CHAPITRE IL
3Jtonêart>
Jules Hardouin-Mansard appartenait par sa mère à cette nombreuse et illustre famille de grands architectes qui ont eu leur part de gloire sous les règnes si différents de Hugues Capet, de Charles Y, de Louis-le-Gros , de Philippe-le-Bel et de François Ies. 11 était le neveu de François Mansard , le grand architecte que Colbert avait d’abord choisi pour élever le Louvre. Ce François Mansard était un habile, sévère et ingénieux artiste, rude aux autres , rude à luimême, qui n’était jamais content de son œuvre, et qui plus d’une fois fit démolir un édifice commencé afin de l’élever sur de nouveaux plans. François Mansard fut le maître de Jules Mansard. Le Roi Louis XIV aimait Mansard, et il le chargea des travaux les plus importants de son règne. Marly, Clagny, la maison de Saint-Cyr, la place Vendôme, la place des Victoires, la paroisse Notre-Dame de Versailles, sont autant de chefs-d'œuvre de Mansard. C’était un esprit fécond, que nulle difficulté ne pouvait arrêter; ses concep-
SUR VERSAILLES. *7
tions sont pleines de noblesse et de grandeur; il poussait souvent la hardiesse jusqu’à la licence.
Saint-Simon, qui n’est pas un historien des plus indulgents, parle à plusieurs reprises de Mansard : « Villacerf es- » suya un grand dégoût par le désordre qui se trouva dans » les fonds des bâtiments. Un nommé Mesmin, son princi» » pal commis , en qui il se fiait de tout, abusa longtemps de » sa confiance. Les plaintes des ouvriers et des fournisseurs, » longtemps retenues par l’amitié et par la crainte, éclatèrent » enfin; il fallut répondre et voir clair. Villacerf, dont la pro- » bité était hors de tout soupçon et qui s’en pouvait rendre » le témoignage à lui-même, parla fort haut ; mais quand » il fut à l’examen, Mesmin s’enfuit, et il se trouva force » friponneries. Villacerf en conçut un si grand déplaisir » qu’il se défit des bâtiments. Le Roi, qui l’aimait, mais qui » jugeait que sa tête n’était plus la même, lui donna douze » mille livres de pension, outre ce qu’il avait déjà, et accepta » sa démission; et à peu de jours de là il donna les bâtiments » à Mansard, son premier architecte, qui était neveu du fa- » meux architecte Mansard. Il s’appelait Hardouin, et il fut » plus heureux et plus habile courtisan que le vieux Mansard » n’avait été architecte. »
Plus loin , Saint-Simon traite Mansard sans pitié « Cette » belle chapelle de Versailles , pour la main-d’œuvre et les » ornements , qui a tant coûté de millions et d’années, si » mal proportionnée, qui semble vouloir écraser le châ- » teau, n’a été faite ainsi que par artifice. Mansard ne » compta les proportions que des tribunes , parce que le » Iioi ne devait presque jamais y aller en bas, et il fit exprès » cet horrible exhaussement par-dessus le château, pour » forcer par cette difficulté à élever le château d’un étage ; » et sans la guerre qui arriva, pendant laquelle il mourut ,
NOTICE HISTORIQUE » cela serait fait. Une colique de douze heures remporta , » et fit beaucoup parler le inonde. Fagon, qui s’empara » de lui et qui le condamna assez gaiement, ne permit pas » qu on lui donnât rien de chaud. 11 prétendit qu’il s’était » tué à un dîner , à force de glaces , de pois et d’autres » nouveautés des potagers dont il se régalait, disait-il, » avant que le Roi en eût mangé.
» On débita que les fermiers des postes , qui , par leur » crédit aussi supérieur qu’inconnu , avaient toujours su » parer aux coups portés à leurs gains immenses , et qui ve- » liaient tout nouvellement de faire refuser une prodigieuse » enchère surofferte par des gens très-solvables, présentée » par M. le duc d'Orléans, dans le court voyage qu’il était » venu faire d’Espagne, furent avertis que Mansard s’était » chargé de faire voir au Roi des mémoires contre eux et » qu’ils étaient venus à bout depuis peu de faire rejeter, » sans autre examen , et qu’il avait refusé jusqu’à 40,000 » livres de rente que ces fermiers avaient offert de lui assu- » rer pour l’en désister. L’enflure démesurée de son corps » aussitôt après sa mort , et quelques taches qui se trou- » vèrent à l’ouverture , donnaient cours à ces propos , vrais » ou faux.
» Ce qui est certain, c’est que peu de jours avant sa mort, » il avait fort pressé le Roi sur ses avances dans les bâti- » ments et sur celles des principaux de ceux qui étaient sous » sa charge , et sur l’épuisement de leur crédit et du » sien ; qu’étant allé faire les mêmes représentations à Des- » marèts, celui-ci, qui ne savait plus de quel côté se tour- » ner , lui déclara qu’il n’aurait point d’argent qu’il » n’eût rendu compte des derniers fonds qu’il avait tou- » chés. Mansard piqué au dernier point d’une proposition » si nouvelle, qui attaquait sa confiance entière et le droit
SUR VERSAILLES
» de sa charge de surintendant, qui était ordonnateur et » point du tout comptable , se défendit sur cette raison. » Desmarêts lui répliqua durement qu’il dirait tout ce qu’ il » voudrait, mais qu'il n’aurait pas un sou qu’il n’eùt ino- » tivé en quoi étaient passées les dernières 4 ou 500 mille » livres qu’il avait touchées depuis très-peu de temps. Là- » dessus, Mansard fit en effet sa plainte au Roi. 11 trouva le » Roi de même avis et avec la même fermeté que le » contrôleur général , tellement qu’ayant voulu répli- » quer, il fut rudement tancé. On crut donc que cette » première et rude marque de chute prochaine , l’embar- » ras où elle le jetait et l’effort qu’il se fit, deux ou trois » jours durant, de cacher ses peines, causèrent en lui la révo- » lutionqui le tua. Pendant sa maladie, le Roi en parut fort » en peine et y envoyait à tous moments. Une heure avant » de mourir, Mansard se confessa et pria le maréchal de » Boufflers de recommander au Roi sa famille. Sa veuve eut » une pension.
» À peine Mansard fut-il mort que le Roi envoya cher- » cher Pontchartrain , à qui il enjoignit bien expressément » de faire mettre à l’instant les scellés à Marly, à Versail- » les, à Paris, et de prendre toutes les précautions possi- » blés pour empêcher que rien ne fût détourné. La sur- » prise fut grande de voir le Roi si dégagé sur une perte » qu’une si grande , si longue faveur, devait rendre plus pé- » nible par elle-même, du plaisir et de la commodité, sans » mélange d aucune humeur, qui lui avait fait trouver du » soulagement à la mort de ses ministres et de ses plus ap- » parents favoris. 11 ne se trouva rien à la levée des scellés » qui ternît la mémoire de Mansard. 11 était obligeant et » aimable. Sa place fut un mois sans être remplie et fît les » vœux de quantité de gens de tous états ; en appointe-
» ments , logements , droits et commodités de toutes sortes, » sans prendre quoi que ce soit, elle valait à Mansard plus » de 50,000 écus de rente, et il fut offert 5,000,000 au » Roi de cette charge et de celles qui en dépendaient. Le Roi » la voulut diminuer et la changer dénaturé pendant la va- » cance. 11 se déclara lui-même le surintendant et Tordon- » nateur de ses bâtiments. »