie que l'amour-propre : il enfle les petits et grandit les nains; il rend les hommes dupes de l'amour; il fait croire à l'opulence qu'elle inspire l'affection, à la grandeur qu'on ne l'envie pas, à la jeunesse qu'elle sait tout , à la vieillesse que le temps
s'arrête et l'épargne; il cache aux auteurs leurs défauts, aux femmes leurs rides, aux maris leurs revers, aux conquérants leurs périls et leur ruine; partout, enfin, on voit la preuve que l'esprit, les talents et môme le génie ne préservent pas toujours de la niaiserie.
Moquons-nous donc de ces éternels déclamateurs qui, préférant toujours le passé au présent , assurent tristement que notre esprit est en décadence : persuadés à tort de leur supériorité, ils voient tous les hommes petits comme s'ils les regardaient du haut d'une montagne; ils ne trouvent pas assez d'esprit aux autres parce qu'ils s'en croient trop à euxmêmes, et se montrent dédaigneux parce qu'ils se persuadent qu'ils sont riches.
Non, jamais l'esprit, les talents et la science ne furent si généralement répandus : ce n'est certes pas là notre côté faible; mais ce qui nous manque le plus, comme à tous les hommes de tous les temps , c'est le mérite que nous croyons le plus commun, c'est la qualité que nous méprisons presque comme la plus vulgaire , en un mot, c'est le bon sens.
Au reste, consolons-nous : le bon sens est un trésor qui a manqué dans tous les siècles aux peuples les plus fameux, aux gouvernements les plus célèbtes, et aux plus grands hommes comme à nous.
Les Égyptiens, ces premiers précepteurs du monde, ont-ils montré beaucoup de bon sens en se privant, par leurs vexations, de six cent mille Israélites, en faisant périrdesmillions d'hommes pour construire ces colossales pyramides , stériles monuments de leur orgueil ; en soumettant leurs rois au collège des prêtres; en adorant des bœufs, des chiens et des chats, et en livrant leurs villes aux Perses plutôt que de lancer leurs traits sur ces animaux qui servaient d'avant-garde à leurs ennemis ?
Les Perses, qui conviennent, après une mûre délibération, d'élire pour roi celui des grands dont le cheval hennirait le premier, ont-ils montré plus de bon sens que leur grand mo-
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narque Xercès, qui fouette la mer et qui écrit une lettre menaçante au mont Aihos ?
Que de fautes contre le bon sens ont commises dans leurs lois et dans leur conduile ces fameuses villes d'Athènes et de Sparte, qu'on nous cite cependant encore comme modèles ! L'une fait une loi pour bannir les citoyens qui réunissent trop de talents à trop de vertus ; elle condamne Socrate à la ciguë, exile ou tue tous ses héros, et élève des statues aux tyrans étrangers qui l'asservissent.
L'autre ordonne la mort de tout enfant débile ou contrefait , et permet aux vieillards de céder leurs femmes aux jeunes gens; enfin celte ville, si célèbre par ses vertus et par son amour pour la liberté , condamne tout un peuple à l'esclavage, et traite les Ilotes comme les plus vils animaux.
Alexandre le Grand se croit le fils d'un dieu , et brûle Persépolis pour plaire à une courtisane.
LesHébreax, éclairés, conduits, nourris, disent-ils, par Dieu même, voient sa lumière, entendent sa voix, marchent entourés de ses miracles, et , en sa présence, construisent un veau d'or pour l'adorer.
Carthage, reine de l'Occident, souveraine des mers, maîtresse de tous les trésors du monde, désarme ses citoyens , et confie sa défense à des mercenaires. Elle ne sait trouver d'autre remède à ses malheurs que le supplice de ses généraux, ni d'autre moyen de se rendre le ciel favorable que de lui sacrifier des victimes humaines.
Les Romains, dominateurs de la terre, n'imaginent d'autre préservatif contre la peste que de faire attacher un clou à la perle d'un temple; ils se croient destinés à une guerre éternelle parce qu'ils trouvent une tête de cheval dans les fondalions du Capitole; leurs généraux refusent le combat quand les poulets sacrés n'ont pas mangé ; Marius est certain d'être sept fois consul parce que sept corbeaux ont croassé sur son berceau ; César est troublé par un songe de sa femme.
L'habile Auguste se persuade qu'il arrivera un grand mal-
heur si on chausse son pied gauche avant son pied droit, et se prépare à la mort parce que la foudre, frappant le portail d'un temple, a brisé la première lettre du nom de César.
Les princes, les magistrats, les guerriers de l'empire de Byzance, au lieu de se défendre contre les Turcs qui les assiègent, se battent entre eux pour et contre le culte des images, et pour les factions verte et bleue du cirque.
Les Germains et les Francs, devenus la terreur des Romains, consultent les chênes pour faire des lois, et demandent à leurs femmes s'ils doivent se battre ou négocier. Arioviste se laisse vaincre par César parce que les dames suèves déclarent qu'il faut attendre la pleine lune pour combattre.
Nos anciens rois de France ont régné plusieurs siècles avant de comprendre que, pour garder le sceptre, il ne fallait pas le confier à un maire du palais, et que, pour conserver un grand royaume, on ne devait pas le partager entre plusieurs enfants.
Combien d'autres siècles n'a-t-il pas fallu voir s'écouler avant d'écouter le bon sens, qui trouvait étrange que Rome gouvernât les rois et mît leurs royaumes en interdit, ou disposât de leurs couronnes ; que tout l'Occident s'épuisât d'or et de sang pour conquérir en Orient le tombeau d'un Dieu ?
Le bon sens, pendant ce long espace de siècles, a-t-il pu empêcher de brûler des millions d'hommes pour les convertir, de dépeupler l'Amérique pour lui faire adopter des dogmes qu'elle ne comprenait pas, et d'envoyer au supplice des sorciers qui, s'ils l'avaient été, ne se seraient certainement pas laissé griller?
Si Ion eût écouté le bon sens dans notre Europe, aurait-on vu si longtemps les plus petits seigneurs faire la guerre aux rois, juger leurs vassaux suivant leurs caprices, obliger les femmes du peuple à reconnaître des droits contraires à la pudeur, et forcer leurs maris à veiller la nuit pour faire taire les grenouilles de leurs fossés ?
Aurait-on vu la Sorbonne et les parlements défendre à la
terre de tourner, au sang de circuler, à l'éinétique de guérir, à l'inoculation de conserver la vie et la beauté ?
Ce n'est que depuis peu que le bon sens a prouvé aux souverains, après des milliers de guerres désastreuses, qu'il ne pouvait y avoir ni équilibre, ni paix, ni stabilité, ni limites certaines, tant que les mariages des princes décideraient du sort des peuples ; et l'on a enfin reconnu qu'une princesse, en épousant un prince étranger, devait renoncer à tous droits de succession aux États de son père.
Malgré tous les efforts de nos philosophes apôtres du bon sens, malgré la sagesse et la force de leurs écrits contre le fléau des guerres d'invasion et contre les envahisseurs du monde, tels que les Alexandre, les César, les Tamerlari, les Charles-Quint, les Charles XII, n'avons-nous pas nousmêmes récemment partagé l'ivresse des conquêtes, dont le réveil a été si pénible?
Nos voisins les Anglais, qui se vantent de nous avoir précédés dans la route très-nouvelle du bon sens, n'ont-ils pas, en méprisant sa voix, versé autant et peut-être plus de sang que nous, d'abord pour une rose rouge ou blanche, ensuite pour les différentes manières d'adorer Dieu , et même, depuis qu'établissant le règne du bon sens par un admirable traité entre le pouvoir héréditaire du trône, l'influence indispensable des riches, des grands, et la liberté civile et politique du peuple, n'ont-ils pas encore un peu oublié ses conseils en désirant sur les mers un empire pareil à celui que nous voulions avoir sur la terre ?
Enfin, si la tolérance est partout parvenue à triompher de ses ennemis, comme le bon sens l'avait inutilement réclamé depuis tant de siècles, ne devons-nous pas trouver assez naturel qu'à présent encore tant de gens s'opposent à sa voix, lorsqu'il veut prouver l'indispensable nécessité de la tolérance politique pour notre bonheur et pour notre repos?
Pour moi, je n'en suis pas surpris; je suis de l'avis de ceux qui prêchent, et non de l'avis de ceux qui brûlent. Le
compelle intrare m'a toujours paru la maxime la plus opposée au bon sens. J'aime la lumière qui pénètre pour éclairer; je déleste le feu qui consume et qui détruit ; et, si nos adversaires continuent à être intolérants pour nos opinions, je n'en serai pas moins tolérant pour les leurs ; ce sera sans fiel et sans emportement que je chercherai à leur prouver que ce n'est pas nous, mais le bon sens, qu'ils blessent par leurs passions, par leurs préjugés et par leurs inconséquences.
Et, par exemple, n'est-ce pas un gros péché contre le bon sens que de vouloir remonter du présent au passé qui ne peut jamais se reproduire ? C'est cependant le péché favori de beaucoup de gensd'esprit,'ctmême de quelqueshommesde talent ; bien plus, il est un grand nombre de jolies femmes qui voudraient se retrouver au temps de leurs grand'mères, mais sans prendre, je crois, leurs grands paniers et leurs verlugadins.
Le bon sens leur dit en vain qu'il n'est plus possible aux hommes d'aujourd'hui de rappeler les anciens jours, qu'aux vieillards de revenir à leur printemps. Mais si l'on pouvait même ainsi reculer, quelle époque choisirait le bon sens pour s'y arrêter ?
Ce ne serait probablement pas celle qui précédait immédiatement la révolution, la pente était trop*»près du précipice ; la pureté ne voudrait pas des temps licencieux de la régence ; les conquêtes nous ont trop fatigués pour recommencer celles de Louis XIV ; la fidélité fuirait les jours de la fronde et les cruelles années de la ligue ; l'humanité voudrait franchir le siècle des guerres religieuses; l'honneur passerait promptcment par-dessus l'époque fatale qui livra le sceptre ainsi que les trois quarts de la France aux Anglais, et que les querelles des Armagnacs, des Bourguignons et de la Jacquerie inondèrent de sang ; la raison et l'intérêt public nous éloigneraient des croisades ; nous fuirions précipitamment l'affreux temps de l'anarchie féodale, et plus haut nous ne trouverions que des révolutions et des temps barbares. Ainsi, tout bien con-
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sidéré, revenons au bon sens, et résignons-nous à vivre à l'époque que le ciel nous a désignée.
Le bon sens n'aime pas les révolutions, ce sont des crises trop violentes ; mais, lorsqu'une révolution est faite depuis un quart de siècle, ce bon sens vous dit qu'il n'est pas possible de l'effacer : Dieu même ne peut empêcher que le passé n'ait existé.
Vous croyez que la révolution est l'ouvrage de quelques hommes : écoutez le bon sens ; il vous dira qu'elle est l'effet de la marche du temps, le produit des nouvelles découvertes, la conséquence des progrès de l'instruction , et que mille causes inévitables y ont contribué.
« L'esprit du siècle, dit-on, est républicain, et les mœurs « du siècle portent à l'obéissance.» Le bon sens nous apprend, au contraire, que l'esprit du siècle n'est que \e fruit des mœurs de ce siècle. Nos mœurs veulent l'égalité politique, une sage liberté, l'obéissance à un trône constitutionnel ; elles produisent, non l'esprit républicain, mais l'esprit de la Charte royale, et on ne doit pas l'oublier.
Un petit parti regrette l'existence des ordres ; un autre peu nombreux, désire la renaissance des désordres; la majorité immense, d'accord avec le bon sens, veut le maintien de l'ordre.
Le bon sens rit des efforts déraisonnables et impuissants de quelques personnes pour courber des chênes qui se sont redressés depuis vingt-cinq ans.
On choque le bon sens, lorsqu'en adoptant les principes libéraux de la Charte, on cherche à flétrir ceux qui, les premiers, les ont émis, soutenus et propagés.
Si, après s'être opposé trente ans à une Charte qui assure les droits du trône, des grands propriétaires et du peuple , un parti voulait s'arroger à lui tout seul les fruits et les jouissances de cette Charte, et soutenir qu'il doit être chargé exclusivement de son maintien, le bon sens ne pourrait-il pas l'ac' cuser d'inconséquence et d'injustice?
Après de si longs troubles, de si fréquents orages, lorsque les Français se sont vus portés sur tant de routes différentes, par circonstance, par opinion , par crainte , par reconnaissance, par amour du pays ou par nécessité, le bon sens, le roi et la Charte veulent la concorde et l'oubli du passé. Un petit parti exagéré n'est-il pas un peu loin de la route du bon sens, lorsqu'il ne voit pas qu'il a besoin, autant que les autres, de concorde et d'oubli ?
Il est contre le bon sens de séparer les opinions des intérêts ; personne n'adopte une opinion s'il ne la croit pas conforme à l'intérêt public ou au sien. Le bon sens vous prouve que les bonnes opinions sont celles qui ne veulent que l'intérêt de la majorité, et les mauvaises celles qui ne défendent que l'intérêt d'un parti.
La voix du bon sens, celle du gouvernement, celle de la Charte, invitent tous les Français à voiler le passé, à se mêler, à se réunir en faisceau. D'autres voix, qui ne sont pas les plus justes et qui semblent au contraire les plus aigres, veulent que, clément pour les choses (ce qui ne signifie rien), on soitrigoureux pour les hommes (ce qui est très-significatif). Elles demandent que , pour jouir des places et des bienfaits de la Charte, on distingue les bons des mauvais, les impies des fidèles. Si leur vœu, contraire à la paix générale, était rempli, el que l'opinion publique, puissance bien établie par la Charte, vînt à dire : « Eh bien ! les bons sont ceux qui prêchent la concorde ; les mauvais, ceux qui excitent la discorde; les purs, ceux qui secondent un gouvernement conciliateur; les infidèles, ceux qui le frondent avec amertume et qui contrarient ses mesures pacifiques. Je préfère, moi nation, ceux qui m'élèvent à ceux qui m'abaissent; ceux qui m'ont servie, à ceux qui m'attaquent ; ceux qui ont beaucoup travaillé pour moi, à ceux qui n'ont rien fait , ceux qui savent, à ceux qui n'ont rien appris ; ceux qui excusent à ceux qui dénoncent; ceux qui rallient, à ceux qui divisent; ceux qui oublient, à ceux qui se vengent ; ceux qui applaudissent la clémence, à
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ceux qui excitent à la rigueur; ceux qui se félicitent de voir un roi qui veut régner par l'amour, à ceux qui voudraient qu'il régnât par la crainte. »
Croyez-vous que le bon sens ne souscrirait pas à ce jugement?