SUR LES RÉUNIONS D'ARTISTES
ET d'amis éclairés DES ARTS.
On apprécierait mal de telles réunions, si l'on n'en sentait que les agréments, sans y voir tous les avantages que les arts peuvent et doivent en retirer. Si la retraite est nécessaire à la pensée, la société ne lui est pas moins utile ; c'est au milieu d'elle que le peintre, le statuaire, le poëte, l'orateur, trouvent le plus souvent leurs inspirations, leurs modèles, leurs guides et leurs juges.
Apelles disait « que le public jugeait mieux que lui ses tableaux.» Un fameux artiste anglais prétend, avec raison, que là où il n'existerait pas d'habiles connaisseurs, les arts se dégraderaient et tomberaient bientôt en décadence. Le génie lui-même doit fréquemment consulter le goût, comme un ancien a dit « que la philosophie devait sacrifier aux Grâces.»
Philosophes, poètes, savants, orateurs, guerriers, législateurs, artistes, hommesdu monde, femmes aimables, réunissezvous souvent : vous y gagnerez tous ; vous jouirez des émotions douces et variées que vous feront éprouver les beauxarts , et ces beaux-arts vous devront à leur tour de rapides progrès vers la perfection.
Ce n'est qu'au milieu de l'élite de la société qu'ils désirent, qu'ils cherchent, qu'ils trouvent des encouragements utiles, des palmes honorables; ils sont à la fois les signes les plus éclatants d'une civilisation parfaite, et les éléments les plus nécessaires au charme de la société.
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L'histoire des arts serait elle-même une véritable histoire de Ja civilisation ; elle pourrait en marquer avec justesse les progrès et les phases. La vie des hommes encore sauvages n'est qu'une lutte, une guerre perpétuelle contre les besoins, contre les animaux , contre les éléments ; longtemps ils ne songent, ils ne travaillent péniblement qu'à exister, et nflVi à jouir de l'existence ; c'est, pour ainsi dire, après avoir vaincu la nature et conquis le repos, que l'homme, regardant paisiblement autour de lui, admire le magnifique spectacle offert à ses regards par cette riche nature.
Plus tard, tournant ses réflexions sur lui-même, il apprend à connaître son àme, son intelligence , autre nature plus admirable encore, et cette imagination qui va, par sa magie, imiter, enrichir, varier, modifier, embellir cette terre et ce monde déjà si riche et si favorisé des dons du ciel.
Mais, avant d'imiter, il faut désirer, chercher, étudier le modèle ; avant d'embellir, il faut connaître la beauté, en sentir le pouvoir et s'en faire une juste idée.
Dès que les anciens connurent bien le sentiment de la beauté, ils en firent une religion; l'immobile architecture même atïecta à chaque divinité l'ordre qui convenait à son caractère : le dorique majestueux fut consacré à Jupiter, l'élégant corinthien à la mère des Grâces. C'est ce culte et cet enthousiasme pour les beautés de la nature, et ensuite pour les beautés idéales, c'est ce premier sentiment de l'homme civilisé qui fit naître les arts.
Ainsi, d'abord l'azur du firmament, l'or éclatant du soleil , la marche brillante des astres, les doux charmes de la verdure, l'aspect menaçant des montagnes , le cristal limpide des ruisseaux, la corbeille diaprée de Flore, les formes variées à l'inlini des êtres vivants , depuis l'éléphant colossal et le lion terrible jusqu'au léger et brillant papillon, frappent l'homme d'élormementet d'admiration ; son esprit enchanté éprouve un désir pressant de retracer les riches décorations et les acteurs innombrables de la scène magnifique qui frappe ses yeux.
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Bientôt les demi-dieux qu'il porte en lui-même, l'intelligence, la mémoire, l'imagination, l'homme enfin, l'avertissent qu'il est le roi de cette nature, objet de son admiration ; tout lui dit qu'il est lui-même le premier, le plus noble modèle à connaître, à imiter dans ce monde de prodiges.
Un rayon rapide de lumière achève de l'éclairer et de l'animer ; l'attrait le plus doux, le plus invincible, lui montre dans la compagne de ses plaisirs, de ses travaux , le vrai modèle de la beauté : il veut retracer, multiplier le charme de ce regard qui l'enflamme, la grâce de ce sourire qui le séduit ; ainsi , comme le dit notre Virgile français :
L'homme, en naissant, voyait les globes radieux : Sa compagne naquit; elle édipsa les cieux.
Et s'adressant ensuite à la nature :
Toi-même t'applaudis en la voyant éclore : Dans le reste on t'admire, et dans elle on t'adore.
C'est alors que l'homme, guidé par l'amour, prend son pinceau et saisit sa lyre : rival de la nature, il veut imiter, peindre, chanter, faire revivre de mille façons diverses la beauté qui le ravit. Prenant ensuite un plus noble essor, il s'efforce de rendre sensibles de plus divines beautés qui échappent presque aux regards, ou du moins qui ne se dévoilent que par l'action , que par la vie intellectuelle qu'elles donnent aux beautés corporelles.
Ce sont les beautés de l'âme : l'imagination s'en empare ; elle retranche à tous les êtres qu'elle contemple, ce qu'ils ont de défectueux, et, triomphant alors de la nature elle-même, elle donne la vie à ce beau idéal qui est le vrai but et le modèle constant de la perfection des arts.
Le beau idéal est le noble terme des travaux de l'artiste, comme la vérité est celui des recherches du philosophe : tous les hommes do génie ne cfs-enl de ie répéter ù leurs élèves.
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Le poëte favori des muses françaises , le chantre harmonieux de l'[magination, dit aussi à tous les amants des arts :
Soit donc que vous teniez la plume ou le pinceau , La lyre harmonieuse ou l'habile ciseau , Soit que du cœur humain vous traciez la peinture, Soit que dans ses travaux vous peigniez la nature , C'est le choix du vrai beau qu'il faut étudier.
Mais ce n'est pas assez de prendre la heauté pour modèle, la nature n'en a pas formé sans défaut; il faut, comme Apelles, admirer mille beautés diverses pour en former une Vénus. C'est, selon Cicéron, après avoir contemplé tout ce qui existe de beau, de noble, d'héroïque, parmi les créatures mortelles que l'artiste, élevé encore par l'imagination au-dessus de toutes ces beautés, a pu donner la vie, la divinité au marbre, et créer un Apollon.
Jugez de l'enthousiasme qui inspirait l'artiste par l'enthousiasme qu'excite son chef-d'œuvre ; écoulez Winckelmann : « Sa tadle est au-dessus de celle de l'homme, et son atlitude respire la majesté; un éternel printemps, tel que celui qui règne dans les champs fortunés de TÉlysée, re^'êt d'une aimable jeunesse son beau corps, et brille avec douceur sur la fière structure de ses membres. Pour sentir tout le mérite de ce chef-d'œuvre de l'art, tâchez de pénétrer dans l'empiredes beautés incorporelles, et devenez, s'il se peut, créateur d'une nature céleste ; car il n'y a rien ici qui ?oil mortel ! A son aspect, j'oublie tout l'univers: je prends moi-même une attitude noble pour le contempler avec dignité : de l'admiration je passe à l'extase ! Je sens ma poitrine qui se dilate et s'élève comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de l'esprit des prophéties : je suis transporté à Délos et dans les bois sacrés de la Lycie, lieux qu'Apollon honorait de sa présence; car la figure que j'ai sous les yeux parait recevoir le mouvement, comme le reçut jadis la beauté qu'enfanta le ciseau de Pygmalion. >^
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A quel degré de puissance le génie élève l'homme, et à quel point il peut s'approcher delà nature céleste, quand il parvient ainsi à la représenter ! mais ce n'est que dans des temps de lumière qu'on voii de pareils prodiges.
Dans les temps d'ignorance et de barbarie, les arts n'enfantent que des productions mesquines et bizarres ; un peuple en décadence, égaré par l'erreur ou par l'esprit de superstition, brûle les bibliothèques, brise les images, et proscrit les arts; à d'autres époques, le goût corrompu choisit des modèles qui lui ressemblent : le talent ne s'élève qu'avec l'àme.
Peintres, sculpteurs, musiciens , poètes, dédaignez d'amuser exclusivement les sens, ou satisfaites par eux un plus noble besoin, celui de penser; que les arts, par leur direction noble et morale, présentent à la société tous les avantages qu'elle a droit d'en attendre : c'est à eux qu'il appartient de donner un grand essor au sentiment et à la pensée.
Les anciens législateurs voulaient que tout concourût à ce noble but : les travaux , les plaisirs , le chant , la danse , les jeux, les créations de l'esprit, les actions du corps, tous les arts enfin, même les arts mécaniques, se liaient à la grandeur nationale et à l'utilité publique ; les statuaires composaient leurs dieux , les architectes construisaient leurs temples, de manière à établir une analogie parfaite entre la poésie, la religion et la législation des peuples.
Élevez donc, agrandissez nos âmes par l'amour du grand et du beau ; et, tandis que l'imagination et le sentiment animent vos pinceaux, vos lyres, votre ciseau, que la philosophie vous indique le but de vos travaux , en règle la marche, et rende votre gloire aussi utile que durable. Puisse enfin notre musée, élevé, orné, immortalisé par vous , devenir comme ce Capitole « qui , dit Tite-Live , était un monument digne du souverain des dieux , du peuple-roi et de la majesté de Rome ! >•
Cette belle Italie, toujours vaincue, toujours envahie depuis quinze siècles , vit encore au moins par les arts ; elle jouit
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toujours de la gloire d'avoir ranimé les lettres, produit les plus grands artistes, et d'avoir eu tous les peuples pour disciples , comme tous les peuples l'avaient eue autrefois pour souveraine.
Quels que soient les objets de votre imitation, les modèles que vous cherchez à peindre, les passions que vous voulez exprimer, qu'on y voie toujours la justesse de votre esprit, l'ordre de votre raison, la dignité de votre àme. Platon comparait justement une mélodie, où entreraient pêle-mêle toutes sortes de modes et de rhythmes, à une vie passée dans le désordre.
*( Dans les figures antiques, nous dit un habile connaisseur, la joie n'éclale jamais ; elles n'annoncent que le contentement et la sérénité de l'àme : sur le visage d'une bacchante même, on ne voit briller, pour ainsi dire, que l'aurore de la volupté. »
Un noble talent ennoblit la douleur : « Une grande ûme, dit Lessing, se montre sur le visage de Laocoon, dans tous ses muscles, dans son attitude entière ; il souffre, mais il souffre comme le Philoctète de Sophocle : l'artiste a du sentir en luimême cette force d'esprit dont son marbre porte l'empreinte.»
La Grèce vit plus d'une fois le philosophe et l'artiste réunis dans une seule personne ; elle eut plus d'un Métrodore. « La philosophie tendait la main aux arts (ce sont les termes d'un Allemand judicieux), et donnait aux corps de sa création des âmes plus que communes.» Choisissez donc toujours de nobles et de beaux modèles, et, si votre sujet vous force, malgré vous, à représenter par contraste quelque vice ou quelque monstre, redoublez d'etforts pour que l'horreur de l'image ne dégrade point votre talent. M. de Caylus remarque que Milton seul a su peindre le diable sans avoir recours à sa laideur physique.
Vérifiez l'arrêt de Boileau :
Il n'est point de serpent ni de monslre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux