LE MIROIR ET LA VITRE
lABLE.
Certaine femme vieille, et quinteuse, et despote,
Tout à la fois aigre et bigote , Priant Dieu le matin, battant ses gens le soir,
Finit un jour par briser son miroir.
« Hélas! crie en tombant le serviteur fidèle,
« Pt'ut-on payer ainsi mon zèle?
« N'ai-je pas constamment bien rempli mon devoir?
« — Trop bien rempli : c'est ce qui la chagrine,
'< Lui dit alors la vitre sa voisine.
« Voici le fait, mon imprudent ami :
« Près de nous deux que la bigote vienne, « Elle ne voit par moi que la laideur d'autrui ; « Et toi, tu lui montres la sienne. »
Voulez-vous enfin ne pleurer de rien et rire de tout? Lisez M. Azaïs; vous apprendrez que tout est égal dans ce monde, et que, si chaque plaisir est acheté par un chagrin, tout chagrin est compensé et payé par un plaisir.
La Fontaine a raison :
Rien de trop est un point
Dont on parle beaucoup et qu'on n'obsers-e point.
Tout le monde convient de l'utilité de la modération, du danger des excès, de la folie des passions. On estime sage celui qui voit les choses telles qu'elles sont , et qui les apprécie à leur juste valeur; on regarde comme un insensé l'homme qui voit tout avec un microscope ou avec un prisme qui embellit ou enlaidit, grandit ou rapetisse tout, suivant son désir ou son dégoût, sa crainte ou son espérance. On sait que le bonheur est inséparable de la modération dans les qualités , dans les peines, dans les plaisirs, dans les désirs et dans les sentiments ; et cependant chacun exagère ses biens, ses maux, ses haines, ses affections, ses éloges, ses critiques, ses volontés, ses espérances, ses frayeurs.
Personne ne veut être tendre, mais passionné : considéré , mais célèbre ; à son aise, mais opulent. On ne se contente pas du bien, on veut le mieux ; on ne se borne pas à s'afïliger, on se désole ; on n'approuve pas , on flatte , on exalte , on divinise ; ce n'est pas assez de critiquer, on déchire : ce qu'on aime est parfait ; ce qui déplaît est aflreux, détestable. On est
enivré ou dégoûté, vain ou humilié, téméraire ou pusillanime : ceux qui pensent comme nous sont des gens de bien ; les autres, des valets ou des factieux. Jamais nous ne sommes dans le milieu, toujours au delà des bornes; et tout en faisant l'éloge de la modération, nous la fuyons de toutes nos forces. La médiocrité, que les philosophes disaient d'or, cette médiocrité, qui seule rend sage et heureux, est ce que nous craignons et ce que nous méprisons le plus.
Tous les moralistes , puisqu'ils prétendent être les médecins de nos âmes, ne devraient jamais se lasser de rebattre ce point. L'exagération est notre péché originel, notre défaut radical, le principe de nos vices, la source de toutes nos erreurs, la cause de tous nos chagrins: et, quand elle ne nous rend pas méchants, vindicatifs, cruels et malheureux, elle nous rend très-ridicules.
Un magicien qui aurait un miroir capable de dépouiller les objets de leurs illusions, et de les faire voir aux hommes tels qu'ils sont, changerait le genre humain et la face du monde ; mais, avant d'y parvenir, il ferait bien de s'assurerdu secours des esprits infernaux, et de bien prouver sa puissance ; car il commencerait par se faire un terrible nombre d'ennemis en disant la vérité : il y a bien peu de gens pour qui elle ne soit pas une sorte d'injure.
On ne peut guère nous faire voirnos portraits bien ressemblants sans nous montrer injustes, inconséquents et fous, et c'est ce qu'on n'aime pas à reconnaître publiquement, quoique parfois, entre quatre rideaux et dans des intervalles de raison, on s'en aperçoive assez bien.
Ce magicien ferait même, je crois, prudemment, en imitant les auteurs comiques, de laisser notre image sous une gaze, et de ne nous montrerque celle des hommes qui nous ressemblent, afin de ne nous frapper qu'indirectement et par contrecoup.
La plus dangereuse et la plus commune de nos exagérations est celle qui ne nous fait voir que des vices et des défauts dans
nos rivaux, dans nos ennemis, et qui nous aveugle totalement sur leurs bonnes qualités les plus évidentes.
Éraste est un vieux guerrier qui a toute sa vie été attaché aux principes, aux coutumes, et même aux préjugés des temps anciens ; c'est^un courtisan probe, instruit, un gentilhomme loyal, estimé à la ville et chéri dans sa province ; mais il croit que la gloire et la tranquillité de l'État sont liées inséparablement à l'existence des anciens usages, et il se fait un point d'honneur de les défendre. Tout ce qui est étranger à l'ordre qu'il a vu régner autrefois, lui paraît confusion et folie. Sujet soumis, militaire distingué, bon maître, respectable père de famille, on ne peut lui reprocher aucune déviation des règles de la justice et de l'honneur; mais il juge avec humeur tout ce qui est nouveau ; il ne raisonne pas en politique ; il se passionne, et tout système qui esta la fois sentiment et rehgion doit être inflexible par sa nature : car on efface souvent ce qui est tracé dans l'esprit, et jamais ce qui est gravé dans le cœur.
Eh bien ! parlez de lui à Damon : c'est un jeune homme enthousiaste, dès son enfance, d'Athènes et de Rome, et qui ne peut séparer l'idée du bonheur de cellede la liberté ; il méprisera la vieille vertu d'Éraste. « Comment, dira-t-il, voulezvous que j'estime un homme encroûté de préjugés, un égoïste qui veut nous enchaîner dans les ténèbres, pour nous conduire à son gré par des lisières, et qui sacrifierait les droits et le bonheur de l'humanité, pour rétablir les privilèges de sa caste ?
« Où je n'aperçois pas le noble amour de la liberté, je ne vois que de l'intérêt personnel, de la vanité ; et aucun sentiment honnête ne peut se concilier avec ceux de la servitude.
« Je suis sur qu'Éraste, que vous vantez, est un tyran dans son village et dans sa famille, et que les vieux droits de son donjon lui paraissent plus sacrés que la gloire de son pays. »
Vous avez beau faire, vous ne convaincrez pas Damon de son injustice; et croyez-vous qu'à son tour Éraste sera plus
raisonnable en parlant de Damon ? Vous vous trompez : vaiiienient vous lui direz que ce jeune homme est bon fils, mari fidèle, ami sûr, qu'il a autant de vertus que d'esprit, qu'il est vaillant, humain, généreux, serviable, et que la douceur de son caractère le fait aimer par tout ce qui le connait.
« C'est un mauvais sujet, dira le vieux baron ; je le désavoue pour parent, l'honneur me défend toute liaison avec lui. Quelles bonnes qualités peut-on supposer à un factieux, à un innovateur? Ne m'en parlez plus, c'est un jacobin. »
« Mais de sa vie il n'a été dans un club : il sert bravement son prince. Sisps passions sont vives, elles sont nobles; il ne rêve que la gloire et le bonheur de son pays, et serait incapable de troubler l'ordre public pour soutenir des opinions libérales qu'il a puisées dans nos livres classiques. »
« Finissons ce propos; je ne veux plus qu'on m'en parle. 11 a, dites-vous, des idées libérales? eh bien! je n'ai rien de commun avec ces idées-là; c'est de la philosophie, de l'idéologie, et voilà tout. Adieu. »
La sottise et la passion de nos jugements sont encore bien plus excessives, lorsque nous parlons des hommes que la fortune a élevés à d'importants ministères ou à de hautes dignités.
Ils ont presque également à redouter la tlatierie qui les encense pour les enivrer de ses poisons, et 1 envie qui les épie j^our les déchirer. Ceux qui espèrent ou obtiennent leurs faveurs en font de grands hommes, des demi-dieux ; c'est Sully, Co<bert, l'Hôpital qui sont ressuscites ; ils obscurcissent, à force de fumée, leur mérite réel, et les élèvent sur des échasses qui les font tomber.
D'un autre côté, les rivaux de leur pouvoir et de leur crédit aiguisent contre eux tous les poignards de la satire et de la calomnie.
Kcoutez un membre de l'opposition lorsqu'il peint un miliislie : c'est toujours un homme inepte ou corrompu; sa sévéiilé est taxée de despotisme; sa bonté de faiblesse. Est-il
économe, c'est un avare; généreux, c'est un dilapidateur ; soutient-il l'autorité, c'est un ambitieux partisan du pouvoir arbitraire ; se montre-t-il indulgent et populaire, il est faible et idéologue; s'il vous résiste, c'est un entêté; s'il vous cède, il est inconséquent et pusillanime.
On pourrait lui répondre, comme Figaro : « Aux qualités que vous exigez dans un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres capables de vous servir? »
Les tribuns du peuple étaient parvenus, par leurs intrigues, leurs déclamations et leur calomnies, à enflammer les Romains d'un tel courroux contre le sénat, qu'il pouvait en résulter un bouleversement général. Pacuvius usa d'un moyen assez adroit pour apaiser cette agitation. Il parut d'abord partager l'animosilé des factieux, et proposa de chasser les sénateurs qui déplaisaient, à condition que chacun d'eux serait remplacé par un homme de bien, à l'abri de tout reproche et universellement estimé.
Pour commencer cette opération, on lut la liste des sénateurs. Au premier nom de sénateur qui sortit de l'urne, tous les citoyens éclatent en plaintes et en invectives contre lui. « Fort bien, dit Pacuvius, il parait que cet homme n'est pas pur, c'est un mauvais citoyen : renvoyons-le, et nommons quelqu'un pour le remplacer. »
On fit alors un grand silence; mais toutes les fois qu'une voix s'élevait pour proposer un remplaçant, mille voix éclataient contre lui, et lui imputaient mille défauts pour le faire rejeter.
Après plusieurs épreuves semblables, le peuple, voyant qu'on ne pouvait s'accorder sur aucun choix, se lassa de cette discorde, et décida que les choses resteraient telles qu'elles étaient, puisque le remède paraissait pire que le mal.
L'exagération en amour, en amitié, en générosité, en bienfaisance, a souvent de fâcheuses suites: elle mène à la jalousie, à la fciiblesse, à la prodigalité, à la ruine ; mais pourtant, en ce genre, le trop vaut mieux que le trop peu : ce sont des
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maux qui font du bien. On supporte les peines produites par le plaisir, on pardonne aux défauts qui doivent leur naissance à quelques vertus.
Ce sont les sentiments fâcheux, tristes et pénibles qu'il faut surtout modérer et réprimer, lorsqu'on ne peut pas les détruire.
La colère, l'envie, la vengeance, la haine, voilà les vrais fléaux de l'humanité, les torches qui embrasent la terre, et ceux qui se servent de leurs funestes glaives en sont euxmêmes les premiers blessés.
Fera-t-on à son ennemi le mal qu'on projette? c'est une chose douteuse : mais vouloir faire le mal, mais haïr, c'est déjà une peine certaine qu'on éprouve.
Aimer est un bonheur, haïr est un tourment.
L'amour est la loi du ciel, la haine est celle de l'enfer.
Plutarque dit que « Caton et Phocion ne prenaient inimitié quelconque à rencontre de leurs citoyens, pour aucuns différends qu'ils eussent avec eux relativement au gouvernement: ainsi se rendirent seulement implacables où il était question d'attaquer et d'offenser leur pays. Il ne faut, disaient-ils, réputer ennemis que ceux qui sont les bosses et les pestes d'une cité. Quant à ceux qui ne sont que discordants, il les faut ramener à une bonne harmonie, en roidissant et relâchant tour à tour, ainsi que ferait un bon musicien, et non pas en se mettant en courroux contre eux avec outrages et injures. »
Lorsque Catherine II apprenait que quelques fautes avaient été commises par ambition, intérêt, faiblesse, erreur, légèreté, loin de se livrer à la colère qu'on voulait lui inspirer, elle disait : « C'est de Yhommerie; il faut redresser et non couper. J'aime à louer tout haut, à gronder tout bas. »
J'ai vu beaucoup de gens dans le monde qui exigent pour toutes les places et pour toutes les affaires trop de mérite et de talents ; ils méprisent à tort l'honnête médiocrité ; la probité, l'exaclilude, l'activité ne sont rien pour eux si elles maii-
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quent de brillant et d'éclat ; se montrer si difûcile, c'est être exagéré, injuste et malhabile.
Je pense, comme ce philosophe grec, « qu'on ne doit rien trop mépriser, qu'on peut tirer parti de tout, et qu'il est bon de se rappeler même quelquefois que les anciens faisaient avec les os d'âne les meilleures flûtes. »
Ce qui est étrange, c'est de voir à quel point des hommes d'esprit, qui cioient le mieux calculer les mesures à prendre pour arriver au bonheur, se trompent, par exagération, sur les moyens d'y parvenir.
Un sentiment naturel et raisonnable nous dit qu'un homme riche et bien né doit, pour être heureux et pour se faire aimer, jouir de quelque crédit, de quelque considération, et occuper dans le monde un rang, une place, un emploi qui le mettent à portée d'acquérir une bonne renommée, de servir son pays, et d'être utile à ses concitoyens.
Rien n'est plus juste ; mais Tamour-propre, le plus aveugle et le plus violent des amours, arrive, exagère ce désir de considération, fait souhaiter, solliciter, obtenir, entasser cordon sur cordon, emploi sur emploi, dignité sur dignité : la maligne fortune seconde notre homme ; il arrive au haut de la roue, et y trouve avec surprise la satire au lieu de l'éloge, et la haineuse envie à la place de l'estime et de l'amitié qu'il désirait.
Il devient comme ce Métiochus, dont on disait ; « Méliochus est capitaine, Méliochus dresse les chemins, Méliochus cuit le pain, Métiochus moud la farine, Méliochus fait tout, Métiochus aura mal an. »
Que voulez-vous? le peuple est ainsi fait ; il respecte ce qui est à une certaine élévation ; il hait et lire à terre ceux qui veulent monter trop haut.
Nous devons nous armer d'une bonne cuirasse, lorsque, plaçant notre bonheur hors de nous, nous voulons le faire dépendre des autres. Le monde est économe d'éloges et prodigue de critiques ; notre œil rapetisse toutes les qua-
lités d'autrui, et grossit tous ses défauts. Horace nous en avertit :
Un homme est un peu lourd, nous le disons stupide ; S'il est fier, insolent; et s'il est doux, timide.
Quand la raison nous dit rien de trop, l'amour-propre est le mauvais génie qui vient toujours nous pousser et nous empêcher de suivre cette sage maxime.
Il est vraiment curieux d'entendre les raisonnements de tous ces nains ambitieux, de tous ces nouvellistes de profession dont la nullité vaniteuse est sans cesse tourmentée du chagrin de voir que la terre tourne sans leur avip, et que les affaires marchent sans leurs conseils.
Ils ressemblent à ce boulanger qui trouvait détestable tout pain qu'il n'avait pas cuit. Rien n'est bon pour eux que lorsqu'ils mettent la main à la pâte; et comme. Dieu merci, cela ne leur arrive guère, leur orgueil blessé les rend pessimistes et alarmistes.
A leur sens tout va de mal en pis ; ils sonnent à tout moment Talarme, ils ne prévoient que des catastrophes, et, à les entendre, tout est toujours perdu sans ressource.
Je me rappelle, à ce propos, que dans le temps de la guerre de la Bavière, qui fut si promptement terminée par la paix de Teschen, j'entendis un jour, sur la terrasse des Tuileries, le dialogue suivant entre deux de ces graves politiques qui dessinent leurs plans et leurs caries sur le sable, qui font mouvoir leurs armées avec leurs cannes, et tracent, en crachant, le c'ours des fleuves :
« Mon ami, je l'avais prédit, la fatale époque est arrivée. On n'a pas voulu me croire, on a fait tant de sottises ! le mal est sans remède, tout est perdu.
— Je conviens que tout va mal ; mais cependant je ne vois rien encore d'assez funeste pour se décourager à ce point.
— Comment? vous ne le voyez pas? Mais d'où venez-vous
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donc? Ignorez-vous que les Russes vont se brouiller avec les Turcs?
— Je le crois; après?
—Vous savez qu'il existe des mouvements d'insurrection en Amérique contre l'Angleterre, et qu'il est à croire que l'Espagne, la France et la Hollande finiront par prendre parti pour les insurgés?
— Cela se peut ; mais. . .
— Yousa-t-on dit que l'Autriche est attaquée par la Prusse?
— Oui, je viens de l'apprendre, et je vois avec peine la tranquillité générale troublée ; mais, enfln, l'Europe a vu souvent de semblables querelles, et...
— La tranquillité troublée... on a vu souvent... votre flegme m'impatiente : comment, vous ne voyez pas clairement toutes que ces événements nous annoncent?
— Eh! oui, la guerre, et beaucoup de pertes d'hommes et d'argent.
— Vous ne prévoyez que cela?
— C'est bien assez, une guerre générale.
— Ce n'est rien encore : votre sang-froid m'excède!
— Ma foi, quand je prévois un embrasement général qui menace tant de pays, qui met en danger tant de trônes, qui fera couler tant de sang , il me semble que c'est bien assez.
— Pauvre tête! tout cela ne vous découvre qu'un incendie universel?
— Eh ! que diable voulez-vous donc que j'y voie de plus? Qu'y voyez-vous vous-même?
— Ce que j'y vois! ce que j'y vois!... eh! morbleu, la fin du monde!
— La fin du monde? vous vous moquez.
— Oui, monsieur, la fin du monde ; et il y a des exemples de cela , il y a des exemples de cela. »
A ce trait j 'éclatai de rire , et je m'éloignai à grands pas du
sinistre prophète, qui fut, je crois, fort étonné de voir un homme si indifférent à Ja destruction de notre globe.
L'humeur et la peur sont les plus mauvais conseillers du monde : elles font tout voir en noir, et où tout est noir on ne distingue plus rien.
Méfions-nous surtout des exagérations de la crainte. Écoutez-la : si l'ennemi vous menace, on doit être écrasé: si l'administration est relâchée, nous sommes en dissolution ; si elle est ferme, on va tomber sous la tyrannie; s'il existe des mécontents, le bouleversement est certain.
Heureusement il n'en est pas ainsi ; les grandes masses politiques se soutiennent, et, comme le dit Montaigne :
« La société des hommes se lient et se coud à quelque prix qiie ce soit ; en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent eu se remuant et s'entassant , comme les corps mal unis qu'on empoche sans ordre trouvent d'euxmêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût disposés. »
Philippe de Macédoine fit bâtir une ^'ille qu'il peupla des hommes les plus méchants, et voulut voir ce qu'ils deviendraient. Eh bien ! pressés par la nécessité, ils finirent par établir entre eux de bonnes lois et une bonne police.
Pour être heureux , il faut d'abord être tranquilles ; et, pour devenir tranquilles dans la vie publique comme dans la vie privée, le seul moyen est de ne rien exagérer.
Calmons donc nos désirs, nos craintes, nos regrets, nos espérances. La vérité n'est jamais dans les extrêmes, mais dans un milieu : ainsi la modération seule peut en approcher.
liieîi de trop, que ce soit notre adage; et, si nous nous en écartons, que ce soit en bien et non en mal , en espoir et non en frayeur.
Il est étonnant que la sottise ait sur ce point tant d'avantages sur l'esprit. Un sot est toujours content de lui , de sa fortune, de son mérite; il croit tout ce qu'il espère : Dieu n'a fait le monde que pour lui ; rien n'est si doux que son lit et si
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solide que son siège; il croit tout prévoir, tout dominer, remédier à tout ; tandis que l'homme d'esprit s'exagère l'insuffisance de ses moyens , l'instabilité du sort; il ne jouit ni de son mérite qu'il amoindrit, ni de son bonheur dont il doute.
On dirait que. Dieu , dans sa justice , a ordonné à la fortune de ne proléger que les sots, pensant que les habiles n'en avaient pas besoin.
Trop de désir de perfection nous nuit quelquefois. Corrigeons-nous , modérons-nous , mais ne plaçons pas trop haut notre modèle idéal du bien; nous ne pourrions y arriver, et nous nous découragerions comme Montaigne, qui avouait ce tort , en disant : « Si j'ai un escarpin de travers , je laisse encore de travers ma chemise et ma cape ; je dédaigne de m'amender à demi. Quand je suis en mauvais état, je m'acharne au mal , je jette le manche après la cognée , et je ne m'estime plus digne de mon soin. »