‹ Galerie moraleChapitre 56 sur 59 · D ARTISTES · texte numérisé non relu

D ARTISTES

Pour y parvenir, soyez terrible, j'y consens; mais que la terreur que vous m'inspirez, soil tempérée par quelque grande idée morale.

Tout le reste ne peut vous occuper qu'accidentellement ; le beau idéal, voilà quel doit êlre votre but constant : ce qui constitue la beauté c'est la régularité, l'ordre et la proportion. La grâce, qui plaît si promptement et si doucement, est bien plus difficile à définir et à imiter. C'est un mouvement qui la trahit, un sourire qui la distingue, un regard qui la lait aimer.

Artistes, pour saisir cette impression si légère, si fugitive, pour la retracer à votre imagination, quittez vos ateliers, parcourez le monde, et surtout appelez souvent autour de vous les amis et les protecteurs des arts ; alors le poëte et le peintre, nobles émules, dignes rivaux, réalisant ce mot de Simonide, « que la peinture est une poésie muette, et la poésie une peinture parlante, » réuniront leurs efforts et leurs talents pour reproduire, à nos yeux et à nos oreilles, l'impression des grâces et des beautés qui nous auront charmés.

Zeuxis, autrefois, peignit une Hélène et eut le noble courage d'écrire au bas les fameux vers d'Homère qui expriment Je ravissement des vieillards troyens à la vue de cette beauté fatale ; lutte d'autant plus admirable entre la peinture et la poésie, qu'elle fut égale, et que la victoire, dit-on, resta indécise.

C'est donc dans ces réunions de tous les arts, de tous les talents, en présence du goùl, de la grâce et des juges les plus éclairés, que nous devons placer tous notre confiance pour le progrès et pour le perfectionnement des arts. Ces arts, protégés par le trône, garantis par la liberté, encouragés par les amis des Muses, feront à la fois notre charme et notre gloire. Nous avons dû à des héros le sceptre de la guerre, et nous devrons à nos artistes le sceptre de la paix.

VOULEZ- vous RIRE? VOULEZ- VOUS PLEURER?

On trouve à Paris tous les moyens de salisfaire les goûts les plus opposés : on y rencontre la meilleure et la plus mauvaise compag/iie; on peut y vivre à son gré dans le tourbillon ou dans la retraite, dans Téclal ou dans l'obscurité, près de la sagesse ou à la suite de la folie. Vous y voyez une foule d'hommes ingénieux accourir pour vous amuser, et un plus grand nombre d'ennuyeux pour vous endormir.

C'est le lieu de la terre où l'on rencontre le plus de vertus et le plus de vices, le plus de savoir et le plus d'ignorance ; nulle part vous ne compterez tant de badauds et tant de gens d'esprit, tant d'affairés et tant d'oisifs, tant de dupes et tant de charlatans, tant de favoris des Muses et tant d'adorateurs repoussés par elles, tant de mains disposées à les applaudir, tant de sifflets prêts à leur répondre, tant de frivolité et de philosophie, tant de luxe et de pauvreté, tant d'incrédulité et de superstition : on y quête, on y pleure pour les pauvres; on y chante, on y danse pour eux.

Voulez-vous rire? Allez au grand Opéra entendre le Rossilinol. Voulez-vous pleurer? Courez entendre ]VaUace àl'Opéra- Comique.

Voulez-vous rire? Allez à la tragédie française, quand les grands acteurs français sont à Londres. Voulez-vous pleurer? Venez au théâtre de la Gaité vous attendrir aux accents du mélodrame.

Voulez-vous rire? Prêtez l'oreille à ces nouvellistes qui font venir les sauvages de l'Amérique pour détrôner les rois de l'Europe. Voulez-vous pleurer? Voyez ces jolies femmes Sourire à la délation, caresser la calomnie, prêcher la vengeance, s'attendrir pour la politique de Machiavel, et s'irriter de la clémence.

Voulez- vous rire? Suivez dans nos théâtres et dans nos

VOULEZ-VOUS RIRE? VOULEZ-VOUS PLEURER? ol 1

jardins ces paisibles citadins bottés et ferrés comme des cuirassiers, ces jeunes élégants en larges pantalons comme des matelots, ces vieux libertins, modèles du ci-devant jeune homme, qui s'enflamment tous en prenant des glaces au pied du trône de l'Ârmide des Mille Colonnes; descendez dans ces allées sombres, el voyez tous les pièges que de malignes beautés tendent à leur bourse et à leur santé. Voulez-vous pleurer? Montez dans ces salons où des banquiers imperturbables, les yeux fixés sur un tableau rouge ou noir, prononcent sans s'émouvoir, d'un ton monotone, l'arrêt qui condamne à la ruine et souvent à la mort leurs malheureuses victimes.

Voulez-vous rire? Regardez dans ces loges, à ce balcon ou dans cette grande allée, cette femmiC imposante, élégante et entourée, dont on admire les beaux diamants, le panache flottant, le chàle magnifique, la riche ceinture : est-ce une grande dam-C de la cour? non, c'est la femme d'un petit marchand de la Cité. Voulez-vous pleurer? Enirez chez son mari : vous le verrez pâle, triste, abattu, repoussant ses enfants qui jeûnent, maudissant sa faiblesse, et se préparant à vendre ses meubles pour apaiser ses créanciers. ^

Voulez-vous rire? Suivez ces auteurs fortunés qui sortent, au bruit des applaudissements, de l'Odéon ou du théâtre de la rue de Richelieu. Voulez-vous pleurer? Accompagnez quelques-uns de ceux qui sortent de la rue Feydeau.

Voulez- vous rire? Lisez les doctes ouvrages de ces beaux esprits," enthousiastes da génie romantique, qui préfèrent les muses de l'Elbe et de la Tamise à celles de la Seine, et les disparates de Shakspeare aux beautés sublimes de Racine et de Corneille. Voulez-vous pleurer ? Écoutez ces indignes Français qui journellement s'évertuent à rabaisser, à dénigrer, à déchirer notre siècle, notre nation, nos talents, nos mœurs et notre gloire.

Voulez- vous pleurer? Entendez tonner cet apôtre intolérant d'un Dieu de paix. Voulez- vous rire? Regardez ce grand seigneur démagogue et ce bourgeois aristocrate.

512 VOLLtZ-VOLS RIRE? VOULEZ-VOUS PLEURER?

Voulez-vous lire? Écoulez cet élégant médecin parler avec teu de la guerre, avec jactance de la politique, avec grâce de ses bonnes fortunes, avec orgueil de ses bijoux et de ses tableaux. Voulez-vous pleurer? Allez voir ses malades.

Voulez-vous rire? Regardez les comptoirs d'acajou, les brillants quinquets, les imposantes enseignes de nos boutiques, l'élégance des commis et les mines agaçantes des filles de magasin. Voulez-vous pleurer? Visitez les livres et la caisse.

Voulez-vous pleurer? Lisez les complaintes et les sinistres prophéties de certains journaux. Voulez-vous rire? Voyez, dans d'autres feuilles, le peu de cas qu'on en fait, et le jugement qu'on en pone.

Voulez-vous pleurer? Écoutez ces jeunes energumènes qui voudraient nous ramener sous le niveau et sous le fléau de l'anarchie. Voulez- vous rire? Écoutez ces vieux rêveurs qui voudraient nous faire remonter au temps, aux mœurs et aux lois gothiques.

Voulez-vous rire ? Courez à votre fenêtre et regardez par votre vitre. Voulez-vous pleurer? Regardez votre miroir; et vous pourrez ainsi mettre en fable cette double cause de vos rires et de vos larmes.

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